2004
Parlement[s]
Partie I. La révision de 1962
Le projet gaullien
Serge Berstein
Il existe deux lectures possibles, mais complémentaires, de la révision constitutionnelle de 1962. La première consiste à dire qu’elle est l’achèvement, conforme à la logique, de la Constitution de 1958, la réforme qui donne sa véritable cohérence à l’édifice constitutionnel fondateur de la Ve République. Mais, à cette lecture juridique de l’événement, il est légitime d’ajouter une lecture plus historique, plus politique des choses, la volonté du général de Gaulle de livrer sur le terrain qu’il a choisi une bataille décisive contre ce qu’il appelait « le système des partis », affaibli certes, mais non vaincu par son arrivée au pouvoir. Et, in fine, on peut s’interroger sur l’issue de la crise, et sur la portée de la révision constitutionnelle de 1962 quarante ans après son adoption.
L’achèvement logique de la République gaullienne
Le compromis de 1958
Dans ses
Mémoires d’espoir, évoquant les travaux préparatoires de la Constitution de 1958, le général de Gaulle les présente comme l’accomplissement du projet constitutionnel élaboré à Bayeux le 16 juin 1946
[1]. Mais l’objet de ce récit est de montrer que l’ensemble du processus a été totalement maîtrisé et que, dès l’origine, l’histoire future de la V
e République a été pensée dans tous ses détails par le général de Gaulle, que, en quelque sorte, le système est sorti tout armé du cerveau du Général. Or c’est oublier que les grands traits de la Constitution de Bayeux laissaient aux rédacteurs de celle de la V
e République une réelle marge d’interprétation et que, d’autre part, pour obtenir une arrivée au pouvoir dans la légalité, le général de Gaulle a dû passer un compromis avec les hommes politiques représentatifs de la IV
e République, compromis inclus dans la loi du 3 juin 1958 qui fixe les principes qui présideront à la Constitution de la V
e République. On peut admettre que, parmi les cinq articles qui constituent la loi du 3 juin 58, le caractère démocratique du futur régime, fondé sur le suffrage universel et l’indépendance de l’autorité judiciaire destinée à garantir les libertés fondamentales résultent d’une exigence commune au général de Gaulle et aux représentants des partis. En revanche, le compromis réside dans la juxtaposition de deux articles qui définissent, l’un le principe cher au général de Gaulle de la séparation des pouvoirs, c’est-à-dire de la fin de l’omnipotence du Parlement, et l’autre, exigé par les dirigeants politiques de la IV
e République et qui maintient la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale, c’est-à-dire le régime parlementaire. Or, en toute logique, ou du moins en toute logique historique si on observe l’histoire de la France, ces deux principes apparaissent contradictoires. Et l’histoire politique de la France témoigne qu’on ne saurait à la fois concevoir un chef de l’État disposant des immenses pouvoirs que le général de Gaulle assigne au président de la République, de qui tout doit procéder mais qui est en même temps irresponsable, et un système parlementaire qui aurait la possibilité de le mettre en échec, par le renversement du gouvernement nommé par lui
[2]. Il faut rappeler que c’est cette contradiction fondamentale, qui était déjà présente dans la crise du 16 mai 1877, qui au début de la III
e République a abouti à l’effacement du pouvoir exécutif devant l’Assemblée réunissant les délégués élus du peuple souverain. Pourquoi le général de Gaulle a-t-il accepté ce compromis, pourquoi n’a-t-il pas tenté de le modifier à son avantage lors des discussions constitutionnelles ? Il nous donne la réponse dans ses
Mémoires d’espoir : « Ce qui est écrit, fût-ce sur un parchemin, ne vaut que par l’application. Une fois votée la Constitution nouvelle, il restera à la mettre en pratique de telle sorte qu’elle soit marquée en fait par l’autorité et l’efficacité qu’elle va comporter en droit. Ce combat-là aussi sera le mien. »
[3] Et de fait, entre les deux lectures possibles, parlementaire et présidentielle, de la Constitution de la V
e République, c’est la première que va imposer en pratique le général de Gaulle.
Une pratique présidentielle des institutions
Ouvrant le chapitre des
Mémoires d’espoir consacré au chef de l’État, le général de Gaulle indique sans la moindre ambiguïté son intention de faire prévaloir sa propre lecture des institutions : « Les institutions nouvelles sont en place. Du sommet de l’État, comment vais-je les façonner ? Dans une large mesure, il m’appartient de le faire. »
[4] Et d’expliquer que cette prérogative résulte de la légitimité charismatique qui est la sienne, fondée « sur le seul appel impératif mais muet de la France qui m’a invité naguère à prendre en charge sa défense, son unité et son destin. »
[5] À partir de là, nul ne saurait opposer les dispositions littérales de la Constitution aux liens personnels noués entre de Gaulle et les Français, ce qui conduit à l’étonnante description des institutions contenue dans les
Mémoires d’espoir, qui oppose le chef de l’État en charge de l’essentiel et seul dépositaire de la légitimité, à des organismes contingents dont la mission est de l’assister dans sa tâche et qui ne sauraient constituer un obstacle à son action.
« Certes, il existe un gouvernement qui détermine la politique de la nation. Mais tout le monde sait et attend qu’il procède de mon choix et n’agisse que moyennant ma confiance. Certes, il y a un Parlement, dont l’une des deux chambres a la faculté de censurer les ministres, mais la masse nationale et moi-même ne voyons là rien qui limite ma responsabilité, d’autant mieux que je suis en mesure de dissoudre, le cas échéant, l’Assemblée opposante, d’en appeler au pays au-dessus du Parlement par la voie du référendum, et, en cas de péril public, de prendre toutes les mesures qui me sembleraient nécessaires. »
[6]
Cette vision quasi monarchique du pouvoir présidentiel va se trouver mise en pratique entre 1958 et 1962, du fait de la conjoncture, la situation périlleuse qui règne en raison de la guerre d’Algérie, et qui va permettre au Général, jugé seul capable de sortir le pays du conflit, d’imposer ses vues à un monde politique paralysé, impuissant, devant la perspective redoutable d’avoir à assumer la question algérienne en cas de démission du chef de l’État.
Et, muni de ce blanc-seing, le président de la République va multiplier les gestes destinés à affirmer son pouvoir et à minorer le rôle du Parlement. Un certain nombre de ces gestes s’expliquent par l’urgence de la situation : le vote des pouvoirs spéciaux, en février 1960, après la semaine des barricades à Alger, qui permet au gouvernement de légiférer par ordonnance ; la mise en application de l’article 16, après le putsch des généraux ; le référendum d’approbation de l’autodétermination en Algérie, puis des accords d’Évian. Mais, même en dehors de ces cas exceptionnels, le pouvoir parlementaire et son rôle dans les institutions sont battus en brèche, par exemple par le refus du Général, en mars 1960, de convoquer le Parlement en session extraordinaire pour discuter des questions agricoles, comme l’ont demandé la majorité des députés. Et surtout, les multiples pratiques de démocratie directe instituent une forme de dialogue permanent entre le peuple et le chef de l’État, qui, de fait, marginalise le Parlement. C’est par des déclarations publiques, radiodiffusées, télévisées, par des conférences de presse, par des discours lors de ses déplacements en province, que le général de Gaulle annonce les grands axes de sa politique, manifestant par là que le Parlement a cessé d’être le centre de gravité du pouvoir. Et, là encore, il s’en explique dans ses
Mémoires d’espoir : « C’est au peuple lui-même, et non seulement à ses cadres, que je veux être lié par les yeux et par les oreilles. Il faut que les Français me voient et m’entendent, il faut que je les entende et que je les voie. »
[7] Dans ces conditions, la proposition de révision constitutionnelle de 1962 apparaît comme une issue logique mettant la lettre de la Constitution en accord avec le fait.
Le couronnement de l’édifice constitutionnel de la Ve République
Cette position centrale et déterminante du chef de l’État dans le système institutionnel, la volonté affirmée du général de Gaulle qu’il n’existe aucun écran entre le peuple et lui-même, rendaient logique l’élection du président de la République au suffrage universel. Et on peut s’étonner que le Général n’en ait fait aucune mention à Bayeux, qu’il n’ait rien fait pour l’imposer pendant l’été 1958. L’explication tient sans doute (nous n’avons pas sur ce point de preuve) au fait que proposer ce mode de désignation au lendemain de la Libération, alors que la culture politique française retrouve la tradition républicaine et que le seul précédent historique connu d’élection du Président au suffrage universel, soit celui de l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en 1848, aurait pris à coup sûr l’allure d’une provocation. En 1958, c’est le compromis passé avec les partis politiques, et alors que certains soupçonnent le général de Gaulle de projets dictatoriaux, qui rend également impossible cette proposition. Pour autant, lorsqu’il évoque dans ses
Mémoires d’espoir les conditions de la pérennité des institutions de la V
e République, et qu’il s’interroge sur les moyens de maintenir l’autorité présidentielle, de Gaulle écrit : « Depuis longtemps je crois que le seul moyen est l’élection par le peuple du président de la République ».
[8] Il s’agirait donc d’un projet longuement médité, différé uniquement pour des raisons d’opportunité. La guerre d’Algérie terminée, le Général, au faîte de sa popularité, peut considérer que le moment est venu de donner tout son sens à la réforme institutionnelle de 1958. « L’accord direct », déclare-t-il dans une formule (qui donnera lieu à de multiples exégèses) dans son allocution radiotélévisée du 8 juin 1960, « entre le peuple et celui qui a la charge de le conduire, est devenu dans les temps modernes essentiel à la République. Par le suffrage universel, nous aurons, au moment voulu, à assurer que, dans l’avenir, et par-delà les hommes qui passent, la République puisse demeurer forte, ordonnée et continue »
[9].
Il est clair que, pour le Général, il s’agit de préserver l’avenir du système politique qu’il a fondé, en faisant en sorte que l’État fort, dirigé par un Président tout-puissant, ne soit pas uniquement une formule viagère, limitée à la durée de son propre mandat, mais que la formule joue également pour ses successeurs, dont l’autorité ne pourra être fondée, comme cela a été le cas pour lui-même, sur son rôle historique et sur la légitimité qu’il lui confère. Et, pour fonder cette autorité, la solution ne peut résider, aux yeux du général de Gaulle, que sur la désignation du Président par le peuple tout entier, lui fournissant ainsi une incontestable légitimité, supérieure à n’importe quelle autre institution de la République. « Et comment… assurer [au futur Président] », écrit le général de Gaulle, « un caractère et un relief assez forts pour qu’il fût possible de les maintenir dans le droit et dans la pratique, alors qu’auraient disparu les circonstances dramatiques et le personnage d’exception qui l’avaient d’abord imposé ? Depuis longtemps, je crois que le seul moyen est l’élection par le peuple du président de la République. Celui-ci, s’il était désigné par l’ensemble des Français, personne d’autre n’étant dans ce cas, pourrait être l’homme du pays, revêtu par là aux yeux de tous et aux siens, d’une responsabilité capitale correspondant justement à celle que lui attribuent les textes. »
[10]
Un Président représentant la France rassemblée, la France toute entière, face à une Assemblée nationale dont chacun des membres ne peut se prévaloir que d’1/400e de la souveraineté nationale, un chef de l’État auquel ses conditions de désignation garantiraient une autorité sans partage, tel est bien le projet gaullien destiné à donner tout son sens à l’édifice institutionnel bâti en 1958.
Mais ce projet gaullien, c’est également le terrain sur lequel Charles de Gaulle a choisi de livrer la bataille décisive dans le conflit qui, depuis 1945, l’oppose à ce système des partis qu’il ne cesse de dénoncer.
La fin du « système des partis » ?
Un pouvoir présidentiel impatiemment supporté
Il est clair en effet que, si le traumatisme du 13 mai, la crainte de la guerre civile, le refus de l’éventualité du Front populaire, ont contraint les partis politiques à accepter le retour au pouvoir du général de Gaulle, leur espoir est que le compromis de 1958 permette, une fois la guerre d’Algérie terminée, le retour à la normale c’est-à-dire au régime parlementaire. De cette volonté, Charles de Gaulle est parfaitement conscient. Et c’est la raison pour laquelle il entend livrer le combat d’une pratique présidentielle affirmant dans les faits la primauté du chef de l’État. Car, écrit-il encore, « il est clair qu’en la matière ma conception n’est pas celle des tenants du régime qui disparaît. Ceux-là, tout en affirmant que c’en est fini de la confusion d’hier, comptent bien, au fond, que le jeu d’antan rendra la prépondérance aux formations politiques, et que le chef de l’État, sous prétexte qu’il est un arbitre dont on voudrait qu’il ne choisisse pas, devra la leur abandonner. Beaucoup d’entre eux apprennent donc sans plaisir mon intention d’assumer la charge. Quand ce sera chose faite, ils s’accommoderont d’abord de me voir jouer le rôle tel qu’il est et tel que je suis, comptant que je vais écarter d’eux la poire d’angoisse de l’Algérie, et calculant qu’aussitôt après je quitterai bon gré mal gré la place »
[11].
De fait, les parlementaires rongent leur frein devant la marginalisation ostensible dont ils sont l’objet. Mais il est clair, pour le Général comme pour les forces politiques, que la fin de la guerre d’Algérie signifiera aussi la fin de l’armistice institutionnel signé en juin 58 et que la question de la forme définitive du régime sera tranchée à ce moment-là. D’autant que la volonté du Général de passer par-dessus la tête des notables qui constituent les corps intermédiaires a son revers : l’évidence pour ceux-ci de la nécessité d’avoir, à la tête de l’État, un Président mieux disposé envers eux. Or, il faut rappeler que ces notables constituent le corps électoral qui désigne le Président, et beaucoup d’observateurs considèrent qu’en 1965, lorsque le mandat du Général sera terminé, c’est probablement à un homme comme Antoine Pinay que ces notables choisiraient de confier la magistrature suprême.
Il y a donc un combat programmé, et c’est le général de Gaulle lui-même qui va en prendre l’initiative, afin d’inviter le peuple souverain à choisir au suffrage universel entre ses propres conceptions constitutionnelles et celles des partis politiques attachés à la prépondérance du Parlement. Il refuse la proposition de son Premier ministre Michel Debré, fidèle à sa conception du parlementarisme rationalisé, de dissoudre l’Assemblée nationale afin d’obtenir, dans la foulée du triomphal référendum d’avril 1962 sur l’approbation des accords d’Évian, une majorité solide qui permettrait de rendre au Parlement un rôle majeur dans les institutions. À la différence de son Premier ministre, ce n’est pas dans l’accroissement du rôle du Parlement, mais dans le renforcement de l’autorité présidentielle, que réside pour le général de Gaulle l’avenir des institutions. Et, face à la volonté d’en découdre des parlementaires, il va leur lancer le défi de ce qu’on pourrait appeler « un 16 mai à rebours ».
Un 16 mai à rebours
Le défi est lancé en deux temps. Le premier consiste à demander au Premier ministre Michel Debré, qui disposait depuis 1959 d’une solide majorité à l’Assemblée nationale, de donner sa démission. La formule est ambiguë. Il faut rappeler que, dans la Constitution de 1958, le Président n’a pas la prérogative de révoquer le Premier ministre. Et lorsque, lors des débats constitutionnels, la question avait été posée, la réponse avait été, y compris de la part du général de Gaulle, clairement négative. Le Président nomme le Premier ministre, il ne le révoque pas. Mais quelle meilleure manière, au fond, de signifier aux parlementaires que la confiance qu’ils accordent au Premier ministre n’est qu’un ornement secondaire au regard de celle du Président, la seule qui compte véritablement ? Et Michel Debré, lorsque le général de Gaulle le lui demande, donne effectivement sa démission. Et, pour enfoncer le clou de ce premier défi, le chef de l’État nomme Premier ministre Georges Pompidou, dont la personne même constitue une injure à la société politique, puisqu’il n’est ni un homme politique ni un élu, et que son principal titre à exercer ces fonctions est d’avoir été un collaborateur personnel du général de Gaulle dans ses cabinets. On ne saurait mieux dire que le véritable chef du gouvernement est le président de la République lui-même, le Premier ministre ne disposant d’autre autorité que celle que lui a conférée le chef de l’État en le désignant.
Le second temps du défi aux partis politiques intervient après l’attentat du Petit-Clamart du 22 août 1962, lors duquel le Général échappe à la mort par miracle, soulignant à ses yeux l’urgence de la réforme destinée à pérenniser l’autorité présidentielle. Il juge alors, selon l’expression qu’il emploie dans ses Mémoires d’espoir, le moment venu d’« en découdre ». Le Conseil des ministres du 12 septembre 1962 décide, en vertu de l’article 11 de la Constitution, de proposer au peuple un référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel.
Cette décision va provoquer un double tollé, portant à la fois sur la forme et sur le fond du projet de référendum. Sur la forme, ce sont les juristes qui vont fournir aux politiques l’argumentaire de leurs critiques. Quasiment tous sont d’accord pour considérer la procédure choisie comme contraire à la Constitution. L’article 11 invoqué par le gouvernement pour justifier que cette question soit soumise directement au référendum populaire ne pouvait s’appliquer, selon eux, à une révision constitutionnelle. Pour cette dernière, la seule procédure pertinente serait celle prévue à l’article 89 qui impliquerait que, avant d’être soumise à un référendum, la révision soit votée en termes identiques par les deux assemblées. Mais le général de Gaulle n’ignore pas qu’il n’y a pas la moindre chance, compte tenu de la configuration des majorités dans les deux assemblées, que le projet de révision soit votée par celles-ci, et il va passer outre aux protestations en usant de l’argument d’autorité. « Je dois dire », écrit-il dans ses
Mémoires d’espoir, « que l’obstination mise par les partis à interpréter la Constitution, de telle sorte que soit refusé au peuple un droit qui lui appartient, me paraît d’autant plus arbitraire que je suis moi-même le principal inspirateur des institutions nouvelles, et que c’est vraiment un comble que de prétendre me démentir sur ce qu’elles signifient »
[12].
C’est cependant sur le fond que l’opposition est la plus forte, rassemblant contre le projet gaullien la totalité des forces politiques à la seule exception de l’UNR.
Lors de la rentrée parlementaire du 2 octobre 1962, à l’initiative du vieux parlementaire modéré Paul Reynaud, des représentants de tous les partis sauf l’UNR, signent une motion de censure accusant le président de la République de violer la Constitution, et proposant de censurer le gouvernement, puisque c’est en théorie sur la proposition de celui-ci que la décision d’organiser le référendum a été prise. Le 5 octobre, cette motion de censure est adoptée à une large majorité de 280 voix. Répliquant avec ses armes constitutionnelles, le président de la République dissout l’Assemblée nationale et convoque les électeurs pour un scrutin législatif les 18 et 25 novembre 1962.
Les enjeux du débat que le peuple est appelé à trancher ont été clairement posés. À l’Assemblée nationale, Paul Reynaud, en appelant ses collègues à censurer le gouvernement Pompidou, prononce une vibrante profession de foi parlementaire. « Pour nous républicains », s’écrie-t-il, « la France est ici [à l’Assemblée nationale] et non ailleurs. Les représentants du peuple, ensemble, sont la nation, et il n’y a pas d’expression plus haute de la volonté du peuple que le vote qu’ils émettent après une délibération publique »
[13].
Quant au général de Gaulle, il va inviter les Français à choisir entre le retour au système des partis, avec ses faiblesses et ses risques, et le régime instauré par lui en 1958 et qu’il s’agit de consolider, jetant dans la balance la menace de sa démission en cas de réponse négative. « Si votre réponse est non, comme le voudraient tous les anciens partis afin de rétablir leur régime de malheur », déclare-t-il, « ainsi que tous les factieux pour se lancer dans la subversion [l’OAS est encore active à l’époque] de même que si la majorité des oui est faible, médiocre et aléatoire, il est bien évident que ma tâche sera terminée aussitôt et sans retour »
[14].
La réponse du suffrage universel sera sans ambiguïté. Le 28 octobre, les Français approuvent la révision constitutionnelle par 61,75 % des suffrages exprimés, et, les 18 et 25 novembre 1962, l’explication entre les gaullistes et ceux que le Général appelle « les partis de jadis » débouche sur l’écrasement de ces derniers et la conquête de la majorité absolue par les gaullistes de l’UNR et leurs alliés Républicains Indépendants.
Les votes de l’automne 1962 constituent bien « un 16 mai à rebours ». Contrairement à ce qui s’était passé en 1877, les Français approuvent l’interprétation présidentielle des institutions proposée par le général de Gaulle, et rejettent l’idée d’un retour à l’omnipotence du Parlement, clé de voûte de la culture politique républicaine depuis les débuts de la IIIe République.
Pour conclure, si le projet gaullien de révision constitutionnelle l’a clairement emporté en 1962 et semble fonctionner sans à-coups au moins jusqu’en 1974, trois remarques s’imposent cependant, me semble-t-il, quant à l’adéquation des espoirs du Général avec la mise en Ĺ“uvre du système révisé, si on le considère quarante ans après son adoption.
Première remarque : loin de faire du Président l’homme du pays, désigné par une France rassemblée, comme le souhaitait le général de Gaulle, l’élection présidentielle au suffrage universel a approfondi le clivage entre une France de gauche et une France de droite, faisant de l’élu du suffrage universel l’homme d’une moitié du pays, combattu politiquement par l’autre. De surcroît, la victoire de Charles de Gaulle à l’automne 1962 n’a pas mis fin au système des partis. Il a conduit à son réaménagement, ceux-ci se regroupant désormais autour des candidatures présidentielles. Le Président élu n’est pas l’homme du pays, mais l’homme du parti qui l’a fait élire, et la conception monarchique du pouvoir résultant de la révision de 1962 en fait le chef d’un groupe qui s’assure le contrôle des rouages de l’État.
Deuxième remarque : l’autorité du Président et sa marge d’action ne résultent pas de l’élection au suffrage universel, mais du fait de pouvoir disposer d’une majorité dans les deux assemblées, et surtout à l’Assemblée nationale. Valéry Giscard d’Estaing entre 1976 et 1981, François Mitterrand de 1986 à 1988 puis de 1993 à 1995, Jacques Chirac de 1997 à 2002, bien qu’élus au suffrage universel, n’ont disposé que de pouvoirs limités sur le plan intérieur.
Troisième remarque : en revanche, le seul résultat significatif, mais dû autant il est vrai à la Constitution de 1958 qu’à la révision de 1962, est qu’au déséquilibre des pouvoirs au bénéfice de l’Assemblée nationale que dénonçait le général de Gaulle, s’est substitué non pas la séparation des pouvoirs qu’il espérait, mais un déséquilibre contraire au bénéfice du pouvoir exécutif, déséquilibre qui joue tantôt en faveur du président de la République, tantôt, en cas de cohabitation, en faveur du Premier ministre. Et l’absence d’adoption de toute motion de censure depuis 1962, depuis quarante ans, permet à bon droit de poser la question de la réalité du caractère parlementaire du régime, tel qu’il est inscrit dans la Constitution.
[*]
Professeur des Universités à l’IEP de Paris.
[1]
Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, t. 1,
Le renouveau 1958-1962, Paris, Plon, 1970, p. 40‑41.
[2]
Ibid., p. 40‑42.
[3]
Ibid., p. 43.
[4]
Ibid., p. 342.
[5]
Ibid., p. 342.
[6]
Ibid., p. 343.
[7]
Ibid., p. 363.
[8]
Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, t. 2,
L’effort : 1962,
op. cit., p. 13‑14.
[9]
Charles de Gaulle,
Discours et messages, t. 3,
Avec le renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970, p. 422-423.
[10]
Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, t. 2,
op. cit., p. 13‑14.
[11]
Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, t. 1,
op. cit., p. 43.
[12]
Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, t. 2,
op. cit., p. 29.
[13]
Serge Berstein,
La France de l’expansion, t. 1,
La République gaullienne, (1958-1969), Paris, Seuil, 1989, p. 108.
[14]
Charles de Gaulle,
Discours et messages, t. 4,
Pour l’effort, Paris, Plon, 1970, p. 36 (allocution du 18 octobre 1962).