2004
Parlement[s]
Lectures
Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2003, 568 p.
Voici un ouvrage qui ne peut manquer d’intéresser, au-delà des universitaires, tous ceux que la… « dépolitisation » – réalité ou poncif médiatique ? – préoccupe. Écrit par 22 auteurs, tous chercheurs en science politique et intéressés par le dialogue avec les historiens, il est fort logiquement publié dans la collection « Socio-Histoires » que dirigent Gérard Noiriel et Michel Offerlé.
Le livre, divisé en 22 chapitres (un chapitre par auteur) regroupés en trois parties – les processus de la politisation, le fonctionnement de l’activité politique, la fabrication des enjeux politiques – traite de la politisation comme « conversion » de toutes sortes de pratiques sociales en activité politique mais aussi, en retour, sous l’angle des effets de cette conversion sur les acteurs et les activités politiques. On y retrouve les méthodes chères à la science politique, et d’abord le souci de la problématisation, toujours associé à la réflexion critique sur les auteurs classiques – É. Durkheim, M. Weber, M. Foucault, P. Bourdieu : nature du « métier » politique à travers une analyse des compétences contradictoires qu’il requiert (A. Garrigou, chap. 1er) ou étude des autobiographies d’hommes politiques (É. Neveu, 5) ; limites de la télévision dans le façonnement des comportements des citoyens, mesurées grâce au recentrage de l’attention sur les « récepteurs » plutôt que sur les « émetteurs » (D. Gaxie, 14) ; définition de la politisation comme processus de « requalification des activités sociales les plus diverses » (J. Lagroye, 15) ; définition de « l’art de gouverner » comme capacité à coordonner les instruments de l’action publique, juridiques, économiques, conventionnels et communicationnels (P. Lascoumes, 17) ; analyse des liaisons du « champ » politique avec les autres champs sociaux à partir de l’étude de la place des femmes dans les élections de 1945 et 2001 (D. Dulong, 19) ; processus de fabrication des « problèmes publics » et de leur inscription sur « l’agenda politique » (Y. Barthe, 22).
Certains chapitres traitent de questions extérieures à la France : contestation des résultats électoraux dans le comté de Palm Beach, en Floride, lors des élections présidentielles de 2000 (O. Ihl, 12) ; discussion de la problématique qui sous-tend la récente et monumentale biographie de Hitler par Ian Kershaw (M. Dobry, 13) ; fascisation de la société italienne par l’utilisation politique du marché des emplois publics dans l’Italie des années trente (J.-Y. Dormagen, 18). Mais la majorité des sujets abordés concernent la France. Avec des points de vue fort divers : les mobilisations électorales en Corse rurale, qui montrent un système théoriquement contraire à la citoyenneté républicaine mais très éclairant sur les pratiques politiques effectives au-delà de la seule Corse (J.-L. Briquet, 2) ; la place spécifique des hauts-fonctionnaires dans la vie politique (J.-M. Eymeri, 3), celle des juges et du droit (Ph. Garraud, 5 ; F. Bastien, 16) ; les rapports complexes mais bien réels du mouvement associatif – la fameuse « société civile » dont on attend tout et son contraire – et de la politique (F. Sawicki, 6 ; J. Siméant, 8) ; le discours des militants communistes sur leur engagement (B. Pudal, 7) ou la composition hétérogène de l’électorat du Front national (P. Lehingue, 10). B. Gaïti (10) interroge les interprétations dominantes chez les historiens (et les hommes politiques…) de la chute de la IVe République : un chapitre que tous ceux qui s’apprêtent à célébrer le 50e anniversaire de la Ve République devraient lire attentivement. D. Memmi (20) se préoccupe des multiples « procédures de surveillance placées autour du corps procréatif et du corps mourant » depuis trente ans tandis que V. Dubois (21) traite de la défense de la langue française dans les années soixante.
L’ouvrage, malgré quelques inégalités – inévitables – entre chapitres, est constamment intéressant en ce qu’il va contre nombre d’idées reçues et de fausses évidences. Quelques critiques peuvent cependant être formulées. Ainsi, pourquoi l’éditeur n’a-t-il pas prévu un index en fin de volume, qui aurait facilité l’entrée dans ce travail fort dense, ou au moins une table des matières détaillée au lieu d’un simple sommaire des chapitres ? Quant à l’introduction de J. Lagroye, coordonnateur du livre, elle méritait d’être davantage développée ! Il manque une synthèse des questionnements et des résultats qui aurait donné à cet ensemble de contributions un vrai caractère de « bilan d’étape » d’un collectif de chercheurs où dominent les politistes de Paris I (6 des auteurs, dont J. Lagroye, sur 22). Cela aurait aidé à clarifier les enjeux, souvent opaques pour les non initiés mais tout sauf négligeables, de débats parfois houleux entre ces universitaires et un certain nombre d’historiens du politique de la Rue Saint-Guillaume…
Gilles Richard
Pierre Milza, Napoléon III, Paris, Perrin, 2004, 706 p.
Avec cet ouvrage consacré au dernier empereur français, Pierre Milza confirme son intérêt pour le xixe siècle qui nous avait déjà valu un excellent Verdi et son temps (Paris, Perrin, 2001). Faut-il s’étonner que ce grand spécialiste de l’Italie et du fascisme se soit penché après Adrien Dansette, William Smith, Louis Girard ou Philippe Séguin, sur ce souverain qui a tant fait pour l’émancipation de la nation italienne et sur son régime qui est comparé par certains aux populismes du siècle suivant ?
L’auteur nous propose une biographie très complète servie par un plan équilibré. Huit chapitres relatent les années de jeunesse et de formation du prince, ses tentatives de Strasbourg (1836) et de Boulogne (1840) pour renverser la monarchie de Juillet, son séjour à la forteresse de Ham puis son évasion, son élection à la présidence de la République, son passage à l’Élysée, enfin la préparation et le déroulement du coup d’État du 2 décembre 1851. Les huit suivants sont consacrés à l’installation et à la consolidation du régime impérial, à la présentation physique et morale du nouvel empereur et à la description de son entourage, à ses conceptions de politique extérieure et à ses premiers succès en la matière, au caractère autoritaire des débuts de l’Empire, à la libéralisation progressive du régime, à la politique économique, urbanistique et sociale de l’Empereur et, pour finir, à la fête impériale. Un troisième et dernier mouvement relate en cinq chapitres le début des difficultés intérieures et extérieures, la chute, l’exil et la mort du souverain et, de façon plus originale, le jugement des contemporains et des historiens sur l’homme et sur son Å“uvre. On ne relèvera guère, au rang des lacunes, que l’absence d’une analyse du rôle controversé de Louis-Napoléon et de ses partisans, lors des journées insurrectionnelles de juin 1848.
D’une grande objectivité sur un homme et un régime qui ont longtemps divisé les historiens, Pierre Milza propose une synthèse nuancée, qui évite les polémiques et propose des interprétations et des jugements convaincants (l’intérêt de Napoléon III pour les questions économiques et sociales, la lente libéralisation du régime à la fois sincèrement voulue par l’empereur et résultat de la pression incoercible des opposants, la qualité du personnel impérial, et en particulier des ministres) ou nous livre toutes les pièces des dossiers qui font débat (la légitimité de la filiation du prince, son affiliation au carbonarisme). Les deux apports principaux de cette biographie concernent la politique extérieure et la mise en perspective du régime. Pierre Milza analyse remarquablement les conceptions de Napoléon III en matière de relations internationales et, plus particulièrement, la question italienne, judicieusement évoquée au centre de son ouvrage, car elle est un tournant. La phase autoritaire de l’Empire – et uniquement elle – est rapprochée, avec les nuances qui s’imposent, du fascisme italien et surtout des expériences populistes sud-américaines de Perón et de Vargas. Pierre Milza rappelle qu’en France, le bonapartisme s’est lentement éteint, mais a donné naissance à deux familles et deux cultures politiques distinctes : une extrême droite national-populiste, xénophobe et violente, très éloignée au total de sa matrice originelle et une droite rassembleuse à caractère démocratique et à vocation sociale qui s’est incarnée dans le PSF, le RPF et la Cinquième République à ses débuts. En outre, plusieurs passages de ce Napoléon III méritent particulièrement de retenir l’attention du lecteur : les belles pages consacrées à la fascination du prince pour son oncle, à sa culture large et composite, à sa participation à l’insurrection romagnole de 1831 et à sa fuite rocambolesque, à l’analyse de ses Å“uvres, au portrait de l’impératrice Eugénie, aux séries de Compiègne, à l’instrumentalisation des cérémonies publiques par le régime, à la déchéance physique de l’empereur ou encore à sa passion pour l’Antiquité romaine et à son Histoire de Jules César – sans doute l’une des meilleures synthèses écrites à ce jour sur le sujet.
Quelques coquilles et erreurs se sont glissées au fil des pages : la date de l’abolition de l’esclavage (p. 119), les résultats des élections législatives de 1848 et la relation de Marie au parti de l’Ordre (p. 142 et suivante), la promotion de Notre-Dame de la Garde au rang de cathédrale (p. 432), la venue de l’impératrice du Mexique en France en 1863 alors qu’elle se situe trois ans plus tard (p. 538), le nom de Clément Duvernois systématiquement déformé, la date de la déclaration de guerre contre la Prusse (p. 583), ou la poussée ligueuse des années 1830 (p. 620). Elles disparaîtront dans les rééditions – qui ne font aucun doute – de l’ouvrage. De façon plus grave, il est regrettable qu’un travail de cette ampleur (plus de 700 pages) n’ait eu recours ni aux papiers Napoléon déposés aux Archives Nationales (ils contiennent une partie de la correspondance de Napoléon III), ni aux recherches historiques les plus récentes de Michèle Battesti, de Jacques-Olivier Boudon, de Sudhir Hazareesingh ou de Roger Price, pour n’en citer que quelques-unes.
Il n’en demeure pas moins que Pierre Milza a gagné le difficile pari de sa biographie, en montrant la cohérence de Napoléon III par-delà les multiples facettes de sa personnalité, en resituant convenablement l’homme dans son époque et en proposant une analyse solide du courant politique dont il est à l’origine.
Éric Anceau
François Stasse, L’héritage de Mendès France, une éthique de la République, Paris, Le Seuil, 2004, 176 p.
François Stasse, conseiller d’État, qui a dirigé la publication des Å“uvres complètes de Pierre Mendès France (Gallimard, 1984-1990) n’entend pas écrire une biographie supplémentaire de celui qui tient une grande place dans le Panthéon des républicains. François Stasse privilégie l’analyse de « l’éthique de la République » qui est au cÅ“ur de la popularité de Pierre Mendès France car écrit-il : « le legs d’un homme d’État n’est donc pas constitué seulement de ses réalisations gouvernementales ». Comment, en effet, expliquer l’importance du personnage dans la mémoire nationale, en particulier celle de la gauche française, alors qu’il n’occupa que brièvement des fonctions politiques ? Sous-secrétaire d’État dans le gouvernement Blum en 1938, il est appelé au ministère de l’Économie nationale par de Gaulle en 1944 ; il en démissionne dès l’année suivante ; il est investi président du Conseil en juin 1954, et renversé en février 1955. Il démissionne à nouveau du gouvernement Guy Mollet en 1956 par refus de l’engrenage répressif en Algérie. Opposé à la Ve République, il ne revient pas au pouvoir malgré son rapprochement, lui l’ancien radical opposé au marxisme et donc au Programme commun de 1972, au Parti socialiste de François Mitterrand. Il est, en effet, souvent difficile d’affirmer la totale cohérence des fortes personnalités.
François Stasse la démontre à travers ses idées plus que dans son action. Parce qu’il veut réconcilier la morale et la politique, la vertu et la politique, Pierre Mendès France est la « conscience » de la République ce qui explique sa notoriété. Montesquieu, Condorcet et Kant ont fortement influencé les idées de Pierre Mendès France. On peut y ajouter l’idée du contrat cher à Rousseau. Par contre, ni Machiavel, ni Marx ne l’ont influencé parce que Mendès France réfute l’idée que la fin justifie les moyens et que Machiavel comme Marx, contrairement à Kant, ne font pas de la loi morale un état supérieur à la communauté des hommes.
François Stasse réfléchit ensuite sur l’application de ces idées exposée dans la République moderne. L’ouvrage de Pierre Mendès France est publié à un tournant important de la Ve République en 1962, date à laquelle l’élection du président de la République au suffrage universel voulue par le général de Gaulle, achemine le nouveau régime vers la présidentialisation. Si cette réforme est devenue largement consensuelle avec son acceptation par le Parti socialiste de François Mitterrand en 1981, elle se heurta à l’hostilité des fidèles de la IVe République, mais aussi à celle de Pierre Mendès France, qui avait souffert comme président du Conseil en 1954 des dysfonctionnements de cette IVe République, mais qui en même temps reste attaché à une tradition parlementaire, rejoignant ainsi ses amis radicaux.
Le lien entre la vertu et la politique explique aussi la rigueur intellectuelle du personnage qui peut aller parfois jusqu’à l’entêtement. La démission de 1945 en est un exemple. Mendès France à l’Économie nationale défendait une politique du franc rigoureuse mais impopulaire. Le général de Gaulle arbitra en faveur des thèses de son ministre des Finances, René Pleven, défenseur d’une politique plus souple mais moins dure aux Français qui s’engagent dans la reconstruction. La rigueur s’accompagne aussi de son souci de dire la vérité aux citoyens. Le discours d’investiture de Pierre Mendès France en 1954, qui est l’un des plus courts de la IVe République, en témoigne. Il ne masque pas la gravité des problèmes après la chute de Dien Bien Phu et propose un échéancier très strict qu’il respecte. Mendès France emprunte bien à son parti d’origine, le parti radical, ce souci pédagogique auprès des citoyens.
Pierre Mendès France tient du radicalisme la recherche de la synthèse entre la pensée libérale sensible aux libertés et la pensée républicaine sensible aux égalités. Plus tardive, reconnaît François Stasse, est sa volonté de concilier la tradition jacobine et centralisatrice avec le pluralisme de la République. Il a défendu l’idée des régions avec des compétences administratives, économiques toujours dans le souci de rapprocher le citoyen de la démocratie. On peut y voir là une démarche pragmatique qui participe à une réflexion plus générale sur la décentralisation, l’aménagement du territoire et la démocratie participative, thèmes qui n’ont pas la même signification, ni la même portée mais qui deviennent de plus en plus présents dans le débat politique à partir des années soixante.
François Stasse fait de Pierre Mendès France un européen alors qu’il a contribué plus ou moins directement à l’enterrement du projet sur la CED en 1954 et qu’il s’est prononcé contre l’unité européenne le 18 janvier 1957. La cohérence tient à l’attachement de Pierre Mendès France au politique. Lui, l’économiste, le technicien des questions financières écrit encore dans Choisir en 1974 « Pas d’Europe économique sans Europe politique ». Lui qui fut un keynésien de la première heure, grâce à son collaborateur Georges Boris en 1938, conteste le rôle joué par la Grande Bretagne dans l’Europe et ce qu’il pense être une dérive libérale insupportable.
Le dernier chapitre de l’ouvrage est logiquement consacré au legs du mendésisme bien après la mort de Mendès en 1982. Il est incontestable que les grands leaders du parti socialiste français de Michel Rocard à Lionel Jospin en passant par Jean-Pierre Chevènement se réclament plus de l’héritage de Pierre Mendès France, un ancien radical, que de celui du socialiste Guy Mollet. Plus rares sont les hommes de droite qui s’y réfèrent dominés par la fidélité encore plus consensuelle au général de Gaulle. On peut cependant citer quelques centristes comme Raymond Barre mais celui-ci ne s’est-il pas également réclamé d’Antoine Pinay, le président du Conseil le plus populaire de la IVe République avec Mendès ? L’héritage du mendésisme serait ainsi palpable souligne François Stasse dans « l’éthique de la responsabilité, dans le refus de la résignation », dans les liens « entre le citoyen et les institutions républicaines ». Les principes du mendésisme restent ainsi pertinents face aux nouveaux défis politiques et économiques de la mondialisation. Il est toujours difficile d’extraire une pensée, aussi riche soit-elle, d’une actualité en perpétuel mouvement mais l’auteur, on l’aura compris, qui connaît fort bien son personnage, lui rend hommage en faisant ressortir une cohérence et un héritage dans ce qui est contenu dans le sous-titre « une éthique de la République ».
Sylvie Guillaume
Jean Garrigues (dir.), Les groupes de pression dans la vie politique contemporaine en France et aux États-Unis de 1820 à nos jours, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 309 p.
Jusqu’à récemment, les groupes de pression ne suscitaient guère l’intérêt des historiens de l’époque contemporaine en France, alors qu’en Italie, les travaux anciens et récents ne manquent pas, impulsés à l’origine par la sociologie politique américaine (Joseph La Palombara, Leonardo Morlino). Le peu d’études françaises sur le sujet reflète sans doute une forme consciente ou inconsciente de refus de leur existence dans le cadre de la République universelle et centralisée, comme si celle-ci était à l’abri des intérêts particuliers et ne pouvait considérer que l’intérêt général. Pourtant des études portant sur les débuts de la IIIe République ou l’entre-deux-guerres ont démontré l’existence de groupes ou d’associations tendant à influencer le choix politique dans le but de servir leurs propres intérêts. L’étude de la constitution de ces groupements, leur mode de fonctionnement, les modalités de leur intervention dans le champ politique ouvre de vastes perspectives de recherches, à la croisée de l’histoire économique, sociale, institutionnelle et politique. Il faut cependant s’interroger sur la fonction réelle de ces groupes de pression, en donner une définition pertinente donc s’interroger sur ses formes.
C’est ce qu’ont tenté de faire vingt chercheurs, tous spécialisés dans l’étude des groupes d’influence, d’intérêt économique, ou des lobbies, en France, en Allemagne ou aux États-Unis. Dans son introduction, J. Garrigues donne l’état des lieux et présente plusieurs types de fonctions et d’actions de ces groupes qui privilégient la défense de leurs intérêts ou jouent le rôle de caisse de résonance, interviennent directement dans le politique ou passent par l’expertise, la communication, l’influence financière, les réseaux de relations, etc.
Le colloque sur les groupes de pression qui s’est tenu à l’université de Paris X-Nanterre en mars 2000 s’articule autour de plusieurs axes, chronologique, thématique et géographique. Il s’intéresse à la genèse de ces groupes et à leurs ascendants, à leurs types (professionnels-corporatistes, économiques) et esquisse une comparaison souhaitable et possible avec les États-Unis. On bénéficie ainsi d’un éclairage passionnant et surtout divers sur la question. Cette diversité même des types et formes de groupes est un premier aspect important : les sociétés savantes, les protestants, les journalistes, le « quatrième pouvoir » étudiés respectivement par Dominique Lejeune, Patrick Cabanel, Marc Martin et Patrick Eveno côtoient les plus attendus groupements économiques : les maîtres des forges (Francis Démier) puis le comité des Forges (Jean-Marie Moine), l’UIMM (Danièle Fraboulet) ou encore la CGPME (Sylvie Guillaume). Des travaux de jeunes chercheurs désormais achevés nous font découvrir le rôle de la Fédération des Industriels et des Commerçants français (Joël Dubos), l’Association des Présidents des Chambres de commerce (Philippe Lacombrade), les classes moyennes (Jean Ruhlmann), les circuits de financement des PME (Patrick Baubeau), l’influence supposée du patronat français sur le système fiscal après 1945 (Frédéric Tristram) ou encore que la politique commerciale (comparaison France-RFA étudiée par Marine Moghen). Pour la partie américaine, Anne Deysine nous offre un très bon aperçu de ce qu’est le lobbying, étudiés avec précision à travers l’exemple des syndicats par Donna Kesselman ou celui des producteurs de textile (Dominique Jacomet). Valérie Aubourg étudie quant à elle l’influent Comité de l’Union atlantique mal connu en France et atypique : il ne défend pas des intérêts économiques mais l’idée utopique d’une « communauté atlantique » qui se substituerait au rêve d’unification européenne dont le comité se méfie.
Au-delà de la diversité, plusieurs éléments concourent à dresser des points communs entre ces groupes et leurs modes de fonctionnement : ils naissent tous ou presque d’une volonté de défense d’intérêts ; ils peuvent être à l’origine d’une loi fondamentale (les protestants et l’amendement Vallon, les journalistes et la loi du 25 mars 1935 leur conférant un statut) ; leur influence, réelle, est limitée dans le temps, dans leurs moyens, dans leurs pouvoirs. Dans le cas du Comité des Forges, la légende noire (le mythe de la toute puissance) a nui au réel pouvoir du groupe. La comparaison avec l’exemple américain montre le fossé qui sépare les deux systèmes. Le rôle du premier amendement, le mode de fonctionnement législatif des États-Unis, la reconnaissance de l’intérêt général comme somme des intérêts particuliers, tout concourt à ces différences. La réflexion amorcée devra se poursuivre sur le cas français et il faudrait désormais esquisser une comparaison infra-européenne.
Frédéric Attal