2004
Parlement[s]
Éditorial
Jean Garrigues
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : “L’Europe, l’Europe, l’Europe”, mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien… » Ainsi parlait le général de Gaulle, répondant à Michel Droit, le 14 décembre 1965, entre les deux tours de l’élection présidentielle.
C’était il y a presque quarante ans, et depuis, l’Europe a fait son chemin. Elle se décline aujourd’hui à 25, elle a son espace unique, sa monnaie unique, et bientôt, peut-être, se dotera-t-elle d’une constitution. À l’instar du général de Gaulle, les Français ont appris à l’admettre, à la construire, et parfois même à l’aimer… Mais la connaissent-ils vraiment ? Se souviennent-ils des efforts et des sacrifices, des dévouements et des combats qui ont permis à l’Europe de se construire ? Savent-ils ce que représente la démocratie européenne, quels en sont les rouages, les institutions et surtout les acteurs ?
À l’éternel défi de la connaissance, l’équipe de Parlement(s) a voulu répondre à sa manière, en confrontant les témoignages des acteurs aux analyses des chercheurs. Du côté des acteurs, Simone Veil était incontournable, car elle incarne mieux que tout autre l’histoire de la construction européenne, cette volonté irréductible de tourner le dos aux guerres fratricides pour édifier une Europe démocratique et pacifiée. Élisabeth Guigou représente la génération suivante des bâtisseurs d’Europe, celle de Maastricht et de l’euro, celle qui a su transformer son enthousiasme en réalités. Daniel Cohn-Bendit, quant à lui, ne conçoit la politique que transnationale : acteur engagé de l’histoire française et de l’histoire allemande, c’est un Européen, tout simplement. Pour leur répondre, il fallait un souverainiste : Charles Pasqua assume ce rôle avec sa passion et l’ironie mordante d’un homme de convictions, qui souligne les dysfonctionnements du Parlement européen et les absurdités d’un élargissement manipulé à ses yeux par les États-Unis. D’un côté, la conviction européenne, enracinée dans l’histoire et tournée vers la modernité ; de l’autre, une exigence de lucidité critique, forgée dans la tradition gaullienne de l’indépendance nationale. Au lecteur de se faire une opinion.
« Il faut véritablement créer l’Europe, qu’elle se manifeste à elle-même et à l’opinion américaine et qu’elle ait confiance en son propre avenir », écrivait Jean Monnet, le 3 mai 1950. Plus d’un demi-siècle plus tard, son programme apparaît encore d’une actualité brûlante.