Parlement[s], Revue d'histoire politique 2005/1
Parlement[s], Revue d'histoire politique
2005/1 (n° 3)
166 pages
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Laurent Dornel, La France hostile, Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Paris, Hachette Littératures, 2004, 362 p.


Laurent Dornel propose ici une étude de la xénophobie, entendue comme l’ensemble des « manifestations d’hostilité à l’étranger », dans les discours et les pratiques sociales. Issu d’une thèse soutenue à l’EHESS en 2001 sous la direction de Gérard Noiriel (La France hostile, Histoire de la xénophobie en France auxixesiècle, 731 pages), l’ouvrage nous mène des débuts de la IIIe République à 1914, période qui concentre 230 des 300 et quelques incidents xénophobes que l’auteur a recensés pour le siècle entier.

2 Le livre ouvre sur une typologie détaillée des manifestations de xénophobie, nourrie de l’étude d’archives nationales et de fonds départementaux des Bouches-du-Rhône, du Doubs, du Nord et du Rhône. Premier enseignement, « c’est avant tout dans le monde du travail, lieu privilégié du contact entre Français et étrangers, que s’affirme la xénophobie » (p. 82). Faisant la part des causes immédiates et des raisons plus profondes des déclenchements de violence, l’auteur y voit une forme de mobilisation sociale qui, se développant dans les années 1880-1890, devient plus politique et tend à s’autonomiser. Ce rejet de l’étranger participe à la « double intégration sociale et nationale des ouvriers français » (p. 231) en ce qu’il permet de se définir par rapport à un référent jugé différent. Dans la troisième partie, posant la nécessité de l’existence de l’Autre pour construire sa propre identité, l’auteur explique que cette élaboration est facilitée par l’unification progressive de la figure de l’étranger, désormais le plus souvent entendu comme non-national. La figure du Prussien, cas particulier de l’ennemi, se révèle être une figure paroxystique de l’étranger, et nourrit d’autant le discours nationaliste.

3 Outre l’absence de représentations graphiques et cartographiques, la brièveté de la présentation des sources et du mode de constitution du corpus empêche d’évaluer un éventuel effet de sources menant à surévaluer l’implication ouvrière. En revanche, les qualités de mise en récit donnent vie à ce qui aurait pu n’être qu’une typologie glacée.

4 Les demandes répétées de protection du « travail national », au moment de la stabilisation du régime républicain, font à partir des années 1880 de la présence des travailleurs étrangers une question politique pour laquelle les députés, par des projets protectionnistes, ne séparent pas toujours la xénophobie du nationalisme patriote. Mais l’étude des discours savants et journalistiques qui fleurissent à cette même époque, et qui contribuent à l’élaboration d’un discours global sur l’étranger, ne permet pas toujours de saisir les jeux d’influence et les porosités entre les différents discours à l’œuvre.

5 Réussissant à étudier la xénophobie sous le triple regard des pratiques sociales, des discours conscients et des représentations collectives, l’auteur convainc lorsqu’il conclut que la xénophobie a joué un rôle dans le processus de formation de la classe ouvrière. Il contribue là au renouvellement du questionnement de cet objet et à la réflexion sur une question terriblement actuelle.

6 Alexandre Borrell

Robert Frank (dir), Les identités européennes auxxesiècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, 206 p.

7 Moment fort de la réflexion historique engagée au sein d’un vaste et quasi visionnaire programme de recherches, mis en place à la fin des années 1980 par René Girault, cet ouvrage collectif coordonné par Robert Frank s’inscrit dans la thématique retenue à l’origine sur « Identités et conscience européenne au xxe siècle », et l’enrichit. L’ambition du projet n’a jamais faibli : plus de 10 groupes transnationaux regroupant 180 chercheurs y participent et conjuguent efforts, colloques et publications pour rendre compte du « grand paradoxe européen de cette fin de siècle, à partir d’une mise en perspective historique fondée sur l’analyse du temps long, paradoxe qui ne se dément pas au début du xxie siècle ».

8 La problématique choisie sur le concept d’identités a permis de discerner autour de cette notion complexe des nuances fructueuses : l’identité a été retenue dans son acception socioculturelle, tandis qu’était dégagé ce qui relevait de la conscience européenne (c’est-à-dire de la nécessité de construire l’Europe particulièrement vive après les chocs traumatiques de la deuxième guerre mondiale) et du sentiment européen qui participe lui de l’affectif. Le grand mérite a aussi été de montrer que ces trois gradations différentes se révélaient variables en intensité, dans le temps et dans l’espace, ce qui permettait de refuser toute vision téléologique et trop convenue de l’aventure européenne.

9 Il revenait ensuite à tous ces chercheurs de mettre en pratique et en situation les notions ainsi retenues. Les objets d’étude furent alors multiples : des milieux (économiques, politiques et intellectuels) et des vecteurs précis (mémoire, institutions, phénomène religieux). Les résultats obtenus s’avèrent riches et fructueux pour comprendre les évolutions récentes. L’identité européenne paraît toujours bien difficile à cerner, soumise en fait à de multiples allégeances, en outre le sentiment européen traverse une crise et semble inversement proportionnel à la construction européenne : le cas des intellectuels, dont l’engagement se tourne vers d’autres luttes plus universelles, est probant à cet égard. La « vieille » identité culturelle européenne semble donc perdre du terrain à l’ouest alors qu’elle est très vivace dans les pays de l’est. Peut-elle être remplacée par une identité à tonalité plus politique, issue de la définition des critères de Copenhague, l’avenir de la Constitution européenne le dira en partie. Il est patent en tout cas que la résistance des identités nationales qui cohabitent avec l’identité européenne a été sous-estimée.

10 On peut avoir deux regrets : les identités régionales dans cette construction d’identités à plusieurs niveaux n’ont pas été étudiées et l’accent n’a peut-être pas été assez mis sur les opinions publiques et trop sur les élites. Ceci peut se révéler une des clés d’interprétation possible de la récession des identités européennes : ces opinions sont passées de l’indifférence, du « fameux consensus permissif » à une polarisation des attitudes d’où émergeait un euroscepticisme latent depuis 1992. L’Europe se construit et s’élargit sans entraîner l’adhésion des peuples, phénomène corroboré par l’abstentionnisme croissant lors des échéances électorales européennes qui ne peut que nourrir le discours sur le « déficit démocratique » dont souffre l’Europe.

11 Au total, un ouvrage riche, aux abondantes références bibliographiques, témoignage aussi de cette Europe des historiens qui se construit…

12 Christine Manigand

Dominique Lejeune, La peur du « rouge » en France. Des partageux aux gauchistes, Paris, Belin, coll. « Temps présents », 2003, 304 p.

13 Depuis les travaux de Jean Delumeau, nous savons que l’histoire de France est riche en peurs de toutes sortes, du diable au loup, de la peste au choléra, mais Dominique Lejeune considère que la plus grande d’entre toutes depuis le Moyen Âge est la peur sociale. La politique aimant les couleurs, c’est donc du « rouge » dont il est question, lequel devient un substantif synonyme de « révolutionnaire » à partir de 1834. Avec Michel Pastoureau, l’auteur rappelle toute l’ambiguïté de cette couleur « par excellence » dans la civilisation occidentale, puisqu’elle symbolise tout à la fois feu ardent et dévastateur. Cet essai se veut donc une relecture des troubles sociaux à la lumière de cette peur du « rouge » proche de la phobie, en s’interrogeant sur ses fondements, ancrés dans les traumatismes de la mémoire collective, et ses fonctions. Pour ce faire, il s’appuie sur des travaux déjà classiques, telle que L’Histoire de l’anticommunisme en France de Jean-Jacques Becker et Serge Berstein et de recherches plus récentes. L’appareil critique, la bibliographie et l’index permettent ainsi d’aller plus loin.

14 De la monarchie de Juillet aux années 1890, la peur des « partageux » et des communards se nourrit des souvenirs de la Convention montagnarde et de la Terreur de l’An II, comme l’illustre le célèbre épisode où Lamartine repousse l’« étendard de combat à mort entre les citoyens d’une même patrie ». La naissance en 1864 de l’Internationale installe une peur nouvelle, celle du complot. La Commune, avec sa « Semaine sanglante » (21-28 mai 1871), voit s’affronter la « terreur tricolore » des Versaillais et les « Rouges » dans un débordement de violence et de haine, dont l’ombre portée s’étend sur la république opportuniste. Puis de 1890 à 1939, les dangers se multiplient. La Belle Époque est dominée par la peur noire des anarchistes et du « Grand soir », cristallisée par l’assassinat de Sadi Carnot (1894). À cela s’ajoute l’organisation du mouvement ouvrier, avec la création de la CGT (1895) et de la SFIO (1905), qui rend la perspective d’une grève générale redoutable. Et alors que la révolution russe de Février 1917 est plutôt bien accueillie, celle d’Octobre est perçue comme une trahison criminelle et engendre la peur de la contagion. C’est le temps de « l’homme au couteau entre les dents », celui de l’anticommunisme, dont le bien fondé semble éclater au grand jour avec le pacte germano-soviétique d’août 1939. Depuis la guerre, le mot « rouge » a disparu. L’engagement des communistes dans la Résistance ne fait pas disparaître la peur d’une révolution, et la guerre froide réactive une opposition multiforme, de droite et de gauche, aux « Rouges ». Mais ils sont progressivement marginalisés. Finalement, la peur du « rouge » connaît son dernier accès avec Mai 1968, qui en ranimant le souvenir des barricades, provoque la grande manifestation gaulliste des Champs-Élysées. Depuis, ce sont le réchauffement de la planète ou le terrorisme qui nourrissent les grandes peurs collectives, preuve supplémentaire d’un déclin du « rouge ». Un livre alerte, truffé de citations savoureuses, sur une composante, aujourd’hui en voie de disparition, de notre culture politique.

15 Noëlline Castagnez

Henri Rey, La gauche et les classes populaires. Histoire et actualité d’une mésentente, Paris, La Découverte, 2004, 216 p.

16 Voici un livre écrit par un chercheur du CEVIPOF, qui nourrira la réflexion de chacun sur la vie politique française. Point de départ : l’échec électoral de L. Jospin en 2002. Pour H. Rey, l’élément majeur d’explication – quoi qu’en pense l’ancien premier ministre pour qui le 21 avril reste un « accident » – est la désaffection des « classes populaires » (ouvriers et employés) vis-à-vis de « la gauche », envisagée à travers ses deux grandes composantes historiques, PS et PCF.

17 La première partie décrit ce phénomène de « mésentente ». Pas nouvelle en soi car il y eut d’autres périodes où elle exista, elle n’en est pas moins grave : si plus des deux tiers des classes populaires votaient pour la gauche jusqu’au début des années quatre-vingt, un petit tiers seulement continue aujourd’hui de le faire. C’est là le reflet d’une double mutation de grande ampleur : notabilisation extrême du PS et « liquéfaction » du PCF.

18 Dans la deuxième partie de l’ouvrage, H. Rey s’applique à démêler les causes de ce divorce. L’idée principale, pas originale mais exposée de façon synthétique et rigoureusement argumentée, c’est que le PS en 1982-1983 – et le PCF qui lui était associé, ayant fait le choix, sans en assumer toutes les conséquences, de « l’union de la gauche » depuis le milieu des années soixante – a renoncé à défendre prioritairement les classes populaires, leurs conditions de vie et leur statut social, au moment même où les mutations du capitalisme tendaient à les fragiliser tandis que l’effondrement du syndicalisme les privait des moyens de réagir. L’auteur insiste notamment sur trois lois symboliques de cet abandon d’un volontarisme politique fort : les « lois Auroux » – si elles ont augmenté les droits des salariés dans les entreprises, elles ont surtout permis au patronat d’imposer sa nouvelle gestion de la main-d’œuvre expérimentée dans les « cercles de qualité » ; le RMI – système d’accompagnement minimaliste des « exclus », mot terrible qui sonne comme un constat définitif, ne dit rien des causes de la misère et divise efficacement chômeurs et travailleurs ; les 35 heures – au-delà des créations d’emplois qu’elles ont permises, les « lois Aubry » ont aidé le patronat à accroître l’intensité du travail. Autre élément étudié avec finesse sur la longue durée : la « politique de la ville », sans aucun effet vraiment perceptible par les classes populaires dans leur vie quotidienne, même si – et ce n’est pas rien – elle a évité une « ghettoïsation » à l’américaine.

19 La troisième partie – « Perspectives » – est la plus discutable, non qu’elle soit bâclée et sans intérêt, au contraire, mais on entre là dans le domaine des interprétations et des stratégies d’avenir, ce qui, par nature, ne peut que susciter le débat. Aux socialistes, incontournables pour qui veut reconstruire la gauche comme H. Rey, cinq propositions sont énoncées : (re)faire de la politique plutôt que de tout miser sur « la communication » ; agir en comprenant bien les nouvelles aspirations et les nouveaux modes d’engagement des citoyens, de mieux en mieux éduqués et informés ; clarifier le projet politique socialiste, à la manière du New Labour de T. Blair (présentation synthétique de La Troisième Voie d’A. Giddens, p. 163-167) afin de combler le fossé entre discours des congrès et gestion gouvernementale ; rebâtir les relations du PS avec ses anciens partenaires de la « gauche plurielle » et le mouvement syndical et associatif ; enfin, s’engager fermement sur le chemin de la réduction de « l’insécurité sociale » (R. Castel), car – l’auteur en est persuadé – la gauche ne pourra revenir au pouvoir sans le soutien électoral des classes populaires (titre explicite d’un des paragraphes : « la gauche contrainte d’être de gauche »).

20 À cela, bien sûr, on pourra objecter que « Troisième Voie » et réduction de l’« insécurité sociale » sont peut-être contradictoires. On imagine mal aussi comment les classes populaires se réintégreraient dans le jeu électoral si ne se reconstruisait pas de façon autonome – seul gage de sa crédibilité – une organisation politique spécifique porteuse de leurs intérêts, cela nécessairement en compétition avec le PS. Enfin, l’auteur oublie délibérément une autre perspective possible, celle que D. Strauss-Kahn a brillamment exposée en 2002 dans La flamme et la cendre, consistant à jouer le jeu du néo-libéralisme et à transformer le PS en Parti démocrate à l’américaine – L. Fabius en parlait déjà dans les années quatre-vingt – prenant en charge pleinement mais exclusivement les classes moyennes salariées et délaissant les classes populaires massivement abstentionnistes. Une manière radicale d’assumer jusqu’au bout la « mésentente » de la gauche et des classes populaires.

21 Gilles Richard

 

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« Lectures », Parlement[s], Revue d'histoire politique 1/2005 (n° 3), p. 155-160.
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