Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
168 pages

p. 138 à 149
doi: en cours

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Magazine : La politique vue autrement

n° 2 2004/2

Alexis de Tocqueville et la démocratie américaine

Par Laurence Guellec
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De mai 1831 à février 1832, Alexis de Tocqueville visite les États-Unis. De ce voyage naîtra un grand livre, De la Démocratie en Amérique, publié en deux parties, en 1835 puis en 1840. Ses analyses restent très actuelles pour comprendre la vie politique américaine et le sens de la démocratie aujour-d’hui.
Tocqueville est un fervent partisan du bicaméralisme dont le principe était contesté en France car l’on soup-çonnait la seconde chambre d’être un corps aristocratique. L’exemple des États-Unis, république démocratique, lui permet de démontrer le contraire :
« Le temps et l’expérience ont fait connaître aux Américains que […] la division des pouvoirs législatifs est […] une nécessité de premier ordre. Seule, parmi toutes les Républiques unies, la Pennsylvanie avait d’abord essayé d’établir une Assemblée unique. Franklin lui-même, entraîné par les conséquences logiques du dogme de la souveraineté du peuple, avait concouru à cette mesure. On fut bientôt obligé de changer la loi et de constituer les deux Chambres. Le principe de la division du pouvoir législatif reçut ainsi sa dernière consécration ; on peut donc désormais considérer comme une vérité démontrée la nécessité de partager l’action législative entre plusieurs corps. Cette théorie, à peu près ignorée des républiques antiques, introduite dans le monde presque au hasard, ainsi que la plupart des grandes vérités, méconnue de plusieurs peuples modernes, est enfin passée comme un axiome dans la science politique de nos jours. »
De la démocratie en Amérique est donc une Å“uvre engagée. Dans le texte qui suit, extrait comme le précédent du volume de 1835, Tocqueville montre comment l’esprit républicain est vivifié par les libertés communales et le gouvernement local des assemblées provinciales. De retour en France, après son séjour en Amérique, il se battra pour la décentralisation administrative des pouvoirs que peu de gens, à l’époque, défendaient.
« Il est incontestable, en effet, qu’aux États-Unis le goût et l’usage du gouvernement républicain sont nés dans les communes et au sein des assemblées provinciales. Chez une petite nation, comme le Connecticut, par exemple, où la grande affaire politique est l’ouverture d’un canal et le tracé d’un chemin, où l’État n’a point d’armée à payer ni de guerre à soutenir, et ne saurait donner à ceux qui le dirigent ni beaucoup de richesses, ni beaucoup de gloire, on ne peut rien imaginer de plus naturel et de mieux approprié à la nature des choses que la république. Or, c’est ce même esprit républicain, ce sont ces mÅ“urs et ces habitudes d’un peuple libre qui, après avoir pris naissance et s’être développés dans les divers États, s’appliquent ensuite sans peine à l’ensemble du pays. L’esprit public de l’Union n’est en quelque sorte lui-même qu’un résumé du patriotisme provincial. Chaque citoyen des États-Unis transporte pour ainsi dire l’intérêt que lui inspire sa petite république dans l’amour de la patrie commune. En défendant l’Union, il défend la prospérité croissante de son canton, le droit d’en diriger les affaires, et l’espérance d’y faire prévaloir des plans d’amélioration qui doivent l’enrichir lui-même : toutes choses qui, pour l’ordinaire, touchent plus les hommes que les intérêts généraux du pays et la gloire de la nation. »
En 1835, les États-Unis sont le seul pays au monde à élire démocratiquement leur président. Tocqueville, par tradition libérale, se méfie du pouvoir exécutif, qu’il suspecte de vouloir toujours étendre ses prérogatives au détriment du Parlement. Pour lui, l’élection présidentielle est un moment de « crise nationale ». Il expose avec lucidité les effets pervers de la personnalisation du pouvoir, et perçoit les dangers de l’embrigadement des partis politiques au service d’un seul homme qu’obsède sa réélection.
« [L]es partis, aux États-Unis comme ailleurs, sentent le besoin de se grouper autour d’un homme, afin d’arriver ainsi plus aisément jusqu’à l’intelligence de la foule. Ils se servent donc, en général, du nom du candidat à la présidence comme d’un symbole ; ils personnifient en lui leurs théories. Ainsi, les partis ont un grand intérêt à déterminer l’élection en leur faveur, non pas tant pour faire triompher leurs doctrines à l’aide du Président élu, que pour montrer, par son élection, que ces doctrines ont acquis la majorité.
Longtemps avant que le moment fixé n’arrive, l’élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l’unique affaire qui préoccupe les esprits. Les factions redoublent alors d’ardeur ; toutes les passions factices que l’imagination peut créer, dans un pays heureux et tranquille, s’agitent en ce moment au grand jour.
De son côté, le Président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l’intérêt de l’État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l’y oblige, il court au-devant de ses caprices.
À mesure que l’élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l’agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile, l’élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, le but de toutes les démarches, l’objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent.
Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s’étonner que l’orage ait pu naître ? »
Élu lui-même (il est député sous la monarchie de Juillet, à partir de 1839, puis représentant du peuple sous la Seconde République, de 1848 à 1851), Tocqueville a dû subir l’épreuve des discours interminables de ses collègues dans les différentes assemblées où il a siégé. L’extrait suivant se présente comme une satire assez féroce de l’éloquence parlementaire.
« Dans un pays démocratique, comme les États-Unis, le député n’a presque jamais de prise durable sur l’esprit de ses électeurs. Quelque petit que soit un corps électoral, l’instabilité démocratique fait qu’il change sans cesse de face. Il faut donc le captiver tous les jours. Il n’est jamais sûr d’eux ; et, s’ils l’abandonnent, il est aussitôt sans ressource ; car il n’a pas naturellement une position assez élevée pour être facilement aperçu de ceux qui ne sont pas proches ; et, dans l’indépendance complète où vivent les citoyens, il ne peut espérer que ses amis ou le gouvernement l’imposeront aisément à un corps électoral qui ne le connaîtra pas. C’est donc dans le canton qu’il représente que sont déposés tous les germes de sa fortune ; c’est de ce coin de terre qu’il lui faut sortir pour s’élever à commander le peuple et à influer sur les destinées du monde.
Ainsi, il est naturel que, dans les pays démocratiques, les membres des assemblées politiques songent à leurs électeurs plus qu’à leur parti, tandis que, dans les aristocraties, ils s’occupent plus de leur parti que de leurs électeurs.
Or, ce qu’il faut dire pour plaire aux électeurs n’est pas toujours ce qu’il conviendrait de faire pour bien servir l’opinion politique qu’ils professent.
L’intérêt général d’un parti est souvent que le député qui en est membre ne parle jamais des grandes affaires qu’il entend mal ; qu’il parle peu des petites dont la marche des grandes serait embarrassée, et le plus souvent enfin qu’il se taise entièrement. Garder le silence est le plus utile service qu’un médiocre discoureur puisse rendre à la chose publique.
Mais ce n’est point ainsi que les électeurs l’entendent.
La population d’un canton charge un citoyen de prendre part au gouvernement de l’État, parce qu’elle a conçu une très vaste idée de son mérite. Comme les hommes paraissent plus grands en proportion qu’ils se trouvent entourés d’objets plus petits, il est à croire que l’opinion qu’on se fera du mandataire sera d’autant plus haute que les talents seront plus rares parmi ceux qu’il représente. Il arrivera donc souvent que les électeurs espéreront d’autant plus de leur député qu’ils auront moins à en attendre ; et, quelque incapable qu’il puisse être, ils ne sauraient manquer d’exiger de lui des efforts signalés qui répondent au rang qu’ils lui donnent.
Indépendamment du législateur de l’État, les électeurs voient encore en leur représentant le protecteur naturel du canton près de la législature ; ils ne sont pas même éloignés de le considérer comme le fondé de pouvoirs de chacun de ceux qui l’ont élu, et ils se flattent qu’il ne déploiera pas moins d’ardeur à faire valoir leurs intérêts particuliers que ceux du pays.
Ainsi, les électeurs se tiennent d’avance pour assurés que le député qu’ils choisiront sera un orateur ; qu’il parlera souvent s’il le peut, et que, au cas où il lui faudrait se restreindre, il s’efforcera du moins de renfermer dans ses rares discours l’examen de toutes les grandes affaires de l’État, joint à l’exposé de tous les petits griefs dont ils ont eux-mêmes à se plaindre ; de telle façon que, ne pouvant se montrer souvent, il fasse voir à chaque occasion ce qu’il sait faire et que, au lieu de se répandre incessamment, il se resserre de temps à autre tout entier sous un petit volume, fournissant ainsi une sorte de résumé brillant et complet de ses commettants et de lui-même. À ce prix, ils promettent leurs prochains suffrages.
Ceci pousse au désespoir d’honnêtes médiocrités qui, se connaissant, ne se seraient pas produites d’elles-mêmes. Le député, ainsi excité, prend la parole au grand chagrin de ses amis, et, se jetant imprudemment au milieu des plus célèbres orateurs, il embrouille le débat et fatigue l’assemblée. »
Mais Tocqueville sait aussi magnifier le verbe démocratique. Il conclut ce même chapitre du second volume de la Démocratie en Amérique consacré à l’éloquence parlementaire par un tableau très élogieux des orateurs français, dont les messages ont une portée universelle.
« Je ne vois rien de plus admirable ni de plus puissant qu’un grand orateur discutant de grandes affaires dans le sein d’une assemblée démocratique. Comme il n’y a jamais de classe qui y ait ses représentants chargés de soutenir ses intérêts, c’est toujours à la nation tout entière, et au nom de la nation tout entière que l’on parle. Cela agrandit la pensée et relève le langage.
Comme les précédents y ont peu d’empire ; qu’il n’y a plus de privilèges attachés à certains biens, ni de droits inhérents à certains corps ou à certains hommes, l’esprit est obligé de remonter jusqu’à des variétés générales puisées dans la nature humaine, pour traiter l’affaire particulière qui l’occupe. De là naît dans les discussions politiques d’un peuple démocratique, quelque petit qu’il soit, un caractère de généralité qui les rend souvent attachantes pour le genre humain. Tous les hommes s’y intéressent parce qu’il s’agit de l’homme, qui est partout le même.
Chez les plus grands peuples aristocratiques, au contraire, les questions les plus générales sont presque toujours traitées par quelques raisons particulières tirées des usages d’une époque ou des droits d’une classe ; ce qui n’intéresse que la classe dont il est question, ou tout au plus le peuple dans le sein duquel cette classe se trouve.
C’est à cette cause autant qu’à la grandeur de la nation française, et aux dispositions favorables des peuples qui l’écoutent, qu’il faut attribuer le grand effet que nos discussions politiques produisent quelquefois dans le monde.
Nos orateurs parlent souvent à tous les hommes, alors même qu’ils ne s’adressent qu’à leurs concitoyens. »

Aristide Briand et la « mise universelle de la guerre hors la loi »

Par Christophe Bellon
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À la suite des « ac-cords de Locarno », signés le 16 oc-tobre 1925 entre les Alliés et l’Allemagne, naît dans l’opinion publique et une large par-tie de la classe politique française un espoir de rapprochement entre les Alliés – et d’abord la France – et l’en-nemi d’hier, l’Alle-magne. De là vient la légende de « Pèlerin de la paix » que le chef de la diplomatie française, Aristide Briand, incarna, parfois jusque dans la caricature. Cependant, l’effet produit par cette politique trahit un sentiment ambivalent : certes l’Allemagne entre dans la Société des nations en septembre 1926, obtenant un siège permanent au Conseil ; certes, simultanément, l’Entente internationale de l’acier entre les sidérurgies de la France, de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg est conclue. Mais c’est oublier un peu vite les sentiments qui assaillent le ministre Briand lui-même. Il est conscient qu’à Locarno, il a dû choisir une réconciliation franco-allemande, essentielle pour la sécurité en Europe mais coûteuse en compromis français : il souhaitait trouver par là une alternative au protocole de Genève et au pacte rhénan, en respectant le triptyque « arbitrage, sécurité, désarmement ». De plus, la même année, la rencontre de Thoiry entre Briand et son homologue allemand Gustav Stresemann manque la mise en place d’une politique bilatérale franco- allemande.
Conscient que « 1’esprit de Locarno » est fragile, et toujours au nom de la sécurité de la France, c’est précisément vers les États-Unis d’Amérique et son influence que se tourne Briand en 1927. À l’occasion du dixième anniversaire de l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés des Alliés, dans « un message au peuple américain », il propose un pacte franco-américain. Il s’inspire pour cela de la conférence de Washington à la tête de laquelle six ans plus tôt, il avait tenté en vain de rapprocher les États-Unis de la France sur les problèmes de sécurité. Les Américains, qui n’avaient pas ratifié le traité de Versailles et par conséquent son pacte de garantie franco-américain, avaient alors refusé à la France de la suivre dans la voie d’une diplomatie bilatérale. Briand espère que, cette fois-ci, l’accord pourra être obtenu. Malheureusement, les États-Unis transforment cette proposition en pacte multilatéral de prévention des conflits, refusant par là un tête-à-tête avec la France. Une fois de plus, le ministre français accepte ce compromis et signe à Paris, avec le secrétaire d’État américain, le pacte éponyme Briand-Kellogg, le 27 août de la même année. Bien que convaincu de l’inefficacité diplomatique de ce texte, mais parce qu’il veut croire que la philosophie de la paix finira par entraîner durablement la paix elle-même, Briand honore cette signature, salue et défend ce pacte, très populaire dans l’opinion, qui proposa de « mettre la guerre hors la loi ». Le 15 janvier 1929 a lieu le débat sénatorial de ratification de cet accord dont est extrait le passage qui suit.
Aristide Briand, ministre des affaires étrangères, au Sénat, lors de la séance du 15 janvier 1929
Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères : Certains pays lointains pouvaient se laisser décourager, parce qu’ils s’entendaient dire parfois tout bas : « que faites-vous donc dans cette société des Nations ? Vous allez à ses assemblées, vous y passez votre temps, vous y dépensez votre argent, mais c’est une société avant tout européenne, elle s’occupera des conflits qui éclateront en Europe, elle ne s’occupera jamais des vôtres ». Et peut-être certains auraient-ils pu concevoir des inquiétudes – que sans doute l’honorable M. Lémery [1] à leur place aurait éprouvées – s’ils s’étaient mépris sur le champ d’application de la doctrine Monroe [2], en voyant la Société des nations se présenter sur l’autre continent, même avec un rameau d’olivier à la main. Or, vous voyez, la Société des nations a joué son rôle, elle a fait son devoir, elle a rempli sa fonction ; tout cela s’est fait dans les meilleures conditions, et la paix s’en est trouvée consolidée sans que personne n’ait pu songer un instant à prendre ombrage de rien. Et maintenant, si j’ai un vÅ“u à formuler, c’est que l’arbitrage aboutisse à une heureuse solution, et si cela provient des efforts panaméricains, ce sera tant mieux, je m’en féliciterai hautement avec vous et je considérerai que la Société des nations devra en féliciter les bons artisans. (Applaudissements.)
Voilà comment j’envisage les rapports entre la Société des nations et le monde américain.
Je dois dire que si je relisais devant le Sénat les discours des adversaires du pacte de Paris [3], M. Lémery serait bien surpris. Ils reprochent, ces orateurs, à leur gouvernement, exactement ce que vous, monsieur Lémery, vous sembliez reprocher au vôtre. Ils s’écrient : « Mais vous allez vous jeter dans les bras de l’Europe. Vous allez céder aux contacts les plus dangereux. Nous voulons formuler des réserves. Genève est un endroit dangereux. Il ne faut pas en approcher ainsi ». Ces orateurs redoutent de voir l’Amérique absorbée par la puissance morale de Genève, et vous, Monsieur Lémery, vous redoutez que la Société des nations ne soit absorbée par la puissance morale de l’Amérique. Voulez-vous que nous fassions une moyenne ? (On rit.) Nous serons peut-être dans la vérité. Les deux forces agiront dans le même sens, et, par une collaboration qui ira se resserrant de plus en plus sous la logique des événements, il viendra un moment où on s’apercevra dans le monde, si éloignées les unes des autres que soient les nations, qu’il n’y a pas une paix de l’Europe et une paix de l’Amérique, mais une paix du monde entier (Très-bien ! très bien ! et applaudissements sur un très grand nombre de bancs.)
L’honorable M. Lémery, lors d’une interpellation précédente (…) me conseillait de ne pas compter sur le résultat de mes efforts auprès du gouvernement des États-Unis pour la signature du traité que je cherchais à conclure avec ce grand pays ami, si proche du nôtre dans ses plus nobles traditions et ses plus généreuses institutions.
Je puis pourtant lui dire aujourd’hui que ce traité a bien été signé.
Le but que j’avais en vue en proposant, dans une adresse au peuple américain, à l’occasion d’un grand anniversaire, la formule de renonciation à la guerre comme instrument de politique nationale a bien été atteint. Cette formule a d’abord figuré dans le préambule solennel de notre nouveau traité d’arbitrage avec les États-Unis. Et lorsque vous me dites : vous comptiez faire un repas à deux et tout d’un coup vous vous êtes trouvé dans un banquet de cinquante !
Je vous réponds : permettez, nous avons d’abord fait le déjeuner à deux, puis nous sommes allés le soir au banquet. (Rires et applaudissements.)
Vous ne pouvez tout de même pas me faire le grief d’avoir honoré cette double table.
Tout en acceptant, dans le traité d’arbitrage entre la France et les États-Unis, l’insertion de la formule que j’avais proposée, M. Kellogg a pensé – et je l’en félicite, car il s’inspirait d’une très haute pensée – qu’une pareille formule pouvait être également, en vue d’une mise universelle de la guerre hors la loi, étendue à tous les autres pays, et, pour commencer, à un certain nombre d’entre eux, dont le concours immédiat s’imposait.
Et ici, messieurs, je tiens à le dire une fois pour toutes, dans ce cas comme en tous autres, c’est la politique du gouvernement tout entier que j’avais l’honneur de servir.
M. Raymond Poincaré, président du Conseil : Incontestablement !
M. le ministre des affaires étrangères : Ce n’est pas du tout la politique d’un homme, mais la Politique du Gouvernement de la France. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
M. le président du Conseil : Délibérée en conseil des ministres sur toutes les questions.
M. le ministre des affaires étrangères : Je dis donc que, pour admettre un certain nombre de grandes puissances à la signature du pacte, nous n’étions pas dans la même situation que les États-Unis d’Amérique qui, eux, n’avaient pas, dans la même mesure que nous, à tenir compte des obligations résultant de différents contrats auxquels nous étions déjà parties.
Nous avions des obligations du fait du pacte de la Société des nations ; nous avions des obligations du fait des accords de Locarno. Nous ne pouvions pas nous associer à un geste massif sans nous être assurés qu’il ne risquerait pas de porter atteinte à quelqu’une de ces obligations. D’où nécessité de discuter.
Toute cette discussion a été mise sous vos yeux. Elle a été publiée ; vous pouvez vous y reporter ; vous verrez dans quelle atmosphère de cordialité elle s’est poursuivie entre M. Kellogg et le Gouvernement français.
Point par point, toutes les difficultés ont été examinées, discutées, peu à peu réduites. Nous avons fait admettre à la signature immédiate tous nos amis et alliés signataires des accords de Locarno, afin de bien montrer que, dans le pacte de Paris, rien ne peut porter atteinte à ses accords. Puis, des déclarations réciproques ont été faites, qui ont permis de préciser la portée de ce pacte et d’établir, qu’en aucune de ses parties, il n’est en contradiction avec le pacte de la Société des nations.
D’ailleurs – et c’est là une remarque très simple – ce pacte, qui tend à l’universalité, ne constitue pas en lui-même une organisation de paix.
Il n’y a qu’une seule organisation de paix dans le monde à l’heure actuelle, c’est la Société des nations. Une autre s’organise et se développe, qui sera appelée, je l’espère, à jouer le rôle de grand juge de paix entre les nations, c’est la cour permanente de justice de La Haye. L’Amérique, vous le savez, incline à s’intéresser à cette organisation.
Tels sont les premiers éléments de la vaste édification en voie de réalisation. N’est-ce pas, Messieurs, une chose incroyable de constater qu’après tant de siècles, après tant de guerres et de souffrances, il ne se soit pas encore institué, entre les nations, d’une façon solide et sûre, les mêmes organisations de justice que les individus, au sortir de la barbarie, ont su établir entre eux pour se réserver une autre protection que celle du recours à la force physique ?
Non ! Il n’y a pas encore, pour les nations, une organisation complète et comparable à celle de la justice civile, pour les dispenser, dans tous les cas, de retrousser leurs manches et d’accepter la lutte brutale sur les champs de bataille. Assurer en tous cas, et sous toutes les garanties nécessaires, les moyens effectifs de recourir aux solutions juridiques, aux solutions de paix, telle est l’Å“uvre, Messieurs, qu’il faut organiser, et c’est cette organisation qui se poursuit peu à peu, qui doit atteindre un jour ce degré de réalisation nécessaire à l’absorption future de tous les conflits. Lors de la dernière assemblée de la Société des nations, on a établi, comme un élément de sécurité, un projet type de pacte général d’arbitrage que le Gouvernement français examinera lorsque l’étude en aura été achevée dans les services de mon ministère.
Il en délibérera, pour savoir dans quelles conditions, sans se mettre en contradiction avec ses obligations générales ou avec les différents pactes d’arbitrage qu’il a signés avec d’autres pays, il peut souscrire à ce pacte général.
Ainsi, tous ces problèmes, nous les avons constamment en vue, nous les rencontrerons périodiquement à Genève, et nous devons nous féliciter de les voir se poser sur d’autres continents.
Vous disiez, monsieur Lémery : « Voyez quel usage dangereux on fait déjà du pacte de Paris dans certains pays. Voyez comment on s’en empare au pays des Soviets, pour chercher à manÅ“uvrer la Pologne en lui en proposant une ratification anticipée ».
Mais, messieurs, quel hommage à ce pacte, de la part du peuple le plus ironique à l’égard des organisations de paix surgies de la société bourgeoise ! Hommage, disiez-vous, si ce n’est pas une ruse ! (Rires.)
Un sénateur au centre : C’est toute la question.
M. le ministre des affaires étrangères : C’est toute la question, en effet, mais laissez-moi vous dire que, quand le Gouvernement français a à examiner un problème de cette importance, vous pouvez tout de même être rassurés qu’il en épuise bien l’étude sous tous ses aspects, avec un suffisant souci de ne pas se laisser prendre, sous je ne sais quelle impulsion puérile, à des mirages trompeurs.
C’est ce que nous avons fait pour ce dernier aspect de la question. Et nous avons dû reconnaître que, dans le cas examiné, ce pacte pourrait prendre le caractère d’un pacte de non agression, comme la Pologne l’a proposé elle-même à la Russie, mais à la condition qu’au lieu d’être limité à ces deux pays, Pologne et Russie, il fût étendu à tous les pays d’Europe immédiatement voisins de la Russie, depuis la Roumanie jusqu’aux États baltes. C’est sur ce point que la discussion est engagée. La Pologne dit : « Je veux bien signer un accord pour l’application immédiate du pacte de Paris », c’est-à-dire condamner la guerre entre nous de manière absolue, mais j’ai des obligations à concilier avec le souci de la sécurité. Je n’ai pas le droit de me désintéresser d’autres peuples amis ou alliés dont le sort est plus ou moins solidaire du mien. Il y a la Roumanie, il y a les États baltes. Signons, mais signons tous.
Je suppose, monsieur Lémery, que cette conversation aboutisse et que presque tous ces pays souscrivent à l’accord proposé ; je ne vois pas du tout en quoi il y aurait à déplorer pareille manifestation. J’estimerais au contraire que dans une région de l’Europe particulièrement préoccupante, on aura ainsi bénéficié de quelques garanties nouvelles de tranquillité et de paix.
Nous n’en sommes pas encore là, du reste ; mais si je mentionne cette négociation en cours, c’est pour vous montrer qu’elle peut aboutir à d’autres résultats que de duper certains pays auxquels nous nous intéressons.
Annales du Sénat, débats parlementaires, séance du 15 janvier 1929, p. 11‑24.
 
NOTES
 
[1]M. Lémery est l’interpellateur de Briand dans ce débat. Après avoir été député de la Martinique (1914-1919), sous-secrétaire d’État aux Transports et à la Marine marchande (1917-1918) dans le 2e cabinet Clemenceau, il devint sénateur de son île à partir de 1920, jusqu’à la fin de la IIIe République. Il s’opposa très régulièrement aux chefs de la diplomatie française des années Vingt, et ses joutes oratoires l’opposant à Aristide Briand sont restées célèbres, à l’instar de celle qui est présentée ici. Son principal reproche était fondé sur son incompréhension de voir certaines garanties matérielles des traités remplacées en partie par des actes de foi. Il n’avait pas ratifié les accords de Locarno. Ses discours sur la question ont été réunis dans l’ouvrage suivant : De la guerre totale à la paix mutilée (1931). Socialiste à ces débuts, il siégeait au groupe de la Gauche démocratique du Sénat.
[2]La doctrine Monroë condamne toute intervention européenne dans les affaires de l’Amérique et vice-versa. Elle a été énoncée, en 1823, par le Président républicain des États-Unis, James Monroë (1817-1825).
[3]Il s’agit du pacte Briand-Kellogg signé à Paris le 27 août 1927.
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