Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
168 pages

p. 48 à 63
doi: en cours

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Recherche : L'espace des chercheurs – Le modèle politique américain

n° 2 2004/2

2004 Parlement[s] Recherche : L’espace des chercheurs – Le modèle politique américain

Le Sud dans l’histoire et la vie politique des États-Unis

Jacques Portes  [*]
Lors de l’élection présidentielle controversée de 2000, les onze états du Sud [1], qui avaient constitué la Confédération au moment de la guerre de Sécession, ont voté unanimement pour George W. Bush. Sans doute, les élections au Congrès ont-elles été plus diverses, mais le Sud est devenu un bastion du parti républicain. D’ailleurs en 2004, dans les premières semaines de la campagne de John Kerry, candidat du parti démocrate, certains de ses conseillers lui proposaient de contourner ce problème : ne pas faire campagne dans un Sud perdu d’avance et se battre avec plus de force dans les autres régions. Une telle stratégie n’a pas été suivie, mais le seul fait qu’elle ait été évoquée indique l’ampleur du changement, puisque, dans les années 1960, ces mêmes onze états étaient encore largement dominés par le parti démocrate et que, dans la période précédente, cette suprématie avait lourdement pesé sur la vie politique américaine, tellement le poids du Sud était fort dans ce parti.
Les pages qui suivent rendent compte de ce bouleversement majeur et l’expliquent en faisant appel à l’histoire.
 
Le poids historique du Sud
 
 
Les origines de cette situation se trouvent dans le compromis qui permit l’adoption de la constitution des États-Unis en 1787. Pour faire accepter ce texte, les Pères fondateurs ont introduit une clause qui assure aux États esclavagistes un avantage décisif. L’article 3 de la section II précise les conditions de l’élection des représentants, dont le nombre est proportionnel à la population : « Les représentants et les impôts directs seront répartis entre les divers États qui pourront faire partie de cette Union selon la population respective de chacun d’eux. Celle-ci sera fixée en ajoutant au total des personnes libres, y compris celles qui se sont louées pour une durée limitée, et non compris les Indiens qui ne paient pas d’impôts, trois cinquièmes de toutes les autres personnes » [2].
Par cette disposition, ces États sont assurés d’avoir un avantage « démographique » sur les autres où la croissance viendra de l’immigration. Ce privilège statistique a permis aux élus du Sud de contrôler les institutions jusqu’à la guerre de Sécession : ils étaient plus nombreux, assurés de ne pas être contestés par ces « électeurs passifs » qu’étaient les esclaves ; de surcroît avec deux Sénateurs par État, ceux du Sud, tous démocrates, contrôlaient également cette assemblée, d’autant plus que les présidents de commission étaient nommés suivant l’ancienneté.
Cette situation explique que les élus du Sud aient obtenu que l’expansion territoriale s’effectue paritairement de façon à ne pas être dominés par ceux du Nord et de l’Ouest. La division de l’immense territoire correspondant à la Louisiane (acquise par les États-Unis en 1803) s’est effectuée à partir de 1820 – date du compromis du Missouri – en reconnaissant simultanément par deux les nouveaux États : l’un qui serait esclavagiste et l’autre qui ne le serait pas. Le parti démocrate du Sud a ainsi conservé son contrôle des institutions américaines jusqu’au moment où cet équilibre territorial a disparu, après 1850, et quand s’est développé l’abolitionnisme : il a forgé alors son identité sur la gloire et l’illustration de l’esclavage et refusé toute évolution [3]. De son côté, le parti républicain, fondé en 1856, se développe beaucoup plus sur la question de la liberté d’accès aux terres, déniant l’avantage indu attribué au Sud, que sur l’abolition de l’esclavage.
Dans une certaine mesure, la guerre de Sécession correspond à la disparition de l’avantage institutionnel accordé au États du Sud : les affranchis obtiennent le droit de vote par les 13e et 14e amendements et la période de la Reconstruction permet de réintroduire dans l’Union des États normalisés.
La victoire du gouvernement fédéral et du parti républicain devait faire disparaître la spécificité du Sud, or il n’en a rien été. La soumission des rebelles à l’occupation militaire et la tentative des républicains de s’enraciner dans le Sud, grâce à celle-ci, a suscité une opposition déterminée de la grande majorité des Blancs du Sud regroupés au sein du parti démocrate. Les Républicains venus du Nord ont tenté de s’appuyer sur les Noirs libérés et sur ceux des Blancs qui n’avaient pas eu d’esclaves ou qui avaient choisi l’Union. Cette alliance n’a pas duré et, à partir de 1872 et surtout de 1877, les Républicains – lassés par les obstacles qu’ils rencontrent et préoccupés par d’autres enjeux – ont renoncé à leur implantation dans le Sud et abandonné cette région aux mains des élites démocrates. Ces dernières ont compris la leçon et ont tout fait pour ce qu’elle ne se reproduise pas : encadrement des Noirs par la pression et la terreur pour les faire « bien » voter, développement de l’idéologie de la « Cause perdue », au moment où le darwinisme social donne une justification « scientifique » à leurs convictions.
Toutefois, ces élites sont remises en questions dans les années 1880 par un fort mouvement de réformes suscité par des fermiers en lutte contre les tarifs du chemin de fer et l’inégalité dans la répartition des terres. Le populisme remporte des succès locaux avec de chefs comme Tom Watson en Géorgie ou le pittoresque Ben Tillman en Caroline du Sud ; cette agitation complexe inquiète les grands propriétaires, d’autant que la revendication sociale pourrait être reprise par les fermiers noirs qui connaissent un sort voisin de celui de leurs homologues blancs. Le parti populiste disparaît en 1896, car il fusionne avec le parti démocrate, mais d’autres réformateurs, dénommés progressistes, lui font suite qui luttent contre la corruption de la vie politique – ils proposent dès 1901 les premières élections primaires réservées aux seuls électeurs blancs – et se mobilisent pour la prohibition de l’alcool.
L’agitation politique de la fin du xixe siècle dans le Sud aboutit à l’exclusion systématique des Noirs du suffrage ; jusque-là, les Démocrates traditionnels et les populistes étaient parvenu à contrôler dans certains États le vote des Noirs, alors que dans d’autres ces derniers votaient systématiquement pour le parti républicain, en révérence envers leur libérateur Abraham Lincoln. Entre 1890 et 1910, tous les États du Sud mettent au point des mesures diverses afin que les Noirs ne votent plus : intimidation lors de l’inscription sur les listes, tests d’alphabétisation discriminatoires, exigences de propriété, etc. Bien que certaines de ces dispositions soient abrogées par la Cour Suprême en 1915, elles demeurent pour l’essentiel et aboutissent à marginaliser le vote noir : dans certains comtés, le nombre d’électeurs passe de plusieurs milliers à quelques dizaines. Un consensus raciste domine l’opinion du Sud alors que, à quelques exceptions près, les bons esprits du Nord feignent d’ignorer cette évolution. D’ailleurs, en 1896, la Cour Suprême a rendu légitime la ségrégation raciale telle qu’elle se répand dans le Sud, par le jugement Plessy v. Ferguson qui établit la règle du « séparé mais égal » [4] : dès lors, la ségrégation sociale devient la nouvelle règle dans ses États et elle s’applique à l’école, dans les transports publics, comme dans les cimetières.
La ségrégation forme l’identité du nouveau Sud, comme l’esclavage avait structuré celle de l’ancien.
Ces bouleversements majeurs ont abouti à faire du parti démocrate un parti unique dans la plupart de ces États et à part quelques cas, comme le Tennessee, les Républicains ne peuvent plus l’emporter au niveau de l’État s’ils conservent quelques comtés isolés. Dès lors et au moins jusqu’aux années 1960, la sélection décisive des candidats se fait lors des élections primaires organisées pour les seuls électeurs blancs et démocrates, avec débats acharnés entre des hommes séparés seulement sur le plan personnel ou local, alors que l’élection devient une formalité, remportée souvent sans opposition, car les Républicains ne voient aucune vertu à se battre pour l’honneur. Ainsi au Texas, Lyndon B. Johnson lors ces campagnes pour être élu représentant en 1936, puis sénateur en 1948, a dépensé une énergie considérable et des moyens inusités (énormes contributions d’industriels, utilisation d’un hélicoptère pour ses déplacements, falsification de registres) pour éliminer les adversaires de son propre parti, mais a mené une campagne paisible en novembre, lors des élections nationales.
 
Le pilier conservateur du parti démocrate
 
 
Du fait de la domination démocrate dans le Sud, les élus de cette région retrouvent à Washington les positions que leurs ancêtres avaient eues : élus et réélus, ces hommes sont facilement les plus anciens, surtout au Sénat, pour occuper tous les postes de direction quand leur parti dispose de la majorité ; ils président les commissions, imposent leurs vues sur les lois votées, marginalisent les jeunes et ceux qui auraient des opinions divergentes. Les élus du Sud imposent au parti leur vision conservatrice de la société et défendent avec bec et ongles leur façon de vivre. La domination conservatrice et la ségrégation aboutissent à maintenir dans beaucoup d’États du Sud une situation de misère et de mépris des droits de l’homme qui expliquent des réactions dans le reste du pays – par exemple contre les lynchages [5] – mais aussi sur place. La tradition réformatrice ressurgit parfois avec des personnalités exceptionnelles comme Huey Long, gouverneur de Louisiane puis sénateur de cet État, ou plus tard [6], avec beaucoup de nuances, comme Lyndon B. Johnson.
En 1912, l’élection de Woodrow Wilson s’accompagne d’une majorité démocrate au Congrès, après une longue période de domination républicaine. Les réformes proposées par le nouveau président sont de type progressiste, en termes de politique anti-trust, de travail des enfants, mais la ville de Washington est fermement ségréguée, ce qu’elle n’était pas sous les présidents républicains, car l’homme est natif de Virginie et reste sensible aux thèmes du Sud. En 1915, le film de D.W. Griffith, Naissance d’une Nation, qui présente une vision de la guerre de Sécession et de la Reconstruction qui l’a suivie conforme aux interprétations du Sud, est projeté à la Maison-Blanche et suscite l’enthousiasme sans nuance du Président.
Les Démocrates sont contraints à l’opposition de 1920 à 1932 et les élus du Sud constituent la force principale du parti ; ils ne s’opposent pas systématiquement aux orientations conservatrices d’un Calvin Coolidge et d’un Herbert Hoover.
L’ampleur de la crise amène Franklin D. Roosevelt au pouvoir avec une large majorité démocrate, qui se perpétue jusqu’aux années 1960, à de très brèves exceptions (les Républicains contrôlent le congrès pendant une partie du mandat de Truman et au début de celui d’Eisenhower).
La victoire démocrate de 1932 n’avait d’autre sens que le rejet du président Hoover et de sa politique et Franklin D. Roosevelt peut lancer le New Deal sans trop de difficulté. Quatre ans plus tard, la situation est très différente : les Américains sont reconnaissants au Président de s’être souciés d’eux et les Noirs du Sud qui votent encore abandonnent pour longtemps le parti républicain et rejoignent les Démocrates. La coalition mise en place par Roosevelt fait coexister les Blancs du Sud, les Noirs et les ouvriers syndiqués des grandes agglomérations industrielles du Nord-Est.
Cet assemblage des contraires fonctionne grâce à l’habileté tactique de Franklin D. Roosevelt et ses successeurs démocrates ont cherché à le maintenir sans y parvenir avec autant de succès. Les Présidents démocrates savent très bien qu’ils doivent leur élection au vote massif du Sud en leur faveur, non pas que ces seuls États assurent la majorité, mais ils en sont le groupe le plus stable, celui pour lequel il est à peine besoin de faire campagne car le Sud est démocrate depuis toujours et abhorre par principe les Républicains. Par exemple en 1936, sur les 425 grands électeurs qui élisent de droit le Président, 124 viennent des onze États du Sud, ce qui fournit une bonne base.
En conséquence, les élus du Sud ne restent pas inactifs à Washington et surveillent avec une très grande attention les projets de lois qui pourraient menacer la stabilité de la région : ils ne veulent pas entendre parler de texte sur les droits civiques ni de mesure en faveur des Noirs, se méfient de toute intrusion du gouvernement fédéral dans leurs affaires, de toute atteinte à leurs zones de pêche ou d’exploitation pétrolière. Le Président Roosevelt est très conscient de ses pesanteurs et doit composer : les mesures d’aide aux chômeurs et aux plus pauvres sont attribuées par les États et non par le Congrès qui les a initiées, car le Sud n’admettrait pas que les Noirs en soient les premiers bénéficiaires. Sous la pression des militants noirs représentant les travailleurs des usines du Nord, le Président est menacé en 1943 d’une marche des Noirs à Washington : il émet alors un décret présidentiel assurant l’égalité dans l’embauche et les salaires pour les fonctionnaires, qui s’applique aux Noirs, mais se garde bien d’un projet de loi qui ne serait voté ni à la Chambre ni au Sénat.
La capacité d’obstruction des élus du Sud dans la haute assemblée est redoutable, dans la mesure où le temps de parole d’un sénateur ne peut être limité. De surcroît en raison de la règle de l’ancienneté, les sénateurs du Sud conservent d’autant plus le contrôle de l’assemblée qu’ils ne rechignent pas à une alliance ponctuelle avec les Républicains les plus conservateurs pour empêcher le vote d’un texte nocif. Ainsi en 1940, avant que Roosevelt ne commence son troisième mandat, son vice-président, John Nance Garner (1868-1967) est un élu du Texas, tout comme Sam Rayburn (1882-1961) le président indétronable de la Chambre des Représentants et l’éminence grise du Sénat est le Géorgien Richard Russell (1897-1971), qui préside le groupe informel des sénateurs du Sud.
Lyndon B. Johnson, élu au Sénat en 1948, comprend très vite que pour arriver à un poste important dans cette noble assemblée, il lui faut devenir le protégé et l’ami de Russell.
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Le président Harry Truman, dernier vice-président de Roosevelt, n’a pas ses qualités manÅ“uvrières et est bien décidé à montrer son orientation « de gauche ». Ainsi en juin 1947, il met en vain son veto contre la loi anti-syndicale Taft-Hartley et, en juillet de l’année suivante, il décide par décret la déségrégation des forces armées américaines et de la fonction publique fédérale ; il a voulu également imposer une zone de ressources maritimes élargie en faveur de l’État fédéral. Ces décisions soulèvent une très forte opposition dans tous les États du Sud pour les deux premières et, plus particulièrement au Texas pour la dernière, qui lèse les intérêts des pétroliers, bien défendus par le sénateur Johnson : Truman est dépeint comme un compagnon de route des communistes qui méprise les intérêts particuliers du Sud.
La réaction est immédiate : lors de l’élection présidentielle de 1948, le sénateur Strom Thurmond [7] de Caroline du Sud se présente à la tête d’un tiers parti défendant les droits des États. Il réunit 1 176 125 suffrages et l’emporte en Alabama, Louisiane, Mississippi, Caroline du Sud et obtient des résultats honorables dans les autres États du Sud, mais ne prend pas la peine de faire campagne ailleurs. La présence de Thurmond n’empêche pas l’élection de Truman, mais elle la rend plus difficile et constitue un puissant signal, dans la mesure où cette défection est une nouveauté dans le paysage politique américain.
Le deuxième mandat du Président Truman est obscurci par la pugnacité de Joseph McCarthy, soutenu discrètement par les chefs du parti républicain, et par la guerre de Corée ; les élus du Sud n’ont pas l’occasion de faire entendre leur différence car les démocrates sont sur la défensive.
Pourtant, au fil de ces années et surtout après l’élection de Dwight Eisenhower en 1952, l’équilibre traditionnel est lentement modifié. Le responsable en est Lyndon B. Johnson : jeune sénateur, il est parvenu, dès 1951, à devenir assistant du leader parlementaire, et après les élections de mi-mandat de 1954 il est nommé pour le poste de chef, alors que les Démocrates ont repris la majorité dans les deux chambres. Johnson est un élu du Sud et, durant ses premières années au Sénat, il a donné l’impression d’épouser les thèses sudistes, votant contre toutes les mesures progressistes. Toutefois, l’homme est ambitieux et il sait qu’il ne pourra pas jouer un rôle national en restant sur cette base régionale, aussi ne rejoint-il jamais formellement le groupe dirigé par Russell, dont il reste très proche personnellement. De surcroît, Johnson n’est ni raciste, ni attaché à la ségrégation, mais il sait que s’y attaquer serait un suicide politique ; il est convaincu que le Sud doit se moderniser politiquement et économiquement pour ne pas prendre un retard irrattrapable sur le reste du pays [8].
En tant que leader du groupe démocrate du Sénat, Johnson parvient peu à peu à assouplir les règles de l’ancienneté afin que de jeunes sénateurs puissent accéder aux postes de direction ; il le fait habilement en augmentant le nombre de membres des commissions et en faisant accepter ces dispositions par Russell et ses amis. Très prudent et bien qu’il l’approuve personnellement, il demeure évasif quand la Cour Suprême émet en 1954 son jugement Brown v. Board of Education of Topeka, qui condamne la ségrégation scolaire, car il sait l’opposition unanime que ce texte va susciter dans tout le Sud.
En revanche alerté par les premiers événements du mouvement des Noirs avec l’émergence de Martin L. King, Johnson est persuadé de la nécessité d’un texte sur les droits civiques, qui serait le premier depuis la période de la Reconstruction. Fort de son expérience, il parvient à écarter les propositions agressives des démocrates de gauche comme Hubert Humphrey du Minnesota, sachant qu’elles seraient rejetées par les élus du Sud, et impose aux uns et autres un projet de loi qui peut satisfaire les progressistes sans provoquer l’obstruction des Sudistes. La loi sur les droits civiques votée en 1957 déçoit les plus exigeants et ne permet pas aux Noirs de faire beaucoup de progrès, mais il s’agit de la première depuis un demi-siècle et son adoption signale que l’équilibre traditionnel se fissure.
Durant ces années de leader parlementaire, Johnson anime la vie politique du Sénat tout en maintenant la cohésion du parti, même quand il établit des liens de confiance avec le président Eisenhower dans le domaine de la politique étrangère. Il démontre sa prodigieuse habileté, sans se lier les mains avec les Sudistes, à qui il donne des gages, ni avec les progressistes qu’il sait ménager.
Élu en 1960 avec Lyndon B. Johnson comme vice-président, John F. Kennedy se retrouve dans la même position que ses prédécesseurs : il doit en partie son étroite victoire au soutien maintenu du Sud largement assuré par Johnson – même si Nixon l’a emporté en Floride, au Tennessee et en Virginie –, et il doit en tenir compte. Au-delà d’une brillante rhétorique, le nouveau président ne parvient pas à faire voter par un Congrès à large majorité démocrate des textes importants qui se heurtent à l’opposition des élus du Sud. Les grandes journées de protestations des Noirs, qui se déroulent toutes dans le Sud et la grande manifestation de Washington, le 28 août 1963 [9], ont convaincu le président de la nécessité d’une nouvelle loi sur les droits civiques, et Martin L. King et les autres chefs du mouvement lui demandent les preuves concrètes de son engagement. Mais le projet de loi s’enlise dans la procédure parlementaire, sur laquelle le vice-président Johnson n’a plus prise, car les Sudistes utilisent toutes les astuces de la procédure.
Les limites de la coalition Roosevelt apparaissent alors en pleine lumière, tellement sont opposées les positions des Noirs et celles des élus du Sud.
 
Le changement radical après 1963
 
 
L’assassinat de Kennedy à Dallas propulse Lyndon B. Johnson à la présidence, premier Président venu du Sud depuis Woodrow Wilson ; il n’oubliera jamais le poids de cette origine, qui le fait mal voir des intellectuels de l’Est et d’une large partie de la presse pour lesquels il n’est qu’un bouseux sans manières ni classe. Mais Johnson est déterminé à poursuivre les réformes engagées par Kennedy et à les faire voter par un Congrès sous le choc du 22 novembre.
Le Président révèle l’ampleur de son talent politique lors du vote de la loi sur les droits civiques, premier acte de sa présidence. Cette loi qui interdit la ségrégation dans les lieux publics, ainsi que dans le monde du travail, est destinée au Sud et elle y heurte les intérêts des Démocrates conservateurs ; Johnson doit donc aller chercher les voix des Républicains, pour assurer le succès, au risque de déséquilibrer son propre parti. Le vote de la chambre des Représentants est obtenu, le 10 février 1964, par 290 voix contre 130, parmi ces derniers plus de 100 sont des démocrates ; les Républicains ont pu inclure dans la loi un article qui assure l’égalité des femmes face à l’emploi. Les difficultés sont plus grandes au Sénat, car les règles de procédure permettent à une minorité de retarder un vote, en lisant des textes interminables, en organisant le temps de parole de chacun. Richard Russell organise ses troupes : l’obstruction dure quatre-vingt-deux jours de dénonciation de la loi et de défense des traditions du Sud, un record. Ces « filibusters » ne sont vaincus que par une majorité qualifiée égale à 70 voix sur 100. Le président et son fidèle Hubert Humphrey, qui sera vice-président à partir de novembre, avaient entrepris de persuader Everett Dirksen, le président du groupe républicain, pour qu’il fasse voter le projet de loi : des promesses de crédits et d’emplois fédéraux dans son état de l’Illinois, des invitations à la Maison-Blanche, des cadeaux lui sont adressés. Finalement, 73 sénateurs contre 27 votent la loi sur les droits civiques, et le président la signe le 2 juillet [10].
Martin Luther King à la Maison-Blanche avec Lyndon Johnson, 18 mars 1966Agrandir l'image Martin Luther King à la Maison-Blanche avec Lyndon...
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Le gouvernement fédéral pourra faire appliquer les textes et poursuivre en justice ceux qui s’y opposeraient. Il conditionne l’évolution sociale du pays pour les années qui suivent ; il y manque toutefois des mesures pour assurer le suffrage des Noirs et relancer la déségrégation scolaire. C’est une grande victoire pour le mouvement des droits civiques et en particulier pour Martin Luther King – qui obtient le prix Nobel de la Paix en 1964 – : la loi n’aurait pas été votée sans la pression constante des leaders Noirs. Les sénateurs obstructionnistes admettent désormais la validité de la loi, il n’en va pas de même chez les farouches ségrégationnistes du Sud.
Les manifestations se poursuivent dans le Sud et dans certaines villes du Nord, avec des éruptions de violence comme à Selma (Alabama), le 7 mars 1965.
Le Président Johnson doit réagir et, le 15 mars, il annonce le dépôt d’un projet de loi sur le droit de vote et, pour la première fois, conclut son allocution par « We Shall Overcome ».
Au Congrès, le vote de la loi suit la procédure habituelle, mais l’obstruction des Sudistes ne dure que vingt-cinq jours. Le 6 août, lors d’une grande cérémonie, au cours de laquelle il évoque Abraham Lincoln, le Président Johnson signe la loi qui a été adoptée par 333 représentants contre 85 et 77 sénateurs face à 19. Ce texte donne au gouvernement fédéral les moyens d’annuler les dispositions restrictives et de protéger l’enregistrement des nouveaux électeurs, d’assurer leur vote, grâce à l’envoi dans le Sud d’agents fédéraux. Les premiers effets de ce texte sont rapides et, dès 1967, plus de la moitié des Noirs des États du Sud sont inscrits comme électeurs actifs. La loi sera amendée en 1982, pour que la justice fédérale puisse veiller à la représentation des Noirs dans les circonscriptions.
Cette loi a été le résultat des pressions des militants et de la volonté politique du Président. Ce dernier est très conscient, en privé, des conséquences politiques des textes majeurs sur les droits civiques et sur le droit de vote : « Je pense, en signant cette loi, avoir donné le Sud au parti républicain et cela arrivera dans le cours de notre vie. »
La lucidité de Lyndon B. Johnson en fait, malgré ses nombreux défauts, un grand Président, car il a contribué à faire sauter des dispositifs anti-démocratiques très anciens au prix de la déstabilisation programmée de son propre parti.
La prédiction de Johnson s’est accomplie rapidement. Lors de l’élection de 1968, le Président pris dans la tourmente du Viêt-nam ne se représente pas. La candidature de George Wallace, gouverneur de l’Alabama et défenseur proclamé de la ségrégation, rassemble de nombreux électeurs du Sud – il l’emporte en Alabama, Arkansas, Georgie, Louisiane et Mississippi –, mais Richard Nixon gagne en Floride, en Caroline du Nord et du Sud, au Tennessee et en Virginie, alors qu’Hubert Humphrey n’est vainqueur qu’au Texas.
Les électeurs blancs du Sud reprochent à la direction du parti de les avoir trahis et craignent de perdre le contrôle de leurs États une fois que les Noirs voteront en masse ; de plus, la politique conservatrice affichée par Nixon les séduit et beaucoup d’entre eux sont des partisans de la guerre au Viêt-nam et associent le mouvement de contestation qu’ils détestent à la présidence démocrate. En 1972, auréolé par la fin de la guerre, Richard Nixon l’emporte très largement dans le pays, mais plus particulièrement dans tous les États du Sud, qui pour la première fois rallient le parti républicain, d’autant que le candidat démocrate George McGovern représente l’aile gauche de son parti. Au même moment, des mouvements de citoyens du Sud demandent la mise en accusation d’Earl Warren, président de la Cour Suprême jusqu’en 1969, considéré comme un autre responsable des bouleversements de la société.
Les Blancs du Sud ont peu à peu mis en accord leur priorité conservatrice avec leur appartenance partisane : ils sont plus à l’aise au sein d’un parti républicain qui s’oriente, surtout à partir de l’élection de Ronald Reagan en 1980, vers une franche rupture avec la social-démocratie mise en Å“uvre depuis le New Deal et c’est dans le Sud que les fondamentalistes protestants et les télévangélistes trouvent leur terre de prédilection. Sans doute, quand le candidat démocrate est lui-même originaire du Sud, les sentiments traditionnels ressurgissent : en 1976, le Georgien Jimmy Carter l’emporte dans tous les États du Sud à l’exception de la Virginie, mais Reagan et son successeur immédiat, George W. Bush, rétablissent la domination républicaine, même si Bill Clinton, de l’Arkansas, redonne, en 1992 comme en 1996, quatre États au parti démocrate [11]. En revanche en 2000, Al Gore ne parvient pas à l’emporter dans son propre État, le Tennessee, et se condamne au feuilleton de Floride. Lors des élections de mi-mandat de 2002, les Républicains ont un sénateur sur deux dans tous les États du Sud, sauf au Mississippi où ils ont les deux, et presque tous les postes de gouverneurs ; les représentants sont partagés plus équitablement entre les deux partis en raison du poids des conditions locales.
La domination républicaine dans le Sud a modifié sensiblement l’équilibre du pays, car les Noirs – qui se dénomment désormais Africains-Américains – moins regroupés dans le Sud qu’autrefois, sont divisés et ne sont plus aussi unanimement démocrates. De plus, dans le Sud, de nombreux Africains-Américains sont élus au niveau local, comme, maires, juges ou shérif même par des majorités blanches, mais ils n’ont pas de majorité au niveau de l’État dans lequel ils sont électeurs, d’autant que le découpage des circonscriptions ne leur est pas toujours favorable.
Le bouleversement qui s’est produit dans les années 1960 dans le Sud correspond au mouvement de fond de la société américaine vers le conservatisme, puisqu’on évalue vers la fin des années 1990 le pourcentage d’Américains revendiquant des valeurs conservatrices à 40 %.
D’une certaine façon et en dépit de sa résistance acharnée, le Sud, qui conserve une forte identité culturelle avec ses traditions culinaires et littéraires [12], s’est normalisé sur le plan politique et ne se distingue plus autant du reste du pays, pour le meilleur comme pour le pire.
 
NOTES
 
[*]Professeur d’histoire nord-américaine, Université Paris VIII-Vincennes-Saint Denis.
[1]Alabama, Arkansas, Floride, Georgie, Louisiane, Mississippi, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Tennessee, Texas, Virginie.
[2]Ces dispositions ont été abrogées par les 14e (1868) et 16e (1913) amendements. Cf. Jacques Portes, États-Unis. Une idée à deux visages, Bruxelles, Complexe, 2003, p. 32‑33.
[3]Par exemple, le journal Liberator de William Garrison, qui prône depuis 1832 l’abolition, n’a pas un seul abonné dans le Sud et, en 1860, Abraham Lincoln est élu uniquement par le Nord et l’Ouest, ce qui a conduit le Sud à la sécession.
[4]Plessy était un métis de Louisiane, qui s’était volontairement installé dans un wagon de chemin de fer réservé aux Blancs, afin de démontrer l’inconstitutionnalité de la loi locale ; la Cour Suprême a choisi la voie inverse.
[5]Au début du xxe siècle, on dénombre près de 200 lynchages par an.
[6]Long, qui était ouvert aux Noirs, a d’abord soutenu le New Deal puis, défenseur d’un partage des richesses, il s’en est éloigné ; il a été assassiné en 1935.
[7]Thurmond rejoint le parti républicain après 1968, et il siège au Sénat jusqu’en 2002 à près de cent ans.
[8]Sur ce point, Johnson se rapproche des positions d’Earl Warren, président de la Cour Suprême depuis 1953. Ce dernier est originaire de Californie, mais il est convaincu que, pour se moderniser, le Sud doit être nationalisé et perdre sa funeste spécificité.
[9]Au cours de cette manifestation, Martin L. King prononce son fameux discours « I have a dream ».
[10]Cf. Jacques Portes, Une génération américaine, Paris, Armand Colin, 2004, p. 110-120.
[11]L’Arkansas, la Georgie, la Louisiane et le Tennessee en 1992. Quatre ans plus tard, il gagne la Floride, mais perd la Géorgie.
[12]Les premières sont encore très présentes à la Nouvelle-Orléans et les secondes apparaissent, par exemple, dans la statue d’un William Faulkner familier, la pipe à la bouche, sur un banc de sa ville d’adoption Oxford (Mississippi).
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Professeur d’histoire nord-américaine, Université Paris VII...
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Alabama, Arkansas, Floride, Georgie, Louisiane, Mississippi...
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Ces dispositions ont été abrogées par les 14e (1868) et 16e...
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Plessy était un métis de Louisiane, qui s’était volontairem...
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Long, qui était ouvert aux Noirs, a d’abord soutenu le New ...
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Thurmond rejoint le parti républicain après 1968, et il siè...
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Sur ce point, Johnson se rapproche des positions d’Earl War...
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Au cours de cette manifestation, Martin L. King prononce so...
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Résultats des élections présidentielles américaines
Martin Luther King à la Maison-Blanche avec Lyndon Johnson, 18 mars 1966