2005
Parlement[s]
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Les candidatures libres aux élections présidentielles sous la Ve République
Michaël Gérard
[*]
L’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel marque un tournant. Loin des prétendants issus du seul Parlement sous les III
e et IV
e Républiques et de l’adoubement par un collège électoral de 84 000 membres en 1958, l’ouverture de l’élection à l’arbitrage du peuple implique l’accès de tous les citoyens à la candidature. C’est en ce sens que le général de Gaulle, dont l’aversion pour le « régime des partis » est connue, avait songé à inscrire dans la Constitution que « nul ne peut être candidat à la présidence de la République s’il ne renonce, le cas échéant, à son mandat et à son appartenance à un parti politique »
[1]. Dans la pratique, ce mode d’élection n’a pas changé fondamentalement la nature du scrutin. Ce sont les appareils installés par les élections locales et nationales qui établissent la liste des candidats aptes à concourir, avec une barrière entre les électeurs et leurs représentants, les idées et les hommes nouveaux ne risquant d’apparaître que dans la rue ou les coulisses du pouvoir. Ainsi se pose la question fondamentale de l’accès démocratique à l’offre politique. Car les rouages de l’élection ne sont pas figés. À côté des candidats attendus sont apparus des prétendants en creux des catégories traditionnelles, qui n’appartiennent pas à de grands partis mais à des groupuscules : des candidats libres.
Qu’est-ce qu’un candidat libre ?
Le meilleur moyen de définir les candidatures libres est d’inverser la définition de Pascal Coupez sur « les candidatures aux élections présidentielles depuis la réforme constitutionnelle du 28 octobre 1962 ». Indiquant que les trois conditions à remplir pour être un homme politique sont : d’avoir déjà exercé des responsabilités gouvernementales, d’avoir la capacité de faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts catégoriels, et de posséder une stature suffisante pour être en mesure de s’identifier à l’État
[2]. Le candidat libre n’a pas occupé de hautes fonctions politiques, défend un intérêt hors des courants politiques, ne part pas avec l’intention de briguer la présidence et ne défend pas de programme. Quelle est alors la légitimité de l’électeur-candidat ?
Avant même l’ouverture du scrutin en 1965, des candidats libres avaient ainsi tenté leur chance. Sous la II
e République, la première élection au suffrage universel de 1848 vit émerger un prétendant libre, le Docteur Antoine Watbled, dont l’élection conduirait ses concitoyens à être « immédiatement heureux ; il ose même vous en donner aujourd’hui l’assurance »
[3]. Sous la III
e et la IV
e République, pour qu’un nom soit publié au
Journal Officiel et, en conséquence, connu de l’opinion, il était nécessaire qu’il obtienne au moins dix voix des parlementaires. Par la qualité des électeurs et le sérieux de l’élection, aucun candidat n’a bénéficié de cet honneur, hormis Ferdinand Lop, dont l’unique suffrage obtenu en 1953 lui valu de passer à la postérité en tant que postulant « voulant prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer par les deux bouts »
[4]. Pourtant, Dominique Rémy met en lumière d’autres candidatures libres
[5] : 148 entre 1906 et 1947, et une centaine pour la seule élection de 1947. Il suffisait, en effet, d’envoyer aux services de l’Assemblée une lettre manuscrite faisant acte de candidature, une signature homologuée et un
curriculum vitae. Mais concrètement ces candidats n’avaient aucun moyen de mobilisation externe ou interne au Parlement, et n’avaient donc aucune chance de voir leur ambition aboutir. Les deux points essentiels soulevés par Dominique Rémy sont que, depuis 1965, « ce que l’on sait des candidatures non retenues, leur nombre, leur qualité, permet d’y déceler un phénomène parfaitement comparable à celui précédemment décrit pour les III
e et IV
e Républiques » et que « la propension à la candidature est une variable indépendante de la nature du scrutin »
[6]. Il en mentionne quatre : Marcel Barbu en 1965, Louis Ducatel en 1969, et Jean-Claude Sebag et Guy Héraud en 1974. Marcel Barbu n’a connu qu’une brève expérience de député en 1946 et se présente au nom de son association de construction avec pour principal objectif de faire connaître ses idées sur le logement. Les autres prétendants de 1965, par leur expérience du pouvoir, leur habitude des élections, et leur appartenance à un courant politique, n’entrent pas dans le cadre de la candidature libre. Louis Ducatel, en 1969, s’émancipe de son expérience radicale et de son mandat de conseiller municipal de la Seine et est à la tête d’une société de 2 000 salariés. Il veut défendre ses conceptions de
self-made-man. Les frères siamois de 1974, Guy Héraud et Jean-Claude Sebag, n’ont pas d’expérience politique et sont respectivement professeur et avocat. Ils souhaitent étendre l’audience du fédéralisme.
Le décret de 1976 portant le nombre de parrains de 100 à 500 a sans doute contribué à ce que, de 1981 à 1995, aucune candidature libre ne soit entérinée. Pierre Boussel en 1988 et Jacques Cheminade en 1995 semblent proches de cette catégorie. Mais le premier est un avatar nébuleux d’Arlette Laguiller ou d’Alain Krivine. Le second, par son mouvement transformé en parti politique en 1996, par son souci de concourir à toutes les élections et par le caractère international de ses réseaux ne peut prétendre à ce titre. Un documentaire diffusé sur France 2 en amuse-bouche de la campagne de 2002 permet, en partie, de juger des traces laissées par ces candidats dans la mémoire collective
[7]. De Marcel Barbu, il reste l’image indélébile de son intervention télévisée, où il demande au bord des larmes au général de Gaulle « où est caché son c
Å“ur dans son grand corps » ; de Louis Ducatel, le souvenir du chef d’entreprise sur un chantier électoral en construction, avec comme commentaire laconique, « Votez Ducatel SA » ; de Héraud et Sebag, aucune image. Dans l’inconscient collectif, ces candidats sont associés à une image floue de marginalité et de divertissement.
Néanmoins, loin du caractère anecdotique que pourrait induire la perception de ces quatre candidats sans nom et sans parti, trois éléments spécifiques apparaissent : l’originalité de leur parcours hors du domaine politique, leurs moyens de campagne et la façon dont ils se définissent comme des porte-voix.
Comment un simple électeur devient-il candidat à la présidentielle ?
On s’interroge sur ses motivations et les idées qu’il veut défendre. Car s’il saute le pas, c’est parce qu’il ne se sent pas défendu par les prétendants déjà en lice.
Pour Marcel Barbu, la réponse est limpide. Il naît dans la misère le 17 octobre 1907 à Nanterre, puis est placé dans un orphelinat. Il entre dans la vie active comme apprenti bijoutier, devient artisan puis industriel. La source de son engagement politique se trouve certainement en juin 1940, lorsque l’armée allemande arrive à Besançon. Tous les représentants de l’État ont déserté la ville. L’officier supérieur allemand le trouve alors en face de lui. Il a pris la place du maire et entend défendre au mieux les intérêts de la population.
Marcel Barbu au maquillage avant de passer à la télévision
Ph © Paris Match
Après la guerre, il investit, cette fois légalement, le do-maine politique. Il décide de soutenir la candidature à la première Assemblée constituante de Paul Deval, pre-mier d’une liste dont Marcel Barbu est le second. Paul Deval est élu grâce à une campagne de proximité, mais démissionne au bout de deux mois et Marcel Barbu se retrouve au Palais Bourbon. Mais dès que sa proposition de loi sur le mou-vement communautaire est adoptée par le Parlement, il démissionne à son tour, estimant son mandat accompli. Être député est alors un moyen de faire avancer ses projets, qu’il juge défendus par personne. Il se présente lui-même, défend son projet de loi et retourne l’appliquer dans sa communauté. En 1955, il épouse la cause du logement en fondant l’Association pour la Construction et la Gestion Immobilière de Sannois, à la tête de laquelle il concourt à la présidentielle. Mais il n’a pas changé d’optique. Dès son arrivée à Sannois, il crée la « Ligue de réforme communale » et obtient deux élus au conseil municipal. Il se représente, en 1959, aux élections municipales, sous la même étiquette, avec un programme qui garde de forts accents communautaires. Il échoue, mais il a un peu plus encore investi le champ politique. De la Résistance aux campagnes municipales, une seule raison a motivé l’intrusion de Marcel Barbu dans la sphère électorale : c’est un moyen de résoudre des problèmes concrets rencontrés en tant que chef de communauté ou d’association. Assurément, l’élection présidentielle n’est pas la première de ses batailles. Mais ce parcours fait-il pour autant de Marcel Barbu un homme politique ?
Dès l’annonce officielle de sa candidature en 1965, son discours est limpide : « je suis sphérique d’opinion, car comme une sphère, je n’ai pas de bord, pas de parti, je ne me désisterai pour personne »
[8]. Or en 1945, il se présente sous l’étiquette neutre d’Indépendant d’action républicaine. Au cours de la campagne, les communistes le disent à droite. Une fois élu, il demande à siéger à leur gauche sur un tabouret. Cette image de Marcel Barbu, seul sur son tabouret au bord de l’hémicycle, aura été plus que toute autre le symbole de son apolitisme. Il est un personnage pragmatique par excellence et seul compte le résultat. Il ne représente finalement que ses idées et peu importe où celles-ci le classent. Son positionnement politique peut être résumé en une expression : « j’ai la veine d’être un personnage couleur de muraille »
[9].
Louis Ducatel, candidat en 1969, est né le 13 mars 1902. Il aime à rappeler les origines modestes de son père cordonnier et de sa mère qui dut travailler dès 11 ans dans les mines de sel. Après une carrière d’ingénieur, il s’installe à son compte en 1928 et crée une dizaine de sociétés satellites de travaux publics. En 1969, il construit le boulevard périphérique à Auteuil et emploie 2 500 salariés, 50 ingénieurs, et 5 polytechniciens. Deux ans auparavant, il a fondé l’Association de Défense de l’Entreprise Privée (ADEP) qu’il dirige. A priori, la couleur de Louis Ducatel est moins neutre que celle de Marcel Barbu. Adhérent au parti radical socialiste dès 1927, membre de son comité exécutif, secrétaire du député radical du Nord, Alfred Lacour, en 1936, candidat aux législatives la même année, conseiller général de la Seine en 1945, conseiller municipal de Paris de 1948 à 1965, et vice-président du conseil municipal de Paris en 1961 et 1962 : peut-on le considérer comme un candidat libre ?
Son positionnement politique est ambigu, puisqu’il déclare à la fois :
« je constituerai immédiatement un gouvernement d’hommes compétents choisis en dehors de tout dosage politique, dans tous les groupes parlementaires et hors du Parlement, dans toutes les catégories socioprofessionnelles » et
« je ne suis pas seul. Avec mes anciens amis politiques, je suis en mesure de former un gouvernement dans les vingt-quatre heures »
[10]. Enfin, il faut ajouter son souhait, avant même de connaître son nom, de demander « au nouveau Président de [le] prendre dans son cabinet comme conseiller bénévole »
[11]. On trouve là une autre raison de l’engagement politique de Louis Ducatel : avoir ses entrées. Il s’est engagé au parti radical en 1927 lors d’une rencontre fortuite dans un train avec un militant lui démontrant les avantages que pouvait en retirer un industriel comme lui. Alors qu’il siège au conseil municipal de Paris, il essaie ainsi d’obtenir l’adjudication de marchés pour ses entreprises.
Guy Héraud et Jean-Claude Sebag, candidats en 1974, ont suivi un parcours différent jusqu’à l’élection. Le premier, né le 29 octobre 1920, a vécu une jeunesse errante dans les pas de son père, colonel de l’armée de l’air. Après dix années en Allemagne et un passage à Reims, il termine ses études de Droit et son agrégation à Bordeaux et Toulouse. Doyen de la faculté de Droit de Hanoi en 1950, puis directeur des Centres d’études juridiques du Maroc en 1953, il s’installe à Strasbourg en 1956 pour diffuser les idées fédéralistes qu’il enseigne pendant dix-sept ans. Dès 1963, il commence la publication d’une
Å“uvre importante sur le fédéralisme, les langues et les peuples européens. En 1974, il est professeur de Droit à Pau. Son parcours idéologique suit sa trajectoire personnelle. Il s’engage dans le combat fédéraliste dans les années 1950 en adhérant au Mouvement fédéraliste européen. En 1969, il sollicite et obtient l’investiture de la commission nationale française du Mouvement fédéraliste européen ainsi que celle de la Conférence des mouvements régionalistes. Mais en vain, faute de parrainages suffisants. En 1971, il fonde le Parti fédéraliste européen, allié à l’Internationale fédéraliste, qu’il préside et qui emporte, aux législatives et cantonales de 1973, en Alsace et Bretagne, un score de 3,5 %. De sorte que, Guy Héraud ne semble pas être un candidat libre par la dimension politique de son action. Mais comme le remarque
Le Figaro, il n’y a alors que 200 fédéralistes en France. Et durant la campagne, le mouvement « la Fédération », premier mouvement fédéraliste fondé en France : « tient à préciser qu’il ne présente aucun candidat et lance un appel aux candidats sérieux »
[12]. En outre, il se dit socialiste proudhonien, catholique non pratiquant, révolutionnaire dans la légalité, anarchiste et autogestionnaire. Enfin, il juge que le fédéralisme, dont la doctrine se veut une « réconciliation par le haut entre la gauche et la droite » peut aider à « résoudre les vieilles contradictions insolubles »
[13]. Dès le lendemain du premier tour, il reprend ses cours de Droit à Pau, et il s’exprime sur le second tour « à titre personnel » et pas au nom du Parti fédéraliste européen
[14].
Jean-Claude Sebag, également candidat en 1974, est né en 1943 en Algérie de parents commerçants. Il quitte sa terre natale en 1961 et s’installe à Aix-en-Provence. Après une licence et un DES de Droit public, il passe à l’agrégation. Puis il choisit pour sujet de thèse « Le rôle de la commission européenne dans les relations extérieures des communautés européennes ». En 1971, il décide de mener une double carrière d’avocat à la Cour d’appel d’Aix-en-Provence et d’assistant à la faculté de Droit de la même ville. Il date sa rencontre avec l’Europe en 1963, lors d’une visite au Parlement européen de Strasbourg, et son coup de foudre pour le fédéralisme trois semaines plus tard, au cours d’un séminaire du professeur Alexandre Marc. Le Mouvement fédéraliste européen, dont il est membre, n’a aucune ambition électorale. Ne s’étant présenté à aucune élection avant 1974, Sebag affirme clairement n’avoir aucun avenir politique
[15]. Après le premier tour, il ne donne pas de consignes de vote à ses électeurs.
Les quatre prétendants n’ont donc pas le même niveau d’expérience politique, mais ils ont en commun de puiser leur engagement dans leur expérience professionnelle ou militante : leur vécu de chef d’entreprise pour Ducatel et Barbu, ses cours de faculté pour Héraud, son militantisme fédéraliste pour Sebag. Tous ont un message, indissociable de ce qu’ils sont et font au quotidien. En cela, ils sont bien des candidats libres qui n’ont pas de projet politique préalable. Ils désignent aussi une France d’en haut, coupée de celle d’en bas, dont ils seraient les porte-voix revendiqués. Cet enjeu de la représentativité est à mettre en perspective avec le désintérêt pour la vie politique.
Quels sont les moyens de campagne d’un candidat libre ?
Mais comment faire connaître leur engagement alors qu’ils ne disposent d’aucun moyen avant la campagne officielle et que, durant celle-ci, ils doivent se contenter des seuls moyens réglementaires ?
La façon dont Marcel Barbu a financé sa campagne est révélatrice. Une partie a été réglée par les 8 000 adhérents de son association. L’ACGIS aurait engagé six millions sur ses fonds propres, les architectes et entrepreneurs qui travaillent pour elle ayant aidé à faire l’appoint. Il reste des interrogations sur les motivations de ces groupes et sur le montant total de ce mécénat. Après les élections, une souscription nationale relayée par la presse lui permet de couvrir les fonds engagés. Son compte de campagne n’a pas pu être retrouvé, pas plus que celui des autres candidats libres. Mais il est évident que les frais de campagne n’ont au final pas dépassé le cautionnement et l’impression des affiches. Trois employés de son association s’occupent à temps plein de sa campagne. Marcel Barbu n’a pas cherché à diffuser de tracts, affiches, brochures ou photographies. Ce qu’il présente comme un choix, et non comme la conséquence d’une pénurie. Le seul instrument de propagande qu’il accepte d’utiliser est la télévision parce que « payer dix mille francs le droit de parler à cinquante millions de français ce n’est pas cher »
[16]. Mais là encore son amateurisme est criant, puisqu’il voulait que l’on se contente de projeter sur l’écran une photographie immobile pendant qu’il parlerait.
Louis Ducatel peut, quant à lui, compter sur des fonds propres plus importants que ceux de Marcel Barbu, puisqu’il est le plus riche des candidats de 1969, gagnant trente-cinq millions de francs par an après impôts. Il paye sa campagne sur ses propres deniers, avouant seulement un chèque de mille francs d’un commerçant qui a voulu s’associer à sa campagne. Comme Marcel Barbu, Louis Ducatel s’est appuyé uniquement sur le personnel et le matériel de son entreprise. Son budget lui permet néanmoins de commander trente-deux millions de tracts dès le début de la campagne officielle. Mais ensuite, il rencontre les mêmes difficultés que Marcel Barbu dans l’acheminement de sa profession de foi. De nombreuses préfectures ne les ont pas encore reçues une semaine avant le premier tour. Il ne tient qu’un seul meeting électoral, dans sa ville natale, à Frévent, dans le Pas-de-Calais, un meeting aux allures de jubilé avec des majorettes.
Guy Héraud ne dispose pas des mêmes moyens. Tout juste précise-t-il qu’il a réuni son million « honnêtement »
[17], mais que cela ne lui permet pas de faire paraître son portrait sur les panneaux électoraux. Comme les précédents, il annonce qu’il lui est impossible de faire afficher son programme et d’envoyer sa profession de foi aux électeurs dans un certain nombre de départements en raison de « l’accaparement des stocks de papier par les formations disposant de moyens financiers importants »
[18]. Ne tenant aucune réunion publique, il compte sur la télévision, même s’il semble éprouver des difficultés à s’y exprimer puisqu’il préfère diffuser deux fois la même intervention.
Les commentateurs de l’époque jugent que Jean-Claude Sebag a plus de moyens qu’Héraud. En fait, dès le début de la campagne, il fuit les contacts avec la presse pour se consacrer à la récupération de fonds. Il réussit ainsi à afficher son portrait sur les panneaux. Leur propagande à tous deux passe essentiellement par la télévision, la presse se limitant à retranscrire en pointillés leurs discours à la télévision ou à la radio. Cette restriction des moyens conventionnels est dans une large part subie. La marginalisation de la candidature libre lors des quinze jours de la campagne officielle est l’une de ses caractéristiques.
À quoi sert un candidat libre ?
Or cette disproportion des moyens entre les libres et les candidats de partis a une incidence sur l’apport d’idées nouvelles. Les commentateurs ont légitimé au fil des campagnes l’idée d’un troisième tour social qui remettrait les gouvernants dans le sens du peuple. Ainsi, après chaque campagne présidentielle, le cortège de grèves et protestations sectorielles s’est allongé. Communiqués d’associations posant des questions ouvertes aux candidats, groupes de pression revendiquant leur soutien, mobilisation du secteur public et parfois privé sont le point d’ancrage des tours de chauffe présidentiels. Le fait que les électeurs donnent de la voix avant de déposer leur bulletin est primordial pour les candidats libres. Car que prétendent-ils être sinon les porte-voix des revendications populaires ignorées pendant la campagne ?
Ainsi, Marcel Barbu ne se présente pas comme le rassembleur de tous les Français, avec la distance qui siérait à un homme d’État. Pendant la campagne, il conserve une posture d’électeur qui, simplement, a en plus droit à la parole. Il est la voix de ses semblables, le porte-parole de ceux qui ne peuvent s’exprimer et n’ont pas de représentants dans les partis traditionnels pour résoudre leurs problèmes quotidiens. L’identification marche dans le sens inverse des autres candidats. Ce ne sont pas les électeurs qui s’identifient à lui mais Marcel Barbu qui est persuadé que tous les Français vivent ses problèmes. Dans sa profession de foi, il fait un inventaire de ceux qu’il pense représenter. On y trouve toutes les catégories sociales et classes d’âge. Mais à chaque segment de la population est accolé un adjectif qui le ramène au peuple que Marcel Barbu a connu dans son enfance, ses communautés et son association. Ce sont les mal-logés, les sans-soins, les inquiets, les abandonnés, les tracassés, les mal-payés ou les accablés. C’est tout ce peuple qu’il juge délaissé par les partis qu’il veut défendre.
Louis Ducatel veut lui aussi s’adresser à ce peuple. Il se sent investi de la mission d’incarner le parti des mécontents, mais avec une distance, due sans doute à sa réussite professionnelle. Il emploie ainsi le « je vous ai compris » gaullien pour les contraintes du fisc. Comme son prédécesseur de 1965 :
« j’entends être le porte-voix de tous ceux qui, à quelque couche de la société qu’ils appartiennent, vivent dans l’oppression quotidienne de la bureaucratie et qui sont de plus en plus nombreux contre les lois fabriquées par des technocrates tout puissants »
[19]. Mais la vraie distance qui sépare le milliardaire Louis Ducatel de ses électeurs potentiels se trouve dans cette affirmation d’une naïveté remarquable : « moi j’ai tout, vous vous n’avez rien. Donc votez pour moi »
[20]. Mais derrière le discours populiste, apparaissent toutefois quelques objectifs concrets.
Les premières interventions télévisées de Marcel Barbu en font le candidat de la dénonciation des scandales de la construction. Il attaque nommément les maires lui refusant des permis de construire, et la pression porte ses fruits, puisqu’il les obtiendra finalement. Mais on ne peut réduire la candidature de Marcel Barbu à l’obtention de trois cents pavillons. Il ne peut tenir les quinze jours de campagne uniquement dans ce rôle. Il est conduit à mettre en perspective ses problèmes, pour faire de sa lutte pour la construction une lutte contre l’administration, et de sa lutte ancienne pour la réforme communale, une lutte contre la sclérose du pouvoir en place. À la télévision, il n’hésite pas à décrire longuement les communautés de travail où les biens de production ont été mis en commun entre chefs de famille. C’est à partir de ses essais antérieurs qu’il veut réorganiser le pays, en le divisant en communautés de travail sur le modèle de celles qu’il a créées. Comme les candidats classiques qui s’appuient sur leurs expériences précédentes de gouvernement, Marcel Barbu fonde sa légitimité sur ses réalisations en tant qu’entrepreneur, essayant déjà de remplacer la légitimité du politique par celle de la société civile.
Ce ne sont pas ses démêlés avec les municipalités mais avec le fisc qui sont au centre de l’engagement de Louis Ducatel. Il a la hantise des contrôles fiscaux et de la technocratie. Il se veut « le candidat de la liberté, de la liberté individuelle, comme des libertés collectives. Liberté de choisir, liberté d’entreprendre, liberté de vivre » et dit représenter « les victimes, les bafoués, les piétinés »
[21]. À l’inverse de Marcel Barbu, ses quelques propositions sont très concrètes – mais démagogiques, avec un effort accentué envers les démunis et les retraités : hausse du SMIG de 10 à 20 %, augmentation des salaires de 70 %, treizième mois obligatoire, construction d’un million de logements, exonération d’impôt pour ceux qui gagnent moins de 1 000 francs par mois…
Du sens de la campagne d’Héraud, la presse n’a rapporté que cette affirmation : « j’ai décidé de profiter de cette occasion pour faire connaître le fédéralisme et permettre la prise de conscience des problèmes ethniques »
[22]. La campagne est pour lui l’occasion de vulgariser ses ouvrages et ses cours de faculté. Il déclare ainsi à la télévision qu’il est le théoricien des entités linguistico-culturelles. Son comité de soutien le présente comme le candidat des minorités nationales, mais il élargit en fait un peu la perspective. Il se veut le représentant d’un « fédéralisme socialiste, humaniste, autogestionnaire, internationaliste » en proposant l’abolition du centralisme, l’instauration de la démocratie dans l’entreprise par l’autogestion et la création d’une fédération européenne, dotée d’institutions démocratiques auxquelles les États délégueraient certains de leurs pouvoirs
[23]. Alors que Barbu et Ducatel attaquent l’administration et veulent aider les démunis, Héraud lutte contre le centralisme politique et « les contrôles douaniers ridicules, vexatoires et ennuyeux », souhaite « que l’on supprime les frontières officielles pour ne garder que les frontières linguistiques et culturelles », et désire rendre aux Basques et Bretons leur économie et culture
[24]. De même Sebag veut « contraindre les autres candidats à se situer par rapport à l’Europe » et « faire connaître notre mouvement qui n’a pas réussi jusque-là à trouver des porte-parole dans les partis »
[25]. Comme les autres, il dénonce l’État centralisateur, omnipotent et oppresseur. Comme Guy Héraud, il défend les droits des minorités nationales.
En dépit d’un ton démagogique voire populiste, ces candidats libres soufflent un peu d’air frais dans la campagne, car ils ne sont pas des professionnels de la politique. Mais parce qu’ils portent sur le devant de la scène politique leurs préoccupations professionnelles, tous quatre défendent des intérêts particularistes, de catégories ou de minorités, et ne sont guère porteur d’un intérêt général. De plus, les médias les enferment dans la durée et le cadre restreints de la campagne officielle. Ce qui les exclut des thèmes nationaux sur lesquels ils ne peuvent être pris au sérieux. De sorte qu’ils ne peuvent mener qu’une campagne bien éloignée de l’épicentre de la présidentielle. Ils peuvent certes apporter des solutions originales – de l’aveu même de la classe politique – directement issues de la société civile. Mais leur adoubement dans le cercle des initiés par le simple parrainage est pour eux un handicap rédhibitoire. Que ce soit au moment de leur déclaration, de la recherche des signatures, ou de leur inscription par le Conseil constitutionnel sur la liste des postulants aptes à concourir, ils ne sont jamais considérés comme des candidats à part entière, ni par le monde politique, ni par les médias. Ils gardent leur posture d’électeur propulsé candidat par hasard. L’aventure de ces candidats libres révèle en creux le poids des appareils partisans à tous les niveaux de la présidentielle.
[*]
Doctorant à l’université d’Orléans.
[1]
Réunion constitutionnelle du 23 juin 1958. Comité national chargé de la publication des travaux préparatoires des institutions de la V
e République,
L’histoire de l’élaboration de la constitution du 4 octobre 1958, vol. 1, La Documentation française, 1987, p. 282.
[2]
Pascal Coupez,
Les candidatures aux élections présidentielles depuis la révision constitutionnelle du 28 octobre 1962, Doctorat, Université de Lille 2, 1995, p. 331.
[3]
Antoine Watbled,
Candidature à la présidence de la République, 1848, p. 7.
[4]
L’Aurore, 13-14 avril 1974.
[5]
Dominique Rémy, « Éléments pour une physionomie des candidats profanes à la présidence de la république », dans
Droit, institutions et système politique : Mélanges en hommage à Maurice Duverger, P.U.F., 1988, p. 209.
[6]
Idem, p. 203 et 214.
[7]
Virginie Linhart,
Présidentielle. Les surprises de l’histoire 1965-1995, 4 février 2002, France 2.
[8]
La Croix, 18 novembre 1965.
[9]
Combat, 29 novembre 1965.
[10]
L’Aurore, 31 mai et 1
er juin 1969 et
France-Soir, 24 mai 1969.
[11]
L’Aurore, 17 et 18 mai 1969.
[12]
Le Monde, 28-29 avril 1974.
[13]
Le Figaro, 26 avril 1974.
[14]
Le Figaro, 25 avril 1974.
[16]
Paris Match, 27 novembre 1965.
[17]
L’Aurore, 17 avril 1974.
[18]
Le Figaro, 2 mai 1974.
[19]
Combat, 17 mai 1969.
[20]
La Croix, 23 mai 1969.
[21]
Le Monde, 31 mai 1974.
[22]
La Croix, 3 mai 1974.
[23]
La Croix, 5 et 6 mai 1974.
[24]
Le Figaro, 20 et 21 avril 1974.
[25]
Le Figaro, 25 avril 1974.