2005
Parlement[s]
Magazine : La politique vue autrement – Presse écrite
Victor Hugo : « Le peuple seul a l’instinct du génie ». « Qui sera Président ? », L’Événement, 29 septembre 1848
Bruno Fuligni
Le mode de désignation du président de la République est la question centrale du débat constitutionnel de l’automne 1848, débat dans lequel les analyses ne s’abstraient pas toujours des tactiques personnelles. Si Victor Hugo ne s’exprime pas sur ce sujet à la tribune de l’Assemblée nationale constituante, il fait connaître sa position par L’Événement, un journal entièrement voué à sa promotion politique qu’il publie avec l’aide de son ami Émile de Girardin.
En 1848, les articles ne sont pas signés, mais on reconnaît la griffe du maître : soit qu’il écrive, soit qu’il dicte, Victor Hugo inspire directement la rédaction du journal, qui a pris pour devise une phrase tirée d’un de ses discours : « Haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple. »
Dès le 30 août, L’Événement s’est prononcé en faveur de l’élection du futur chef de l’État au suffrage universel direct. Comme Lamartine, Hugo s’illusionne sur sa popularité, au point d’imaginer que ce mode de désignation tournera à son avantage : les ambitions présidentielles du poète s’affirment contre celles du général Cavaignac, chef du gouvernement.
Le 29 septembre 1848, sous le titre « Qui sera Président ? », Victor Hugo formule dans L’Événement sa vision romantique de l’exécutif républicain : en développant la parabole de l’arbre, en filant la métaphore vitaliste de la couvaison, il tente de démontrer le caractère « naturel » de sa thèse. Lucide sur la faiblesse d’un Président qui serait désigné par les seuls parlementaires, Victor Hugo ne veut pas voir dans l’élection populaire les dangers d’un césarisme que, plus tard, il lui faudra combattre.
Bruno Fuligni
Caricature de Victor Hugo par Cham, parue dans L’Assemblée nationale comique, 1850
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« Il est dans nos habitudes et dans nos goûts d’aller au devant des questions. Au nombre de celles qui préoccupent au plus haut point la pensée publique, il faut ranger la question de la présidence. Quel est le pouvoir qui la décernera ? Quel est l’homme qui la recevra ?
Le premier de ces deux problèmes, on doit le considérer comme résolu. Deux puissances, dont l’une relève de l’autre, sont en ce moment en présence : l’Assemblée et le suffrage universel. L’Assemblée est naturellement révocable, le suffrage uni-versel est forcément éternel. Le peuple, c’est la semence, le suffrage universel, c’est la sève ; l’Assemblée n’est que le feuillage. Or, quand le vent souffle ou quand la saison le veut, la feuille tombe de l’arbre ; – la sève y reste. L’Assemblée et le suffrage universel sont pourtant, quoique différents, deux forces qui se condensent et se complètent l’une l’autre. Seulement, l’Assemblée ne donne que la forme au gouvernement, tandis que le suffrage universel lui donne la vie. Sans le feuillage, l’arbre n’est que nu ; sans la sève, il est mort. Aussi semble-t-il normal et naturel de laisser au suffrage universel l’élection des pouvoirs.
Si l’Assemblée voulait elle-même créer le Président, elle serait non-seulement incompétente, mais encore impuissante. L’Assemblée ne peut que constituer, c’est-à-dire révéler la forme extérieure, la qualité et le nom du gouvernement ; elle ne saurait s’immiscer dans le travail intérieur qui fécondera et fera jaillir du tronc ces deux branches principales : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Le feuillage désigne l’arbre ; la sève le ramifie.
Selon nous, ce serait à la fois un abus de pouvoir et un acte d’impuissance si l’Assemblée se conférait le droit d’élire elle-même le Président. Quelle autorité aurait ce Président ? Aucune sur l’Assemblée, aucune sur le pays. L’Assemblée en ferait comme un simple homme de paille, le pays le verrait comme un véritable usurpateur. Voilà pour l’impuissance. L’abus de pouvoir ne serait pas moins flagrant. Serait-il légal, serait-il juste que l’Assemblée fît si bon marché du suffrage universel, dont elle est issue ? Ne sent-elle pas que ce serait se méprendre complètement sur ses attributions et abuser en quelque sorte d’un dépôt ? Ne serait-ce pas un aveuglement étrange et fatal qui la perdrait bien vite ? Que l’Assemblée y songe, sa force n’est pas en elle ; elle est hors d’elle ! Si elle veut durer, qu’elle ne cherche pas à s’éterniser ! Qu’elle se retrempe le plus souvent dans le suffrage universel ! La puissance de l’Assemblée est dans le peuple : la puissance d’Antée était dans la terre !
Nous voulons bien admettre que le Président sera choisi dans l’assemblée, mais il ne faut pas qu’il soit choisi par elle. Qu’elle contienne dans son sein toutes les forces vives du pays, qu’elle réunisse toutes les lumières, tous les talents, toutes les expériences, nous le voulons bien. Peut-être, qui sait ? renferme-t-elle l’homme de génie qui doit sauver la France. Mais ce ne sera pas elle qui le découvrira, elle l’étoufferait plutôt. Le peuple seul a l’instinct du génie : ces deux forces ne se gênent pas, elles s’entr’aident, et lorsqu’ils sont face à face, le peuple et le génie se reconnaissent. Si donc vous voulez que le pouvoir naisse viable de l’assemblée, faites-le féconder par le suffrage universel ! Permettez à ces deux chaleurs de se combiner, si vous voulez que l’éclosion ait lieu. L’Å“uf est là, l’aigle est là. Faites couver l’Å“uf par l’aigle.
Mais si, comme c’est possible, l’Assemblée a le malheur d’élire elle-même son président, il y a tout à parier qu’elle choisira une médiocrité. Pourquoi ? parce que c’est la loi des assemblées, comme de tous les publics, de s’effrayer de l’exceptionnel et de s’éprendre du vulgaire. Un génie et une assemblée sont deux principes antipathiques : l’assemblée est le diminutif du peuple ; le génie est l’exagération de la nature. Si l’Assemblée nomme son président, elle donnera au monde le spectacle ridicule d’une grande assemblée produisant un petit pouvoir, d’un Å“uf d’aiglon produisant un moineau. Il est à craindre alors que l’aigle irrité ne tue le moineau d’un coup de bec ! […] ».
La suite de l’article n’est plus qu’une longue charge contre le général Cavaignac qui se termine par ces mots : « M. Cavaignac n’a encore remporté de victoires que contre les talents et les libertés. De pareils Austerlitz sont toujours des Waterloo ! »
À partir d’octobre 1848, sous l’influence d’Émile de Girardin, Victor Hugo renonce à sa candidature pour soutenir celle de Louis-Napoléon Bonaparte, élu triomphalement en décembre. Déçu par la politique du prince-président, Hugo se préparera ensuite pour l’élection présidentielle de 1852 – une échéance annulée par le coup d’État du 2 décembre 1851. Au lieu de présider la République, le poète va la personnifier dans l’exil…