Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
168 pages

p. 6 à 21
doi: en cours

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Forum : Points de vue

n° 2 2004/2

2004 Parlement[s] Forum : Points de vue

Dans la vie des Américains, il n’y a pas de dogme

Interview de John Smallhoover  [*] Propos recueillis par Sabine Jansen
Q : Quel est le rôle du représentant du parti démocrate en France ?
JS : Pour répondre à cette question, il faut d’abord connaître un peu la communauté américaine. Sans entrer dans tous les détails, nous sommes à peu près sept millions à l’étranger de façon permanente, en temps normal – pas des touristes qui sont de passage. Il faut savoir qu’il n’y a aucune méthode de recensement des Américains à l’étranger parce que, contrairement aux Français qui vivent à l’étranger, il n’y a aucune obligation de s’inscrire auprès du consulat. Dans beaucoup de pays, nous n’avons pas besoin d’avoir un passeport. Par exemple, il n’est pas nécessaire d’en avoir un pour aller au Canada, au Mexique, aux Bermudes, aux Bahamas, et on peut y aller avec un certificat de naissance ou éventuellement un permis de conduire, ou simplement en déclinant son nom ou son lieu de naissance. Donc il n’y a pas de statistiques, et il n’y a pas vraiment moyen de savoir combien il y a d’Américains à l’étranger. Estimation officieuse, pas officielle : à peu près sept millions. Nous avons, depuis 1975, le droit fédéral de participer aux élections fédérales, en sachant qu’on vote dans nos États respectifs, selon le système fédéral, dans l’État de son lieu de dernière résidence. Dans mon cas, je suis né en Pennsylvanie, je me considère plutôt comme un Pennsylvanien, mais j’ai vécu en Californie en dernier lieu, et je vote en Californie, selon la loi fédérale.
Bien entendu, au moins les deux grands partis (démocrate et républicain) sont organisés à l’étranger depuis un certain nombre d’années. Les démocrates le sont depuis officieusement 1960, et officiellement 1975. Officieusement, parce qu’il y avait certaines personnes, à la fois à Paris et à Londres, qui ont voulu soutenir la candidature de Kennedy lors des élections présidentielles en 1964. Suite à cette première expérience, ils se sont formés officiellement comme groupes du parti démocrate à l’étranger, reconnus finalement en 1976 par l’envoi d’une délégation d’Américains de l’étranger à la convention nationale démocrate qui avait choisi Jimmy Carter comme candidat. Et depuis cette date, nous avons exactement le même statut au sein du parti, par exemple, que la Californie. Et nous sommes organisés aujourd’hui dans une trentaine de pays et désorganisés dans une vingtaine d’autres.
Je m’explique. Nous avons des comités locaux dans une trentaine de pays, qui sont reconnus à notre niveau, mais dans les autres pays, le nombre des militants n’est pas adéquat, selon notre Constitution. Nous ne sommes pas suffisamment nombreux pour créer un comité à part, mais il y a des militants avec qui nous sommes en contact et qui espèrent, dans beaucoup de cas, créer prochainement des comités locaux pour s’intégrer à l’intérieur du Democrats Abroad. Donc, avec une population aussi large, la tâche du Democrats Abroad est largement d’organiser, notamment pour l’inscription sur les listes électorales, les Américains vivant à l’étranger, et de leur fournir des informations concernant à la fois les élections et les candidats qui se présenteront.
On avait également, pendant une vingtaine d’années, une activité qui était de soutenir financièrement des candidats, que ce soit pour le Congrès ou le Sénat.
Nous avons, selon la loi de certains États, des Américains à l’étranger qui peuvent participer aux élections dans les États. Mais cela dépend de la législation de chaque État, et parfois, les États disent : « Si vous voulez participer en tant qu’électeurs, vous serez imposables dans l’État ». Donc notre activité au niveau des différents États est relativement limitée, parce que justement les Américains qui vivent à l’étranger ne veulent pas forcément se soumettre à l’imposition dans un État où ils n’habitent plus. La loi fédérale oblige de toute façon tout Américain qui vit à l’étranger à payer l’impôt sur le revenu, bien que dans son pays de résidence actuelle il peut déjà être imposé.
Q : Vous êtes imposés deux fois, alors ?
JS : Cela peut arriver. Entre la France et les États-Unis, ce n’est pas tout à fait le cas car il y a une convention entre les deux pays pour limiter la double imposition. Mais il se peut, dans certains pays qui n’ont pas de traité international de fiscalité, qu’on soit imposé deux fois.
Donc notre activité est principalement fédérale, avec quelques activités dans certains États, mais que je considère comme mineures.
Q : Est-ce vous qui fédérez les Américains qui sont en France ?
JS : Plus maintenant. Je l’ai fait pendant très longtemps. J’ai été pendant huit ans le président des Democrats Abroad France, mais je ne le suis plus depuis un certain nombre d’années parce que j’ai des fonctions, si on peut dire, plus importantes. Suite à cela, à l’époque de ma présidence en France, j’ai été également le conseiller juridique du parti Democrats of Europe, qui est à la fois une fonction administrative (je conseillais sur les problèmes juridiques qu’on pouvait avoir dans les différents pays), ainsi qu’une fonction politique, à savoir siéger au bureau exécutif du parti. Pendant la période de ma présidence en France, j’ai été également Council (conseiller juridique) pendant quatre ans. Ensuite, j’ai été pendant quatre ans vice-président international de Democrats Abroad, qui me donnait ex officio un siège au comité national du parti démocrate aux États-Unis. Nous avons une limitation des mandats dans le temps, donc je ne pouvais pas dépasser plus de deux mandats de deux ans. Depuis un an, je ne suis plus le président international ; je suis à nouveau devenu le conseiller juridique international pour Democrats Abroad. Et je suis également l’un des délégués à la convention nationale à Boston qui va nommer notre candidat pour les élections présidentielles. Et, officiellement, je siège ex officio au bureau exécutif de Democrats Abroad.
Q : Qu’est-ce qu’un démocrate américain ?
JS : Ça, c’est une très bonne question ! Difficile, d’ailleurs, d’y répondre, parce que le système politique américain est totalement différent du système français. Premièrement, il faut savoir qu’il n’y a pas de carte d’adhérent pour le parti démocrate, comme il peut y en avoir pour le PS, l’UMP, l’UDF, le PCF… Dans certains États, quand vous vous inscrivez sur la liste électorale, vous avez l’opportunité d’opter d’office pour un parti ou pour un autre. Pourquoi ? Parce que, dans ces États, nos élections primaires, qui sont en réalité à peu près l’équivalent du premier tour à la française, sont organisées par les États, pour des raisons historiques, notamment pour essayer d’éviter un peu les tricheries. Donc l’État organise les primaires de tous les partis (démocrates, républicains, communistes, socialistes, green party). Les primaires de tous ces partis (il y en a une flopée) sont organisées par l’État. Donc on peut choisir. Et on ne peut participer aux primaires que si l’on est adhérent sur les listes électorales de son parti.
Dans une deuxième catégorie d’États, on peut s’inscrire comme membre d’un parti, mais, le jour des primaires (qui sont toujours le même jour d’ailleurs sauf dans les élections présidentielles), on peut décider non pas de changer de parti, mais de participer aux élections primaires d’un autre parti. On peut très bien, si on est démocrate, voter pour une raison X ou Y dans les élections primaires pour les républicains.
Et puis, dans une troisième catégorie d’État, il n’y a pas de choix de parti possible. Il y a des primaires, et on choisit la primaire où l’on vote.
Et dans une quatrième sorte d’État, il n’y a pas de possibilité de s’inscrire comme membre du parti quand on s’inscrit sur la liste électorale, et il n’y a pas non plus de primaires organisées selon les partis.
Et cinquièmement, dans certains États et notamment dans les deux derniers, le parti en tant que tel est plus proche de la structure que vous avez en France. Il y a vraiment des militants qui adhèrent aux partis, au lieu d’être simplement inscrits sur la liste électorale comme démocrates ou républicains.
Déjà, sur le plan administratif, c’est difficile de savoir ce que c’est qu’être démocrate. Et c’est certain, par contre, que quelqu’un qui s’inscrit en tant que militant dans les États où l’État ne se mêle pas de l’affaire, ou encore dans d’autres, on est démocrate.
Autrement, politiquement, qu’est-ce que c’est qu’être démocrate ? C’est relativement varié parce que, avec notre système, il y a des différences dans les partis, dans les cinquante États, et dans les territoires. Par exemple, pour le Puerto Rico, qui était au Commonwealth et qui a fait partie des États-Unis, il y a deux partis différents, locaux, mais qui sont considérés par le parti démocrate à l’échelle nationale comme des démocrates. Un parti qui est démocrate, mais qui veut maintenir le Commonwealth en territoire, et un deuxième parti, également considéré par le parti à l’échelle nationale comme démocrate, mais qui veut absolument que le Puerto Rico devienne un État.
Q : Pour les Français, c’est difficilement compréhensible.
JS : Donc il y a deux partis qui sont démocrates, et qui sur le plan local s’opposent ! Mais heureusement, bien entendu, il y a aussi deux partis républicains. Donc c’est relativement compliqué. Et bien entendu, historiquement, il y a une différence entre les démocrates du Nord et du Middle West, et les démocrates du Sud, pour des raisons historiques. Mais grosso modo, si je veux parler plutôt de politique (et là encore, il y a un problème pour savoir ce qu’est la droite et ce qu’est la gauche), les clivages de la gauche ne sont pas les mêmes. Premièrement, parce que les questions politiques qui se posent aux pays ne sont pas les mêmes. Et deuxièmement, si on essaie de voir la droite française et la gauche française, et la droite américaine et la gauche américaine, il n’y a pas toujours de liens. Et d’ailleurs cela se voit dans les réactions des partis français par rapport aux démocrates. Sur certaines questions, on est beaucoup plus proches du parti socialiste que les centristes en France, que l’UDF ou même certaines ailes de l’UMP. Sur d’autres questions on sera beaucoup plus UMP que socialiste.
Grosso modo, si on regarde la population qui vote démocrate, ils font plus partie de la classe moyenne et de ce qu’on appelle aux États-Unis la working middle class, la classe ouvrière, la classe moyenne. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus urbains et suburbains que ruraux. La population est plus dans le Nord-Est et dans les États industrialisés que dans les États ruraux, ou dans les montagnes. Et je pense également qu’au niveau ethnique et racial, il y a plus de diversité. Cela ne veut pas dire que les républicains sont blancs et anglais d’origine, mais il est vrai que le parti démocrate est beaucoup plus ouvert aux immigrés, aux Hispaniques, aux Noirs, aux Asiatiques. Nous sommes beaucoup moins Wasp que les républicains ne peuvent l’être. C’est ainsi aujourd’hui, mais qu’en sera-t-il à l’avenir ? Est-ce que les hispaniques vont rester démocrates ? Est-ce que les Noirs vont rester aussi démocrates qu’ils le sont aujourd’hui ? Par exemple, lorsque les Noirs ont eu le droit de vote à la sortie de la guerre civile, ils étaient massivement républicains. Ce qui était normal, puisque c’étaient les républicains qui les avaient libérés, pas les démocrates.
Nous sommes aussi un parti beaucoup plus féminin que masculin. Pas massivement, mais il y a une tendance – presque partout d’ailleurs, pas seulement dans l’Ouest – à ce que nos supporters, nos adhérents, nos militants soient des femmes. Notamment parce que, sur le plan politique, les questions qui nous sont très chères sont des questions de – ce qu’on appelle en anglais – kitchen-table politics : éducation, santé, questions de sécurité économique, et beaucoup moins des questions de sûreté internationale, sûreté interne et policière. Ce sont des questions qui sont traitées plus par les républicains, alors que nos thèmes sont beaucoup plus sociaux. Cela correspond (pas tout à fait, mais un peu) plus aux soucis de la gauche française, du moins la gauche centriste, et pas la gauche « gauche ».
Il y a un livre qui est très intéressant, d’un professeur à Berkeley, George Lakoff. Il propose deux modèles, deux visions de l’État. L’État tel que les démocrates ont tendance à le voir est, dans ses termes, nurturing parent (un parent nourricier). Cela, c’est la conception de l’État pour les démocrates, selon Lakoff. Et il considère les républicains comme ceux qui voient l’État comme un père sévère, strict parent, strict father en anglais. Cela donne déjà deux choses différentes. Vous notez que dans son langage, pour les démocrates, il parle de parents, donc il n’y a pas de sexe. Et bien entendu, il y a la notion de nourricier, quelqu’un qui est là pour nourrir son enfant, pour l’élever… Quand j’ai lu cela au début, je me suis demandé pourquoi il n’avait pas dit une mère. Parce que ce n’est justement pas maternel, cela pourrait très bien être un homme qui prenne les mêmes fonctions, et notre attitude est beaucoup moins patriarcale que celle du parti républicain. Bien entendu, il réduit toute la politique en deux petites phrases et on peut toujours le contester, mais c’est vrai que les républicains ont tendance à soustraire la notion de sexe de la représentation de la nation, et ont tendance plutôt à agir de façon pas forcément masculine, mais patriarcale. Lakoff dit qu’on peut distinguer un républicain d’un démocrate en fonction de la réponse à la question suivante : « Si votre enfant pleure la nuit, est-ce que vous allez le laisser pleurer, ou est-ce que vous allez le réveiller pour le prendre dans vos bras ? » Le parent républicain va laisser pleurer son enfant la nuit, non pour le laisser pleurer, mais parce qu’il considère qu’il est bien qu’il fasse ses nuits, qu’il comprenne qu’on ne peut pas toujours venir le sauver quand il a un cauchemar ou qu’il en a assez de dormir. Le parent démocrate dit : « Mon enfant va mal, il faut que je fasse quelque chose pour essayer de l’aider ».
Q : Il n’est guère question d’idéologie dans cette tentative de définition ?
JS : Je pense que c’est quelque chose de très important, de la part des démocrates comme de la part des républicains. Dans la vie des Américains, même si certains ont une idéologie, il n’y a pas de dogme, il n’y a pas de ligne du parti et il n’y a pas de discipline de vote. C’est une approche de la vie et de la politique qui est différente de l’approche française. Que ce soit au Congrès fédéral ou dans les Chambres des représentants des sénats des différents États, même dans les conseils cantonaux, il n’y a pas de consignes de vote. Quelqu’un est démocrate parce qu’il veut l’être, il veut s’identifier comme démocrate. Mais si sur un projet de loi ou un projet d’amendement ou d’arrêté municipal, il décide de voter de l’autre côté, il le fait par pragmatisme, que ce soit parce qu’il pense vraiment que le projet n’est pas bon pour le peuple ou parce qu’il sait que, s’il vote d’une certaine façon, ses contributeurs ne vont pas lui donner d’argent pour qu’il fasse campagne la prochaine fois. C’est malheureusement une dimension très importante de notre politique. Mais c’est vraiment une attitude. C’est : « Je suis démocrate parce que je m’identifie généralement avec une certaine attitude, ou je suis républicain parce que je m’identifie avec une autre attitude ».
Q : Que vous inspire la façon dont fonctionne le système partisan français ?
JS : C’est intéressant, parce qu’être militant d’un parti aux États-Unis, cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’idéologie, mais que le parti auquel j’adhère n’en a pas. Ce qui crée un certain chaos, parce que chacun a sa propre idéologie. Et bien entendu la diversification idéologique dans le parti démocrate est beaucoup plus large que celle du parti républicain, justement parce que nous avons une conception de « parent nourricier » qui dit : « Pensez ce que vous voulez, dans la mesure où vous vous épa-nouissez ». La notion de militant, dans le contexte français, est très différente. Mais je me demande très souvent à quoi sert (et j’ai des amis parlementaires auxquels j’ai très souvent posé la question) un parlementaire français ? Dans la mesure où une fois que vous avez défini, pour la durée du Parlement, la division des pouvoirs, à quoi sert le parlementaire ? Il ne sert à rien, parce qu’il se dit qu’il a une consigne de vote – qu’il peut ne pas respecter, mais s’il ne la respecte pas, il est mis sur la touche par le parti… L’homme politique a d’autres fonctions, bien sûr, il peut intervenir auprès d’administrations, aider les gens de sa circonscription. Mais s’il est obligé de respecter ces consignes de votes, on peut se demander quelles sont ses fonctions.
Or, dans notre système, ils sont libres de trancher selon chaque parti, chaque amendement qui est proposé. Cela ne veut pas dire que, en général, il n’y ait pas un suivi d’un côté ou de l’autre. Mais si c’était systématiquement comme cela, et si on avait un président démocrate et un Congrès républicain, comme on a eu pendant très longtemps sous Clinton, jamais aucune loi ne passerait.
Q : Cela m’amène justement à anticiper sur une question de nature institutionnelle. L’impeachment aux États-Unis et, par exemple, l’article 16 en France, qui stipule que le président de la République peut prendre des pouvoirs exceptionnels en réduisant justement les droits du Parlement, vous paraissent-ils marquer une opposition fondamentale dans la définition du pouvoir entre les deux démocraties, la française et l’américaine ?
JS : Je pense que cet article de la Constitution française n’est que l’extension déjà du « manque » de pouvoir réel (ce n’est pas vraiment un manque, mais dans la pratique…) du Parlement français par rapport à la présidence, pour des raisons historiques que nous connaissons tous et qui viennent de la guerre ou de la IVe République. Notre système a également évolué historiquement, et le pouvoir de l’impeachment était très important à l’origine. Cela vient directement de la guerre d’Indépendance et également de l’histoire de l’Angleterre avant la guerre d’Indépendance, qui nécessitait dans certains cas de se séparer du chef d’État (de façon peut-être moins violente qu’ils ne l’ont fait avec Charles Ier – méthode très efficace mais relativement violente !). Il y avait déjà en Angleterre la possibilité d’impeachment de certaines personnes au pouvoir. Mais il y a tout de même une différence très importante, avec une idée qui vient de Montesquieu et de Rousseau : la séparation des pouvoirs… Je pense (mais il faudrait le vérifier) que la séparation des pouvoirs aux États-Unis est beaucoup plus importante qu’en France. À tous les niveaux, que ce soit entre le Parlement et la présidence, entre les tribunaux, le Parlement et l’exécutif, il y a beaucoup plus d’égalité entre les trois branches de l’État qu’il ne peut y en avoir en France. En sachant que, historiquement, certaines personnes pensent que cette idée de séparation des pouvoirs était à l’origine aux États-Unis une séparation entre législatif et exécutif, et pas du tout du judiciaire, et que, par une petite révolution très astucieuse des premiers juges de la Cour suprême des États-Unis, un troisième pouvoir a été créé. On peut discuter là-dessus. Cela fait maintenant presque deux cents ans qu’existe cette séparation des pouvoirs tripartite qui fonctionne plutôt bien, et notamment, plus cela va mal, mieux on voit qu’elle fonctionne bien. Parce que, quand il y a une crise constitutionnelle, on voit que les trois pouvoirs font exactement ce qu’ils ont à faire, c’est-à-dire exercer leur indépendance par rapport à l’État pour protéger le concept d’intérêt général selon notre conception.
Mais nous avons également une autre séparation des pouvoirs, qui passe par une diffusion du pouvoir à travers le pays, qui est aussi très importante. Là, je parle comme un Américain et non comme un démocrate, mais la répartition des pouvoirs entre l’État fédéral et les États-territoires, et dans les États, entre les États, le Comté et les villes, est beaucoup plus vaste qu’on ne peut l’imaginer en France. La simple existence de la possibilité de cumuler deux mandats en France est pour un Américain totalement inconcevable.
Q : La présidentielle de 2000 aux États-Unis a beaucoup frappé les Français qui ont souvent été choqués par la façon dont George W. Bush a été élu.
JS : Précision : il n’a pas été élu, il a été choisi. Il y a encore certaines discussions sur comment modifier la Constitution pour éviter que ce genre de chose intervienne, et que le vote populaire ait quand même un certain poids. Peut-être pas un vote direct, mais un vote populaire qui, une fois fait, soit fixé.
C’est bien entendu très choquant pour les Français. Les résultats, et tout le cirque qui a entouré ces élections en Floride, étaient aussi choquants pour les Américains mais finalement, constitutionnellement, quand on voit la conception de l’État fédéral que nous avons, ce n’est pas aussi choquant que cela. Bien entendu – et c’est un peu contraire, bizarrement, à la notion dont je viens de parler de parent nourricier –, les démocrates souhaiteraient néanmoins avoir un État fort. Car quand on laisse les États faire n’importe quoi, on peut avoir des choses qui sont très bien, mais on peut aussi avoir des États où la population des minorités est laissée pour compte, où les pauvres sont laissés pour compte, l’état des écoles est absolument minable, la santé publique minable.
Il faut savoir qu’aujourd’hui 20 % de la population est au-dessous du seuil de pauvreté tel qu’il est établi aux États-Unis. Cela ne veut pas dire qu’ils ont le même niveau de pauvreté que certaines personnes qui habitent dans les pays sous-développés d’Afrique, mais ils ont tout de même un niveau de vie nettement inférieur, et c’est 20 % de la population.
Chose intéressante historiquement aussi, c’est que les deux partis ont changé de position deux fois déjà, dans leur conception de l’État fédéral. Au début, le parti démocrate fondé par Jefferson était plutôt en faveur d’un État fédéral relativement faible, qui laissait du pouvoir à chaque État pour faire le nécessaire. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, justement, la politique dans les États était plus nourricière que dans l’État fédéral qui voulait avoir un État très fort, mais qui ne s’occupait que de sécurité nationale et économique, et rien d’autre. Revirement au xixe siècle, où ce sont les républicains qui deviennent favorables à un État fédéral faible. Pourquoi ? Parce qu’à cette époque-là, c’était en contradiction avec les États qui pouvaient commencer à aider les gens. Et puis aujourd’hui nous avons les républicains qui demeurent pour l’instant en faveur d’un État fédéral faible et d’États forts, et les démocrates en faveur d’un État fédéral plutôt fort et d’États faibles. Mais est-ce que ce sera la même chose demain ? Je pense que cela ne fait pas vraiment partie de l’idéologie, c’est le résultat du reste de la politique.
Q : Pour une partie de l’opinion publique française, le bipartisme américain apparaît un peu comme une caricature de la démocratie.
JS : Le bipartisme, pas forcément. On l’a vu, par exemple, la IVe République ne fonctionnait pas particulièrement bien, il y avait quand même une multiplicité de partis. Dans une conception idéale, tout le monde était représenté, etc., la conception était idéale ! Sauf que, quand vous avez cinquante partis dans un Parlement, il est quasiment impossible de trouver un accord, de trouver un vrai compromis qui résolve les problèmes. En Israël, ils ont la même sorte de chose. Ils ont une espèce de proportionnelle qui fait rentrer les minuscules partis et qui rend la gestion de l’État très difficile. Je ne sais pas si la crise israélo-palestinienne aurait été résolue de façon différente, ou résolue tout simplement, s’il y avait une autre forme de représentation.
Le parti démocrate existe maintenant depuis plus de deux cents ans, mais il est concevable qu’un jour ou l’autre il éclate. On a déjà eu ça, en 1948, dans les États du Sud. Il est tout à fait possible qu’il y ait, à un moment ou à un autre, un remaniement des deux partis, que le parti démocrate s’effondre, ou que le parti républicain s’effondre.
Q : Quels sont les caractères marquants du personnel parlementaire démocrate, en terme de formation, de fortune, de catégorie professionnelle ?
JS : Il y a beaucoup plus de gens riches, de millionnaires, qui siègent au Sénat. Le coût de la campagne électorale peut, dans certains cas, devenir extrêmement élevé. Par exemple, le sénateur du New Jersey a dépensé 47 millions de dollars pour devenir sénateur, dont une bonne partie venait de sa propre fortune. Ça donne le vertige, c’est le prix d’une élection présidentielle en France ! Hillary Clinton – je ne sais plus exactement – mais je pense qu’elle avait dépensé aux alentours de 25 millions de dollars pour sa première campagne en tant que sénateur. Dans des États plus petits, par exemple, le Wyoming, parce qu’il y a beaucoup moins d’électeurs, la somme peut être réduite. Mais il est certain qu’une personne fortunée, avant de se représenter, doit faire ses comptes.
Et beaucoup de ces gens, que ce soit au Sénat ou au Congrès, n’étaient pas des politiciens de carrière avant de devenir membres du Congrès. Il y a un pourcentage légèrement plus élevé d’avocats que d’hommes d’affaires, mais cela, c’était parti du pari économique, qui est : quoi qu’il arrive, si vous êtes avocat, vous saurez faire quelque chose, que ce soit comme membre du barreau, dans la politique, cette éducation va toujours vous servir à quelque chose.
Q : Quel est l’ordre des rémunérations ?
JS : Je n’ai plus les chiffres en tête, mais ce n’est pas énorme. Plus que les Français ! De mémoire, cela doit tourner autour de 125 000 dollars par an. Le Sénat, c’est légèrement plus important.
On ne se présente pas au Sénat pour faire fortune. On le fait parce qu’on est passionné. En France, on voit les mêmes noms à la une depuis une vingtaine d’années. Cela fait vingt ans que je suis en France, cela fait vingt ans que j’entends le nom de François Bayrou. Il n’était pas aussi important, mais cela fait tout de même vingt ans qu’il est dans la presse ! Nous avons aussi une partie (pas tout le monde) relativement importante de gens qui redeviennent de simples citoyens. Regardez nos ex-présidents : il y en a très peu qui après leur présidence ont exercé d’autres fonctions dans l’État. Sans doute je me trompe, mais il n’y en a que deux qui me viennent à l’instant en tête : il y avait Taft qui était républicain au début du xxe siècle et qui a ensuite siégé à la Cour Suprême, et John Adams qui, après avoir été président, est retourné à la Chambre des Représentants pendant une vingtaine d’années.
En France, les hommes politiques restent toujours sur la scène. Ce qui, dans un certain sens, n’est pas mauvais, parce que cela donne tout de même un savoir-faire, une connaissance des dossiers, une connaissance des problèmes. Mais cela ne donne pas l’envie à la population de participer.
Q : Surtout que, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, les gens, en général, n’ont pas de carrière avant. Ils entrent en politique et ils restent en politique pendant trente ans. C’est l’une des raisons de la crise du politique en France.
JS : En France, il y en a beaucoup qui rentrent dans une administration quelconque, qui militent dans un parti, qui sont présentés par leur parti, qui gagnent, qui perdent, retournent dans la bureaucratie, ressortent quatre ans plus tard. Malgré le fait que je sorte d’une famille qui milite depuis trois générations pour le parti démocrate, en 1984, j’avais du temps libre, et je me suis dit que j’allais faire vraiment la campagne présidentielle. Je me suis présenté au bureau de la campagne de Mondale en Californie, le jour de l’ouverture. J’ai dit : « voilà, je suis volontaire pour faire tout ce dont vous avez besoin », et une heure plus tard je me suis retrouvé l’assistant du chef de la campagne.
Q : L’une des réalités de la vie politique américaine, ce sont les lobbies. Comment contribuent-ils au fonctionnement de la démocratie américaine ? C’est un vaste sujet, mais comment cela se gère-t-il ?
JS : La question des lobbies est très intéressante. Commençons tout simplement par l’origine du mot. « Lobby » veut dire « hall » d’un immeuble, ou hall du Congrès. À l’origine, c’étaient des gens qui restaient dans le hall du Congrès et qui essayaient de parler aux membres du Congrès qui sortaient de séance, pour les influencer pour qu’ils votent, qu’ils parlent de certains problèmes. À l’origine, c’étaient donc tout simplement des citoyens qui voulaient parler avec leurs parlementaires.
Au fur et à mesure des années, c’est devenu une profession en ce sens où les lobbyistes essaient d’influencer, que ce soit des membres du Congrès ou des personnes de niveau local, pour qu’ils argumentent en faveur de l’adoption de telle ou telle loi, ou de tel ou tel règlement, ou arrêté municipal, sur une question idéologique ou pratique. Et, bien entendu, s’il y en a un qui soutient l’opposition, tout de suite après il y en a un autre qui soutient l’opposé. Ils servent, dans une certaine mesure, à une fonction très importante qui est d’apporter des informations que l’élu n’a pas et ne peut pas avoir.
Pourquoi ? Parce que, même si les bureaucraties sont relativement importantes, leur budget n’est pas illimité. Un représentant du Congrès a un budget qui lui permet à peu près d’engager cinq ou six personnes, et deux ou trois personnes localement dans sa circonscription. C’est un peu plus qu’un Français, mais il ne va pas avec ça faire énormément de recherches. S’il veut savoir quels sont les effets nocifs d’un produit qui est fabriqué dans une usine de sa circonscription, et dont certaines personnes du quartier se plaignent parce que cela sent mauvais ou parce qu’elles pensent que dans l’eau il y a quelque chose qui les rend malades, il n’a pas les moyens de faire les études et de savoir. Ce n’est pas un scientifique. Donc les lobbies peuvent apporter des informations, vraies ou fausses, mais il peut tout de même apporter certaines informations, et ensuite bien entendu ils apportent des arguments : voilà les états de nos études scientifiques, c’est totalement faux, les études sont mal interprétées, etc. Cela, c’est en quelques sorte leur rôle institutionnel. Et d’ailleurs ce qui est intéressant, c’est que ce rôle-là n’est pas très différent de celui du parti auprès de ses propres élus. Le parti fait également du lobbying auprès de ses élus locaux, mais il n’y a pas de consignes de vote. Quand le parti dit : « voilà, sur ce point-là, vraiment, nous avons besoin de ton soutien, Mme l’élue d’Alabama ou d’Alaska », le parti va faire son propre lobby en disant : « voilà pourquoi on a besoin de vous, voilà les arguments ».
Les Français ont tendance à voir les lobbyistes comme quelque chose de néfaste.
Q : On touche là à la question de l’intérêt général et de son articulation avec l’intérêt privé.
JS : L’intérêt général, qu’est-ce que c’est ? Tel qu’il est traduit actuellement dans la Ve République, l’intérêt général c’est l’intérêt tel qu’il est vu par la majorité parlementaire actuelle. Et l’intérêt général change avec chaque élection. Or l’intérêt général, en réalité, ne change pas avec chaque élection. L’intérêt général du peuple est l’intérêt général du peuple, et ça demeure, ça reste. Ce pôle d’influence de private interest qui essaie de faire avancer certaines choses…
Quelle est la différence entre quelqu’un qui va déjeuner avec le ministre des Finances dans un restaurant privé à Paris ? La différence est qu’il ne porte pas le nom de lobbyiste, il est président de l’association de Machin Truc, du patronat, d’un syndicat, mais il n’est pas un lobbyiste. Le Medef n’est-il pas un lobby ? Les syndicats, ne sont-ils pas des lobbies ? Si, ce sont des lobbies, mais on ne leur donne pas le nom parce que la conception, en France, est différente. Mais ils essaient de faire la même chose, ils mettent de la pression intellectuelle ou économique ou politique sur le gouvernement et sur le Parlement. Et les lobbyistes ne font rien d’autre.
Q : Est-ce que les médias, aux États-Unis, peuvent encore être qualifiés d’un quatrième pouvoir ?
JS : Oui, ils restent un quatrième pouvoir, mais un pouvoir qui a perdu beaucoup de son bien-fondé. Pourquoi ? D’abord parce que les médias, qu’est-ce que ça veut dire ? On ne sait pas trop. Mais il y a une évolution, depuis une vingtaine d’années, notamment dans les médias électroniques. Certaines personnes qui doivent faire le métier de journaliste se contentent de reprendre, très souvent, ce que le porte-parole a dit et qui est donné comme argent comptant ; il n’y a pas forcément de discours politique.
Aujourd’hui, l’influence de la presse écrite auprès du citoyen moyen est beaucoup plus réduite. Il fut un temps où chaque grande ville avait deux ou trois journaux. Aujourd’hui, le nombre de villes qui ont actuellement encore deux journaux est très restreint. Et la plupart des Américains obtiennent aujourd’hui leurs informations par la télévision et par la radio. Ils lisent beaucoup moins. La tendance en France est la même.
Il y a un autre phénomène qui est relativement simple, c’est la diversification de chaînes et des sources d’informations via le net. Donc il y a un trafic très important d’articles de presse électronique (Internet) dans la population, en sachant aussi que la pénétration de l’ordinateur domestique et d’Internet est beaucoup plus dense qu’en France. Il y a des articles qui circulent. Mais c’est un phénomène qui va jouer, je pense, un rôle important à l’avenir.
Le 23 avril 2004
 
NOTES
 
[*]Conseiller international du parti démocrate à l’étranger, ancien président du parti démocrate à l’étranger.
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