2004
Parlement[s]
Le billet de Sabine Jansen
Rochefort, reviens ! ! !
Dans le numéro un de La Lanterne, en mai 1868, Henri Rochefort, qui avait abandonné sa dignité comtale pour devenir le « prince de l’Ironie » et le « duc de l’Insolence », selon le mot de Drumont, avait électrisé ses lecteurs : « La France contient, dit l’Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » On rapporte que Napoléon III lui-même ne se déplaçait plus sans sa Lanterne.
Il fut un temps où la presse faisait rire, aujourd’hui elle fait plutôt pleurer. Le fait divers envahit la une des journaux écrits, télévisés ou radiophoniques. Des historiettes mettant en scène « l’Événement » sont débitées sur un ton compassé, au service d’une morale réduite aux acquêts de la communauté des ménagères de cinquante ans qui, seule, intéresse les publicitaires, donc les rédactions. Les résultats de la Ligue des Champions, les malheurs d’une vedette de la chanson ont plus d’importance que n’importe quel débat législatif, rencontre de chefs d’État ou découverte scientifique.
Mais nivellement généralisé ne signifie pas égalité de traitement. L’ironie de cet effacement d’une hiérarchie raisonnée, c’est qu’il s’accompagne d’une pondération pernicieuse dont les seuls critères sont un nationalisme déguisé, un individualisme hypertrophié et un affect en bandoulière. Le traitement de la catastrophe de Charm el-Cheikh par les médias nous rappelle qu’un mort français vaut, à l’aune du temps d’antenne qui lui est consacré, infiniment plus qu’une centaine de morts de toute autre nationalité. Les 134 touristes français qui ont péri en Égypte dans cet accident d’avion ont infiniment plus occupé nos antennes que les 20 000 ou 40 000 morts du tremblement de terre de Bam en Iran. Quant aux compétitions sportives, l’enthousiasme journalistique est proportionnel à l’engagement des joueurs français dans lesdites compétitions. Autosatisfaction et déploration sont les deux mamelles de la France au miroir de « l’étrange lucarne ».
La presse nage dans le pathos. Le nouvel opium du peuple a ses grands prêtres : les psychologues, les psychiatres et les avocats. Ils sont tous les jours appelés au chevet d’une société touchée par un immense fléau, une maladie, éminemment curable, qui s’appelle la vie. La « cellule psychologique » devient l’indispensable viatique pour tous les locataires du monde d’ici-bas. Décortiquée, banalisée, passée à la grosse moulinette des pathologies mentales, l’âme s’exhibe et se vend sur le grand marché de la société spectacle. Inséparable du confessionnal du « psy », il y a le tribunal, sommé de nous faire réparation de toutes les injustices dont l’existence nous a gratifiés.
« L’homme a le privilège d’être ridicule, et la puissance aussi de se juger tel », disait Alain, « car tout est dans le même homme, l’esprit qui se croit comme l’esprit qui se moque ». On aimerait que l’esprit qui se moque ne soit pas toujours étouffé par l’esprit qui se croit. Et s’il est une chose à pleurer dans notre société, c’est le rire, tué par la sotte gravité du politiquement correct. Il nous prive de cette dilatation joyeuse et de cet abandon salvateur, géniale soupape, qui est l’un des attributs de l’humanité.