Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
144 pages

p. 6 à 15
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Forum : Le point de vue des politiques

n° 1 2004/1

2004 Parlement[s] Forum : Le point de vue des politiques

La grande aventure, c’est d’avoir su faire l’Europe

Interview de Simone Veil  [*] Propos recueillis par Jean Garrigues
Q : Quelles sont les raisons profondes de votre engagement européen ? Qu’est-ce qui a été déterminant ?
SV : Pour moi, ce qui a été déterminant, après la tragédie que j’avais vécue - ma propre déportation et la disparition en déportation de mes parents et de mon frère – c’est l’idée que si l’on voulait éviter le retour d’une telle barbarie, la seule solution était de parvenir à se réconcilier, en construisant ensemble une entité européenne. J’ai souvent entendu, dans mon enfance, ma mère regretter que l’on n’ait pas pu suivi la démarche préconisée par Briand et Stresemann. Je suis de cette génération qui a été élevée dans le souvenir de la guerre de 14-18, encore très proche. Quand on pense qu’il n’y a eu que vingt ans entre les deux guerres mondiales, et que maintenant presque soixante ans se sont écoulés depuis la dernière…, il faut se réjouir qu’une période de paix exceptionnellement longue ait ainsi succédé à des siècles au cours desquels les Européens n’ont cessé de se combattre dans des guerres fratricides. La Seconde Guerre mondiale elle-même et les génocides qui l’ont accompagnée ont été tellement barbares qu’il n’y avait guère d’autre solution, si l’on voulait éviter une exacerbation de la haine et de la volonté de vengeance, qui aurait entraîné de nouvelles atrocités. Il me paraissait indispensable que, quels que soient nos sentiments personnels, il fallait savoir non pas oublier ni occulter le passé, mais tout mettre en Å“uvre pour que les générations à venir ne subissent pas à leur tour ce que nous avions vécu. Donc, avant même d’être au fait du projet de Jean Monnet, la construction d’une Europe fondée sur la réconciliation et la paix me paraissait la seule voie possible à emprunter.
Agrandir l'image 1
Mariés peu de temps après mon retour de déportation, mon mari et moi étions tous les deux très favorables au projet d’une communauté européenne qui permettrait à nos pays de se réconcilier à travers des intérêts communs. Dans nos familles respectives, comme dans toutes les familles françaises, le souvenir de la guerre de 1914, évoquait la mémoire de tous ceux qui avaient été tués et les exactions allemandes. On détestait « les Boches ». Mon père avait été en captivité pendant la Première Guerre mondiale… Tout cela était encore très présent. Je me souviens, enfant, dans les années 1937-38, de cette peur de la guerre que j’éprouvais. Naturellement après 1945 et la déportation des nôtres, cette haine risquait d’être pire. On reparle actuellement de la « Grande Guerre », mais pendant des années on l’avait un peu oubliée. Il y a eu récemment des livres, des films qui rappellent les millions de morts, l’horreur des tranchées. Cette mémoire retrouvée ne va pas à l’encontre de l’Europe ni de la réconciliation franco-allemande, au contraire. Le rappel des souffrances et des malheurs que ces guerres ont entraînés, permet de mieux prendre conscience de ce que l’Europe nous a d’ores et déjà épargné et apporté. Au fond quand je considère le vingtième siècle, la grande aventure, c’est d’avoir su faire l’Europe.
Q : C’est donc tout naturellement que vous avez accepté la tête de liste pour les élections européennes de 1979 ?
SV : Oui sans hésiter. Le président Giscard d’Estaing comptait sans doute sur ma popularité. Mais je suis convaincue qu’il y voyait aussi un symbole, compte tenu de mon passé.
Q : Est-ce qu’il avait déjà dans l’idée que vous seriez élue présidente du Parlement européen ?
SV : Peut-être qu’il y pensait. Pour ma part, je ne savais rien ou fort peu de l’ancienne Assemblée constituée de parlementaires nationaux, mais Michel Poniatowski qui y avait siégé, en connaissait les arcanes. Sans doute pensait-il qu’il y avait une possibilité que je sois élue comme présidente, puisqu’il y avait eu un accord entre les libéraux et les démocrates-chrétiens, pour faire élire, comme président du Parlement élu au suffrage universel, un membre du groupe libéral auquel la plupart des élus de ma liste avaient l’intention d’adhérer.
Q : Du côté de vos partenaires étrangers, votre candidature n’a pas fait de problème ?
SV : Au-delà de l’accord conclu entre libéraux et démocrates-chrétiens, qui a été très largement respecté, il est vrai que certains membres du groupe PPE (les Démocrates-Chrétiens), notamment les Irlandais et quelques Allemands n’ont pas voté pour moi, à cause de l’IVG ; mais ils ont été l’exception.
Q : Est-ce que le Parlement européen est facile à présider ?
SV : Cette Assemblée s’est avérée pendant plusieurs mois très difficile ; elle n’avait aucun rapport avec un parlement national, donc le règlement ne répondait absolument pas à la situation. C’était la première expérience d’un parlement multinational élu au suffrage universel et nous avions à mettre en place des méthodes de travail efficaces. Certains parlementaires, notamment les radicaux italiens, multipliaient provocations et incidents, auxquels la presse donnait le plus grand écho, pour protester contre un règlement qui, à l’époque, exigeait l’adhésion d’un minimum de membres pour pouvoir former un groupe politique doté de moyens et de possibilité d’expression. Il a fallu faire comprendre aux grands groupes que si l’on ne modifiait pas le règlement pour assouplir ces exigences, il resterait impossible de tenir des séances qui ne soient pas systématiquement perturbées. Jusqu’à cette révision du règlement, les incidents n’ont pas cessé ; plus de 20 000 amendements étaient déposés quelques heures avant les débats et comme les amendements doivent être traduits dans toutes les langues, il était impossible de respecter cette obligation.
Q : Et quels étaient vos rapports avec la Commission ?
SV : Parce qu’il n’avait que très peu de pouvoirs, sauf en matière budgétaire, le Parlement a fait cause commune avec la Commission pour bénéficier de son écoute. De son côté, la Commission avait intérêt à être soutenue par le Parlement européen, lorsque ses propositions ne recueillaient pas l’accord du Conseil, autant qu’elle l’aurait souhaité ; ce qui explique pour partie que pendant ma présidence et jusque récemment, il n’y ait pas eu de censure de la Commission. Si le Parlement avait censuré la Commission, il aurait été complètement isolé. Tant en 1979 qu’en 1980, faute de pouvoir trouver un accord avec le Conseil, le Parlement a successivement rejeté les budgets pour l’année suivante. Pour 1980, il s’agissait d’une très légère augmentation de crédits pour lutter contre la faim dans le monde. Bien que la Commission y soit favorable, le Conseil n’a jamais voulu accepter le vote du Parlement alors que nous agissions dans la limite de nos pouvoirs. En conséquence, la Communauté européenne a du fonctionner pendant plusieurs mois avec des dixièmes provisoires jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. Cette situation a été très difficile à gérer, notamment avec le gouvernement français qui n’a pas compris qu’en ma qualité de Présidente, je ne pouvais faire autrement que d’arrêter le budget tel qu’il avait été voté par le Parlement.
Q : Et, paradoxalement, pas avec l’opposition.
SV : Elle ne se sentait guère concernée par le contentieux, n’ayant pas à prendre position, pourquoi soutenir le gouvernement ? En matière budgétaire, le gouvernement français voulait absolument montrer qu’il restait le maître du jeu et nous a fait, à plusieurs reprises, d’assez mauvais procès.
En outre, il y avait une méconnaissance, source de méfiance de la part du Parlement français à l’égard du Parlement européen. Jusqu’au référendum organisé pour la ratification du Traité de Maastricht et qui a donné lieu à de grands débats sur l’Europe et les institutions européennes, les Français étaient peu informés des enjeux en cause. Les parlementaires eux-mêmes acceptaient mal que le Parlement européen dispose de pouvoirs budgétaires qu’eux-mêmes n’avaient pas sur le plan national. Dans le même temps, ils sous-estimaient le rôle du Parlement européen et son influence grandissante dans la prise de décisions communautaires. Aussi ne voyaient-ils pas l’intérêt de suivre ses travaux ne serait-ce que pour défendre nos intérêts nationaux.
Q : Après avoir présidé l’Assemblée européenne de 1979 à 1982, vous y avez présidé le groupe libéral et démocrate de 1984 à 1989. Avez-vous rencontré des problèmes ?
SV : Non. Même s’il était constitué de délégations nationales peu nombreuses et politiquement assez différentes les unes des autres, la tolérance qui est en général très grande au sein de la famille libérale, permettait de surmonter les divergences. Pour le situer politiquement, on peut dire que dans le domaine économique, les libéraux votaient le plus souvent avec les démocrates-chrétiens et qu’en revanche sur des problèmes de société, ils étaient proches des socialistes, particulièrement pour tout ce qui concerne l’égalité des droits de la femme, questions qui à l’époque, ont donné lieu à des directives importantes ainsi que pour la défense des droits de l’homme.
Q : Je voulais vous poser une question sur la place des femmes dans ce Parlement européen ? Aujourd’hui, par exemple, je crois que 40 % des parlementaires européens sont des femmes.
SV : Dès le départ il y a eu plus de femmes que dans les parlements nationaux, notamment en ce qui concerne les Françaises grâce au scrutin de liste. Il aurait été trop voyant, et inacceptable vis-à-vis des électeurs, de présenter des listes sans quelques femmes en position éligible.
Il y a toujours eu beaucoup de solidarité et même d’amitié entre les femmes, au-delà des clivages politiques. En 1982, pour la nouvelle élection du président, des femmes de presque tous les groupes m’ont encouragée à me porter candidate à un deuxième mandat, ce qu’en définitive, j’ai renoncé à faire. Il y avait une grande solidarité entre les femmes, sauf avec celles qui ne pouvaient oublier que j’avais fait voter la loi sur l’IVG.
Q : Est-ce que vous avez connu Nicole Fontaine, devenue elle aussi présidente du Parlement européen en 1999 ?
SV : Oui, très bien. Nicole Fontaine a été successivement sur les trois listes que j’ai conduites. Elle est l’exemple de ces femmes parlementaires européennes qui travaillaient beaucoup, qui étaient toujours présentes. Nicole Fontaine était très bien implantée dans son propre groupe. Alors que malheureusement nombre d’élus français regardaient ailleurs, étaient là sans y être, les femmes dans l’ensemble étaient beaucoup plus présentes et plus engagées. Outre Nicole Fontaine, plusieurs Françaises ont joué un rôle important au Parlement européen.
Q : Regardons à présent vers le futur. Que pensez-vous de l’élargissement ? Qu’en attendez-vous ? Est-ce que cela vous inquiète un peu ?
SV : Je pense que, de toute façon, politiquement nous n’avions pas le choix. Ou bien il aurait fallu très rapidement, dès fin 1989 ou début 1990, décider d’intégrer les pays concernés au Conseil de l’Europe, quitte à adapter cette institution avec une convention qui permette de les associer à la coopération politique. Les pays d’Europe centrale, récemment libérés des régimes communistes et de l’hégémonisme soviétique, étaient beaucoup plus intéressés par les questions de sécurité que par l’intégration économique. En outre l’unification allemande s’était réalisée très vite, les laissant de côté.
C’est à travers les partis politiques d’Europe de l’Ouest, et notamment grâce aux grandes Fondations politiques allemandes, que s’est faite une grande partie du travail de rapprochement avec l’Europe centrale et de l’Est. Cette action a été très importante, même si en France il a fallu beaucoup de temps pour percevoir le rôle de ces Fondations et des groupes politiques du Parlement européen qui en ont bénéficié. En tant que parlementaire européenne, j’ai eu l’occasion de me rendre à Budapest, à Varsovie, à Prague et j’ai pu mesurer leur efficacité. Nous organisions des réunions de groupes avec les partis qui se mettaient en place et faisions connaissance avec les nouveaux et futurs responsables. Ces contacts nous montraient que dans ces pays, ce n’était pas l’intégration qui était le problème dominant, mais la sécurité, surtout pour des pays comme la Tchécoslovaquie et la Pologne. Ils se sont sentis très menacés par l’Union soviétique, jusqu’à ce qu’elle implose. En fait, tous ces peuples ont dû faire d’énormes efforts pour remplir les conditions exigées en vue de leur intégration économique. J’ai eu plus récemment l’occasion d’aller en Pologne pour le Conseil constitutionnel et j’ai pu constater les progrès accomplis en quelques années. Mais à quel prix… Pour les Tchèques, la situation s’est améliorée plus facilement : le pays est plus petit et les Tchèques avaient, dès avant la guerre de 39, une situation économique beaucoup plus favorable, grâce à une industrie très développée pour l’époque. La Pologne était avant tout un pays agricole, qui avait échappé à une étatisation grâce à l’organisation de coopératives, mais qui se trouvait dans une piètre situation par rapport à nos propres pays. Mais ce qui leur paraissait prioritaire, c’était d’avoir des garanties en matière de sécurité que les Américains paraissaient mieux à même de leur donner.
Q : Compte tenu de ces tensions entre les « vieux » et les « nouveaux » pays européens, pensez-vous que le projet de la Convention puisse aboutir ?
SV : Je l’espère, ne serait-ce que pour répondre aux problèmes institutionnels et d’efficacité posés par l’élargissement. Par ailleurs, il semble que l’on progresse enfin en matière de défense, tout au moins avec les Allemands et les Anglais. Ce qui est très important, dans les circonstances actuelles.
On a perdu beaucoup de temps dans les années 1980. Il y avait un certain risque, dans l’espoir d’une réunification entre la RFA et la RDA, que l’Allemagne accepte de dangereuses concessions.
Q : Cela a basculé au début des années 1990.
SV : Pour beaucoup de Français, l’Europe est déjà une réalité, mais ils ne ressentent pas qu’il est nécessaire d’y avoir toute notre place, ne serait-ce que comme l’un des pays fondateurs dont les autres attendent beaucoup. Au Parlement européen, c’est extraordinaire de voir la façon dont les Anglais savent utiliser les instruments communautaires. Même lorsqu’ils sont contre l’intégration européenne, ce qui est souvent leur cas, ils savent quelles sont les propositions de directives qui ont une importance pour leur pays et s’efforcent d’obtenir les rapports qui serviront de base de discussion dans les débats parlementaires. Les Français n’ont pas généralement réalisé les enjeux qui sont en cause. Les chefs d’entreprises anglais, allemands, ou maintenant espagnols, ont compris l’importance du lobbying et de l’influence que pouvaient avoir les Parlementaires européens, à travers leurs votes. Dans de nombreux cas, nous les Français, n’étions même pas informés des problèmes techniques ou économiques, pourtant cruciaux pour les intérêts français, que posaient certaines propositions de directives. Lorsqu’elles nous arrivaient, en vue d’un débat, on se renseignait, on discutait entre nous, mais nous n’étions pas suffisamment ou trop tardivement informés. C’est à travers les ministres des Affaires européennes successifs, que progressivement nous avons pu obtenir les dossiers d’informations qui nous étaient nécessaires.
Q : Il reste à faire tout un travail d’imprégnation de la société française, en fait.
SV : Oui, mais ce sont d’abord les politiques qu’il faut convaincre. Aussi longtemps que l’on n’aura pas pris conscience que le Parlement européen a maintenant de vrais pouvoirs, à côté de ceux du Conseil, il y aura la tentation de choisir comme candidats, en position éligible, des femmes et des hommes qui peuvent être de grande qualité par ailleurs, mais auxquels les partis font appel davantage pour travailler comme responsables politiques sur le plan national, que comme députés européens. Or, il faut être très disponible car, pour être efficace, il faut être présent à Strasbourg et à Bruxelles, se déplacer et être bien intégré dans le groupe politique auquel l’on appartient pour y avoir un certain poids.
Q : Que pensez-vous de la campagne pour les prochaines élections européennes ? Cela vient vite, et on ne voit pas grand-chose en terme de programmes…
SV : Les journaux en parlent bien davantage que par le passé. Dans les années 1980, il y avait quelques journalistes très compétents et motivés, mais ils nous confiaient qu’ils avaient beaucoup de difficultés à faire accepter leurs articles au motif que ça n’intéressait pas les électeurs. Cela n’incitait guère les parlementaires à travailler. On ne parlait pas de ce que faisaient les uns ou les autres, sauf de temps en temps pour faire un palmarès de ceux qui ne venaient pas !
Q : Votre conclusion ?
SV : Ma conclusion, c’est que si je peux comprendre que pour les parlementaires nationaux, les vrais enjeux politiques se trouvent à Paris, intellectuellement, et d’un point de vue humain, les fonctions de député européen, sont passionnantes, à condition de les exercer pleinement. Ceux qui s’y intéressent vraiment, sont souvent passionnés. C’est un grand enrichissement de travailler avec des personnalités des autres pays européens, et même d’autres pays avec lesquels le Parlement est en constante relation. C’est une fantastique ouverture sur l’Europe qui se construit sur les relations internationales. J’y suis restée treize ans. Aujourd’hui encore, je garde une réelle nostalgie de ces années où, comme mes collègues, j’ai accepté beaucoup de contraintes, des frustrations aussi, mais j’ai surtout beaucoup appris en ayant le sentiment d’Å“uvrer à la fois pour l’Europe et pour la France.
Le 20 janvier 2004
 
NOTES
 
[*]Ancienne présidente du Parlement européen (1979-1982) et ancienne ministre.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Ancienne présidente du Parlement européen (1979-1982) et an...
[suite] Suite de la note...