2005
Parlement[s]
Recherche : L’espace des chercheurs
La longévité parlementaire
Une étude de cas : Geoffroy de Montalembert (1898-1993)
David Bellamy
[*]
Le développement des études prosopographiques de députés et sénateurs a caractérisé l’éclosion récente d’une histoire parlementaire, parente pauvre, jusqu’alors, de la résurrection de l’histoire politique. L’étude des carrières des plus éminents de nos hommes d’État avait déjà mis en évidence le phénomène de la longévité politique
[1]. Or, cette longévité politique est souvent le fruit d’une autre longévité : celle de la fonction parlementaire. Rappelons, par exemple, qu’en ce qui concerne nos trois derniers chefs de l’État, leur entrée au Parlement aprécédé de beaucoup leur accession à la fonction suprême (1956 pour Valéry Giscard d’Estaing dans le Puy-de-Dôme, 1946 pour François Mitterrand dans la Nièvre, 1967 pour Jacques Chirac en Corrèze).
Quelques noms émergent parmi ces carrières particulièrement longues. Charles de Freycinet siégea quarante-quatre années au palais du Luxembourg entre 1876 et 1920, tout comme le sénateur de l’Oise, Amédée Bouquerel, entre 1948 à 1992. Deux personnalités sont restées fameuses pour la durée de leur carrière. Alain Poher fut sénateur de Seine-et-Oise de 1946 à 1948, puis de 1952 à 1995, soit pendant quarante-cinq années. Enfin, Max Lejeune fut député de la Somme de 1936 à 1940, puis de 1945 à 1977, enfin sénateur de ce même département de 1977 à 1995 ; soit cinquante-quatre ans de vie parlementaire.
Ces carrières exceptionnellement longues suscitent évidemment des interrogations sur leurs fondements. Si extraordinaires soient-elles, elles ne peuvent rester sans explications. La récapitulation des carrières, une fois celles-ci achevées, et les articles nécrologiques ont trop souvent tendance à en lisser le déroulement, à oublier, dans le récit des élections et réélections que celles-ci n’étaient pas automatiques, bref à considérer comme « normal » chacun de ces cursus. Or l’historien ne peut se satisfaire de ce qu’on lui présente comme une évidence. En même temps, il se défie de l’esprit de système qui tendrait à produire une explication universelle à ces phénomènes.
C’est par l’étude de cas, qu’en ce domaine, il peut au mieux étudier la réalité de la longévité parlementaire. Geoffroy de Montalembert (1898-1993) fut parlementaire de la Seine-Inférieure, devenue Seine-Maritime, sous trois Républiques, de 1936 à sa mort : quatre ans au Palais Bourbon, de 1936 à 1940, puis quarante-sept ans au palais du Luxembourg, soit – si l’on excepte le temps de la guerre – cinquante et une années. Une telle carrière offre un espace d’étude exceptionnel pour s’interroger sur les ressorts de la longévité parlementaire. À cela s’ajoute un autre atout. Contrairement à beaucoup de ses pairs en politique, Geoffroy de Montalembert a toujours eu le souci de produire, classer et conserver ses archives, en dépit de la quantité induite par une longue et active existence
[2].
Parlementaire sous Trois Républiques
La carrière parlementaire de Geoffroy de Montalembert s’inscrit dans une tradition familiale d’appartenance aux assemblées de la France contemporaine. Le service armé du pays, qui avait animé l’ancienne famille aristocratique des Montalembert au Moyen Âge et à l’époque moderne, se transforma en service politique au xixe siècle.
L’arrière-grand-père de Geoffroy, le baron Marc-René de Montalembert (1777-1831), après avoir combattu avec les émigrés et les Anglais, rentra en France aux côtés de Louis XVIII qui lui conféra le titre de pair de France à titre héréditaire en mars 1819. Les Montalembert entraient dans la vie parlementaire par le palais du Luxembourg, lieu privilégié de leurs engagements futurs. À sa mort, ce fut son fils, Charles de Montalembert qui lui succéda à la Chambre des Pairs. Député du Doubs en 1848, il fut réélu l’année suivante à l’Assemblée nationale. De 1852 à 1857, il représente encore les électeurs de Besançon au Corps législatif, mais, lors du renouvellement de cette assemblée, un candidat officiel est présenté contre lui par le pouvoir impérial, dont il est devenu l’un des plus virulents opposants. Sa carrière parlementaire s’achève après vingt-deux années. Un siècle plus tard, son petit-neveu Geoffroy de Montalembert devait, en plusieurs occasions, exprimé sa fierté de siéger au Luxembourg, dans la même enceinte que son illustre ancêtre.
Geoffroy de Montalembert suivit également les pas de son père qui fut député du Nord de 1889 à 1906. En 1880, le comte Geoffroy-Jules de Montalembert (1850-1926) démissionna de l’armée pour se consacrer à la gestion des biens considérables que son épouse possédait dans la région lilloise
[3]. Élu maire d’Annappes
[4] en 1881, puis conseiller général de Lannoy en 1889, il accéda à la Chambre des députés lors du scrutin de l’automne 1889 comme représentant monarchiste de la 7
e circonscription de Lille. Rallié à la République dès l’appel de Léon XIII, il fut réélu comme député conservateur du Nord en 1893, puis en 1898 et 1902. Il participa alors, aux côtés de Jacques Piou, à la création de l’Action libérale populaire. En 1906, il refusa de se représenter, déçu par l’attitude des membres de son groupe lors du vote de la loi réduisant le service militaire à deux ans, et, plus globalement, découragé par l’action politique nationale. Il avait siégé dix-sept années au Palais-Bourbon.
Au lendemain de la Grande Guerre, Geoffroy de Montalembert, élevé dans une atmosphère extrêmement patriotique, selon les valeurs aristocratiques de service du pays, n’envisage pas une autre destination à son existence que l’activité politique. Il reprend la mairie d’Annappes en avril 1925, puis est élu conseiller d’arrondissement en 1928. Mais ces premières étapes ne lui permettent pas d’accéder, dans le Nord, à des fonctions politiques plus hautes. Il est battu aux élections cantonales de 1931 à Lannoy.
Des événements familiaux vont alors, avec ces échecs, l’amener à quitter le Nord. En 1926, à quelques jours d’intervalle, meurent son père puis sa première épouse. En avril 1929, il épouse Odile de Wendel, fille de François de Wendel. C’est sur les recommandations de celui-ci que Geoffroy de Montalembert, sans doute également désireux de quitter une demeure qui lui rappelle des souvenirs tragiques, va s’implanter en Seine-Inférieure. En effet, son père y possédait une vaste propriété foncière en plein cÅ“ur du pays de Caux et un château dans la commune d’Ermenouville.
Après avoir pris part à la campagne du candidat de la droite dans la circonscription d’Yvetot lors du scrutin législatif de 1932, Geoffroy de Montalembert s’implante dans le département. En 1935, il est maire d’Ermenouville. Grâce à l’appui de son beau-père, des milieux agricoles locaux et des représentants de la droite normande, il est élu député d’Yvetot en 1936 et rejoint le groupe de la Fédération républicaine.
Après la Libération, c’est en entrant au Conseil de la République qu’il poursuit sa fonction parlementaire. Il revenait, en effet, à l’Assemblée nationale de choisir cinquante personnalités pour compléter la seconde Chambre. Geoffroy de Montalembert avait rejoint le Parti républicain de la Liberté, peu après sa fondation en décembre 1945. Edmond Barrachin lui donna le siège de conseiller de la République qui revenait au PRL. Geoffroy de Montalembert entra donc au palais du Luxembourg en décembre 1946. Il devait y siéger quarante-sept années, étant réélu, sans interruption, jusqu’à sa mort.
Au renouvellement du Conseil de la République de 1948, il dirigea une liste présentée par le Rassemblement du Peuple Français, dont il avait rejoint l’intergroupe. La liste emporta deux des quatre sièges du département. Au lendemain de sa réélection, il rejoignit le groupe gaulliste du Conseil de la République. En 1952, il est en tête d’une liste qu’il a constituée avec des gaullistes et des personnalités agricoles indépendantes. Dans le cadre des difficultés que connaît alors le RPF, cette liste n’a pas le même succès que quatre années plus tôt et seul Geoffroy de Montalembert est élu. Lorsque le RPF cesse ses activités parlementaires, il passe au groupe des Républicains sociaux. Un ultime renouvellement a lieu, dans les derniers jours du régime, le 8 juin 1958. Montalembert est second sur une liste d’union avec les indépendants, liste dirigée par l’élu normand Roger Houdet et qui emporte trois des quatre sièges.
Il va poursuivre sa carrière sénatoriale dans le cadre du Sénat de la Ve République. Vice-président du Comité consultatif constitutionnel pendant l’été 1958, il participe d’ailleurs à la réhabilitation de la seconde Chambre.
En mars 1959, Geoffroy de Montalembert retrouve son siège au Luxembourg. C’est encore le cas au renouvellement suivant. Pour ces deux scrutins, 1959 et 1968, il fait une liste commune avec les indépendants de Roger Houdet. De 1958 à 1962, il exerce la fonction de vice-président du Sénat. Aux élections sénatoriales de 1977, la droite de la Seine-Maritime fait une liste d’union sur laquelle Geoffroy de Montalembert est mal placé, ce qui ne l’empêche pas d’emporter une nouvelle victoire. Cette même union lui permet enfin de retrouver, une nouvelle fois, son siège en 1986, quelques jours après avoir fêté ses cinquante ans de vie parlementaire. Pendant toute cette période, il a adhéré aux groupes gaullistes successifs du Sénat.
Les ressorts d’une longévité exceptionnelle
Les différents points que l’on va souligner auront été tantôt des causes directes de cette carrière réussie, tantôt des facteurs qui l’ont facilitée.
Une bonne santé d’abord. Alors qu’il avait été considéré comme un enfant fragile, constamment surveillé, entouré et choyé au sein du château familial, adulte, Geoffroy de Montalembert révéla une santé à toute épreuve. Elle lui permit d’assumer ses nombreuses charges parlementaires, son mandat local, sa responsabilité de chef de famille ainsi que la gestion de ses nombreux biens.
Son activité politique fut facilitée par la proximité géographique de Paris et de la Seine-Maritime dont il était l’élu. Elle lui permettait d’être très présent au palais du Luxembourg, dans sa circonscription et dans sa commune. Même en période de session, il passait toutes les fins de semaine en Normandie. Il y revenait le vendredi après-midi ou en soirée, accompagnée de Madame de Montalembert, et repartait pour Paris le lundi soir ou le mardi matin. La possession d’un appartement à Paris et l’emploi d’un chauffeur rendaient possible cette organisation.
Ces éléments indiqués, il faut s’interroger sur les avantages spécifiques qu’offrait en terme de longévité une carrière sénatoriale. On sait que la Haute Assemblée ne connaît pas les bouleversements politiques et les renversements de majorité de la Chambre des députés. Une carrière au Sénat permet d’enchaîner plus facilement plusieurs mandats. En 1959, seuls 16 sénateurs exerçaient leur premier mandat ; cette longévité a cru depuis les débuts de la V
e République puisqu’en 1995 on n’en comptait plus que 7. Le mode de scrutin qui préside à l’élection des sénateurs explique ces réélections plus aisées. Désigné par le suffrage universel indirect, le sénateur a affaire à un corps électoral restreint
[5] qui permet un rapport plus direct avec beaucoup de ses électeurs. La forte implantation locale de Geoffroy de Montalembert, la part considérable des maires ruraux dans le corps électoral furent encore des éléments favorables. Le système de répartition proportionnelle
[6] avantageait Montalembert lorsqu’il était tête de liste (1948, 1952) ou second derrière Roger Houdet (1958, 1959 et 1968). En 1986, la troisième place l’assure encore d’une réélection.
Néanmoins, même si le mode de scrutin pouvait avantager les notables locaux bien placés sur les listes, cela n’explique pas tout. Pourquoi Montalembert fut-il à même pendant un demi-siècle de s’imposer parmi les candidats les meilleurs et donc placés en position éligible ?
Et lorsque le mode de scrutin devint dangereux pour lui, comme en 1977, ou quand, tête de liste, il avait affaire à un corps de grands électeurs où les gaullistes étaient très minoritaires, comme en 1948, comment expliquer qu’un nombre de suffrages suffisants et dépassant le groupe des gaullistes, lui permit de l’emporter ?
Quand il était interrogé sur ses succès électoraux et les successives étiquettes partisanes qui avaient été les siennes, de la Fédération républicaine au Rassemblement pour la République, Geoffroy de Montalembert répondait que si les noms de parti avaient changé ses convictions étaient restées identiques. C’est un fait que tout au long de sa carrière, l’observateur ne voit pas de modifications significatives de son identité politique marquée par des caractères relevant de toutes les traditions de la droite. Son puissant patriotisme, sa recherche d’un pouvoir respecté incarné dans un homme (Clemenceau, Poincaré, de Gaulle) le rapprochait du courant attentif à la sauvegarde des intérêts nationaux par un État fort, sans pour autant qu’il fût nationaliste. Son attachement à la famille, son souci de défendre les héritages du passé relevaient eux du traditionalisme ou du conservatisme. Enfin, sa défense du libéralisme économique, de la pratique parlementaire et en particulier du principe du bicamérisme, renvoie à l’héritage orléaniste. Issu d’une famille monarchiste ralliée à la fin du
xixe siècle et attachée viscéralement à l’institution militaire, dans laquelle on trouva également des défenseurs des libertés nouvelles, Montalembert semble bien avoir ainsi opéré une synthèse des cultures de la droite française. Or, cette culture correspondait aux mentalités politiques des grands électeurs normands. On a souvent dit que les remarques faites par André Siegfried
[7] à l’orée du siècle dernier restèrent longtemps valides pour caractériser les comportements politiques des populations cauchoises : souci de bien connaître son représentant puis de le conserver, modération des convictions et refus des grands systèmes de doctrine, attachement à un élu du terroir qui sait y rester ancrer et qui en défend les populations rurales. Ce qui frappe, c’est la persistance du comportement politique modéré des grands électeurs pendant ces décennies du second
xxe siècle. Sans doute faut-il y voir le signe de la surreprésentation des élus ruraux. Or ces édiles restent politiquement modérés, même lorsque, avec l’évolution socio-économique, les populations agricoles diminuent. Les caractères politiques traditionnels des populations cauchoises se sont ainsi maintenus plus longtemps chez les grands électeurs que chez les autres électeurs du département.
Une autre explication est à trouver dans l’intense présence locale de Montalembert et dans son enracinement dans le pays de Caux. Quand il prend sa place dans la vie politique cauchoise au milieu des années 1930, il n’est pas un étranger, un « horsain » comme disent les populations locales. Il a passé toutes les vacances de son enfance dans le château d’Arnouville à Ermenouville, propriété de sa mère qui le tenait des Clercy, très ancienne famille de petits nobles cauchois. Élu maire de son village en 1935, il fut maintenu dans cette fonction par ses concitoyens jusqu’à sa mort, soit pendant près de cinquante-huit ans, se trouvant, dans les derniers temps de son existence, l’un des maires les plus âgés de France après avoir été le plus jeune. Ses réélections furent toujours très larges et s’effectuèrent dans de confortables conditions. C’est une authentique unanimité que l’on observe autour de son nom, alors que l’expression politique des habitants d’Ermenouville est plus variée lors des scrutins nationaux. La raison de cette unanimité est sans doute à rechercher dans le fait que Geoffroy de Montalembert tient à ce que les déchirements et les combats de la vie nationale entrent le moins possible dans la gestion des intérêts locaux et dans les campagnes municipales.
La notoriété et la présence de Geoffroy de Montalembert dépassaient de beaucoup le cadre de sa commune. Pourtant, contrairement à l’habitude des notables, il ne cumula pas de nombreux mandats. Ainsi, il ne fut jamais membre du Conseil général de son département, ni même candidat, posant le principe du refus du cumul des mandats.
Il parvint néanmoins à disposer d’un réseau solide d’élus locaux, dont sa réélection au Sénat dépendait évidemment. Le tissage puis l’entretien de ce réseau constituait l’un de ses principaux soucis. Ces liens sont créés ou renouvelés par une multitude d’interventions faites en faveur des maires, des contacts directs réguliers, l’envoi de comptes rendus de son activité parlementaire, une présence active aux très nombreuses cérémonies auxquelles il est convié.
Mais le fort contact avec les populations locales ne tient pas seulement à sa présence dans les manifestations publiques. Le lien se fait également par le courrier qu’il reçoit et auquel il répond. On trouve, parmi les milliers de lettres contenues dans ses archives, une majorité de sollicitations. C’est particulièrement le cas pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles viennent alors surtout de particulier qui traduisent, souvent en termes émouvant, leur détresse. Geoffroy de Montalembert est alors le notable « naturel » vers lequel on se tourne.
Son intense présence en Seine-Maritime se caractérise également par les retombées locales de sa position nationale. On l’imagine dans le travail d’intervention qui est le sien, où ses connaissances lui permettent d’obtenir de tel ou tel ministère une mesure demandée ou une faveur. Outre cela, il organise, dans sa région, des visites de personnalités mettant au point des circuits afin de les faire passer par Ermenouville. Ce fut le cas pour Alain Poher en 1979 et Michel Charasse en 1991. Il prend également grand soin de faire savoir, dans son département, ce qu’il fait au Parlement. La presse locale relaie son activité parisienne. Tout au long de sa carrière, Montalembert a aidé et été aidé par deux journaux basés à Yvetot : L’Abeille cauchoise jusqu’à la Seconde Guerre mondiale puis Le Courrier Cauchois, après celle-ci, ce dernier titre étant la propriété d’une autre personnalité politique influente et par ailleurs amie de Geoffroy de Montalembert, André Bettencourt.
Les activités de représentation et d’intervention étaient donc essentielles. Elles exigeaient un travail d’organisation considérable. Ses moyens permirent à Geoffroy de Montalembert de se doter, dès les années 1930, d’un secrétariat solide et efficace. De tout temps, il semble avoir apporté beaucoup de soin à cette organisation, suivant en cela l’exemple de son père. La règle de base était la distinction entre le travail parisien et l’activité locale. À Paris, à la Chambre puis au palais du Luxembourg, il disposait d’un secrétariat parlementaire qui traitait l’activité législative. À Ermenouville, fonctionnait le secrétariat pour la gestion des interventions et des obligations locales. Les caractères de ce secrétariat montrent une véritable volonté de rationaliser le travail politique, alors qu’en public Montalembert refusait de se considérer comme un « professionnel » de la politique et dénonçait ceux qui faisaient un métier de cette activité. Ses valeurs aristocratiques le poussaient à se représenter ses fonctions comme un service, dans la lignée de ceux que ses ancêtres avaient rendus à la France par les armes. Montalembert eut constamment le souci d’acquérir le matériel de secrétariat le plus moderne. Des années 1930 aux années 1990, il utilisa ainsi pour la dictée de son courrier, les matériels successifs allant du disque gravé aux dictaphones miniaturisés. Éric Phélippeau a parlé, pour Armand de Mackau, d’une « gestion patrimoniale de sa clientèle électorale »
[8] pour qualifier cette gestion très professionnelle de l’influence. Geoffroy de Montalembert l’illustre parfaitement. Son patrimoine personnel se trouvait d’ailleurs mis au service de son influence politique. D’abord parce que le personnel employé entraînait des charges que l’indemnité parlementaire ne pouvait pas couvrir. Ensuite parce que l’espace consacré à ce secrétariat se situait dans la demeure familiale.
La longévité parlementaire s’explique ainsi par la gestion de ce que l’on pourrait appeler les structures de la vie politique : l’influence entretenue et l’organisation des réseaux. Elle dut également compter avec la conjoncture politique locale et nationale, voire internationale. En plusieurs occasions, Montalembert dut faire des choix dont les conséquences furent décisives. On le répète, cette longévité ne fut jamais une évidence. Le péril la guetta quelquefois. Et dès le départ, puisque son élection comme député d’Yvetot dut passer par un débat difficile de validation en décembre 1936, et dans une Chambre politiquement hostile. On lui reprochait d’avoir voulu régler la facture de la campagne électorale d’un candidat proche de lui afin d’obtenir son désistement. Son intervention pendant le débat, les arguments qu’il y utilisa, la place qu’il avait déjà su prendre à la Chambre en quelques mois et les bonnes relations qu’il avait tissées avec des élus de tous bords, lui permirent de passer cette première difficulté.
Il eut ensuite à faire face à la rupture de la guerre. À la Libération, il parvint à être rapidement relevé de son inéligibilité pour son vote du 10 juillet 1940 favorable à Pétain, en raison de son patriotisme avéré pendant l’Occupation et de ses liens avec la Résistance. C’est surtout la nouvelle loi électorale rétablissant le scrutin proportionnel qui le plaça en position extrêmement difficile puisque sa circonscription avait été divisée en deux (la Seine-Inférieure, très peuplée, était découpée entre une circonscription autour de Rouen et une autre autour du Havre). Son poids politique se trouvait donc fortement diminué dans un département où les droites ne manquaient pas de personnalités pour constituer leurs listes (Jacques Chastellain à Rouen, Pierre Courant et surtout René Coty au Havre). Une liste d’entente avec les indépendants ne put être constituée pour le scrutin du 21 octobre 1945. Montalembert aurait pu, alors, former sa propre liste, au nom du PRL qu’il avait rejoint. Mais l’opération n’avait aucune assurance de succès et aurait mis en péril sa position politique dans l’avenir. Montalembert préféra attendre, présentant sa non-candidature comme un sacrifice sur l’autel de l’union des droites. C’était tirer le seul profit possible de la situation. Finalement, il entra au Conseil de la République en décembre 1946 et ce, après une forte campagne de pression exercée par ses amis au sein du PRL. À son actif, ceux-ci avaient mis en évidence son désintéressement en 1945 lors des élections, son dynamisme, son attitude parfaitement patriotique pendant la guerre et ses puissants moyens financiers, particulièrement précieux alors que les droites normandes préparaient la mise sur pied d’un journal nouveau à Rouen, L’Écho de Normandie.
Montalembert sut gérer la déception rapide produite par le PRL grâce à un rapprochement avec le RPF, puis finalement, avec une entrée dans la formation gaulliste. Mais, il lui fallut bientôt tâcher d’éviter les conséquences inquiétantes des mécomptes du gaullisme et des déchirements internes du Rassemblement. Son désir constant d’unir les droites, sa recherche permanente de conciliation avec les indépendants, ses liens avec tous les élus modérés de sa région lui permirent de garder son poste aux scrutins de 1952, de 1958 puis, après l’établissement de la Ve République, en 1959 et en 1968 en pratiquant l’union. C’était également un moyen de ne pas trop pâtir de son étiquette gaulliste et de sa fidélité absolue à de Gaulle, en des années où les relations entre le Sénat et le chef de l’État étaient marquées par une vive hostilité.
Lors du renouvellement sénatorial de 1977, Geoffroy de Montalembert se trouva dans la situation la plus délicate de sa carrière. La question portait sur la constitution d’une liste commune de la majorité groupant les gaullistes, les indépendants et les centristes, union que le contexte politique national exigeait, après la défaite de la droite aux élections municipales, mais que les relations tendues entre le jeune RPR et les groupes qui préparaient la naissance de la future UDF rendaient difficile. Pour y parvenir, Montalembert obtint d’abord carte blanche de Jacques Toubon, chargé des élections à la direction du RPR, pour discuter avec André Bettencourt et Jean Lecanuet. Si les relations restaient bonnes avec les modérés du Parti républicain, le contact était moins aisé avec Jean Lecanuet qui, au niveau national et départemental, incarnait un visage de l’antigaullisme. La situation personnelle de Geoffroy de Montalembert se trouvait, de plus, en cause. Un certain nombre de conseillers généraux centristes de la Seine-Maritime souhaitaient, à l’occasion de ce scrutin, renouveler la représentation sénatoriale de leur département. À 79 ans, Geoffroy de Montalembert était directement visé. Son âge était devenu un obstacle à la poursuite de sa carrière parlementaire. Il semble qu’ait alors été atteint le moment où le rapport entre le bénéfice de l’expérience, des réseaux, de l’implantation et de la renommée, et le souci de rajeunissement basculait en défaveur de l’élu. Pour que l’union se fasse, les centristes exigeaient que les trois premières places sur la liste de six fussent réservées aux sénateurs CDS sortants. Il fallait également réserver une place à André Bettencourt. Bref, c’était pour Montalembert l’assurance de se retrouver à un rang non éligible. Durant l’été 1977, les trois leaders préparèrent des listes séparées afin de montrer que chacun était prêt à aller seul à la bataille. Finalement, un accord fut conclu peu avant le scrutin ; d’abord entre Jean Lecanuet et André Bettencourt puis avec les gaullistes. Pour y parvenir Montalembert acceptait de ne figurer qu’en quatrième place, ce qui lui faisait courir un réel danger en raison de la progression de la gauche. Ce danger parut encore plus grand lorsqu’à quelques heures de la clôture des candidatures, on vit des centristes et des radicaux dissidents présenter une liste supplémentaire, dirigé par Claude Heuillard, vice-président du Conseil général, ancien député normand battu par un gaulliste en 1962. L’opération organisée par les valoisiens de Jean-Jacques Servan-Schreiber
[9] visait objectivement à prendre des voix à la liste Lecanuet-Bettencourt-Montalembert pour empêcher ce dernier de retourner au Luxembourg.
En dépit de tout, les élections sénatoriales du 25 septembre 1977 furent un succès pour la liste CDS-PR-RPR qui emportait quatre sièges. Montalembert avait gagné son pari. Chacun savait que l’enjeu avait été sa réélection. Une réelle mobilisation en sa faveur eut lieu. C’est dire la force électorale qu’il représentait. Vainqueur du scrutin, ayant pris un risque personnel pour permettre l’union, Geoffroy de Montalembert vit sa position politique personnelle se renforcer et, en quelque sorte, changer de nature. Son âge ne devenait plus un obstacle mais au contraire un socle solide qui le rendait presque intouchable.
Une longévité qui modifie le statut de l’élu
De retour au Sénat, avec l’aura d’une victoire inattendue, Montalembert va ajouter à ce bénéfice l’exercice de la fonction prestigieuse de président d’âge. À ce titre, il est chargé d’ouvrir la première session ordinaire après un scrutin sénatorial et d’organiser l’élection du président du Sénat. Il lui revient alors de prononcer une allocution. Six fois de suite, il assure ainsi la présidence temporaire du Sénat comme doyen d’âge : en 1977, 1980, 1983, 1986, 1989 et 1992. Ayant revêtu l’habit, il prend place dans le fauteuil présidentiel et ouvre solennellement la séance.
Le discours qu’il prononce alors est toujours marqué par une défense du bicamérisme, un exposé du travail de grande qualité effectué par les sénateurs. C’est aussi, au fil des années, un moment de confidences plus personnelles sur sa carrière politique. Multipliant les souvenirs, qui pour les plus anciens remontent à la Grande Guerre, il devient, peu à peu, la mémoire du Sénat. Un respect de plus en plus visible l’entoure, une admiration unanime s’exprime à son égard. Ses dernières années passées au Sénat sont marquées par une considération exceptionnelle de ses pairs. Le président René Monory parle même d’une véritable affection des sénateurs pour leur doyen.
Tout cela se retrouve lors de ses discours ou dans certains honneurs qui lui furent rendus. Ainsi, quand il quitta son poste de vice-président de la commission des Finances, en 1986, ses collègues lui octroyèrent le titre tout à fait exceptionnel de vice-président d’honneur. La même année, la classe politique normande fêta ses cinquante ans de vie parlementaire à l’occasion d’une cérémonie, rassemblant dans sa propriété d’Ermenouville, de nombreux élus locaux et nationaux. En 1987, lors du congrès de l’Association des maires de France, Jacques Chirac lui remet la grande médaille de vermeil de la ville de Paris. En 1988, à l’occasion de son 90e anniversaire, ses collègues du Luxembourg se lèvent et l’applaudissent en pleine séance. En 1990, en présence de Jacques Chirac et de Valéry Giscard d’Estaing, il est ovationné lors du congrès du mouvement national des élus locaux à Paris.
Les didascalies contenues dans le compte rendu de ses discours de doyen d’âge attestent de cette place particulière qu’il tient au sein de la classe politique. En 1977, il est interrompu deux fois par des applaudissements qui viennent de la droite et du centre. En 1983 et 1986, il est contraint d’arrêter son discours cinq fois et lorsqu’il évoque sa première élection en 1936, il provoque de « vifs applaudissements »
[10], notation qui, jusqu’alors, n’était indiquée que pour la fin de ses discours. La même année, lorsqu’il achève son allocution, le secrétaire des débats précise que les applaudissements viennent de nombreuses travées, ce qui signifie un élargissement vers la gauche de l’assemblée. En 1989, c’est une marque encore accrue de respect qui sourd du compte rendu : « Mmes et MM. les sénateurs des groupes du RPR, de l’UREI, de l’Union centriste et du RDE, se lèvent et applaudissent longuement – Applaudissements sur les travées socialistes ainsi que sur quelques travées communistes »
[11]. En 1992, l’unanimité est évidente. D’une part, il est interrompu cinq fois par des applaudissements très larges allant de la droite à la gauche et, en plusieurs occasions, les cris « Très bien » fusent. D’autre part, tous ses collègues, communistes compris, « se lèvent et applaudissent longuement »
[12].
Ainsi, sa longévité a contribué à donner à Geoffroy de Montalembert une fin de mandat parlementaire exceptionnelle par le respect et la considération unanimes qui l’ont entouré. Il a, de la sorte, atteint un stade de notabilité auquel peu ont accédé.
À son échelle, plus locale, Geoffroy de Montalembert illustre ces hommes politiques très âgés que notre pays aime mettre en évidence tout en manifestant des impatiences de renouvellement plus rapide des dirigeants. Passé un certain âge, l’ancienneté, qui aurait pu le faire chuter en 1977, l’a paré de qualités nouvelles. Au scrutin de 1986, il fut mis en position facilement éligible sur la liste de la droite aux sénatoriales. Sa candidature ne provoqua plus les réserves observées neuf ans plus tôt. Il avait pourtant 88 ans.
Les réactions qui suivent son décès, en mars 1993, puis ses obsèques confirment cette remarque
[13]. La presse nationale et locale met en avant la longueur de sa carrière parlementaire, le présente comme « une mémoire de la vie politique française depuis la III
e République »
[14].
Le Figaro salue « le condottiere de la Haute Assemblée »
[15]. Les principales personnalités politiques achèvent de dresser le portrait d’un homme salué comme « un monument »
[16]. Ses obsèques, dans son petit village d’Ermenouville, sont l’occasion d’un hommage public, au cours duquel les honneurs militaires sont rendus à sa dépouille, en présence d’un millier de personnes et de nombreux élus, parmi lesquels Alain Poher, André Bettencourt, Charles Pasqua, Madame Lecanuet, Antoine Rufenacht. Enfin, le 11 mai, un hommage solennel du Sénat lui est rendu, au cours duquel le président Monory prononce l’éloge funèbre de l’ancien doyen de son assemblée.
Au terme de cette étude de cas, il apparaît que la longévité parlementaire n’est pas cet élément naturel d’une carrière politique qui résulterait d’une espèce de reconnaissance de la légitimité de la position occupée. Les risques et les dangers sont au moins aussi importants que les facteurs qui facilitent la poursuite de la carrière. Tenir en politique et au sein du Parlement, acquérir puis garder un mandat, c’est développer une influence et un pouvoir, c’est également protéger une position constamment remise en cause par les événements, les hasards de l’histoire, et les adversaires. Le premier combat du parlementaire est celui-là.
Chez Geoffroy de Montalembert, la longévité est issue d’une gestion réussie des moments de crise, d’une grande capacité d’adaptation, d’une propension à l’union plus qu’à la division, mais aussi et surtout d’une certaine manière de vivre le statut de parlementaire et de le concevoir. Héritier d’une longue tradition aristocratique de service de l’État, cette longévité paraissait en effet tout à fait naturelle à Geoffroy de Montalembert. Il ne pouvait envisager de prendre une retraite politique. Cette conviction d’une carrière nécessaire fut sans doute la force essentielle qui lui permit de mener son activité politique. L’action et l’engagement, vécus comme un service, constituaient l’essence même de son existence. Cette représentation de lui-même, du rôle qu’il se devait de jouer était, elle, le fruit d’une identité politique, forgée dans la culture de son milieu d’origine.
[*]
Université de Picardie-Jules Verne.
[1]
On pense évidemment à l’exemple d’Antoine Pinay. Voir Sylvie Guillaume,
Antoine Pinay, la confiance en politique, Paris, Presses de la FNSP, 1984.
[2]
Cet article est tiré de David Bellamy,
Geoffroy de Montalembert (1898-1993). Héritage dynastique et notabilité politique, thèse de doctorat d’histoire, sous la direction du Professeur Jean-Marie Mayeur, Paris IV-Sorbonne, 2002, 670 p., à paraître.
[3]
Son épouse, Marie-Thérèse de Maurès de Malartic de Brigode (1857-1913), avait en effet été adoptée en 1868 par son oncle, le comte Humbert de Clercy, et sa tante née Noémie de Brigode. Les Brigode, installés à Lille depuis la fin du
xvie siècle, y avaient construit une immense fortune foncière autour du village d’Annappes où se trouvait leur château.
[4]
Commune sur laquelle la ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq a été créée à la fin des années 1960.
[5]
Un peu plus de 2 000 grands électeurs en 1948 en Seine-Inférieure, près de 3 000 en 1986.
[6]
Contrairement à la majorité des départements et en raison du nombre de sièges (4 sous la IV
e République, 5 sénateurs en 1958, 6 aux scrutins de 1977 et 1986), les sénateurs de Seine-Maritime sont élus selon le système de la représentation proportionnelle.
[7]
André Siegfried,
Tableau politique de la France de l’Ouest, Paris, Armand Colin, 1913, rééd. Imprimerie nationale, 1995, p. 304-319.
[8]
Éric Phélippeau, « La fin des Notables revisitée », dans Michel Offerlé,
Profession politique xixe-
xxe siècles, Paris, Belin, 1999, p. 77.
[9]
Jean-Jacques Servan-Schreiber avait été battu par le gaulliste Roger Fossé aux législatives de 1962 dans l’ancienne circonscription de Montalembert à Yvetot.
[10]
J.O. Compte rendu des débats du Sénat, séance du 2 octobre 1986, p. 3866.
[11]
J.O. Compte rendu des débats du Sénat, séance du 2 octobre 1989, p. 2429.
[12]
J.O. Compte rendu des débats du Sénat, séance du 2 octobre 1992, p. 2578.
[13]
Geoffroy de Montalembert décède à l’hôpital américain de Neuilly, le 2 mars 1993, dans sa 95
e année des suites d’une grippe, quelques jours après la disparition de l’autre notable normand, Jean Lecanuet.
[14]
Paris Normandie, 4 mars 1993.
[15]
Édition du 4 mars 1993.
[16]
Communiqué de René Monory, reproduit dans
Paris Normandie, 4 mars 1993.