Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
168 pages

p. 150 à 160
doi: en cours

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n° 2 2004/2

Alexis de Tocqueville, Lettres choisies. Souvenirs 1814-1859, Édition établie sous la direction de Françoise Mélonio et Laurence Guellec, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2003

La redécouverte en France d’Alexis de Tocqueville, quoique relativement récente, n’est déjà plus un fait surprenant de l’historiographie et de la pensée politique contemporaines. La notoriété de Tocqueville dépasse néanmoins rarement la référence, parfois entachée d’erreurs, de La Démocratie en Amérique, ou au mieux de L’Ancien régime et la Révolution. La publication de la plus importante partie de sa correspondance, auparavant éparpillée dans 20 volumes, et celle, inédite, des Souvenirs contribuent pleinement à mieux comprendre le penseur et l’homme politique, la genèse, l’originalité, la profonde clairvoyance et justesse d’analyse de celui-ci mais aussi les hésitations, les contradictions et les errements de l’aristocrate normand.
Le volume publié par Françoise Mélonio et Laurence Guellec nous offre cependant bien plus que la lecture de pages inédites de Tocqueville ou de ses lettres fondamentales choisies avec pertinence. Il retrace sa biographie, en soulignant combien sa correspondance met en relief les héritages plutôt que les ruptures. Tocqueville refuse en effet de rompre avec son milieu familial marqué par la prégnance des valeurs de l’Ancien Régime, tout en correspondant essentiellement avec des libéraux, ses seuls interlocuteurs politiques. Ses lettres donnent l’image d’un homme mélancolique, souffrant souvent, dont le libéralisme s’apparente, selon les auteurs, à une forme de « jansénisme politique ». Le romantisme est loin d’être absent de ses lettres au moins pour la première période, puis l’engagement politique transforme sa correspondance en un dialogue destiné à éprouver la justesse de ses idées. Au remarquable appareil critique qui accompagne chaque lettre, s’ajoutent des introductions qui présentent les grandes périodes de son activité, contextualisent avec précision et élégance les idées et les actions de l’auteur dans son temps et en soulignent le cheminement. Un précieux « chapeau » vient appeler l’attention sur telle ou telle lettre en en offrant des clés d’analyse.
Le lecteur est ainsi guidé avec sûreté dans les idées et le parcours politiques de Tocqueville. Les lettres lui offrent par exemple de nouvelles et intéressantes observations sur les États-Unis, New York, le système esclavagiste, l’extermination des Indiens qui annoncent et complètent l’ouvrage publié en 6 000 exemplaires entre 1836 et 1839. Dans des synthèses souvent lumineuses, Tocqueville explique à ses interlocuteurs sa conception de la démocratie et de ses relations avec la liberté en opposant la France et l’Angleterre (voir la lettre adressée à John Stuart Mill, dont il ressent l’influence, datée du 13 juin 1835, p. 330-331), analyse les relations entre l’Église catholique et le libéralisme, se montre attentif aux idées socialistes et sensible à la question sociale. Puis il y a l’engagement politique. En se présentant aux élections sous la monarchie de Juillet (il est élu le 2 mars 1839), Tocqueville se « compromet » si l’on peut dire avec les pratiques en vigueur (tournées gastronomiques et électorales), et fait l’apprentissage de la vie parlementaire. Il n’éprouve guère de sympathie pour Thiers qui lui apparaît comme le type même de l’insincérité et de l’intrigue et prend rapidement conscience des obstacles importants qui se dressent devant l’affirmation du libéralisme en France. « La nation aime la liberté plus encore qu’on ne le suppose, mais elle a peur du parti qui lui en parle », écrit-il à Odilon Barrot le 16 septembre 1842. L’histoire de la vie politique française n’est-elle pas marquée du sceau de cette remarque ? Enfin la Révolution de 1848 donne paradoxalement un nouvel élan à sa carrière, vite interrompue cependant par ses échecs et celui de la Seconde République. Tocqueville a pressenti les événements de février. Républicain du lendemain, il s’amuse des maladresses des députés novices fraîchement élus par le suffrage universel. Il est en revanche très sévère vis-à-vis de l’insurrection de juin. Le théoricien et publiciste ne parvient pas à imposer ses idées lors de l’élaboration de la Constitution qu’il juge rétrospectivement avec sévérité, pas plus qu’il ne s’affirme à la tête du ministère des Affaires étrangères (notamment face à la question romaine). Favorable à la révision constitutionnelle, il s’oppose tout naturellement au coup d’État du 2 décembre. La constitution de 1852, la proscription de certains de ses amis politiques et la proclamation de l’Empire l’indignent, mais la solidité du nouveau régime a raison de son intérêt pour l’actualité politique. Tocqueville se lance alors dans la rédaction de L’Ancien Régime et la Révolution qui paraît en 1856, trois ans avant sa mort, ouvrage où l’expérience politique passée nourrit la vocation de l’historien et offre en retour de nouvelles pistes pour assurer l’avenir de la liberté.
Frédéric Attal

Gilles Le Béguec et Christine Manigand (dir.), Henry, Robert et Bertrand de Jouvenel. Crise et métamorphoses de l’État démocratique (1900-1935), Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2004, 172 p.

Comment réformer l’État démocratique ? Comment concilier liberté individuelle et ordre social ? Ce livre, issu d’un colloque rassemblant historiens, politistes et juristes, renouvelle la question à travers l’étude de trois personnalités marquantes de la IIIe République : Henry (1876-1935), Robert (1882-1924) et Bertrand de Jouvenel (1903-1987). Après la remarquable biographie de l’aîné par Christine Manigand, l’ouvrage éclaire la démarche originale du cadet, prématurément disparu en 1924, et dont le parcours est le moins connu des trois en dépit de sa République des camarades (1914). Rédacteur en chef de L’Œuvre, Robert exerça, en outre, une influence non négligeable sur son neveu, Bertrand.
Christine Manigand montre d’abord comment Henry, conscient du déficit parlementaire et démocratique, proposa de « syndicaliser » la République. Écartant l’explication marxiste de la lutte des classes et refusant le recours à la violence, il proposait d’adjoindre une chambre syndicale au Parlement et de compléter le suffrage universel par un suffrage professionnel. L’État pourrait ainsi mieux se dégager des intérêts particuliers, dénoncés par Robert dans Feu l’État (1923), et jouer le rôle d’arbitre qui devait être le sien. Il salua, par conséquent, la création du Conseil national économique en 1926.
Gilles Le Béguec, qui s’est beaucoup intéressé aux itinéraires de formation, brosse le portrait d’un Robert éducateur politique. Titulaire de la Conférence Molé-Tocqueville dès 1900, il entra à son conseil d’administration en 1913 et prit place au cÅ“ur du réseau de la Gauche démocratique. Devenu l’une des figures centrales des campagnes du Cartel des Gauches naissant, Robert fit office de sergent-recruteur de la Conférence, par le biais du Groupement d’Études diplomatiques, économiques et sociales (GEDES), du Groupement universitaire pour la Société des Nations (GUSDN) ou encore de la Ligue de la République. Selon Sébastien Richard, son analyse critique des élites au pouvoir était en fait une étude de la professionnalisation du politique qui, pour renouveler la classe politique, préconisait un véritable élitisme républicain qui aurait permis l’émergence de contre-pouvoirs. Le sociologue italien Emanuele Bruzzone a, quant à lui, traduit en italien les deux principaux ouvrages de Robert, qu’il présente comme un plaidoyer pour l’intérêt général, passant par une redéfinition de l’État, capable de faire accéder à la sphère publique tous les intérêts organisés. Afin de mettre en perspective l’Å“uvre de Robert de Jouvenel, Yves Guchet fait le point sur la question de la représentation des intérêts chez les juristes et politiques entre 1919 et 1932, et Jean-Pierre Morelou sur sa démarche constitutionnelle. Car c’est à une véritable en cause de l’absolutisme parlementaire qu’il se livre en proposant de retirer au Parlement le pouvoir de statuer sur l’application des lois économiques et sociales, dont il ne voterait plus que le principe, et d’en transférer la compétence à un Parlement professionnel.
Enfin, L’Économie dirigée. Le programme d’une nouvelle génération (1928) de Bertrand de Jouvenel doit beaucoup à son oncle. Alain Chatriot montre que si l’expression « économie dirigée » a fait fortune depuis, son contenu restait alors floue, mais qu’elle était un programme de réforme « néo-saint-simonienne », dans la mesure où les liens entre les représentants et les gouvernants avec la production devaient être renforcés. Puis Olivier Dard reconstitue son itinéraire au sein de la nébuleuse non-conformiste, dite des « jeunes équipes », dans les années trente, et évoque l’échec du journal La lutte des jeunes. Pour finir, Klaus-Peter Sick analyse son internationalisme libéral dans les années vingt comme une nouvelle forme de pragmatisme en politique étrangère, intégrant la notion d’interdépendance, c’est-à-dire la formation d’une société au-delà des nations.
Doté d’une bibliographie et d’un index des noms propres, cet ouvrage collectif est tout à fait stimulant pour tous ceux qui s’intéressent à la réforme de l’État et donne l’occasion – rare – de suivre le cheminement d’une dynastie intellectuelle.
Noëlline Castagnez

Rosemonde Sanson, L’Alliance républicaine démocratique (1901-1920), Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Carnot », 2003, 564 p.

A-t-il existé un centrisme politique sous la IIIe République, voire une culture politique centriste ? C’est précisément la question qui guide la thèse de doctorat de Rosemonde Sanson. Si l’Alliance républicaine démocratique – association politique fondée par Adolphe Carnot en 1901 et devenue Parti républicain démocratique dix années plus tard – incarne bien un centrisme, elle est cependant décrite comme une formation de centre et non du centre.
Portée sur les fonts baptismaux par les progressistes qui suivirent Waldeck-Rousseau au moment de l’Affaire Dreyfus, l’ARD regroupe des républicains de gauche. Elle s’applique à rejeter tout aussi fortement la révolution et la réaction, mais s’ancre résolument, en 1902, du côté du Bloc des gauches. Plus proche de Briand que de Combes, elle soutient cependant la politique de ce dernier, mais vote le projet de loi libéral de séparation des Églises et de l’État. C’est sur cette ligne qu’elle gagne des sièges aux élections de 1906.
Coincée entre les radicaux-socialistes (l’alliance est anti-socialiste) et le centre droit progressiste (Fédération républicaine), l’association croit trouver une stratégie identitaire avec le « bloc des républicains démocrates » (1907), dans le but de substituer une alliance nouvelle au Bloc des gauches. Mais les élections de 1910 soulignent l’importance des accords de second tour avec les radicaux et rendent caduque cette stratégie qui, ratée, mue les doutes réciproques des radicaux sur les alliancistes en différend réel, tout en conduisant à la clarification politique et stratégique de l’Alliance.
La marche vers la formation partisane est lancée et prend appui sur plusieurs éléments : la dislocation du Bloc des gauches, le poids des adhérents (30 000 environ vers 1911) favorables à la mutation en parti, la structuration du briandisme en un modérantisme diffus, la réforme électorale. C’est précisément dans ces années-là (1909-1911) que les tentatives identitaires d’élaboration du centrisme au Parlement connaissent l’espoir le plus grand : les députés alliancistes siégent à proportion égale au sein de deux groupes parlementaires réunissant des élus de centre gauche et quelques élus de centre droit (groupes de la Gauche démocratique et la Gauche radicale) ; un nouveau groupe parlementaire naît en 1911 – l’Union républicaine – qui unit l’aile gauche des élus de la Fédération républicaine à quelques députés de centre gauche. La conjoncture politique y est largement favorable et la constitution des cabinets Monis puis Caillaux la même année – 1911 –, même soutenue par les alliancistes, fait vite regretter les années Briand (juillet 1909-février 1911) : l’apaisement est une « Å“uvre de bonne foi » et son auteur, le député de la Loire, « a le droit à la reconnaissance du pays ». L’abandon de la RP, à la veille des élections législatives, rassure ces élus. Le 4 décembre 1911 naît le PRD.
La structuration partisane (organes déjà présents au sein de l’association ARD : commission centrale exécutive, bureau, conseil supérieur) et son ancrage dans la durée ne se font pas sans problème. La structure « PRD » met fin difficilement à la culture allianciste de « rassemblement » ; même si certaines initiatives sont heureuses (le comité des conférenciers et l’alliance nationale de la jeunesse démocratique), les échecs d’unification d’un groupe parlementaire au Palais-Bourbon et de la mise en place d’un groupe économique montrent les limites de la mutation partisane. La politique de Poincaré (à partir de 1912) n’est qualifiée que d’« accident heureux » par la formation de la rue de la Rochefoucauld, pourtant très proche de ce courant modéré. Le personnel politique compte de surcroît de nombreux alliancistes (Poincaré, Jonnart, Étienne, Barthou, Jean Dupuy…). Mais le paradoxe vient de ce que les centres, s’ils peuvent être réunis ponctuellement dans des majorités parlementaires, ne peuvent s’incarner en un courant unique ou une force politique. Les élections de 1914 et l’échec électoral et parlementaire de la Fédération des gauches en font foi, alors que les alliancistes sont écartés du pouvoir pendant les trois premières années de la guerre. Par la suite, malgré le succès électoral de 1919 (140 élus), une tentative parlementaire de structuration centriste (projet d’union des deux centres dans une fédération parlementaire unifiée) échoue à nouveau.
Formation de centre gauche à ses débuts (1901-1907/09), de centre gauche se liant au centre droit (1907/09-1912), de strict centre droit (année 1913 et à partir de 1917 – année de sa renaissance en association), l’ARD est une formation « de centre » (on pourrait dire des centres), mais elle parvient difficilement à se hisser en une structure du centre. Sa mutation en parti n’est pas aboutie politiquement et la contradiction entre la composition hétérogène des comités de base et celle plus élitaire des instances dirigeantes a posé quelques problèmes. N’y a-t-il pas inadéquation entre cette formation de « juste-milieu », « concentrationniste », appuyée sur un réseau de journaux liés à elle – le Paysan de France, la Correspondance agricole et politique, l’Alliance républicaine démocratique – ou la soutenant simplement – le Temps ou le Petit Parisien –, et l’affrontement binaire entre le Bloc national et le Cartel des gauches ? Malgré une bonne implantation locale (le Sud-Ouest, l’Est, la Seine et le Nord, puis une percée dans le Sud-Est alpin et le Massif central), l’Alliance n’entraîne pas vraiment la naissance d’une culture politique centriste. Les travaux en cours de l’auteur sur l’entre-deux-guerres permettront certainement de prolonger la réflexion et de relancer le débat.
Christophe Bellon

Gilles Richard et Jacqueline Sainclivier (dir.), La recomposition des droites en France à la Libération 1944-1948, Rennes, Presses universitaires de Renne, 2004, 393 p., Index

Depuis quelques années, l’histoire politique de l’immédiat après-guerre est revisitée avec bonheur. Après Le Parti socialiste entre Résistance et République, sous la direction de Serge Berstein (Publications de la Sorbonne, 2000) et Résistance et politique sous la IVe République sous celle de Bernard Lachaise (Presses universitaires de Bordeaux, 2004), ce très riche ouvrage collectif, issu d’un colloque rennais, vient fort à propos compléter le tableau. En une trentaine de contributions – dont il est malheureusement impossible de faire la recension détaillée – il entend prendre le contre-pied d’une image qui a longtemps prévalu, à savoir celle d’une droite discréditée par le régime de Vichy, exsangue, et sans chef à la Libération. Il cherche ainsi à expliquer les succès de nouvelles formations telles que le MRP (novembre 1944), puis le RPF (avril 1947), sans parler de l’arrivée à Matignon, en 1952, d’Antoine Pinay, homme de la droite libérale et ancien membre du Conseil national de Vichy. En trois temps et avec un effet de zoom, il analyse l’ensemble des droites, puis les différentes forces partisanes qui le constituent, pour enfin se focaliser sur certaines régions et grandes figures, telles que Raymond Marcellin ou André Boutemy. Il prend ainsi la mesure d’un processus de recomposition que la guerre puis la Libération ont réorienté et accéléré.
Dès 1936, la création à partir des Croix-de-feu du Parti social Français de De La Rocque oblige les autres formations, telles que la Fédération républicaine et l’Alliance républicaine démocratique, à se définir par rapport à lui et à la question sociale. Mais la débâcle donne un coup d’arrêt au processus en cours. Or la sous-évaluation de leur participation à la Résistance, eût égard à la compromission d’une partie de leurs forces, et la recherche de boucs-émissaires contribuent au discrédit des droites à la Libération. Mais, si elles paraissent balayées du champ politique par le mythe gaulliste du « peuple résistant » et l’instrumentalisation du parti des 75 000 fusillés par les communistes, ses idées et ses réseaux n’ont pas disparu pour autant, comme l’attestent les études régionales. Le « peuple de droite » s’exprime autrement, car il faut plus que jamais parler de pluralité, entre une droite modérée se réclamant du libéralisme, une droite nationaliste et autoritaire, une droite ligueuse fascisante sur ses marges, et un centre-droit démocrate-chrétien. En outre, le clivage entre la gauche et la droite s’est déplacé, comme en témoigne l’émergence du Mouvement Républicain Populaire et sa position-pivot jusqu’en 1951. De sorte que si cette droite élargie se reconnaît dans un rejet commun du marxisme, elle est dans le même temps traversée de conflits internes : il n’y a pas plus d’entente possible entre la fibre sociale héritière du CNR des démocrates-chrétiens et l’anti-étatisme de la droite classique, qu’entre la fidélité laïque des radicaux ou des socialisants anticommunistes du RGR et l’attachement à l’école libre de la grande majorité des droites. Parce qu’elles n’ont pas de culture politique commune, leur recomposition se fait à la faveur de l’opposition aux formations de gauche, alors « maîtres de l’heure » selon l’expression de Léon Blum, et de leur capacité à répondre aux enjeux nationaux et internationaux.
De 1945 à 1947, la droite classique, représentée entre autres par le Parti paysan de Paul Antier et le Parti Républicain de la Liberté, est réduite à la portion congrue, alors que le MRP, bénéficiant de sa proximité avec de Gaulle, est le second parti de France derrière le PCF. Mais s’identifiant bientôt à un régime en proie à des difficultés de tous ordres, le MRP est d’autant plus incapable d’unir derrière lui la droite française qu’il est déchiré par la création du Rassemblement Populaire Français. Ce dernier semble mieux à même de barrer la route au communisme ; la personnalité du Général le met à l’abri de toute accusation de vichysme ; et ses vues constitutionnelles répondent mieux aux aspirations des mouvements ligueurs de l’entre-deux-guerres à la recherche d’un chef charismatique capable de renforcer l’exécutif. Mais au-delà de 1848, le RPF échoue finalement à fédérer les droites françaises, faute d’une représentation parlementaire suffisante face à ses concurrents de l’Assemblée nationale. La voie est alors ouverte à un nouveau parti rassemblant une droite qui ne se reconnaît, ni dans la démocratie-chrétienne, ni dans le gaullisme, le Centre national des Indépendants de Roger Duchet, qui regroupe le PRL, les libéraux et les membres du Parti paysan. Le paysage des droites ainsi recomposées demeure toujours pluriel, mais elles ont réussi à endiguer la poussée des gauches divisée par la Guerre froide et à surmonter le triple traumatisme de 1936, 1940, 1944.
La multiplicité des approches était sans doute indispensable pour rendre compte de ce processus complexe de recomposition, même si le résultat est quelque peu impressionniste. Cet ouvrage stimulant invite ainsi à élargir l’analyse à l’ensemble des forces politiques afin de proposer une synthèse sur leur recomposition au lendemain de la Libération.
Noëlline Castagnez

Philippe Chassaigne et Jean-Philippe Genêt (dir.), Droit et société en France et en Grande-Bretagne (xiie-xxe siècles). Fonctions, usages et représentation, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 240 p.

Ce livre est la première publication du groupe France-Îles Britanniques, groupe qui a organisé en 2001 à Bordeaux, un colloque qui, bénéficiant du soutien de l’Université de Paris I, n’a pas eu peur d’aborder un sujet de vaste dimension : mille ans de comparaisons entre les systèmes juridiques de France et Grande-Bretagne, les plus vieilles nations d’Europe, théâtres des plus vieilles continuités étatiques qui, à l’heure de l’Europe bruxelloise, retrouvent leur plus vieux dilemme de la ressemblance-différence. Cette longue pratique de la rivalité-entente illustre à quel point il n’y aura d’Europe que dans le retour aux sources d’une Pax romana qui, à l’ombre des légions, avait su concilier centralisation financière, vie locale et égal accès aux tribunaux, selon les règles complexes d’un équilibre dont, paradoxalement, les Îles Britanniques ont gardé une pratique plus fidèle que la France, continentale, guerrière et administrative, qui toujours se console en stigmatisant la sous-administration de ses voisins comme la cruauté de poor laws, d’autant plus choquantes qu’elles sont contemporaines de la grande opulence des financiers.
Si l’on met à part l’introduction de Philippe Chassaigne et la conclusion de Jean-Philippe Genêt, le livre comptent treize contributions, six en anglais et sept en français mais onze sujets sur la Grande-Bretagne (où une bonne connaissance des archives amènent à tempérer les conclusions tirées de la seule lecture des textes juridiques), deux sur la France (la police à l’époque moderne et l’insurrection de Clermont-Ferrand en 1841). Outre la forte réflexion finale de Jean-Philippe Genêt sur la nécessité de savoir avant de critiquer, il n’y a finalement qu’un seul texte à se lancer dans la comparaison directe en traitant du droit des étrangers en France et en Angleterre de 1792 à 1802, époque où l’hostilité de principes, plus vive que jamais, allait de pair avec l’interdépendance de fait.
L’intérêt ici porté à la Grande-Bretagne, si proche et si exotique, dit la fascination française pour le système juridique qui, chez nos voisins, a modelé une société civile indépendante de l’État. Avec les rois angevins du xiie siècle, qui étaient aussi ducs de Normandie, le système était encore le même : le pouvoir central de la justice du roi s’affirme et, pour l’imposer une justice itinérante est inventée et mise en place. Et dans un monde où la culture orale est encore prédominante, la publicité des jugements permet une théâtralisation dont la rigueur apparente fait office d’exorcisme, ouvrant la porte aux arrangements plus discrets permettant à la vie (en l’occurrence aux dettes) de continuer. L’imprégnation juridique de la société anglaise peut se peser dans les bibliothèques médiévales où le droit est présent en ses trois composantes : Droit romain et Droit canon, dominant chez les clercs-universitaires et Common law qui, elle, irrigue les milieux laïcs plus larges des juges, attorney et avocats qui disent la vigueur d’une société professionnelle se développant de façon autonome, originale et divergente par rapport à la France.
Tocqueville et Littré étaient d’accord pour penser que la révolution occidentale avait commencé au xive siècle. C’est à ce moment que France et Grande-Bretagne se sont engagées dans des voies différentes : la France vivant la poussée des « bureaux » quand l’Angleterre restait fidèle au système judiciaire d’une féodalité locale, garante des libertés locales et individuelles. C’est dire la largeur de la Manche. Il faut donc se féliciter que ce soit à Bordeaux, traditionnellement tournée vers l’outre-mer, que la distance ait commencé, non pas être comblée, mais à être mesurée.
Odile Rudelle

Diego Quaglioni, À une déesse inconnue. La conception pré-moderne de la Justice, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 148 p., index, bibliographie

Ce petit livre de philosophie historique est la traduction d’un cours d’agrégation tenu en janvier et février 2002 à la Sorbonne Paris I. Traitant d’auteurs essentiellement français ou italiens, il procède – à l’inverse du colloque de Chassaigne et Genêt (voir p. 158-159) – en étudiant les textes sans faire la moindre référence historique aux événements ou circonstances qui ont présidé à leur élaboration et audience. Son propos est la critique du Droit positif pratique par les États modernes dont Kelsen est la figure de proue, au nom d’un Droit naturel enseigné par Saint Thomas qui, apprivoisant et digérant le Droit romain, avait su définir la Justice comme une volonté et une vertu allant au-delà de la simple légalité. L’époque moderne brisa l’unité de cette interprétation. Machiavel inventa la politique du rapport de forces avec la raison d’État pour la justifier et, en France, ce fut Jean Bodin qui théorisa la souveraineté et l’absolutisme d’un État ne rendant de compte qu’à lui-même. Et le devenir ultime a été ces États totalitaires du xxe siècle qui, sans autre précision, sont accusés de la perte de sens dont nos contemporains seraient les victimes. Mais qu’est ce qui a fait que l’Allemagne s’est divisée, que l’Angleterre est entrée en dissidence et que la France a connu cinquante années de guerre de religion ? Rien ne permet de le savoir. Il ne suffit pas de citer Hannah Arendt, regrettant l’oubli de la référence au judéo-chritianisme, Michel Villey critiquant le positivisme de la vieille Sorbonne, ni même de conclure sur Tocqueville critiquant une autorité dépourvue de limites pour se légitimer : encore faut-il rappeler qu’Hannah Arendt plaidait la citoyenneté éclairée et que Michel Villey et Tocqueville ont su, l’un et l’autre, entrer en résistance au nom d’une Liberté sans laquelle il n’est pas de Justice.
Odile Rudelle
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