2005
Parlement[s]
Discours et enjeux
Chasse et chasseurs, un enjeu politique aquitain (1979-2004)
Joan Taris
[*]
Tout à la fois loisir, art de vivre, groupe de pression et sujet de controverses, la chasse occupe une place singulière dans la vie politique aquitaine. La période qui s’étend de l’adoption de la directive européenne sur les oiseaux migrateurs, en 1979, au double échec du mouvement Chasse, pêche, nature, traditions (CPNT) aux élections régionales et européennes de 2004 voit cette problématique refaire surface dans le débat démocratique régional, jusqu’à y occuper une importance de premier plan. On peut parler, au sujet de ces années, d’un véritable « moment chasse », dont la genèse tient à la conjonction d’une spécificité aquitaine héritée de l’histoire, marquée par une présence numérique et culturelle de la chasse qui connaît peu d’équivalents ailleurs, et par l’accélération d’évolutions de fond juridiques, politiques et sociologiques qui la remettent profondément en cause. L’originalité tient à la réponse que les chasseurs donnent eux-mêmes à ces défis : l’entrée dans l’arène politique sous leurs propres couleurs pour y défendre leurs intérêts.
Une force organisée dans la ruralité aquitaine
Le poids des chasseurs réside d’abord dans la force du nombre. Avec, au début des années 2000, environ 160 000 titulaires du permis chasse, l’Aquitaine occupe la place de première région cynégétique française. Relativement modeste si on le rapporte à la population régionale dans son ensemble, qui s’élève à 3 009 000 en 2004, ce chiffre de 160 000 devient conséquent si on le compare au seul monde rural et si l’on considère l’influence de chaque chasseur dans son entourage proche, notamment familial. Il s’agit donc bien d’une réalité sociologique qui demeure incontournable dans le tissu rural et se traduit, notamment, en termes de poids électoral par l’existence d’un « vote chasse », susceptible d’agir de façon décisive sur le résultat de nombreux scrutins.
Ce poids numérique se trouve en quelque sorte sur-multiplié par un maillage serré du monde rural qui s’opère, au plan local, par l’existence des associations communales de chasse agréées (ACCA) et, au niveau départemental, par les fédérations départementales, dont la plus importante de France est celle de Gironde avec 52 000 chasseurs en 2004. Assises sur de larges prérogatives, ces structures sont aussi des lieux traditionnels de sociabilité dans lesquels, de l’ACCA au conseil municipal, ou de la fédération départementale au conseil général ou régional, il n’y a souvent qu’un pas. Il n’est pas exagéré de parler d’une véritable notabilité cynégétique, dont le rôle ne se dément pas au fil de ces années. Des personnalités telles que Jean Seinlary et Henri Sabarot en Gironde, André Goustat en Dordogne ou Jean Saint-Josse dans les Pyrénées-Atlantiques, qui tous ont exercé ou exercent encore les fonctions de présidents de fédérations tout en assumant des responsabilités politiques locales voire nationales, font incontestablement partie des hommes qui comptent dans leurs départements.
Non seulement les années 1980 et 1990 ne modifient en rien ce schéma, hérité pour une large part du xixe siècle, d’une chasse puissante et influente dans les pouvoirs locaux, mais on peut même, paradoxalement, inférer que le déclin de la ruralité, dans lequel s’inscrit la baisse de la pratique cynégétique en Aquitaine comme dans l’ensemble de la France, a encore renforcé le poids des chasseurs en faisant d’eux l’un des derniers réseaux constitués dans le tissu rural. Le nombre de chasseurs en Gironde passe de 85 000 en 1982 à 52 000 en 2004.
Les chasseurs à l’épreuve
Les années 1979 à 2004 ont vu les chasseurs confrontés à l’émergence de nouvelles réalités pesant directement sur leur activité, mais aussi, plus profondément, sur leur place dans la société et leur perception dans l’opinion publique : la montée en puissance de la construction européenne, l’émergence des politiques publiques en matière d’environnement et la perte de repères d’un monde rural en déclin. Tous éléments, d’ailleurs souvent imbriqués, qui concourent à une réintroduction du thème de la chasse dans le débat politique aquitain.
Au plan européen, l’adoption de la directive « protection des oiseaux sauvages » du 2 avril 1979, qui tend notamment à restreindre les périodes de chasse des oiseaux migrateurs, constitue le moment fondateur de cette ré-émergence. Elle prend une résonance toute particulière en Aquitaine du fait, non seulement du poids numérique des chasseurs, mais aussi de la présence importante des chasses traditionnelles, telles que celle à la tourterelle. Treize ans plus tard, la directive « habitats-faune-flore » du 21 mai 1992, qui prévoit la mise en place du réseau écologique européen « Natura 2000 », provoque la même réaction. Il n’entre pas dans l’objet du présent propos d’entrer dans le détail de ces textes, ni dans les batailles juridiques qu’ils ont générées, mais d’en relever le caractère central dans la poussée revendicative des chasseurs.
À l’échelle nationale, la prise en compte croissante de la thématique environnementale dans les politiques publiques voit son point d’orgue avec la nomination, en 1997, de Dominique Voynet, dirigeante des Verts et anti-chasse revendiquée, au ministère de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire. Son action en matière cynégétique sera marquée par le vote, en 2000, d’une loi contestée, mais, plus profondément, sa présence avenue de Ségur sera vécue, dans l’ordre du symbole, comme une véritable provocation par les chasseurs.
Ces évolutions politico-juridiques s’inscrivent dans un contexte sociologique de déclin numérique du monde rural, de progression des modes de vie et de pensée ur-bains, notamment dans le rapport à la nature, et, corrélativement, de délégitimation socio-culturelle de la pratique cynégétique. Ce qu’il convient d’appeler un véritable malaise des campagnes, particulièrement perceptible dans des territoires en-clavés et en dif-ficulté socio-économique, comme le Médoc ou le Blayais, a pour conséquence de souder les chasseurs en une véritable communauté. Il est un élément d’identité, qui se construit et se renforce dans une relation d’adversité tant vis-à-vis des « intégristes de l’écologie », qu’incarne notamment à leurs yeux le parti des Verts, qu’à l’égard d’une « Europe bureaucratique et tatillonne », symbolisée par les institutions de Bruxelles, et singulièrement la commission européenne.
Allain Bougrain Dubourg (président de la Ligue de protection des oiseaux) s’entretient avec un chasseur, le 1er mai 2003, à la pointe du Verdon dans le Médoc.
Ph © Patrick Bernard/AFP
Plusieurs moments forts ponctuent ce combat : la campagne contre le traité de Maastricht en 1992, la grande manifestation parisienne de février 1998, jusqu’à l’existence de véritables rituels, comme la journée du 1er mai en Médoc, qui oppose chaque année, sous le regard des médias, chasseurs et écologistes du ROC et de la LPO.
Une forme originale de mobilisation : la construction d’un mouvement politique
La principale réponse de la majorité des chasseurs – mais non de leur totalité avec par exemple le médocain Georges Riboulet ou l’Association nationale pour une chasse écologiquement responsable fondée en 1989 par Simon Charbonneau – à cette grande remise en cause a consisté dans l’entrée dans le champ de la compétition électorale, sous la forme d’un mouvement politique à part entière, CPNT, qui entretient avec l’Aquitaine une relation particulière.
Grande manifestation du CPNT à Paris, le 14 février 1998.
Ph © Abonnenc/SIPA
Créée à l’occasion des élections européennes de 1989 sous l’appellation Chasse, pêche, traditions, l’association se transforme en véritable mou-vement politique, nommé Chasse, pêche, nature, traditions (CPNT), dont l’Aquitaine forme d’emblée le centre névralgique. À chaque heure de gloire du mouvement, elle est en effet en première ligne : les élections européennes de 1989 où la liste conduite par André Goustat frôle la barre des 5 %, mais aussi les élections régionales de 1992 et 1998, où CPNT obtient respectivement 29 et 31 élus sur le plan national, dont 10 et 8 en Aquitaine. Le plus grand succès de toute l’histoire de CPNT, qui intervient aux élections européennes de 1999 où la liste conduite par Jean Saint-Josse obtient un score de 6,77 % au niveau national, prend l’allure d’un triomphe en Aquitaine, avec 11,76 % des voix. Six élus CPNT siégent alors au parlement européen.
Au conseil régional, CPNT est en situation, dès 1992, de former l’un des principaux groupes de l’assemblée et devient membre à part entière de l’exécutif RPR-UDF de Jacques Valade entre 1992 et 1998, avant de se situer dans une position de partenaire extérieur, mais plutôt compréhensif, de la majorité de gauche plurielle dirigée par Alain Rousset à partir de 1998. Pendant cette période, ses élus s’illustrent par une attitude plutôt modérée et responsable, tout en faisant entendre une voix originale sur la ruralité, ce qui tend à nuancer les accusations de poujadisme et d’extrémisme portées à l’encontre de CPNT du fait de sa dimension – au sens littéral des mots – corporatiste et réactionnaire.
Objet politique difficilement identifiable, CPNT est un subtil mélange de cadres et d’élus issus de la gauche (à l’image de Francis Magenties, ancien syndicaliste CFDT, élu de 1992 à 2004 au conseil régional et, depuis 2001, au conseil général de la Gironde au titre du canton de Lesparre-Médoc), comme de la droite (tel Jean Saint-Josse lui-même, ancien assistant parlementaire d’un député RPR), avec un électorat qui procède du même caractère disparate. Son échec aux élections régionales de mars 2004, doublé de celui du mois de juin aux européennes, qui avait été annoncé par des résultats en demi-teinte aux élections présidentielles et législatives de 2002, prive CPNT de toute représentation à la région et au parlement européen mais doit être relativisé du fait de l’irruption de modes de scrutin ouvertement défavorables aux formations minoritaires. Fin de partie – dont seul l’avenir pourra déterminer le caractère provisoire ou définitif – pour un mouvement né en Aquitaine et présidé successivement par deux Aquitains, André Goustat et Jean Saint-Josse.
Au final, les chasseurs forment bel et bien un enjeu politique aquitain, assez éloigné du folklore et des clichés qui y sont généralement associés. Porteur d’un sens qui dépasse largement la simple défense d’un loisir, leur revendication identitaire est devenue le catalyseur d’une ruralité aux prises avec une modernité qui en menace les fondements. C’est là la spé-cificité de la période. Mais comment ne pas y voir aussi la continuité d’une Aquitaine fondamentalement frondeuse et rétive aux injonctions des pouvoirs centraux quels qu’ils soient, en un mot, l’expression d’un tempérament politique régional qui, décidément, a la vie dure.
[*]
Chercheur associé au Centre aquitain d’histoire moderne et contemporaine.