2005
Parlement[s]
Les tempéraments politiques
Jacques Chaban-Delmas « député d’honneur d’Aquitaine »
Bernard Lachaise
[*]
Comment ne pas évoquer dans un numéro de la revue Parlement[s] le nom et la figure de Jacques Chaban-Delmas (1915-2000) qui pourrait recevoir le titre de « député d’honneur d’Aquitaine », comme il a reçu, le 12 novembre 1996, celui de président d’honneur de l’Assemblée nationale par les députés unanimes ? Dans l’histoire de la Gironde, de l’Aquitaine et du Parlement, le parcours de Jacques Chaban-Delmas est tout à fait exceptionnel et à bien des égards unique.
Chaban élu député de la Gironde en 1946
Jacques Chaban-Delmas est élu député de la Gironde lors de l’élection de la première Assemblée nationale de la IVe République naissante, le 10 novembre 1946, à la tête d’une liste présentée par le Rassemblement des Gauches Républicaines (RGR), lui-même défendant les couleurs du parti radical-socialiste, l’une de ses composantes majeures. En soi, cette élection est intéressante à plusieurs titres. Le nouveau député est fort jeune : né le 7 mars 1915, il n’a que 31 ans, ce qui en fait l’un des benjamins de l’Assemblée. Né à Paris, même s’il a des racines bordelaises, le nouvel élu n’a jamais vécu à Bordeaux et en Gironde. Il réussit un parachutage dans un département et dans une région où l’exercice est difficile et rare, malgré le précédent célèbre de Georges Mandel en 1919. Jacques Chaban-Delmas ne dispose d’aucune expérience politique : sans engagement dans les années 1930, il a certes un peu côtoyé le monde politique en 1945, mais il vient juste d’entrer dans un parti en adhérant, au printemps 1946, au parti radical. Il accède au Palais-Bourbon sans avoir gravi aucune des marches du cursus honorum classique : sa candidature à l’élection législative de novembre 1946 était sa première expérience électorale et son mandat de député devient, par conséquent, son premier mandat. Le nouveau député est représentatif de ces hommes « neufs » qui émergent dans la vie politique au sortir de la guerre et surtout de la Résistance – le « général Chaban ». Il est l’un des exemples du profond renouvellement politique local : parmi les députés élus en novembre 1946 en Gironde, seul le socialiste Fernand Audeguil, maire de Bordeaux depuis 1944, a siégé sous la IIIe République.
Chaban député de la Gironde durant un demi-siècle (1946-1997)
Jacques Chaban-Delmas a été sans cesse réélu député de Gironde sous les IVe et Ve Républiques jusqu’à son retrait en 1997. Si l’on excepte la période qui va de juin 1969 à juillet 1972, au cours de laquelle il ne siège plus car il est Premier ministre, il est resté député plus de cinquante ans en continu, ne rencontrant aucun échec, même lorsque les alternances politiques firent tomber des figures régionales, comme Robert Lacoste en 1958, ou Yves Guéna en 1981. Il dé-tient ainsi plu-sieurs records : en Aquitaine, depuis les débuts de la République en 1870, aucun parlementaire n’a connu une telle carrière. Chaban-Delmas bat les records de Georges Leygues (en Lot-et-Garonne), resté parlementaire quarante-huit ans grâce à douze élections entre 1885 et 1933, et de Louis Barthou (dans les Basses-Pyrénées) parlementaire durant quarante-cinq ans entre 1889 et 1934 ! En France, il est, avec Geoffroy de Montalembert, l’un des parlementaires dont la carrière a été la plus longue.
Hommage du magazine municipal de Bordeaux à Jacques Chaban-Delmas, novembre 2000.
Ph © Bordeaux magazine
Membre du groupe du parti radical à l’Assemblée de 1946 à 1951, Chaban est ensuite membre de tous les groupes gaullistes, du RPF au RPR. De tous les parlementaires gaullistes de la première heure, sous la IVe République, il est celui qui a la plus longue carrière. D’abord élu de la Gironde en 1946, il l’est de la première circonscription du département – l’Ouest dont la ville de Bordeaux – en 1951 et 1956, puis de la deuxième circonscription de la Gironde à compter de 1958, sauf en 1986 bien sûr où le scrutin de liste est départemental.
Sous la Ve République, la deuxième circonscription correspondant au cÅ“ur de la ville de Bordeaux est favorable à Chaban car historiquement à droite et sociologiquement plus bourgeoise. Elle reste fidèle à celui qui dispose, depuis 1947, d’une nouvelle fonction, acquise un an après l’entrée au Palais-Bourbon, celle de maire de Bordeaux. Ici aussi, Chaban détient des records. Conquise au détriment des socialistes en 1947, Bordeaux devient la plus grande ville gaulliste après Paris et Marseille. Alors que beaucoup des victoires du RPF en 1947 ont été éphémères, Bordeaux reste fidèle à Chaban, son député-maire, comme peu de villes, les seules approchant du record bordelais étant Valenciennes avec Pierre Carous et Neuilly avec Achille Peretti.
Chaban président de l’Assemblée nationale (1958-1969, 1978-1981 et 1986-1988)
Bien que jeune en 1958 – il n’a que 43 ans –, Chaban-Delmas devient président de l’Assemblée nationale de la toute jeune Ve République, alors que le général de Gaulle était favorable à la candidature de Paul Reynaud. Chaban avait beaucoup d’atouts pour l’emporter : son expérience parlementaire, son excellente connaissance des milieux gaullistes – il avait appartenu aux instances dirigeantes du RPF, fondé et présidé le Centre national des Républicains Sociaux et participé à la fondation de l’UNR – et ses bonnes relations avec les autres formations politiques, ses anciens amis radicaux, mais aussi ceux avec lesquels il a tissé des liens lors de ses expériences gouvernementales sous la IVe République, dans les cabinets Mendès France, Mollet et Gaillard.
Jacques Chaban-Delmas au perchoir de l’Assemblée nationale en 1986.
Ph. © Assemblée nationale
En place durant toutes les années de Gaulle – 1958-1969 – ce qui en soit constitue un record, Chaban-Delmas réussit très bien dans sa fonction et s’efforce, par les « ateliers de Lassay » de réfléchir aux grands problèmes de la société française. Beaucoup de l’action de Chaban à Matignon entre 1969 et 1972 a germé durant cette période.
Après le passage à Matignon et l’échec à la présidentielle en 1974, Chaban retrouve le « perchoir » de l’Assemblée nationale en 1978 où il affronte Edgar Faure et l’emporte au 2e tour par 276 voix contre 112. Enfin, quand les portes de Matignon se ferment à lui, lors de la première cohabitation en mars 1986, Chaban est réélu président de l’Assemblée nationale.
Ainsi, il a été réélu à six reprises au « perchoir » et a occupé la fonction durant presque seize ans en discontinu ce qui est un nouveau record. Il a « incarné » la présidence selon Laurent Fabius, son successeur en 1988.
Ainsi, le député-maire de Bordeaux, ministre sous la IVe République, président de l’Assemblée nationale sous la Ve République, Premier ministre entre 1969 et 1972, est réellement un bel exemple de ces « monstres sacrés de la vie politique et parlementaire » qu’évoque un autre de ses successeurs à l’hôtel de Lassay, Philippe Seguin. La place de Jacques Chaban-Delmas est immense dans l’histoire parlementaire girondine, aquitaine et française et ses collègues l’ont reconnu en le proclamant « président d’honneur » de l’Assemblée et en donnant son nom à un des immeubles de l’Assemblée rue de l’Université.
Un colloque consacré à « Jacques Chaban-Delmas en politique », co-organisé par l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 et le Centre d’Histoire de Sciences Po Paris, aura lieu à Bordeaux les 18-19 et 20 mai 2006.
[*]
Professeur à l’Université de Bordeaux 3.