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S'inscrire Alertes e-mail - Parlement[s], Revue d'histoire politique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezParlement et parlementaires au cœur de la stratégie politique des « modérés » : le cas du CNIP sous la IVe République
AuteurGilles Richard[*] [*] Professeur d’histoire contemporaine à l’IEP de Rennes/ Centre...
suitedu même auteur
Pour qui veut comprendre comment l’histoire des groupes parlementaires en France s’inscrit pleinement dans celle, plus large, des partis politiques et en constitue un aspect essentiel bien que souvent sous-estimé voire ignoré, le CNIP de la IVe République offre l’exemple achevé d’un grand parti créé par des parlementaires et structuré autour du Parlement. « Grand parti structuré » : l’expression semble au premier abord rigoureusement antinomique avec la notion même de « parti de notables », étiquette traditionnellement apposée sur le Centre national des indépendants et paysans. Dans l’ouvrage de référence que Maurice Duverger a consacré en 1951 aux partis politiques[1] [1] Maurice Duverger, Les partis politiques, Paris, Armand Colin...
suite, le CNIP – jamais désigné en tant que tel mais rangé sous la rubrique plus vague des « modérés » – entrait dans la première des quatre grandes catégories qu’il distinguait dans sa typologie des partis, déterminant toute son analyse : partis « bourgeois » ou « de notables », « socialistes », « communistes » et « fascistes ». Dans le livre premier, chacun de ces types était décrit d’un triple point de vue interne – structures, adhérents, dirigeants – tandis que le livre second les envisageait dans le cadre plus large des systèmes partisans et des institutions. Tout au long de l’ouvrage, la façon d’étudier les partis « bourgeois » était explicitement dominée par l’idée qu’ils étaient une forme inachevée et archaïque d’organisation politique.
2 Depuis un demi-siècle, force est de constater que ce cadre d’analyse des partis n’a pas véritablement varié, même si la connaissance pratique que l’on a d’eux a fait d’indiscutables progrès. Pourtant, disons-le franchement, ce modèle théorique ne nous semble pas adapté. C’est ce que nous allons essayer de démontrer en décrivant d’abord avec précision les structures concrètes d’un « parti de notables » exemplaire, le CNIP ; puis en montrant la forte adéquation de ses structures avec une stratégie d’ensemble cohérente, bâtie tout au long de la IVe République, centrée sur le Parlement et capable d’intégrer les notables modérés – et en partie radicaux – dans une logique politique nationale dotée d’une indéniable efficacité. Une façon, somme toute, de prouver que les partis « de notables » ou « de cadres » ne sont pas des proto-partis ou des sous-partis, restés à l’état d’amorce, d’esquisse plus ou moins aboutie, mais qu’ils sont bien, quoique constitués de manière spécifique, des partis à part entière.
Les structures partisanes du CNIP
3 Comme pour étudier toutes les formations partisanes, on peut partir des statuts[2] [2] Texte intégral des statuts de 1948 en annexe. Sur l’histoire...
suite, mais à condition d’en distinguer la lettre et l’esprit, le texte officiellement déposé et sa mise en œuvre, chacun des deux éléments ainsi que l’écart qui les sépare nécessairement évoluant dans le temps, en fonction des changements de la société tout entière.
4 Enregistrés le 31 décembre 1948 à la préfecture de la Seine, les statuts du Centre national des républicains indépendants – première appellation du parti – ne furent pas modifiés avant 1961, si l’on excepte le changement d’appellation déposé en septembre 1952, après l’élargissement du comité directeur du CNRI l’année précédente aux représentants du Parti paysan d’union sociale présidé par Paul Antier, à l’Union des démocrates indépendants dirigée par Raymond Marcellin et à une fraction importante du Parti républicain de la liberté emmenée par Joseph Laniel. Trois remarques d’ensemble peuvent être faites sur ces statuts.
5 Tout d’abord, la place éminente réservée aux parlementaires. Les adhérents étaient de facto des parlementaires et assimilés (Assemblée de l’Union française, Conseil économique, Assemblée algérienne, etc.) de la mouvance modérée, toute autre « personnalité », qualifiée de façon révélatrice de « non parlementaire », ne pouvant adhérer au CNRI que sous le patronage de deux membres des assemblées délibérantes ou consultatives. Pourquoi une telle disposition ? L’initiative de la création venait des parlementaires inscrits aux groupes des RI du Palais-Bourbon et du palais du Luxembourg. Il était logique qu’ils se réservassent le pouvoir au sein de l’organisation qu’ils constituaient. Mais ils agissaient aussi dans un certain contexte qui s’imposait plus ou moins à eux. D’une part, la constitution de 1946, à l’image de celle de 1875 implicitement révisée après la crise du 16 mai 1877, avait confirmé le Parlement dans son rôle d’institution centrale du régime républicain. D’autre part, les « républicains indépendants » étaient les héritiers de la longue tradition des notables orléano-opportunistes qui refusaient depuis 1789 l’idée de démocratie directe et souhaitaient transformer les mécanismes électoraux en moyen essentiel de faire écran entre l’exercice de la citoyenneté et l’exercice effectif du pouvoir[3] [3] Une tradition politique nettement distincte de celle créée...
suite. Les statuts (article 7) révélaient en même temps la volonté d’intégrer dans une structure nationale hiérarchisée un certain nombre d’organisations préexistantes au CNRI, bâties dans le cadre départemental par tel ou tel des partis de droite d’avant guerre.
6 Il s’agissait là de trouver un moyen efficace de maîtriser les nouvelles règles électorales (scrutin proportionnel et listes départementales) tout en conservant l’expérience acquise dans l’adaptation aux conditions locales, la vie politique française étant tout sauf uniforme d’un département à l’autre. Enfin, on pouvait remarquer l’absence de président, à la différence de ce qui existait au Mouvement républicain populaire, au Rassemblement du peuple français, ou chez les radicaux au même moment. La raison en était purement conjoncturelle. Paul Reynaud était alors la personnalité modérée la plus en vue et avait été choisi, en août 1948, par le radical André Marie pour occuper le ministère des Finances. Mais les initiateurs du CNRI se méfiaient de cet homme, le jugeant inadapté à leur projet pour au moins deux raisons. Bien qu’ayant appartenu à l’Alliance républicaine démocratique avant guerre, il avait adopté des positions trop personnelles en matière économique ou diplomatique pour être vraiment représentatif du vaste courant de la droite modérée. La guerre avait aggravé les choses : son nom était désormais lié à la défaite de 1940 et son parcours avait croisé à plusieurs reprises ceux de Léon Blum et de Charles de Gaulle, deux figures auxquelles les fondateurs du CNRI comptaient, pour des raisons différentes, s’opposer sans concession. Il y avait aussi le caractère personnel de l’homme qu’ils estimaient peu fiable, trop dilettante, incapable de s’imposer la discipline nécessaire à un chef de parti. Tout cela conduisit à ne pas prévoir de poste de président dans les statuts. Plutôt pas de président que Paul Reynaud président[4] [4] Voir Thibault Tellier, Paul Reynaud : une contribution politique...
suite.
7 Les structures du CNRI étaient donc adaptées à une conjoncture : il s’agissait de rassembler, afin de lui donner une réelle efficacité politique, la vaste mouvance des notables modérés, plus ou moins bien organisée selon les départements, autour de la soixantaine de parlementaires – députés et sénateurs – qui ne se reconnaissaient ni dans le MRP, ni dans le RPF mais avaient fort bien compris qu’ils avaient une carte à jouer aux côtés de la Troisième Force dont la marge de manœuvre au Palais-Bourbon était restreinte. Elles étaient bien accordées aussi à un projet qui s’inscrivait dans la lignée des expériences et des réflexions menées depuis les années trente, mais revues et corrigées à la lumière des impasses de Vichy[5] [5] Voir Olivier Dard, « Destins de la Jeune Droite », dans...
suite. Ce projet, du strict point de vue partisan, comportait deux volets complémentaires.
8 D’abord, regrouper à terme dans une même structure les modérés et les radicaux pour consolider définitivement les alliances de 1938-1940 et rendre impossible tout nouveau Front populaire. Ensuite, doter les modérés d’une organisation efficace, unifiée et pérenne, en suivant un cheminement adapté à la sociabilité et à la culture spécifiques des notables. D’où une évolution progressive de la pratique au gré de la conjoncture politique, sans qu’elle fût jamais, au moins jusqu’aux débuts de la Ve République, fixée dans les statuts.
9 Ainsi, le CNRI devenu le CNIP en 1951-1952 gagna peu à peu en cohésion et en « surface ». En 1950, Roger Duchet, sénateur-maire de Beaune, secrétaire général de Centre national et véritable cheville ouvrière du mouvement, lança un hebdomadaire intitulé France indé-pendante. Tribune d’expression des mo-dérés et lieu de for-mation de l’équipe des jeunes collaborateurs du secrétaire général, le journal atteignit au bout de quelques années le tirage de 60 000 exemplaires. Il servait de support au financement du parti et sa liste d’abonnés tenait lieu de fichier d’adhérents. En 1952, le Centre trouva son dirigeant d’envergure nationale qui lui manquait jusque-là en la personne d’Antoine Pinay, premier président du conseil modéré depuis la Libération, désigné président d’honneur du parti en janvier 1953. En 1954, le secrétariat général organisa le premier congrès national du Centre, institution prévue dans les statuts mais jusque-là mise en œuvre sur le mode mineur de « journées d’études ». Dès lors, les congrès se tinrent tous les deux ans. En 1956, la direction se renforça grâce à la nomination, de neuf délégués régionaux à la propagande, placés sous l’autorité de Michel Junot, délégué national, et chargés de « suivre » les centres départementaux au nombre de plusieurs dizaines désormais. Autant d’innovations successives qui, bien que réalisées hors des statuts initiaux, n’en avaient pas moins profondément transformé le parti des notables modérés, le faisant sortir du cadre d’analyse ordinairement adopté.

Congrès des Indépendants, 17 mars 1953, Relais de la Mutualité
Congrès des Indépendants, 17 mars 1953, Relais de la Mutualité
10 Ce renforcement assez spectaculaire des structures partisanes resterait toutefois incompréhensible si l’on ne le reliait pas aux développements de la stratégie politique du CNIP.
Une stratégie centrée sur le Parlement
11 Comme tout grand parti politique, le CNIP avait pour but de conquérir le pouvoir. Dirigé par des sénateurs et des députés, il développa une stratégie complètement centrée sur le Parlement : travail en commissions, liens personnels entre parlementaires, investitures des présidents du conseil, participation gouvernementale. Très logiquement, les élections législatives furent la préoccupation majeure des dirigeants du Centre national et marquèrent les grandes étapes de sa structuration partisane en même temps que de son enracinement dans le pays.
12 Première étape : les élections de juin 1951. Roger Duchet et ses collaborateurs s’étaient fixé un double objectif : accroître le poids des modérés au Palais-Bourbon afin d’influencer davantage le processus législatif et d’être mieux représentés dans les gouvernements ; marginaliser en même temps le RPF dont le projet politique était directement concurrent de celui des modérés. Trois moyens furent mis en œuvre, tous adaptés à la logique parlementaire du régime. Le contexte n’était pas encore favorable à une augmentation substantielle des scores électoraux modérés mais il parut possible de gagner en influence en travaillant au regroupement de forces exagérément éparpillées et artificiellement divisées. Des négociations serrées pour l’attribution des investitures et une bonne maîtrise des mécanismes de la loi sur les apparentements permirent de regrouper le PPUS, la petite UDI et nombre de membres du PRL autour des RI[6] [6] Voir supra le changement de nom du Centre. ...
suite. Afin d’isoler au maximum le RPF, Roger Duchet, lui-même ancien cadre radical, multiplia les contacts et les alliances avec le RGR[7] [7] Voir Gilles Le Béguec, « Le Rassemblement des gauches...
suite : déclarations communes, apparentements, listes de « concentration républicaine », etc. Ainsi naquit la « Quatrième Force », capable de faire jeu égal avec les gaullistes et même les communistes sur le plan électoral. Enfin, véritable cheval de Troie introduit au cœur même du RPF, plusieurs accords départementaux – treize apparentements et quatre listes communes – furent passés avec le Rassemblement, en fonction des rapports de force locaux et des liens qui existaient entre notables. Au total, un dispositif complexe, tortueux même, mais approprié aux conditions concrètes de fonctionnement du régime. Le résultat fut à la hauteur des attentes : plus de 100 députés, répartis en deux groupes distincts (RI et Paysans) mais associés au comité directeur du CNIP, face à 120 députés gaullistes. La différence entre les deux partis était faible et le projet de Charles de Gaulle – dominer suffisamment l’Assemblée nationale pour bloquer les institutions et obtenir une révision constitutionnelle – du même coup rendu impossible. La suite est connue : scission du RPF à l’occasion de l’investiture d’Antoine Pinay en 1952 et création de l’Action républicaine et sociale pour regrouper les transfuges gaullistes derrière Edmond Barrachin et Édouard Frédéric-Dupont ; mise en sommeil du RPF en 1953 ; intégration de l’ARS dans le CNIP en 1954. L’espoir de « digérer » à terme le gaullisme était raisonnable, une fois que les conséquences de la « querelle de la CED » se seraient estompées.
13 Deuxième étape : les élections de janvier 1956. Bien que brillant tacticien, Roger Duchet ne maîtrisait pas tous les éléments de la situation. Tandis que le RPF agonisait sous les coups successifs des modérés, d’autres événements se produisirent, aux effets imprévus. À l’extérieur, la défaite française en Indochine entraîna la naissance du « mendésisme », une tentative de rénovation du radicalisme dont la principale conséquence fut de priver les indépendants de leur principal allié et de vider la Quatrième Force de sa substance. À l’intérieur, la modernisation accélérée de l’économie nationale, vivement encouragée par Antoine Pinay et ses « amis » (selon la terminologie modérée), provoquait des bouleversements sociaux de grande ampleur dont le résultat le plus frappant fut la révolte, sous la conduite de Pierre Poujade, des classes moyennes indépendantes menacées de disparition dans une France taylorisée et « tertiarisée ». Or, le CNIP trouvait dans cette catégorie sociale son principal soutien électoral. Mendésisme et poujadisme avaient émergé en 1953. En 1955, ils devinrent des phénomènes politiques impossibles à ignorer. Confrontée à ce double défi, la direction du CNIP pensa que le danger principal venait du Front républicain en formation, associant radicaux et socialistes. Afin de prendre de cours ses leaders, un accord fut passé avec l’aile conservatrice du radicalisme, menée par Edgar Faure, président du conseil depuis février 1955, et les élections législatives furent organisées de façon anticipée, avant que le Front républicain ne se structurât définitivement. Il s’agissait de donner à la majorité au pouvoir (CNIP, MRP, radicaux antimendésistes, UDSR de la tendance de René Pleven) l’occasion de se présenter unie dans le cadre du système des apparentements reconduit et d’accroître ainsi son nombre de sièges, le gaullisme n’existant plus ou presque, alors que le Front républicain ne pourrait profiter aussi aisément de la loi électorale puisque la guerre froide rendait impensables des apparentements larges avec le PCF. Mais la manœuvre échoua à cause du succès inattendu des poujadistes. Au lieu des 150 sièges qu’il espérait au minimum, le CNIP n’en eut que 100. Toutefois, le Front républicain n’avait pas mieux réussi et aucune majorité claire n’existait à l’Assemblée nationale. Les indépendants poursuivirent leur projet. Ils montrèrent leur cohésion croissante en créant dès janvier 1956 un groupe unique des modérés au Palais-Bourbon – une première dans l’histoire parlementaire française – intitulé groupe « des Indépendants et paysans d’action sociale » (IPAS). Antoine Pinay en prit la présidence. En soutenant ardemment la politique algérienne du gouvernement de Guy Mollet, ils accrurent le trouble à gauche et accélérèrent dès l’été 1956 la crise du parti radical. À la fin de l’année, le radicalisme entrait en agonie, éclaté en quatre courants rivaux. Les développements de la guerre d’Algérie, la crise des partis de gauche, la retraite complète de Charles de Gaulle permettaient d’envisager le passage à la phase ultime de la stratégie modérée : la transformation du CNIP en grand parti conservateur inspiré ouvertement de l’exemple britannique et du parti républicain aux États-Unis, regroupant autour des indépendants les gaullistes de Jacques Soustelle, les radicaux modérés d’André Morice et l’aile la moins « sociale » du MRP, menée par Georges Bidault et Robert Schuman. Les élections législatives partielles de l’année 1957 furent largement favorables au CNIP et encouragèrent ses dirigeants à accélérer le processus de recomposition politique amorcé en précipitant les échéances électorales.
14 Troisième étape : les élections législatives d’octobre 1958. Sans entrer ici dans le détail de la crise de 1958, il faut tout de même noter quelques éléments qui permettent de saisir combien la crise finale de la IVe République ne se déroula pas exactement comme on a l’habitude de le penser. Contrairement à l’idée couramment reçue, son issue favorable à Charles de Gaulle n’était en effet pas inscrite dès le départ dans les faits. En passe de devenir, à la place du PCF, le premier parti de France par le nombre de ses suffrages comme le prouvèrent les résultats des élections cantonales du printemps 1958, le CNIP choisit en avril de provoquer une crise gouvernementale, prélude à des élections anticipées. Ses députés renversèrent Félix Gaillard. Mais survint le putsch militaire d’Alger le 13 mai, pas prévu initialement. Loin de jouer la carte de l’union nationale derrière Pierre Pflimlin, investi dans l’urgence le même jour grâce à l’abstention des députés communistes, les dirigeants du CNIP décidèrent au contraire d’entretenir la crise, d’affaiblir le tout nouveau gouvernement, de ne pas désavouer les militaires et de ramener Charles de Gaulle au pouvoir afin d’imposer, dans le cadre de la crise algérienne, un changement de régime dont ils comptaient bien sortir gagnants. L’analyse objective de la constitution d’octobre 1958 ne permet pas de conclure qu’elle contenait l’inévitable victoire de l’homme du 18 Juin. D’autres forces politiques que les seuls gaullistes – à commencer par les indépendants – souhaitaient une redéfinition de la place du président de la République dans les institutions afin d’en faire un « arbitre » capable de réguler le fonctionnement du régime parlementaire. L’article 20 de la constitution prévoyait explicitement que le pouvoir appartiendrait au Premier ministre. Le président devait être élu par un collège électoral de notables dont le CNIP contrôlait environ un tiers des membres. Enfin, les élections législatives devaient se dérouler avant les présidentielles. D’où la participation active du CNIP au processus de révision constitutionnelle dont il espérait bien profiter pour se voir confirmer dans sa position de premier parti de France.
15 Mais les résultats ne furent pas du tout ceux que Roger Duchet et Antoine Pinay avaient escomptés. Les causes ne sont pas tant à rechercher du côté d’un désaveu des électeurs (les indépendants gagnèrent des voix) que dans une mauvaise tactique électorale, inadaptée aux conditions du moment. Au lieu de présenter des candidats dans chaque circonscription, ce qui, compte tenu de la progression moyenne de ses voix, aurait pu lui assurer 180 élus, le CNIP laissa la moitié des places à ses petits alliés (Centre républicain d’André Morice, Démocratie-chrétienne de France de Georges Bidault, etc.) dont les scores furent médiocres car ils apparurent trop liés au régime ancien. Cela fut le principal atout de l’UNR dont le succès n’était pas a priori acquis. Avec un peu plus de 120 députés seulement, le CNIP se retrouva en deuxième position au Palais-Bourbon derrière l’UNR, incapable dans ces conditions d’imposer le retour d’Antoine Pinay à Matignon et le maintien de René Coty à l’Élysée, et donc de renvoyer Charles de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises. Commença alors le temps du déclin du Centre national, son enlisement dans une stratégie algérienne provocatrice et aventureuse. Les élections législatives de novembre 1962 marquèrent l’effondrement de ce qui avait été le projet de grand parti conservateur à la française.
16 Une étape irréversible n’en avait pas moins été franchie. Les notables modérés, réputés rétifs par nature à toute organisation, avaient su adapter leurs modes d’organisation à la nouvelle situation issue du Front populaire et de la Libération, en se dotant d’une structure partisane solide, forte de 15 000 à 20 000 adhérents regroupés en fédérations départementales, sans être soumise à une quelconque pression des « masses », cela pour mieux résister aux prétentions du mouvement ouvrier alors à son apogée.
17 Dans la continuité de la tradition orléano-opportuniste du xixe siècle et en prenant appui sur l’expérience acquise à travers le CNIP, une poignée d’hommes, tous venus du Centre national, conduits par Valéry Giscard d’Estaing et Michel Poniatowski, allaient bientôt reprendre le flambeau abandonné par Roger Duchet et Antoine Pinay. Ils repartirent à la conquête du pouvoir avec les mêmes structures partisanes : une formation de notables, la Fédération nationale des républicains indépendants, « légère » mais implantée sur tout le territoire et dirigée par les parlementaires ; pas de grand organe officiel de presse mais un solide réseau d’influence dans les journaux tant nationaux que régionaux ; des liens discrets étroits avec le patronat et les organisations syndicales non ouvrières ; des contacts personnels avec des formations proches, démocrates-chrétiens de Jean Lecanuet et radicaux « valoisiens » regroupées à partir de 1971 dans le Mouvement des réformateurs. Ce fut finalement la victoire aux élections présidentielles de mai 1974.
18 Preuve, s’il en était encore besoin, que les « partis de notables », conçus et dirigés par des parlementaires, ne sont pas en soi moins performants que les « partis de masse ». Ils représentent au contraire des organisations politiques à part entière tout à fait dignes d’intérêt, ne serait-ce que par leur capacité à élaborer des stratégies politiques de grande ampleur. L’UMP, créée en 2002, n’est-elle pas d’ailleurs, à bien des égards, la reprise du projet politique conçu par Roger Duchet dans les années cinquante[8] [8] Jean Raffarin, père de l’actuel premier ministre Jean-Pierre...
suite, visant à regrouper les droites françaises dans une vaste formation unifiée dont le programme aurait pu tenir dans le triptyque suivant : « libéralisme, réforme de l’État, intégration européenne » ?
Annexe
Annexe 2Modification des statuts en 1952
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous informer que l’association déclarée le 6 janvier 1949 par MM. Roger DUCHET, sénateur de la Côte-d’Or, BOIVIN-CHAMPEAUX, sénateur du Calvados, et COTY, sénateur de la Seine-Inférieure, sous le titre : « Centre National des Républicains Indépendants », a modifié son titre.
Sa nouvelle appellation est désormais : « Centre National des Indépendants et Paysans ».
Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
R. DUCHET, sénateur de la Côte-d’Or, ministre des PTT
P.-S. – Nouvelle adresse du « Centre National des Indépendants et Paysans » : 106, rue de l’Université, Paris 6e.
Notes
[ *] Professeur d’histoire contemporaine à l’IEP de Rennes/Centre de recherche sur l’action politique en Europe (CNRS, UMR 6051).
[ 1] Maurice Duverger, Les partis politiques, Paris, Armand Colin (Science politique), 1951. L’ouvrage a été réédité dix fois : en 1954, 1958, 1961, 1964, 1967, 1969, 1973, 1976 chez le même éditeur ; en 1981 au Seuil puis en 1992, dans la coll. Points/Essais, n° 255.
[ 2] Texte intégral des statuts de 1948 en annexe. Sur l’histoire du CNIP, voir Gilles Richard, Le Centre national des indépendants et paysans de 1948 à 1962, ou l’échec de l’union des droites françaises dans le parti des modérés, thèse de doctorat d’État soutenue en 1998 sous la direction de Serge Berstein à l’IEP de Paris, et publiée aux Presses universitaires du Septentrion (Thèses à la carte) en 2000. Sur les « modérés » plus largement, voir François Roth (dir.), Les modérés dans la vie politique française, 1870-1965, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2000. Une journée d’études consacrée au CNIP, associant acteurs-témoins et historiens, a été organisée au Sénat le 25 juin 2004, « Le CNIP : archives, mémoires, histoire », par Sylvie Guillaume et Gilles Richard dans le cadre du Comité d’histoire parlementaire et politique.
[ 3] Une tradition politique nettement distincte de celle créée par les néo-jacobins à l’époque du Directoire, réfléchissant alors sur les conditions de la « démocratie représentative », origine lointaine des projets de réforme constitutionnelle défendus par les gauches – et notamment Léon Blum – à la Libération.
[ 4] Voir Thibault Tellier, Paul Reynaud : une contribution politique au maintien de la puissance française durant la dernière décennie de la IIIeRépublique, thèse de doctorat sous la direction de Jean-François Sirinelli à Lille-3 soutenue en 1999, et Raymond Krakovitch, Paul Reynaud dans la tragédie de l’histoire, Paris, Tallandier, 1998.
[ 5] Voir Olivier Dard, « Destins de la Jeune Droite », dans Gilles Richard et Jacqueline Sainclivier, La recomposition des droites en France à la Libération, 1944-1948, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.
[ 6] Voir supra le changement de nom du Centre.
[ 7] Voir Gilles Le Béguec, « Le Rassemblement des gauches républicaines » dans Gilles Richard et Jacqueline Sainclivier, op. cit. Au sein du RGR, le CNIP était assuré du soutien de l’ARD de Pierre-Étienne Flandin et du Parti républicain et social de la réconciliation française, rejeton du PSF à la Libération.
[ 8] Jean Raffarin, père de l’actuel premier ministre Jean-Pierre Raffarin, était responsable syndical agricole de la Vienne, élu local et député du CNIP dans les années cinquante.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Gilles Richard « Parlement et parlementaires au cœur de la stratégie politique des « modérés » : le cas du CNIP sous la IVe République », Parlement[s], Revue d'histoire politique 1/2005 (n° 3), p. 77-93.
URL : www.cairn.info/revue-parlements-2005-1-page-77.htm.





