2005
Parlement[s]
Éditorial
L’Aquitaine, un espace aux identités multiformes
Sylvie Guillaume
Membre de l’Institut universitaire de France
Ce numéro de Parlement[s] centré sur l’Aquitaine est le premier du genre ; il est la manifestation de l’intérêt que porte le Comité d’histoire parlementaire et politique aux spécificités régionales qui font la richesse des milieux parlementaires, interfaces du local et du national.
L’interrogation sur l’existence d’une identité aquitaine est au centre de la réflexion commune aux différentes contributions de ce numéro. La région Aquitaine est initialement une réalité administrative, ce qui fait dire au sénateur du Lot-et-Garonne en 1992 que « l’Aquitaine, ça n’existe pas ! ». Les grandes réformes régionales de 1972, de 1982 et de 1992 n’ont pas éliminé les sentiments d’appartenance aux cinq départements d’Aquitaine : la Dordogne, la Gironde, le Lot-et-Garonne, les Landes et les Basses-Pyrénées. Plus encore, l’identification aux « pays », comme dans d’autres régions françaises, est plus forte encore qu’à ces départements. On se sent périgourdin, landais, béarnais, basque, médocain avant d’être aquitain. L’identité régionale fut en effet décrétée avant d’être vécue. La frontière entre régionalisation et aménagement du territoire est floue. L’identité locale s’était forgée de longue date en réaction à ce que les habitants des différents terroirs ou pays considéraient comme une intrusion intolérable ; ils s’étaient alors regroupés dans un même combat contre l’intrus, que ce soit l’État, le fisc, la langue française, l’administration centrale. On a pu parler du « girondinisme » face au « jacobinisme », mais le premier terme fait référence à un département et pas à une région. Mais gardons nous aussi de l’utilisation abusive de ce « girondinisme » : comme le souligne Anne de Mathan, c’est l’expression de clichés historiographiques assimilant les Girondins à des fédéralistes, alors qu’ils sont attachés tout autant que les Montagnards à la centralité législative. Certes, l’identité régionale aquitaine traduit pour une part la protestation d’une population qui se rassemble autour d’un sentiment de victimisation face à l’État centralisateur comme, ultérieurement, face aux règlements de la communauté européenne. Mais si l’on prend l’exemple des chasseurs du Médoc, on a là une identité territorialisée, partielle, par rapport à l’identité régionale. Celle ci est donc marquée par la fragmentation, l’éclatement mais aussi la récupération de revendications étroitement locales.
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En Aquitaine, se pose également le problème du poids de Bordeaux en tant que métropole régionale, qui ne cessa de s’accentuer jusqu’aux années 1980. Cette période correspond à la phase de maturité du système Chaban avec la création de la communauté urbaine de Bordeaux en 1966, puis celle du Conseil régional en 1972. Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux de 1947 à 1995, préside la CUB et le Conseil régional de 1974 à 1979, puis de 1985 à 1988. Comme le souligne Christine Bouneau, celui qui fut surnommé « le duc d’Aquitaine » assimilait volontiers la région à Bordeaux. Ceci explique, dans une certaine mesure, que les études de ce numéro portent davantage sur Bordeaux et la Gironde que sur les autres villes et départements. Le tournant se fait sentir à partir des années 1980. La vague rose l’emporte en Aquitaine ; la fin de règne de Chaban est difficile ; l’ouverture de l’espace aquitain à l’Europe avec l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la communauté change la donne. Des acteurs de tous horizons s’imposent, comme les gaullistes Yves Guéna en Dordogne et Michèle Alliot Marie dans le Pays Basque, comme l’UDF Jean François-Poncet dans le Lot-et-Garonne, et comme les socialistes Henri Emmanuelli dans les Landes et André Labarrère à Pau qui fut aussi le premier président socialiste du Conseil régional de l’Aquitaine en 1979. Enfin le très populaire maire socialiste de Pessac, Alain Rousset, qui préside le Conseil régional depuis 1998, partage avec Alain Juppé, maire de Bordeaux de 1995 à 2004, la même aptitude à personnaliser les pouvoirs municipal et régional. Il est donc difficile, après ce constat préliminaire, de dégager les éléments identifiants de la région Aquitaine. Les entretiens avec des parlementaires aquitains réalisés sous la direction de Bernard Lachaise montrent d’ailleurs combien rares sont ceux qui développent l’idée d’une identité régionale.
Ce numéro a néanmoins pour objectif de tester la pertinence de l’affirmation d’une identité aquitaine à travers trois approches, celle des tempéraments politiques, celle des discours et des enjeux, et enfin celle des réseaux et des vecteurs d’influence. On a souvent parlé des tempéraments politiques modérés en Aquitaine mais c’est peut-être pour mieux masquer le caractère hétéroclite d’un patchwork. À cet égard, Jean-Paul Jourdan et Pierre Simon posent la question d’une « Aquitaine, terre de gauche ». L’espace régional ne semble pas être la bonne échelle d’observation parce que les « pays » chargés d’histoire gardent leur particularisme. On trouve, en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne, deux exemples du communisme rural, alors que les Basses-Pyrénées ont été terre de mission pour la gauche. En 1936, on peut distinguer les départements de gauche comme la Dordogne et les Landes et les départements de droite comme la Gironde et les Basses-Pyrénées. En revanche, Éric Bonhomme souligne pour la Belle Époque l’identification des trois quarts des députés à une République modérée et consensuelle. La pratique de politiques de compromis symbolisée en mai 1886 par le « pacte de Bordeaux », alliance contre nature entre royalistes d’une part, radicaux et socialistes d’autre part, est également l’expression d’une culture politique de négociation. C’est ainsi que le tropisme du centrisme s’exerce dans le radicalisme, dans le socialisme et même dans le gaullisme aquitain. Il n’exclut pas les fièvres et les excès comme le boulangisme en 1889, le mouvement des ligues en Gironde avec le Faisceau bordelais ou les Croix de Feu ou le parti social français étudiés par Sylvain Trussardi dans les années 1930, ou encore, à la fin des années 1950, le poids des poujadistes et « nationaux » girondins. Romain Souillac montre leur influence, mais aussi leur échec, face au retour au pouvoir du général de Gaulle de mai 1958 à mars 1959. Mais dans l’ensemble, l’Aquitain demeure hostile à l’activisme de ces mouvements et s’il souhaite parfois le changement, c’est dans l’ordre et la modération. Les jeux d’influence dans une région dominée par le poids du monde rural s’expriment à travers les sociétés, les syndicats et mutuelles agricoles analysés par Corinne Marache. Elle constate une instrumentalisation de ces sociétés par le pouvoir politique comme en témoigne l’acuité des débats. En compensation, le monde rural profite aussi des largesses de l’élu. Le docteur Piotay (1812-1894), gros propriétaire terrien, maire de Mussidan, acteur privilégié du désenclavement de la région de la Double, en est un bon exemple.
Se pose alors le problème de la prise en compte d’intérêts régionaux, comme on peut les saisir dans les discours à la Chambre ou dans le Barodet. Traitant de la IIIe République, Pierre Guillaume distingue d’une part les problèmes généraux intéressant l’Aquitaine, comme la pression fiscale, expression de la domination des « gros » sur les « petits », ou l’hostilité au poids des hauts fonctionnaires, et d’autre part les problèmes à forte connotation locale qui touchent essentiellement à la modernisation des terroirs. Mais les produits du terroir et l’attachement à des traditions locales font l’identité des pays plus que de la région. Ces thèmes sont communs aux discours de la IIIe République et à ceux de l’après-guerre analysés par Christine Bouneau. Dans une période plus récente, on passe d’un discours misérabiliste mettant l’accent sur les retards de la région à un discours plus valorisant, très présent chez Jacques Chaban-Delmas. L’unité d’un discours régional se heurte sans cesse à l’expression des particularismes. Matthieu Trouvé se demande si la construction européenne, depuis les traités de Rome en 1957 jusqu’au traité de Maastricht en 1992 et au refus de la constitution européenne en mai 2005, a modifié le discours des parlementaires. En réalité, ce n’est qu’à partir de 1979 que les allusions à l’Europe y apparaissent. L’Aquitaine fut pendant longtemps une région périphérique par rapport à l’Europe et fut surtout concernée par l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la CEE. Les incidences de la politique agricole commune, la concurrence des fruits et légumes des pays voisins suscitent des débats, mais il n’existe pas ici une réelle spécificité des élus aquitains. Européens et eurosceptiques se retrouvent à droite comme à gauche. L’Aquitaine a cependant voté majoritairement contre le traité de Maastricht en 1992 et une nette fracture s’observe entre le « non » rural et le « oui » urbain en mai 2005. Rappelons que sous la IIIe République, Bordeaux était libre-échangiste tandis que le monde rural était protectionniste. Comme le montre l’exemple de la chasse dans le Médoc, étudié par Joan Taris, l’intrusion de l’acteur européen conforte aussi les comportements identitaires.
La culture de l’influence, qui est au cÅ“ur du troisième axe de cette réflexion, est analysée à travers trois exemples. Éric Bonhomme montre bien l’évolution sociologique des parlementaires aquitains vers « une notabilité démocratique ». Avec le poids des professions libérales plus que des fonctionnaires, on voit ainsi se consolider, à la Belle Époque, une notabilité républicaine, méritocratique, qui a remplacé les fortunes traditionnelles. Cette notabilité résiste aux aléas de l’histoire. Avec Georges Bonnet, on a ainsi l’exemple d’un retour du personnel politique de la IIIe République après la guerre, comme le montre Jacques Puyaubert. Munichois et vichyssois, le radical Georges Bonnet parvient à reconquérir son fief en 1951, par la petite porte des élections cantonales. Ce retour signifie bien une certaine continuité dans le poids de traditions parlementaires entre la IIIe et la IVe Républiques. Elle se brise en 1962 avec la réforme de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Les hommes comme Georges Bonnet, qui ont fait partie du « cartel des non », n’ont pas résisté à la popularité de cette réforme et ont laissé voir leur inadaptation aux nouvelles pratiques politiques. Gwénael Lamarque insiste, quant à lui, sur l’ouverture des élues d’Aquitaine à l’engagement européen.
Ainsi l’évocation de l’identité aquitaine se heurte au poids des particularismes et à la résurgence d’une construction identitaire autour du terroir qui touche les hommes ou leurs activités, comme la viticulture ou la chasse. Les parlementaires, intermédiaires privilégiés entre le local et le national, sont parfaitement conscients de ces enjeux. Ils sont les premiers à instrumentaliser une identité régionale faite de diversité et de recomposition face au pouvoir de l’État, jugé excessif mais protecteur, et à une Europe qui peut être tout à la fois bureaucratique et émancipatrice. Mais il s’agit bien de la montée en puissance de l’Europe des régions et non plus des départements. On peut alors penser que l’espace européen apporte sa contribution à la construction d’une identité régionale.