2004
Parlement[s]
Magazine : La politique vue autrement
Discours parlementaires
« Soyons les États-Unis d’Europe ». Victor Hugo, séance du 1er mars 1871.
La Troisième République, proclamée le 4 septembre 1870, ne tient qu’à la volonté des armées prussiennes, qui assiègent Paris depuis le 19 septembre et occupent 43 départements français. Élu chef du pouvoir exécutif de la République française (17 février 1871), Adolphe Thiers ouvre aussitôt les négociations qui aboutissent au texte des préliminaires de paix du 26 février. Les conditions en sont draconiennes, Bismarck réclamant une énorme indemnité de guerre ainsi que l’annexion au nouvel empire allemand de toute l’Alsace et du tiers de la Lorraine, soit 1 600 000 habitants. C’est une trahison pour les élus d’Alsace-Lorraine, qui protestent avec véhémence, ainsi que pour les Parisiens, assiégés depuis cinq mois par les Prussiens. Ce sentiment de trahison pousse Victor Hugo (1802-1885), le proscrit de l’Empire, à intervenir dans la séance parlementaire du 1er mars 1871, consacrée à la ratification.
Visionnaire pacifiste, qui voit poindre l’esprit de revanche avec la déception des provinces perdues, il réclame la disparition des frontières et la naissance des États-Unis d’Europe. Même dans l’humiliation de la défaite, il ne renonce pas à la fraternité européenne.
Jean Garrigues
M. Victor Hugo. Messieurs, Paris en ce moment est sous le canon prussien
[1] ; rien n’est terminé, et Paris attend. Et nous ses représentants, qui avons pendant cinq mois vécu de la même vie que lui, nous avons le devoir de vous apporter sa pensée.
Paris, depuis cinq mois, Paris combattant fait l’étonnement du monde ; Paris, en cinq mois de République, a conquis plus d’honneur qu’elle en avait perdu en dix-neuf ans d’empire (Bravo ! bravo !).
[…]
Eh bien, cette ville, qu’aucune n’égale dans l’histoire, cette ville majestueuse comme Rome et stoïque comme Sparte, cette ville, que les Prussiens peuvent souiller, mais qu’ils n’ont pas prise,… (Très bien ! Très bien !), Paris nous a donné un mandat qui aurait son péril et qui ajoute à sa gloire, c’est de voter contre le démembrement de la patrie… (Bravos sur plusieurs bancs de la gauche). Paris a accepté pour lui les mutilations, mais il n’en veut pas pour la France. Paris se résigne à sa mort, mais non à notre déshonneur… (Très bien ! Très bien !), et, chose digne de remarque, c’est pour l’Europe en même temps que pour la France que Paris nous donne le mandat d’élever la voix.
Photographie de Victor Hugo.
Bibliothèque nationale de France, Paris, Ph. Coll. Archives Nathan
Nous avons une double mission à remplir, qui est aussi la vôtre : relever la France, avertir l’Europe.
Oui, la cause de l’Europe, à l’heure qu’il est, est identique à la cause de la France : il s’agit, pour l’Europe, de savoir si elle va redevenir féodale ; il s’agit de savoir si nous allons être rejetés d’un écueil à l’autre, du régime théocratique au régime militaire.
[…]
Si l’Å“uvre violente à laquelle on donne en ce moment le nom de traité s’accomplit, si cette paix inexorable se conclut, c’est fait du repos de l’Europe ! (Assentiment à gauche.)
Il y a désormais en Europe deux nations qui seront redoutables : l’une parce qu’elle sera victorieuse, l’autre parce qu’elle sera vaincue. (Sensation.)
M. le chef du pouvoir exécutif.
[2] C’est vrai !
M. Dufaure, ministre de la Justice.
[3] C’est très vrai !
M. Victor Hugo. De ces deux nations, l’une, la victorieuse, l’Allemagne, aura l’empire, la servitude, le joug soldatesque, l’abrutissement de la caserne, la discipline jusque dans les esprits, un parlement tempéré par l’incarcération des orateurs
[4],… (
Mouvement.)
Cette nation, la nation victorieuse, aura un empereur de fabrique militaire en même temps que de droit divin, l’ancien César byzantin doublé du César germain ; elle aura la consigne à l’état de dogme, le sabre fait sceptre, la parole muselée, la pensée garrottée, la consciente agenouillée ; pas de tribune ! Pas de presse ! Les ténèbres !
L’autre nation, la nation voisine, elle aura la lumière, elle aura la liberté ; elle aura, non le droit divin, mais le droit humain ; elle aura la tribune libre, la presse libre, la parole libre, la conscience libre, l’âme haute ! Elle aura et elle gardera l’initiative du progrès et la clientèle des races opprimées ! (Très bien ! très bien !)
Et pendant que la nation victorieuse, l’Allemagne, baissera le front sous son lourd casque de horde esclave, elle, la vaincue sublime, la France, elle aura sur la tête sa couronne de peuple souverain. (Mouvement.)
De ces deux nations, l’une triomphante et sujette, l’autre vaincue et souveraine, laquelle faut-il plaindre ? Toutes les deux ! (Nouveau mouvement.)
[…]
M. Victor Hugo. Je ne voterai point cette paix, parce que, avant tout, il faut sauver l’honneur de son pays ; je ne la voterai point, parce qu’une paix honteuse est une paix terrible. Et pourtant, peut-être, aurait-elle un mérite à mes yeux : c’est qu’une telle paix, ce n’est plus la guerre, soit, mais c’est la haine (Mouvement.) La haine contre qui ? Contre les peuples ? Non ! Contre les rois. Que les rois recueillent ce qu’ils ont semé. Faites, princes, mutilez, coupez, tranchez, volez, annexez, démembrez ! Vous créez la haine profonde ; vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve, l’explosion sera en raison de l’oppression. Tout ce que la France perdra, la Révolution le gagnera. (Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)
Oh ! une heure sonnera, – nous la sentons venir, – cette revanche prodigieuse. Nous entendons dès à présent notre triomphant avenir marcher à grands pas dans l’histoire. Oui, dès demain cela va commencer, dès demain la France n’aura plus qu’une pensée : se recueillir, se reposer dans la rêverie redoutable du désespoir, reprendre des forces, élever ses enfants, nourrir de sainte colère ces petits qui deviendront grands, forger des canons et former des citoyens, créer une armée qui soit un peuple ; appeler la science au secours de la guerre ; étudier le procédé prussien, comme Rome a étudié le procédé punique
[5] ; se fortifier, s’affermir, se régénérer, redevenir la grande France, la France de 92, la France de l’idée, la France de l’épée. (
Très bien ! Très bien !)
Puis, tout à coup, un jour, elle se dressera ! Oh ! elle sera formidable : on la verra, d’un bond, ressaisir la Lorraine, ressaisir l’Alsace !
[…]
Et on entendra la France crier : C’est mon tour ! Allemagne, me voilà ! Suis-je ton ennemie ? Non ! je suis ta s
œur.
[6] (
Très bien ! Très bien !) Je t’ai tout repris et je te rends tout, à une condition : c’est que nous ne ferons plus qu’un seul peuple, qu’une seule famille, qu’une seule république… (
Mouvements divers.) Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes. Ma vengeance, c’est la fraternité !
À gauche. Bravo ! Bravo !
M. Victor Hugo. Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les États-Unis d’Europe
[7], soyons la fédération continentale ; soyons la liberté européenne.
Et maintenant, serrons-nous la main, car nous nous sommes rendus service l’une à l’autre : tu m’as délivrée de mon empereur, et je te délivre du tien. (Bravo ! Bravo ! Applaudissements. Sourires sur plusieurs bancs.)
Annales de l’Assemblée Nationale, vol. 1, p. 106-109.
« Nous avons parlé européen. C’est une langue nouvelle qu’il faudra bien que l’on apprenne. ». Aristide Briand, président du conseil et ministre des affaires étrangères à la Chambre des députés, lors de la 2e séance du 26 février 1926
Aristide Briand s’installe en 1925 au Quai d’Orsay pour sept années ininterrompues. Sa politique est marquée par « l’esprit de Locarno », du nom de la petite ville du Tessin suisse où les différents pays négociateurs ont commencé à parler « européen, une langue nouvelle qu’il faudra bien que l’on apprenne ». Au mois d’octobre 1925 donc, sur les bords du lac Majeur, la France, l’Angleterre, la Belgique, l’Italie se réunissent avec l’Allemagne pour aboutir à deux objectifs : faire entrer cette dernière dans la SDN et faire en sorte que l’apaisement diplomatique assure la garantie du statut territorial issu des traités de paix de 1919. Les cinq pays trouvent un accord et le signent à Londres à la fin de l’année 1925. Cet accord est d’abord une garantie mutuelle qui assure le statu quo territorial résultant des frontières germano-belge et franco-allemande, sous la garantie de l’Italie et de l’Allemagne, alors que cette dernière accepte d’entrer dans la SDN sous certaines conditions. Briand pense que le rapprochement franco-allemand est prioritaire pour la sécurité en Europe et que ce rapprochement, fruit de « l’esprit de Locarno » créera une dynamique capable, sur une durée plus longue, de consolider l’équilibre européen. C’est pour cela qu’il préfère l’accord partiel de Locarno – dont il mesure les limites – à un échec de cette conférence. Critiqué à droite pour ses positions passées à la Conférence de Cannes, le Pèlerin de la paix tente donc de convaincre la représentation nationale du bien-fondé de la conception briandiste de la diplomatie française. Il sera élu Prix Nobel de la paix la même année.
Christophe Bellon
M. Aristide Briand, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères :
[…]
Messieurs, pour assurer la paix, c’est l’Europe qu’il s’agit d’organiser.
Si vous ne voulez pas que l’incendie éclate de nouveau, il faut sans doute que vous preniez les précautions nécessaires à la paix.
Aristide Briand (1862-1932), le 24 mai 1925.
Ph. Coll. Archives Larbor
Gardons notre force. Certes, s’il y avait dans le traité de Locarno quoi que ce fût qui diminuât en rien notre possibilité de nous défendre, même seuls, contre la moindre menace, alors je vous dirais : « Ne ratifiez pas ! Votre devoir de représentants est de refuser votre signature au traité qu’on vous présente. » (Très bien ! très bien ! à gauche.)
Mais il n’y a rien, absolument rien de tel. Le traité de Locarno ne nous enlève aucune possibilité de défense.
Si, par des pactes nouveaux qui ne manqueront pas de naître du même esprit – l’esprit de la Société des nations – les garanties vont s’élargissant, si les tendances des peuples deviennent meilleures, si même en Allemagne, malgré des conseils pernicieux donnés dans ce pays, le peuple en vient à se tourner vers son intérêt réel, et réfléchissant au danger de certaines excitations, s’ouvre sincèrement à des idées de paix – cela ne pourra pas résulter d’un document noir sur blanc, […] mais bien d’une propagande vivante, incessante, et croissant de jour en jour (Applaudissements) – si un pareil effort est fait dans tous les pays, sans distinction de partis, je suis convaincu qu’il deviendra possible de réaliser la sécurité dans la paix définitive. (Applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et au centre.)
Pour le moment, nous n’en sommes encore qu’à un commencement, vous m’entendez bien. Et ce commencement, ce petit germe, il ne faut pas le détruire : il faut le laisser vivre. […]
Croyez-vous […] que je sois allé sans émotion à ce rendez-vous, au bord d’un lac
[8], où je devais rencontrer des ministres allemands ? Croyez-vous que je n’éprouvais pas les sentiments les plus complexes et les plus profonds ?
J’y suis allé, ils sont venus, et nous avons parlé européen. C’est une langue nouvelle qu’il faudra bien que l’on apprenne. (Vifs applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et sur divers bancs au centre.) […]
Le peuple allemand est un grand peuple, il a ses qualités et ses défauts.
Le peuple français et lui se sont rencontrés, à travers les siècles, sur bien des champs de bataille qu’ils ont ensanglantés. La dernière guerre a été effroyable, elle a dépassé toutes les prévisions. Ce ne sont plus des armées restreintes qui ont été aux prises, ce sont des nations entières qui, pendant des années, se sont déchirées.
Et puis, il y a eu les vainqueurs, oui ! qui sont sortis de là avec un grand prestige, avec une force morale agrandie, certes. Mais aussi dans quel épuisement !
Où sont les peuples qui peuvent résister à telles secousses ? Et quelles craintes n’éprouve-t-on pas quand on les voit dans cet état de faiblesse psychologique, de faiblesse financière, et qu’on se dit que, demain peut-être, faute de quelques précautions, faute d’accords qui les obligent à réfléchir le temps nécessaire pour se détourner de la guerre, ils pourraient être rejetés encore les uns contre les autres dans de pareilles convulsions ! Mais que resterait-il donc de ses malheureux peuples si une nouvelle guerre survenait ? (Vifs applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et au centre.)
Je vous le dis simplement, faisant appel à votre raison, à vos cÅ“urs et à votre patriotisme : Locarno, c’est ce qui peut empêcher tout cela. Locarno est une barrière contre l’irréflexion. Locarno, c’est la nécessité de discuter. C’est, pour les peuples, la possibilité de se donner une raison de ne pas tomber aveuglément les uns sur les autres.
Ne serait-ce que cela, messieurs, ce serait énorme.
[…]
Les deux nations vont-elles se battre, ainsi, à travers les siècles, éternellement ? Vont-elles toujours se couvrir de deuils et de ruines ? Elles auront créé, sous l’influence des progrès économiques, de magnifiques usines, elles auront organisé des centres de production admirables et, tous les vingt-cinq ans, tous les cinquante ans, le rouleau des armées viendra tout anéantir, les incendies s’allumeront de toutes parts, le sang sera répandu à flot ? Non ! (Vifs applaudissements prolongés à gauche, à l’extrême gauche, au centre et sur divers bancs à droite.)
Dans cette trop longue intervention, j’ai seulement voulu dégager l’esprit de Locarno : c’est sous l’influence de cet esprit que j’ai signé.
Avoir eu de telles pensées, je n’estime pas que ce soit indigne d’un bon Français. Je ne considère pas que j’aie démérité de mon pays, ni que mon patriotisme ait été amoindri, par le fait que j’ai eu confiance dans la paix, confiance dans la force morale de la France, pour l’organisation de la paix avec le concours des autres peuples, parce que je crois que nous sommes à l’aurore d’un temps nouveau.
L’Europe ne peut pas rester divisée comme elle l’est, ni dans ses intérêts politiques, ni dans ses intérêts économiques. (Applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et au centre.)
Il y a des questions qui obligent les hommes à se connaître, par des contacts, par des conversations. Se connaît-on quand on se contente de discuter diplomatiquement, à travers l’espace ? La vie est-elle seulement dans un papier, si bien rédigé soit-il ? N’est-elle pas dans l’homme, dans son regard, dans tout ce qui émane de lui ? […]
Oh ! il y aura des difficultés. Le soulier de Locarno ne sera pas sans faire souffrir, à certaines heures, le marcheur. Il faudra s’en accommoder. Il s’accommodera lui-même peu à peu.
Mais moi j’aurais été au-dessous de ma tâche, ayant l’honneur de représenter le Gouvernement, si j’avais eu assez peu de confiance en mon pays pour croire qu’il s’amoindrirait dans sa force morale et matérielle en prenant part à des discussions qui préparent l’Europe de demain.
Alors que les peuples s’organisent pour des temps nouveaux, comment la France qui, toujours, même aux heures les plus difficiles, les plus troubles, a été à l’avant-garde, montrant la route, se tiendrait-elle dans son coin, enveloppée dans sa victoire, l’Å“il méfiant et la mine hargneuse ?
Allons donc ! Imaginer cette France-là ? Jamais ! (Vifs applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et au centre.)
En participant à tous les accords qui sont susceptibles d’améliorer, non pas sa condition, mais la condition des peuples, la France se montre ce qu’elle est : la France d’hier, d’aujourd’hui et de demain. (Vifs applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs. – MM. Les députés siégeant à gauche, à l’extrême gauche et au centre se lèvent et applaudissent longuement. – M. le président du Conseil, de retour à son banc, reçoit des félicitations.)
Annales de la Chambre des Députés, Débats parlementaires, 2e séance du 26 février 1926, p. 900-904.
[1]
La capitale, assiégée depuis le 19 septembre 1870, est soumise aux bombardements prussiens depuis le 5 janvier 1871.
[2]
Adolphe Thiers (1797-1877), chef du pouvoir exécutif depuis le 17 février 1871.
[3]
Armand Dufaure, ministre de la Justice et vice-président du Conseil (19 février 1871-24 mai 1873).
[4]
Le Reichstag, chambre législative de l’empire allemand, est élue au suffrage universel, mais le chancelier n’est responsable que devant l’empereur, et le régime reste autoritaire et policier.
[5]
Les guerres puniques (264-146 av. J.‑C.) ont permis à Rome de s’emparer de Carthage, cité rayonnante du bassin méditerranéen.
[6]
C’est l’héritage des Républiques-s
Å“urs de la Révolution française (1795-1798).
[7]
Victor Hugo a proposé cette formule des « États-Unis d’Europe » dès 1849. Inspirée du projet napoléonien, cette idée a été portée dans la première moitié du
xixe siècle par Saint-Simon ou par le patriote italien Mazzini.
[8]
Il s’agit du lac Majeur à Locarno.