2005
Parlement[s]
Réseaux, vecteurs d’influence
L’engagement au féminin pluriel en Aquitaine
Portraits croisés de femmes parlementaires sous la Ve République
Gwénael Lamarque
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Représentant plus d’un électeur sur deux, les femmes demeurent particulièrement discrètes au sein de nos institutions. Sous la Ve République, elles ne sont seulement que 10 % des ministres, 12 % des députés et 6 % des sénateurs.
Malgré le vote en juin 2000 d’une loi sur la parité, la France est l’un des plus mauvais élèves de l’Union européenne et se place au niveau mondial, en 66e position loin derrière le Rwanda, Cuba, les Seychelles, le Turkménistan, le Laos, le Pakistan ou la Bolivie…
On peut compter sur les doigts des deux mains le nombre de femmes qui, en Aquitaine, ont exercé ou exercent actuellement une fonction parlementaire : Michèle Alliot-Marie députée, députée européenne des Pyrénées-Atlantiques, plusieurs fois ministre (RPR-UMP), Chantal Bourragué députée de la Gironde (RPR-UMP), Joëlle Dusseau sénatrice de la Gironde (PS puis PRG), Marie-Hélène des Esgaulx députée de la Gironde (RPR-UMP), Catherine Lalumière députée de la Gironde et ministre (PS puis PRG), Conchita Lacuey députée de la Gironde (PS), Martine Lignière-Cassou députée des Pyrénées-Atlantiques (PS), Nicole Péry députée européenne, députée des Pyrénées-Atlantiques et secrétaire d’État (PS), Henriette Poirier députée européenne (PCF) et Odette Trupin députée de la Gironde (PS).
À travers ce portrait de groupe, quel sort leur est-il réservé dans la vie politique ? Existe-t-il une femina politica propre à l’Aquitaine ? Peut-on y déceler enfin certaines particularités d’un tempérament et d’une culture politique régionale ?
Les élues du Sud-Ouest sont avant tout des femmes socialement épanouies
Leur niveau d’études apparaît particulièrement élevé par rapport à la moyenne de la population sans être pour autant homogène. Ainsi 9 sur 10 ont fait des études supérieures et un tiers sont docteurs d’Université, ce qui dépasse très largement les chiffres enregistrés par leurs consÅ“urs parlementaires. D’autre part, la répartition entre diplômées de sciences humaines, économiques ou juridiques est à peu près équivalente, bouleversant aussi les données traditionnelles en la matière.
À ce haut niveau d’études correspondent des situations professionnelles confortables. La fonction publique (7 sur 10) domine très largement, puisqu’elle est d’un tiers supérieure à la moyenne relevée parmi les femmes parlementaires de la Ve République. L’Éducation nationale se place en tête : l’Enseignement supérieur avec Catherine Lalumière ou Michèle Alliot-Marie qui est aussi avocate ; l’Inspection académique avec Joëlle Dusseau et Odette Trupin ; l’Enseignement secondaire enfin avec Nicole Péry. Ce tropisme rend de facto la haute fonction publique issue de l’énarchie totalement inexistante en Aquitaine. Les 3 sur 10 restantes sont employées dans le secteur privé, très majoritairement dans le domaine de la gestion ou de la comptabilité, comme Marie-Hélène des Esgaulx, qui avant de devenir avocate est commissaire aux comptes, Conchita Lacuey cadre comptable, ou encore Chantal Bourragué fondée de pouvoir dans une banque.
Elles restent assez discrètes sur leurs situations de famille : deux sont divorcées, ce qui reste particulièrement faible par rapport à la moyenne nationale. Huit d’entre elles sont mères de famille, mais leur nombre d’enfants est très inférieur à celui de leurs collègues au niveau national (1,5 contre 2,6), et se situe par contre presque dans la moyenne nationale (1,7). Une sur deux est enfin grand-mère au cours de l’un de ses mandats parlementaires et n’hésite pas à le rappeler dans ses professions de foi.
Relativement jeunes par rapport au reste du monde politique, ces femmes ont trouvé en Aquitaine une terre à la fois d’adoption mais aussi d’élection.
Seuls deux départements sur cinq (Gironde et Pyrénées-Atlantiques) enregistrent l’élection de femmes à une fonction parlementaire. Deux d’entre elles sont nées dans le département où elles exercent leur mandat. Seules Chantal Bourragué, d’Angoulême dans la Charente voisine, et Marie Hélène des Esgaulx, viennent du « grand Sud-Ouest ». L’Aquitaine fait donc plutôt figure de terre d’adoption, même s’il est particulièrement difficile d’en connaître véritablement les raisons (obligations familiales, motivations personnelles ou nécessités politiques). Étrange paradoxe pour une région qui est la pépinière d’un grand nombre de femmes politiques françaises, comme Yvette Roudy (PS), née à Bordeaux, députée du Calvados puis ministre de François Mitterrand, Cécile Goldet (PS), née à Pau et sénateur de Paris dans les années 1980, ou encore Marie-Claude Beaudeau (PCF), née en Dordogne et sénateur du Val d’Oise jusqu’en septembre 2004. Sous la Ve République, 8 % des femmes élues dans l’une des institutions parlementaires sont originaires d’Aquitaine, plaçant ainsi cette région au 6e rang national, position relativement élevée proportionnellement à son faible poids démographique. Plus qu’un autre, le Sud-Ouest semble touché par une forte amplitude migratoire qui peut s’apparenter à un véritable chassé-croisé.
7 sur 10 d’entre elles sont nées juste après la Seconde Guerre mondiale et appartiennent donc à la génération du baby-boom. Les aînées – Cathe-rine Lalumière, Henriette Poirier et Odette Trupin – sont nées quant à elles au milieu des années 1930. L’âge de leur première élection à une fonction parlementaire est en moyenne de 51 ans et 1 mois. Michèle Alliot-Marie est la plus jeune femme élue en Aquitaine en 1986, à 40 ans, et Odette Trupin la plus âgée en 1997, à 62 ans. Généralement les élues de droite sont effectivement moins nombreuses mais plus jeunes par rapport à leurs collègues de gauche, même si l’Aquitaine se distingue très nettement à l’échelon national par la relative jeunesse de ses parlementaires.
L’élection au Parlement s’inscrit dans un parcours politique beaucoup plus large et souvent engagé depuis longtemps
Les voies de sensibilisation à la res publica ne divergent guère du reste du pays. Certains particularismes demeurent cependant comme l’hypertrophie du facteur familial. En effet, 5 sur 10 – soit 5 fois plus que leurs consÅ“urs au niveau national – ont été plus ou moins influencées par des choix familiaux. Réfugiés politiques espagnols, membres du PSOE, les parents de Conchita Lacuey l’initient par exemple très jeune à l’action militante. Fille du député-maire de Biarritz, Michèle Alliot-Marie est sa suppléante au cours des année 1970 et le remplace en 1986. Le mariage joue aussi : Pierre Lalumière, ancien maire socialiste du Bouscat (Gironde) sensibilise son épouse au militantisme politique. Nicole Péry est, entre 1977 et 1983, l’adjointe de son propre mari à Ciboure dans les Pyrénées-Atlantiques, ville dont il reste le maire jusqu’en mars 2001. D’autres facteurs entrent évidemment en compte. L’engagement associatif, comme Chantal Bourragué qui avoue « ne pas avoir été politisée jeune contrairement à beaucoup d’autres » et avoir « une approche de la vie politique essentiellement locale et concrète » via notamment son implication dans le domaine social et culturel ; ou a contrario l’engagement tiers-mondiste, comme Martine Lignière-Cassou, entrée très jeune en politique dans la mouvance trotskiste.
Avant d’être parlementaires, certaines occupent des fonctions à l’intérieur de leur parti respectif. Michèle Alliot-Marie est ainsi secrétaire nationale du RPR dès 1981, Marie-Hélène des Esgaulx secrétaire départementale de ce même mouvement à partir de 2000, et Henriette Poirier membre du bureau fédéral du PCF avant d’être élue députée européenne en 1979.
Marie-Hélène des Esgaulx, Michèle Alliot-Marie et le conseiller général Alain Peronnau
Ph © Archives Marie-Hélène des Esgaulx
Pour seulement 20 % d’entre elles, l’élection à un siège parlementaire constitue la première onction du suffrage universel. Il s’agit de cas tout à fait atypiques comme Catherine Lalumière, auparavant ministre, ou Odette Trupin, dont l’investiture en 1997 par le Parti socialiste résulte de stratégies comptables. A contrario, la majorité (8 sur 10) occupe préalablement des fonctions électives prioritairement au niveau local. Les élections municipales de 1977 et de 1983 sont pour bon nombre d’entre elles (6 sur 10) un premier baptême du feu. Ainsi par exemple en 1977, Chantal Bourragué est élue conseillère municipale à Bordeaux, comme Conchita Lacuey à Floirac. En 1983, Marie-Hélène des Esgaulx devient directement adjointe au maire de Gujan-Mestras, tout comme Martine Lignière-Cassou à Pau. Une fois le pied à l’étrier, elles poursuivent un cursus honorum plus ou moins traditionnel. Le nombre d’années s’écoulant entre leur première élection locale et leur élection à une fonction nationale est en moyenne de 13 ans et 6 mois. Généralement, pendant ce laps de temps, les futures parlementaires (qui d’ailleurs ne le savent souvent pas elles-mêmes) sont élues au sein d’autres institutions locales comme le Conseil général pour Martine Lignière-Cassou en 1982 et Chantal Bourragué en 1992, ou encore le Conseil régional : Marie-Hélène des Esgaulx et Nicole Péry y siègent dès 1986. Certains parcours sont plus originaux comme celui de Nicole Péry, eurodéputée entre 1981 et 1997, avant de devenir députée au Palais-Bourbon. La droite cumule en Aquitaine le double record, à la fois de la rapidité, avec Michèle Alliot-Marie, conseillère municipale de Ciboure (fief d’Albert Péry) en 1983, puis députée trois ans plus tard ; mais aussi celui de la ténacité, avec Chantal Bourragué, qui attend 25 ans avant d’être candidate à une élection législative (2002), qu’elle remporte d’ailleurs avec le meilleur score du département.
Nicole Péry, secrétaire d’État à la formation professionnelle (Matignon, le 2 avril 1998).
Ph © Pascal Guyot/AFP
Une fois élues, outre leur présence dans l’hémicycle, l’essentiel de leurs activités parlementaires s’effectue au sein des commissions.
Alors que sous la Ve République plus de 60 % des femmes élues au Parlement choisissent de s’investir dans des commissions de types sociétales (affaires culturelles et sociales, etc.), même en tête au niveau régional, ce choix représente moins de 45 % des cas. En effet, les élues du Sud-Ouest semblent beaucoup plus sensibles que d’autres aux questions internationales ; trois d’entre elles siègent par exemple dans l’une des commissions des Affaires étrangères, ou dans les commissions de Défense comme Michèle Alliot-Marie ou Odette Trupin qui travaillent successivement dans les deux. Le reste se répartit au sein de commissions plus techniques, comme celle des Finances pour Marie-Hélène des Esgaulx. De droite comme de gauche – même si quelques nuances existent – les femmes parlementaires d’Aquitaine ne se laissent donc pas cantonner au rôle qui leur est traditionnellement imparti et font aussi preuve d’une certaine ouverture, dont témoigne par exemple leur engagement européen. Toutes participent effectivement à de nombreux groupes d’ententes interparlementaires et se retrouvent aussi à la tête de délégations de l’Assemblée nationale auprès de l’Union européenne comme Michèle Alliot-Marie entre 1997 et 2002. 4 sur 10 d’entre elles sont d’ailleurs au cours de leur carrière élues au Parlement européen comme Catherine Lalumière mais aussi, encore et toujours, Michèle Alliot-Marie entre 1989 et 1992. Cette particularité se répercute d’ailleurs automatiquement lorsqu’elles accèdent à des fonctions ministérielles (3 sur 10), où elles se partagent dans des proportions à peu près égales les ministères de types techniques (Fonction publique, Consommation), sociétaux (Éducation nationale, Droit des femmes, Jeunesse) ou relativement importants comme la Défense ou les Affaires européennes. La présence actuellement de Michèle Alliot-Marie au 14 rue Saint Dominique est tout à fait emblématique.
L’élection au Parlement constitue-t-elle un strapontin ou un bâton de Maréchal ?
À l’échelle macro-politique, les choses ne sont pas évidentes. Si Michèle Alliot-Marie et Nicole Péry, à peine élues députées, deviennent aussitôt secrétaires d’État, Catherine Lalumière, qui fait le chemin inverse, ne retrouve pas de fonction ministérielle par la suite. Autre indice particulièrement intéressant : leur taux d’échec lors de leur deuxième candidature est relativement important par rapport à la moyenne nationale. Une sur deux n’est pas réélue à cause soit d’un désaveu de l’électorat, soit d’une décision interne de leur parti politique.
À l’échelle micro-politique, une telle élection fait sans nul doute figure de promotion. Marie-Hélène des Esgaulx devient présidente départementale de la nouvelle UMP en 2003, un an après son élection comme députée ; Joëlle Dusseau, en rupture avec le PS devient, en tant que sénatrice, vice-présidente nationale du Parti radical de gauche ; Martine Lignière-Cassou, survivante au double choc électoral de 2002, entre dans l’équipe de François Hollande en tant que secrétaire nationale chargée des relations avec le monde associatif ; Michèle Alliot-Marie enfin députée, puis ministre, devient présidente nationale du RPR entre 1999 et 2002.
Socialement établie, politiquement entourée par leur famille, membre du très restreint « club des 10 », la femina politica made in Aquitaine n’accepte ni de passer sous les fourches Caudines traditionnelles, ni de se laisser dicter son comportement par de quelconques directives jacobines. La rupture de Joëlle Dusseau avec le PS en 1993, ou encore la candidature de Michèle Alliot-Marie en 1999 à la présidence du RPR, sont les marques d’un girondinisme génétique. Libre ou leader, plutôt de gauche ou plus récemment gaulliste, résolument européenne, revendiquant sa différence, l’élue du Sud-Ouest n’a pas un comportement sensiblement différent de son homologue masculin.
[*]
Doctorant, Université de Bordeaux 3.