2004
Parlement[s]
Forum : Points de vue
Je n’ai rien d’un anti-américain primaire
Interview de
Noël Mamère
[*]
Propos recueillis par
Sabine Jansen
Q : En 1999, vous aviez publié avec Olivier Warin, Non merci, Oncle Sam !, un pamphlet drôle et cruel sur les États-Unis ; en 2003, vous récidivez avec Dangereuse Amérique, êtes-vous un anti-américain viscéral ?
NM : Pas du tout ! Je n’ai rien d’un anti-américain primaire. J’admire une partie de la culture américaine qui, en matière de musique, avec le jazz ou, en matière de cinéma, a produit des Ĺ“uvres remarquables d’une portée universelle. Je n’oublie pas non plus que les États-Unis ont été à la pointe du combat pour la liberté et pour la démocratie pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à un certain nombre de nos compatriotes, je connais bien ce pays et j’y suis allé maintes fois. Du reste, les écologistes français ont des contacts réguliers avec les Verts américains. Alain Lipietz s’est rendu à leur dernier congrès. Le mouvement Vert américain est assez faible, comparé aux forces que représentent les deux grands partis démocrate et républicain mais il existe, en revanche, de très puissantes associations qui disposent d’un pouvoir d’influence très important.
Pour revenir à votre question, je n’ai rien contre les États-Unis, néanmoins je crois que le système américain est en train de trouver ses limites même s’il faut rester nuancé et que l’exécutif américain est toujours très contrôlé notamment par le Sénat. Disons-le, les institutions parlementaires américaines fonctionnent mille fois plus efficacement que leurs homologues françaises. Mais il ne faut pas oublier non plus que la compétition présidentielle ne concerne de fait que 51 % des Américains qui sont peu nombreux à participer à la vie démocratique. La politique aux États-Unis, c’est l’affaire des élites et des cadres intermédiaires comme l’a bien montré tout un courant de la science politique américaine.
Q : Vous pointez particulièrement dans votre livre la politique de George W. Bush. Ne pensez-vous pas qu’elle est le fruit très direct des attentats du 11 septembre 2001 ?
NM : En partie oui, mais en partie seulement. Issu du courant néo-conservateur et lié aux milieux fondamentalistes chrétiens, George W. Bush a une vision du monde incontestablement manichéenne. Il est vrai que les événements de septembre 2001 n’ont rien arrangé en confortant cet homme dans ses croyances et en lui offrant la possibilité d’en tirer sur le plan politique un certain nombre de conséquences pratiques. Voyez l’adoption du Patriot Act qui fait tomber une chape de plomb sur les États-Unis et remet en cause des valeurs fondamentales. Voyez la guerre en Irak qui a plongé le pays dans le chaos.
Q : L’un des bénéfices des élections présidentielles n’est-il pas de porter le débat sur la place publique ?
NM : Certes. Mais quel que soit le gagnant de ces élections, la situation actuelle ne changera pas par un coup de baguette magique. Il faut souligner comme le fait Alain Gras, la « fragilité de la puissance ». Une fragilité extérieure mais aussi de grandes difficultés intérieures avec la montée du chômage, une politique de l’administration américaine qui repose sur la discrimination, sur la satisfaction des riches. Trente-cinq millions d’Américains vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Et on voit que la campagne électorale n’a aucun effet concret sur la situation en Irak. Le complexe militaro-industriel y est tout puissant. Dick Cheney comme Condoleezza Rice en sont les porte-parole. Eisenhower en son temps avait dénoncé les dangers du complexe militaro-industriel. De toute façon, l’Irak est loin d’être au cĹ“ur de la campagne électorale. Une chose est sûre : en cas de victoire du camp républicain, la politique impérialiste des États-Unis va s’accentuer et l’on assistera au renforcement de la théorie de l’axe ou plutôt des axes du bien et du mal. Face à cette dérive américaine, il n’est pas d’autre solution que de cimenter l’Europe qui doit avoir les moyens de proposer une autre vision du monde et une autre façon d’intervenir sur la scène internationale. C’est pourquoi je crois que l’Europe doit dire oui à la Constitution. En cas de rejet, les conséquences peuvent être très graves. Il ne faut pas se désintéresser des États-Unis mais il faut faire de l’Europe un vrai contrepoids à la puissance américaine. Il faut espérer que les démocrates l’emporteront car ils remettront à l’honneur le multilatéralisme. Comme l’Irak est devenue un bourbier, ils peuvent en changeant de posture, changer vraiment de politique. C’est vrai pour l’Irak mais c’est aussi vrai pour l’OMC qui doit être autre chose qu’un instrument de l’ultralibéralisme, ou pour l’Europe dont les États-Unis devrait faire un partenaire à part entière.
Le 21 septembre 2004
[*]
Député de Gironde, maire de Bègles.