2005
Parlement[s]
Réseaux, vecteurs d’influence
Une leçon de réalisme : La reconstitution du fief de Georges Bonnet après la tourmente (1950-1962)
Jacques Puyaubert
[*]
En 1950, Georges Bonnet, le ministre des Affaires étrangères de Daladier au moment de Munich et de la déclaration de guerre contre l’Allemagne nazie, rentre en Dordogne après six années d’exil en Suisse. Sa carrière politique est brisée. Privé de tous ses mandats à cause de son vichysme, il est déclaré personna non grata par la Résistance. Saisir cet ancien parlementaire aquitain dans son entreprise de reconstruction de son réseau, de son fief et d’un espace politique permet d’appréhender la nature singulière des liens établis entre un notable rural et ses concitoyens. L’apport inédit des papiers privés, mis à notre disposition par Alain-Paul Bonnet, se révèle, ici, d’un intérêt majeur. Le retour de ce « sépulcre blanchi » recèle ainsi une leçon de réalisme donnée par un professionnel de la chose publique.
Georges Bonnet et Yvon Delbos lors de l’ouverture du Congrès du Parti radical socialiste à Paris, salle Wagram (11 mars 1954).
Ph © AFP
Grande figure radicale de l’entre-deux-guerres, Georges Bonnet avait gravi tous les échelons de la carrière. Il est député de la Dordogne de 1924 à 1928, puis de 1929 à 1942 ; il a occupé 14 postes ministériels dont les Finances et les Affaires étrangères. Son pacifisme ardent lui fait épouser la cause du Maréchal jusqu’en 1943. Sa prise de distance tardive ne saurait le soustraire à l’épuration. Il est exclu du Parti radical en 1944 et condamné à l’inéligibilité par le Jury d’honneur en 1945. L’action pénale engagée contre lui à la Libération se termine, toutefois, par un non-lieu.
À la recherche d’un nouvel espace politique
En Périgord, le Parti radical retrouve rapidement son influence grâce à l’engagement du député et ancien ministre Yvon Delbos, de retour de déportation. Son entente avec Robert Lacoste, jeune ministre socialiste et futur patron du département, n’est pas du goût de Bonnet qui veut redonner toute son autonomie aux siens. À ses yeux, la vitalité des deux grands partis de gauche, SFIO et PCF, doit amener les radicaux à récupérer l’électorat modéré, et en particulier catholique, inquiet du « péril communiste ». Cet anticommuniste virulent veut redessiner un espace politique centriste accueillant les nostalgiques de l’Ordre établi. D’où son acharnement à barrer la route au député MRP, ancien de la JOC, le progressiste André Denis. Tout les oppose : l’âge, le style et l’idéologie. Le glissement affirmé de Bonnet vers un conservatisme de bon aloi est décisif dans l’évolution, à terme, de la Place de Valois.
Agendas et correspondance établissent la continuité du réseau. Au début des années 1950, le carnet d’adresse de Bonnet est impressionnant. L’agenda de 1951 fourmille de rendez-vous, surtout parisiens, à tel point que l’on retrouve le rythme trépidant de la vie publique du titulaire de la Rue de Rivoli ou du Quai d’Orsay.
À l’échelon départemental, les agents électoraux qui ont traversé la tourmente – Laudu, Trarieux, Dubreuil – s’emploient à défendre l’action diplomatique de Georges Bonnet devant une opinion d’abord hostile puis bientôt scindée en deux camps ; ils reconstituent pas à pas la trame du maillage. Alain Griotteray tisse des relations entre Bonnet et le RPF local. Ces derniers passent des accords discrets tournés contre la gauche et le MRP. À Paris, Bonnet fréquente assidûment Jacques Chaban-Delmas, un radical venu de la Résistance et, à Périgueux, deux gaullistes influents, Barrière et Rousseau, prêts à l’épauler. Les gaullistes modérés ont trouvé un modus vivendi avec Bonnet, au grand dam des premiers partisans du Général. Cette neutralité bienveillante joue jusqu’en 1958 où Bonnet se rapproche ouvertement de De Gaulle.
Robert Lacoste, syndicaliste résistant, ministre à la Libération, apparaît également très sollicité par Bonnet alors que tout les oppose dans leurs parcours.
Des liens sont maintenus avec les anciens chefs radicaux, Herriot, Daladier et Chautemps, avec d’anciens « munichois », Lamoureux et Mistler – exclus comme lui du parti –, et avec d’anciens collègues de la Rue de Rivoli, Germain-Martin, Palmade et Marchandeau. Le clan pacifiste est intact : Berl, Chastenet, Paul Faure, Flandin, François-Poncet, Montigny. Plus à droite : Achille-Fould, Frédéric-Dupont, Pflimlin et Pinay, ainsi que d’anciens responsables de Vichy : Bouthiller, Baudoin, Fabre-Luce, Jeantet, Romier et Scapini.
Bonnet fait aussi partie de l’entourage immédiat des industriels Jean Prouvost et Marcel Boussac, « Marcel » l’invitant régulièrement à venir chasser dans sa propriété.
Des journalistes, partisans de l’apaisement en 1938, lui sont restés fidèles : Louise Weiss, Sauerwein et Lazurick. Des artistes comme Othon Friesz et des intellectuels comme André Maurois, Maurice Genevois et Jules Romains sont aussi de la partie. En 1951, Bonnet, grâce à son entregent, est redevenu une personnalité qui compte et avec laquelle on peut s’afficher.
En filiation directe avec l’aile droite du parti avant-guerre, le réseau « bonnetiste » s’étend aux néo-radicaux, qui, en retrouvant les postes de commande au gouvernement, sont incontournables : Edgar Faure, André Marie et Henri Queuille. La solidarité générationnelle joue avec le « petit père Queuille » qui suivit longtemps la ligne incarnée par Bonnet. Martinaud-Deplat, à la tête de l’appareil du parti, accepte la réintégration de ce dernier, à condition que les formes soient respectées : Bonnet doit faire amende honorable et solliciter une faveur de la part de la direction.
Des passerelles sont tendues vers la mouvance centriste du Rassemblement des Gauches républicaines. Bonnet consulte Ventenat qui fédère, au niveau national, ce qui reste de l’ancienne Alliance démocratique, grand parti modéré de l’entre-deux-guerres ; il approche Paul Faure, un autre périgourdin, ancien de la SFIO rallié au pacifisme puis au Maréchal en 1940, qui dirige le petit Parti socialiste démocrate. Cette base de repli du RGR a des contours suffisamment flous pour absorber les personnalités marginalisées en quête de reconnaissance.
Encore simple citoyen, Georges Bonnet a non seulement reconstitué sa base relationnelle, mais il a pu l’enrichir parmi la génération montante des responsables. Il balaye largement l’éventail politique, de la gauche parlementaire à la droite traditionnelle. Il entame alors une rapide conquête médiatique afin de redorer une image passablement assombrie depuis l’Occupation.
Ses deux premiers ouvrages autobiographiques, Défense de la Paix, publiés en Suisse, ont un impact limité, les libraires de Périgueux craignant des représailles. Pour se doter d’un organe de presse permanent, Bonnet prend le contrôle de L’Indépendant républicain de la Dordogne, publié à Bergerac, grâce au rédacteur et principal bailleur de fonds, Robert Taillandier. L’opération est amenée par une augmentation de capital, une campagne de promotion et une ligne éditoriale assurée par Georges Bonnet, promu directeur politique, en concurrence avec les autres organes radicaux locaux. Par ailleurs, le quotidien bordelais Sud Ouest ne manque pas une occasion de rendre compte des activités de Bonnet.
L’ancien député est l’objet d’innombrables sollicitations : demandes de rendez-vous, d’emplois, requêtes pour des allocations, des recommandations, des promotions, des décorations. Des élus veulent un conseil, du « piston » pour des subventions. Et Bonnet fait jouer ses relations auprès de l’administration, de l’armée, d’organes de presse, de patrons, d’institutions en tout genre. Les remerciements vont à celui que l’on presse de revenir sur le devant de la scène publique. Du reste, dès qu’il est élu au Conseil général, Bonnet demande instamment à ses amis de faire du lobbying auprès de la population afin de s’imposer comme recours permanent.
Pour restaurer son lustre parisien, Bonnet intègre plusieurs associations qui fleurent bon le parlementarisme d’antan : le club des Représentants de la Troisième République, Les Amis de La République libre de Paul Faure, les écrivains anciens combattants, le cercle Caillaux et le Comité France-Amérique qui lui donne accès aux émissions de La Voix de l’Amérique ; la Ligue de la République à laquelle il devait son premier succès avec le Cartel des Gauches, lui confie même sa présidence.
1951 est un rendez-vous électoral décisif avec les législatives puis les cantonales auxquelles se surajoute une sénatoriale partielle. Bonnet qui était, avant-guerre, l’une des vedettes du Parti radical, veut frapper un grand coup dès son retour.
Deux premiers tests en 1951
L’entreprise de reconquête passe par les échéances législatives où Bonnet est victime des apparentements initiés par le gouvernement Henri Queuille. Le MRP, la SFIO et le Parti radical de Delbos s’allient tout en rejetant solennellement tout rapprochement avec Bonnet, un « candidat de division » dont le passé sous l’Occupation est décidément trop encombrant. Malgré des négociations discrètes avec Marcel Ventenat, Indépendant, Bonnet renonce à se présenter afin d’éviter un échec rédhibitoire. Son espace politique, situé au centre droit, est en concurrence directe avec celui des radicaux orthodoxes, Delbos et son dauphin, Henry Laforest, gênés à gauche par une SFIO envahissante.
Bonnet prend sa revanche aux élections sénatoriales partielles de Bergerac. Ses amis, Charles Sinsout, Jean Eyma, conseillers généraux, et Jean Pozzi, imposent la candidature radicale d’Adrien Bels, colistier de Bonnet et de Delbos dès 1919 et partisan de Pétain en 1940. Tout le monde a bien compris que Bonnet se fait fort de faire ou défaire les carrières. Dans la lutte stratégique qui divise les radicaux, alliance à gauche ou glissement au centre pour tendre la main à droite, les « bonnetistes » retrouvent la ligne hostile au Front populaire. Militants et élus radicaux s’accordent pour tourner la page compromettante de la guerre. Les notabilités radicales reviennent en force.
Réintégré au Parti radical
Dès son retour en Dordogne, Bonnet lance une opération d’entrisme dans le Parti radical, indispensable instrument de la reconquête. Une ossature militante est mise en place dans le canton de Champagnac-de-Bélair, première cible du long combat à mener. Ses partisans interviennent ouvertement en sa faveur dans les fédérations d’arrondissement de Périgueux-Ribérac et de Bergerac. Dans l’été 1951, le président Yvon Delbos, obtient la fin des attaques ad hominem en échange d’une prochaine réintégration de Bonnet. Un travail de sape efficace est mené dans le Bergeracois. René Grézel, maire de Saint-Orse, obtient la neutralité d’Henry Laforest pour le Nontronnais et le soutien de Paul Queyroy pour le pays d’Ans. Sinsout et Bels achèvent de circonvenir Delbos. Bonnet devra suivre la procédure suivie avec succès par Lucien Lamoureux et Georges Potut pour être réintégré dans le parti. C’est chose faite à la veille des cantonales. Bonnet marque son retour par une série de réunions publiques qui suscitent l’engouement. Les « bonnetistes » dynamisent le vieux parti, moribond après-guerre.
L’enjeu décisif des cantonales de 1951
Le Périgord a les yeux rivés sur le petit canton de Champagnac-de-Bélair. Le siège est détenu par un résistant soutenu par le PCF, Charles Serre, ex-dirigeant du secteur Dordogne-nord de l’Armée secrète. Le conseiller sortant attaque durement Bonnet, « le vichyste » qui « a trahi et fui la justice de son pays ». Faisant l’impasse sur l’État français, Bonnet se veut un élu dévoué, menacé comme les petits possédants par « le péril rouge ». Il insiste sur les services rendus dans le passé et dresse un catalogue favorable à toutes les catégories. Visitant un à un tous les bourgs, il conforte sa réputation d’élu efficace et proche du peuple.
Le 7 octobre 1951, Georges Bonnet est élu très largement par 1 376 suffrages contre 393. Désavouant la législation d’épuration, le suffrage universel lui donne quitus et relance sa carrière politique avec éclat. La rentrée au Conseil général donne lieu à un duel au sommet entre Bonnet et Yves Péron, le chef de file du PCF. Bénéficiant du soutien d’un petit noyau de conseillers ainsi que de la neutralité de Lacoste, Bonnet accentue sa ligne anticommuniste en pleine guerre froide, se posant en leader départemental.
Les facteurs de la réussite
Son succès s’explique par le sens du possible qui le caractérise ; il repart à la base où il livre un assaut méthodique. Il bénéficie, aussi, de la position attentiste de l’administration préfectorale qui laisse le suffrage universel s’imposer à la législation d’épuration. En effet, le préfet ne soulève pas l’inéligibilité. En parallèle, l’ancien avocat Bonnet sait utiliser des procédures judiciaires croisées pour obtenir, en 1956, de faire casser le jugement du Jury d’honneur.
Sur le terrain, Bonnet emploie des recettes éprouvées : agenda, correspondance et carnet de rendez-vous d’une grande efficacité, visite systématique au domicile des électeurs accompagné d’un élu local de confiance, petits et grands services rendus à tous ceux qui le sollicitent. À une opinion réceptive, il met en avant compétence et efficacité. Très à l’aise dans les débats, il recherche la confrontation publique.
Son réseau est facilement réactivé grâce au dévouement de ses émissaires. La capacité d’adaptation dont il a déjà fait preuve en Suisse joue à merveille grâce au retournement d’une opinion qui recherche la normalisation. Il peut ainsi compter sur un étroit maillage d’élus et de notables dont l’assise socio-politique renoue avec sa clientèle de l’entre-deux-guerres : petite paysannerie, travailleurs indépendants de la boutique et de l’artisanat, professions libérales. La réussite l’attend à Brantôme lorsque le maire Dumazet lui cède son fauteuil en cours de mandature.
La nouvelle donne locale, déboires de la droite traditionnelle et domination d’une gauche divisée, oriente son espace politique du côté conservateur, ce réflexe de forte droitisation étant une constante chez Bonnet. Profitant du soutien plus ou moins discret du RPF, des modérés et de l’électorat catholique traditionaliste, il ne réalise pas une fédération des droites mais se contente d’un jeu personnel qui consiste à prendre des appuis circonstanciels qui perdurent de 1951 à 1962. Il empêche ainsi une implantation durable du MRP, son concurrent au centre.
Au niveau national, le succès de Bonnet symbolise le retour du personnel de la IIIe République, d’autant plus que cette résurrection se fait au détriment d’un grand résistant.
Désormais personnage clef au Parti radical de la Dordogne, auquel il donne ambition et dynamisme qui contrastent avec la lassitude éprouvée par Yvon Delbos, – ce dernier décède en 1956 – il apporte de nombreuses adhésions qui se font sur son nom. Le barrage de Delbos et de ses alliés – dont Henry Laforest – a cédé devant tant de détermination. En effet, Bonnet impressionne par son influence retrouvée et suscite des ralliements.
En 1956, Georges Bonnet obtient, au scrutin de liste, sa réélection au Palais-Bourbon ; les controverses sur la désignation des candidats radicaux en Dordogne ont entraîné son exclusion par le Bureau national. En pleine guerre d’Algérie, Bonnet fait campagne pour le rétablissement de l’autorité de l’État. Deux ans plus tard, se réclamant du général de Gaulle afin d’assurer le retour à l’ordre intérieur, il conquiert la circonscription de Nontron qui fut la sienne avant-guerre. Son jubilé, en 1960, est une véritable démonstration de force ; 2 000 personnes, dont tout un parterre de personnalités présidé par Maurice Faure, un cacique radical, se pressent autour de l’élu. Une fois de plus, son réseau de personnalités locales quadrille tout l’arrondissement de Nontron où la moitié des maires lui font ouvertement acte d’allégeance. Avec la caution implicite de la Place de Valois, Bonnet peut réintégrer, pour la seconde fois, sa formation d’origine.
Avec le référendum institutionnel de 1962, Bonnet passe bientôt à l’opposition, se reclassant à gauche de manière à se ménager un espace politique ; ce qui lui vaudra d’accéder, à terme, à la présidence d’honneur du Parti radical. L’émergence d’une « monarchie républicaine » précipite la bipolarisation. Le paradoxe est que les deux fondements politiques du succès que sont le fief et le réseau demeurent malgré l’ampleur du virage tactique. La seconde carrière de Bonnet ne dépasse pas le stade de la députation puisque l’image de l’élu du Nontronnais souffre de deux handicaps, son passé de « munichois » et, davantage encore, la franche inimitié qui le dresse contre le leader gaulliste de Périgueux, Yves Guéna. La Ve Répu-blique, par son aversion vis-à-vis des pouvoirs intermédiaires placés entre de Gaulle et la nation – dont Bonnet est le prototype –, a rejeté ce dernier dans une attitude frontale de refus lors du référendum institutionnel de 1962 ; pour Georges Bonnet, la gauche parlementaire devient la planche de salut puisqu’elle est la seule force capable de résister à la présidentialisation du régime, une nouvelle leçon de réalisme pour celui qui traçait l’avenir du Parti radical au centre droit aux lendemains de la Libération.
[*]
Professeur agrégé.