2004
Parlement[s]
Lectures
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Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme, Collection L’Univers Historique, Seuil, janvier 2004, 445 p.
Le « Rosanvallon » nouveau est arrivé. Inlassablement, de livre en livre, le directeur du Centre de recherches politiques Raymond Aron poursuit l’exploration méthodique et souvent pionnière des structures politiques et sociales de la France contemporaine, suivant un fil conducteur quasi-obsessionnel : les relations entre le citoyen et l’État, c’est-à-dire entre la démocratie et le système républicain hérité de la Révolution française.
Pourtant, s’il s’inscrit dans la continuité des travaux sur la singularité du libéralisme français (Le Moment Guizot, 1985 et La Monarchie impossible, 1994) puis sur la démocratie (Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, 1992, Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, 1998, La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, 2000), ce nouvel ouvrage revêt une importance exceptionnelle aux yeux de son auteur. Il le présente comme une réponse aux questions majeures posées dès 1977 dans son ouvrage-manifeste Pour une nouvelle culture politique, et qui, à nos yeux, renvoient à la posture d’un intellectuel engagé dans la deuxième gauche, militant d’une démocratie participative appuyée sur le rôle de la société civile et des représentants actifs du corps social.
L’objet principal de ce « livre-programme », selon les propres termes de Pierre Rosanvallon, est de remonter le cours de notre histoire contemporaine pour tordre le cou au cliché du jacobinisme tout-puissant et mettre en valeur la permanence des résistances à ce jacobinisme. Depuis Tocqueville, dans L’Ancien Régime et la Révolution, le modèle politique français a été souvent réduit au rôle prééminent d’une puissance publique omnipotente, régissant une société civile totalement désorganisée et soumise. Cette « vulgate » mérite d’être sérieusement revisitée, en s’appuyant sur l’histoire des mouvements de la société et du fonctionnement effectif des institutions, et permettant de mettre en relief les conflits et les compromis imposés au modèle culturel de la centralisation.
Il s’agit en somme de considérer l’histoire de l’exception française, héritée de 1789, comme un « laboratoire exemplaire de la tension moderne entre le particulier et le général, les corps intermédiaires et l’État. » De cette relecture émerge une appréhension complexe et nuancée de la culture française illibérale, entre les principes monistes issus de la démocratie révolutionnaire et les aspirations sociales au pluralisme et au contre-pouvoir.
Pour ce faire, Pierre Rosanvallon recourt à une méthode éprouvée dans sa trilogie sur la démocratie, et consistant à caractériser son objet d’histoire dans le moment fondateur de la Révolution. Plutôt que de « jacobinisme », notion à la fois trop vague et trop historiquement connotée, il préfère parler d’une « culture politique de la généralité », qui apparaît sous trois formes convergentes lors du processus révolutionnaire. En premier lieu, comme une forme sociale, puisqu’il s’agit en 1789 de rejeter la société d’ordres et de privilèges afin de réaliser l’unité du corps social, arc-boutée sur l’idéal maintes fois proclamé de la fraternité révolutionnaire. Mais la « culture de la généralité » apparaît aussi comme une qualité politique, prolongeant le rejet des corps intermédiaires dans le champ de la démocratie en action, repoussant tout ce qui peut contrecarrer l’unité des citoyens incarnée dans l’État. Enfin, c’est aussi une procédure de régulation, qui renvoie au culte de la loi, émanation de la volonté générale.
À partir de cette triple définition révolutionnaire d’une « généralité », Pierre Rosanvallon décrit dans la deuxième partie du livre les « épreuves » et les « recompositions » imposées à ce modèle utopique, devenu un cliché, par les évolutions du premier xixe siècle. Il montre comment trois impératifs de gouvernabilité, de socialisation et de liberté conduisent à « relégitimer les corps intermédiaires », c’est-à-dire à nuancer, voire à combattre, l’utopie de la généralité. La gouvernabilité du marché pose la question du retour des corporations. Le spectre de la dissolution sociale, lié au paupérisme, explique l’émergence de l’esprit associatif, qui traverse toutes les familles politiques, et trouve en 1848 son apogée. Enfin, l’impératif de liberté suscite la revendication de formes politiques intermédiaires, d’où émergent notamment les comités électoraux. Sous la pression de ces impératifs multiples, Pierre Rosanvallon voit se dessiner sous la Monarchie de Juillet une recomposition libérale du jacobinisme, incarnée par Thiers et Guizot.
Mais il situe le tournant majeur de ce jacobinisme amendé dans les vingt dernières années du xixe siècle, qui constituent la troisième partie de l’ouvrage, la plus longue, et sans doute la plus neuve de l’ouvrage. Il y souligne le grand tournant concrétisé par les lois de 1884 et de 1901, accompagné d’une révision intellectuelle de la tradition jacobine, et conduisant à un infléchissement notable de la culture de généralité. Cette relecture républicaine du jacobinisme initial s’articule selon Pierre Rosanvallon autour de deux notions : celle d’une « démocratie polarisée », qui permet l’expression d’un certain pluralisme social en dépit d’un incontestable intégrisme constitutionnel de l’intérêt général ; celle d’un « État-réseau », qui accepte d’intégrer à son fonctionnement tout un ensemble d’associations, de comités, d’organisations qui lui servent à la fois de relais, de conseils et parfois de béquilles.
De cette relecture stimulante, appuyée à la fois sur des références directes aux penseurs et aux orateurs du xixe siècle, mais aussi sur les travaux des historiens du social, surgit une réévaluation du pluralisme à l’intérieur d’un modèle culturel de la généralité. Sur le terrain du travail historique, on peut évidemment émettre quelques réserves : la méthode est celle d’un historien des idées, qui ne s’aventure dans les sources archivistiques que par le truchement de travaux antérieurs, ce qui peut poser problème quant à l’administration de la preuve, notamment en termes d’impact social ; sur le fond, les spécialistes de la Troisième République n’auront pas appris grand-chose de neuf sur le grand tournant décrit par Pierre Rosanvallon.
Mais l’ambition d’un tel livre dépasse bien évidemment les réserves de tel ou tel, car elle nous paraît avant tout politique. La réalité du jacobinisme amendé apparaît à Pierre Rosanvallon comme un « impensé démocratique », témoignage de la difficulté française à s’extirper de la culture de la généralité. En termes de conception de la souveraineté ou de l’intérêt général, on ne peut pas dire que le discours hégémonique ait réellement pris la mesure des évolutions sociales qui ont sensiblement modifié le fonctionnement de la tradition jacobine. Ce que Pierre Rosanvallon appelle le « réformisme indicible », c’est cette difficulté des élites politiques à formuler la réalité des transformations culturelles et fonctionnelles de la démocratie. Inutile de souligner à quel point cette analyse renvoie à des enjeux politiques majeurs, explorés depuis plusieurs décennies par la « deuxième gauche. » De façon paradoxale, l’historien Pierre Rosanvallon nous apparaît à l’avant-garde de cette exploration, par sa relecture stimulante de l’archéologie républicaine. Nul doute que cette redécouverte suscitera bien d’autres travaux.
J. Garrigues
Jean-Marie Mayeur et Arlette Schweitz (dir.), Les parlementaires de la Seine sous la Troisième République, Publications de la Sorbonne, 2001.
Établir une prosopographie du personnel parlementaire de la Seine, tel est l’objectif de cette étude collective.
Les fortes spécificités des carrières politiques parisiennes et les écarts sociaux dans l’électorat du département de la Seine sont relevés par Christophe Charle (Paris I) qui présente le processus d’émergence d’une élite politique à la formation aussi bien traditionnelle qu’avant-gardiste. Les liens de famille et les alliances des parlementaires parisiens (Françoise Mayeur, Paris IV), d’origines sociales diverses, ont une influence mesurable sur les carrières, comme l’indicateur du mariage (ou du divorce) le montre. La variété des parcours étudiés est plus grande qu’en province.
Vue comme un des éléments nécessaires à son élection et à l’enracinement de son influence, l’activité associative (Jean-Pierre Chaline, Paris IV) n’est pas indifférente à l’élu parisien qui cumule souvent de multiples présidences. Or, la récupération politique est souvent sous-jacente à ces investissements associatifs, si bien que ces derniers semblent moins le fait des Parisiens que de leurs collègues provinciaux, restés de véritables notables. Mais la défense des intérêts économiques – boutique et négoce – (Gilles Le Béguec, Paris X-Nanterre) – est observée dans les luttes électorales et dans l’activité quotidienne des élus qui n’accomplissent pourtant pas des carrières à la hauteur de leur entregent. Paradoxalement, c’est la gauche modérée qui entretient les meilleures relations avec ces groupes de pression. Complexes sont aussi les relations entre le deuxième pouvoir et le « quatrième » (Pierre Albert, Paris II). Si un parlementaire parisien sur deux a été journaliste, cette profession n’est plus, au fil du temps, un tremplin pour le Parlement.
Les parlementaires étudiés sont plus fortunés que la moyenne des Français (Anne-Marie Sohn, Rouen), leur fortune restant toutefois médiocre, à côté de celle des ministres et des autres élites de la société. La source de l’enrichissement est le métier plus que le mariage, alors que la gestion du patrimoine et le choix des investissements (choix mobiliers et actions) mettent les Parisiens en avance sur les provinciaux. Les attitudes religieuses (Jean-Marie Mayeur, Paris IV) ne permettent pas de déterminer exactement l’appartenance politique du parlementaire, d’autant que la Seine est plus favorable à la gauche laïque et qu’à droite, on s’affirme rarement catholique en politique. De plus, l’appartenance des parlementaires de la Seine à la Franc-Maçonnerie ou à la Libre-Pensée (Jacqueline Lalouette, Paris XIII), facilitée par la progressive laïcisation de Paris, s’explique par l’éducation et le choix de la vie privée, comme elle est illustrée par la profession. Rares sont les parlementaires qui, malgré une appartenance à plusieurs loges, atteignent les hauts grades.
Les représentants de la Seine à l’Assemblée nationale (66 élus de 1871, 1872 et 1873), présentés par Rosemonde Sanson (Paris I), illustrent les notables d’une part, le monde ouvrier ou la petite et moyenne bourgeoisie d’autre part. Moins d’un tiers d’entre eux est parisien de naissance et les exemples d’ascension sociale sont nombreux. Ils choisissent en général la gauche et la République. Le député conservateur ou nationaliste moyen (Bertrand Joly, Nantes) est Parisien, d’origine aisée et bien diplômé (de profession libérale souvent). La singularité nationaliste ou conservatrice réside dans le lien fréquent entre le succès électoral d’un candidat et la défaite générale du parti, ou dans une implantation quelques fois réussie si l’élu se modère fortement. Par ailleurs, les rapports des parlementaires parisiens à la province ont évolué (Mathias Bernard, Clermont II). Au tournant du siècle, le mandat provincial fut progressivement réévalué et, symboles d’une « notabilisation » du personnel républicain, les parcours Paris-Province l’emportèrent sur les itinéraires inverses. Étudiant les lettres de démission des élus parisiens, préalable à leur entrée au Parlement, Ivan Combeau (La Réunion) montre comment, des élections de 1902 – qui officialisent l’incompatibilité entre ces deux mandats – à l’après 1919, ce principe républicain de « non-cumul » est progressivement abandonné.
C’est sur la longue durée que la nature des campagnes et les discours des députés de la Seine doivent être appréciés (Jean El Gammal, Nancy II). Le manque d’unification d’une représentation municipale de la capitale – l’élection se fait par quartiers – n’est pas sans conséquence sur le comportement des députés titulaires d’un mandat national. En cela, ils ne se différencient guère de leurs collègues provinciaux, malgré le fréquent décalage politique de la capitale sur la province. Si le taux de mobilisation des députés de la Seine lors de la Première Guerre mondiale est inférieur à celui des autres départements, la légende des « embusqués » (Paul Baquiast) reste largement excessive : on compte d’authentiques héros. Leur expérience de l’étranger (Vincent Robert, Paris I) est très limitée (moins d’un cinquième des élus), individuelle, marginalisée et se rétrécit avec les années. Elle est perçue comme l’apanage de l’extrême gauche et reste sans impact sur le Parlement.
La Troisième République vit, selon Arlette Schweitz (C.N.R.S.), 436 élus représenter le département de la Seine (27 % nés à Paris). Souvent bien ancrés localement et dans leurs fonctions politiques avant leur élection au Parlement, ils offrirent à l’État de nombreux serviteurs : des chefs de gouvernement (28 sur 108) à Alexandre Millerand, devenu président de la République (tableaux et graphiques d’Odile Sassi et Arlette Schweitz). Aussi, la reconnaissance de la capitale se confond-elle souvent avec la traversée de Paris : les places publiques, les stations de métropolitain, les statues et autres plaques commémoratives sont autant de témoignages de l’influence des parlementaires de la Seine à Paris et, de fait, en France.
Christophe Bellon
Yves Billard, Le métier de la politique sous la IIIe République, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2003, 222 p.
Enseignant à l’université Paul Valéry de Montpellier, Yves Billard nous invite à une réjouissante promenade dans les allées de la politique telle qu’on la pratiquait il y a un siècle. Et quand nous disons ‘promenade’, il faut prendre le mot au meilleur sens. Non seulement l’information fournie par ce petit ouvrage est précise et originale, non seulement l’auteur sait jouer avec bonheur de l’humour et de l’anecdote, mais son étude remplit un véritable vide des études politiques. Aucune étude juridique ou de droit constitutionnel n’avait su rendre aussi simple et concret ce « régime d’assemblée » tant décrié. Aucune synthèse historique n’avait été jusqu’alors proposée faute peut-être de recul et de patience. Les meilleurs passages du livre offrent ainsi de véritables raretés : l’analyse d’une élection sénatoriale par exemple ou le dépouillement du courrier d’un député moyen (permettant de saisir cette très importante fonction d’intercession qui relie le représentant et les sommets parisiens) ou bien encore la description des réunions électorales dont le succès ferait pâlir plus d’un candidat aujourd’hui. Sur bien des sujets, Yves Billard apporte des réponses claires, nourries par des archives départementales et sans jargon théorisant lourd et inutile. Un seul petit reproche peut lui être adressé ; son tableau semble beaucoup plus pertinent pour la France de 1900 que pour celle de 1936. L’émergence des partis politiques modernes, les mutations qu’elle implique dans l’organisation de la vie politique locale comme dans les sphères des pouvoirs législatif et exécutif (années 20 et 30) passent un peu au second plan. Le métier de la politique proposé ici correspond bien au député radical-socialiste d’une circonscription semi rurale, mais moins au député communiste de la banlieue rouge. Simple bémol qui ne doit pas dissuader le lecteur de profiter d’une plongée si rafraîchissante dans un passé aux accents agrariens et oligarchiques mais aussi vivants et riches.
Nicolas Roussellier