Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
152 pages

p. 40 à 54
doi: en cours

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Les tempéraments politiques

n° HS 2 2005/3

2005 Parlement[s] Les tempéraments politiques

L’Aquitaine, une terre de gauche ?

Jean-Paul Jourdan  [*] Pierre Simon  [**]
À l’issue du second tour des élections régionales de 2004, la majorité sortante de gauche du Conseil Régional est reconduite en obtenant la majorité absolue dans les cinq départements de l’Aquitaine. Dans le même temps, un peu moins des deux tiers des cantons de la région étaient représentés par un conseiller général de gauche. Doit-on voir dans ces résultats le signe d’un véritable ancrage à gauche de l’Aquitaine ? Ou la gauche a-t-elle simplement bénéficié d’un contexte politique national particulièrement favorable ? Ces résultats n’apparaissent pas en contradiction avec les cartes électorales qui nous montrent régulièrement que l’Aquitaine est l’une des zones de force de la gauche. Alors peut-on dire que l’Aquitaine est une terre de gauche ? Et, si tel est le cas, s’agit-il d’un phénomène contemporain ou s’inscrit-il dans une tradition ?
 
Après 1945, une orientation globalement favorable à la gauche
 
 
En mai 1946, le projet constitutionnel, élaboré par l’Assemblée constituante et soutenu par les communistes et les socialistes, n’est approuvé que par 44,4 % des électeurs aquitains. Lors du second tour des présidentielles de 1974, François Mitterrand obtient 55 % des voix sur l’ensemble de la région. Depuis, l’affrontement gauche-droite a perdu de sa netteté mais les présidentielles de 1995 fournissent néanmoins des indications sur le rapport de forces. Le 7 mai 1995, Jacques Chirac devance de très peu (50,2 %) Lionel Jospin. L’orientation nettement favorable à la gauche en 1974 est donc remise en cause. Ne doit-on donc pas conclure à une certaine versatilité de l’électorat aquitain, lequel suivrait les grandes évolutions politiques du pays, en les amplifiant quand celles-ci sont favorables à la gauche (1974), ou en les atténuant dans le cas contraire (1995) ? Les scrutins législatifs semblent le confirmer. Ainsi, en 1945, 16 députés communistes et socialistes sont élus sur un total de 26 ; en 1967, la FGDS remporte 14 sièges sur 24 ; et en 1981, seules trois circonscriptions restent à droite. Inversement, en 1958, 1968 ou 1993, la gauche ne parvient à sauver que quelques sièges. Mais ces dernières élections ne sont-elles pas exceptionnelles ?
En effet, en novembre 1946 et en janvier 1956, la région est toujours représentée par 14 députés communistes et socialistes, sans compter les élus radicaux. Les débuts de la Ve République sont plus difficiles mais la reconquête commence vite, essentiellement au profit des socialistes. Les sièges de 1967, perdus pour la plupart en 1968, sont presque tous récupérés en 1973. En juin 1981, la gauche gagne cinq nouvelles circonscriptions. Mais il n’y a qu’à Arcachon et à Bayonne que la victoire présente un caractère éphémère. À Périgueux et à Oloron Sainte-Marie (cette der-nière circonscription a été modifiée lors du découpage de 1986), il y a tou-jours aujourd’hui des députés socialistes, et ce malgré 2002. Et Gilbert Mitterrand, élu en 1981 à Libourne, fief de Robert Boulin, l’est à nouveau en 1988 et en 1997. 1981 s’inscrit donc dans une dynamique électorale entamée à la fin des années 1960.
Agrandir l'image 1Gilbert Mitterrand, député-maire de Libourne (16 mai 2002).
Ph © Derrick Ceyrac/AFP
Aussi ne peut-on pas voir plutôt qu’une versatilité, une orientation régionale globalement favorable à la gauche ? Cette orientation, manifeste avant 1958, aurait connu une éclipse au début de la Ve République avant le temps de la reconquête, du renforcement, voire de l’expansion. Et elle ne serait mise à mal que lors de réactions de mauvaise humeur des électeurs, en particulier à l’égard des gouvernements de gauche.
Néanmoins, il faut nuancer selon les territoires. Cette orientation politique est nette dans le département des Landes qui s’était prononcé presque unanimement pour le projet constitutionnel de 1946 et qui, ensuite, a surtout élu des députés et des sénateurs socialistes. La Dordogne avait aussi approuvé le projet en 1946, mais le « oui » était surtout majoritaire dans le nord du département. Le vote de 1974 est plus homogène, mais le département a donné une très courte majorité à Jacques Chirac en 1995. Et deux circonscriptions historiques de la gauche, celles de Nontron et de Bergerac, sont tombées à droite en 2002. L’orientation en faveur de la gauche s’est étendue en Gironde. Le département avait manifesté son hostilité au projet de 1946 par un « non » qui couvrait presque tout son territoire. En 1974, il choisit François Mitterrand, à l’exception de son littoral. En 1995, Lionel Jospin est nettement majoritaire. Le Lot-et-Garonne a une attitude plus fluctuante. Il opte de peu pour le « non » en 1946 mais le « oui » est majoritaire à l’Ouest, dans le Marmandais. S’il semble unanime en 1974 pour le candidat de l’union de la gauche, Jospin ne peut l’emporter en 1995 ; cependant il dépasse sa moyenne nationale dans la partie occidentale. Ses trois circonscriptions sont à gauche en 1997, à droite en 2002. Enfin, les Pyrénées-Atlantiques apparaissent longtemps comme une terre de mission pour la gauche. Cependant, celle-ci perce dans le Béarn et le nord du département.
Cette orientation politique s’appuie sur une tradition radicale, un communisme rural et un socialisme qui se développe depuis les années 1930.
Seules la Dordogne et les Landes ont une réelle tradition radicale. À la Libération, les radicaux y perdent les conseils généraux au profit des socialistes et, en 1945, ils n’ont plus qu’un député, le Périgourdin Yvon Delbos, seul élu radical de la région. Pourtant, une présence radicale se maintient sous la IVe République en Aquitaine. 15 parlementaires radicaux sont élus, dont 7 députés et ils dirigent trois conseils généraux : les Landes, la Gironde et le Lot-et-Garonne. Dans les deux premiers cas, la tentation du gaullisme est forte, en particulier en Gironde, sous l’influence de Jacques Chaban-Delmas. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur les gaullistes et les modérés que les radicaux parviennent à ravir, dès 1951, aux socialistes la présidence des Conseils généraux. Mais, après 1945, le radicalisme aquitain se concentre essentiellement dans le Lot-et-Garonne et en Dordogne qui élisent 8 des parlementaires radicaux. Dans le Lot-et-Garonne, les radicaux sont majoritaires au Conseil général et dominent la représentation parlementaire avec 2 députés et 2 sénateurs. Ils sont emmenés par le député Henri Caillavet, arrivé en juin 1946. Avec le sénateur Jacques Bordeneuve, Caillavet participe au cabinet Mendès France. En Dordogne, les radicaux capitalisent une partie de l’électorat modéré tout en participant à la majorité du socialiste Robert Lacoste, président du Conseil général depuis 1949. Cette alliance avec la SFIO en mécontente certains, ce qui facilite le retour de Georges Bonnet dans les années 1950. La vieille opposition Delbos-Bonnet revoit alors le jour, le premier incarnant un radicalisme orthodoxe et le second, un radicalisme plus orienté vers la droite. En 1956, Bonnet s’impose avec le succès de sa liste RGR dissidente. Cette présence radicale dans ces deux départements peut s’expliquer par le poids des communistes. Les liens que les notables radicaux ont traditionnellement avec le monde rural rassurent des électeurs inquiets par l’essor du PCF et désemparés par la faiblesse de l’offre politique à droite.
La Dordogne et le Lot-et-Garonne sont, en effet, deux exemples du communisme rural. Comme en 1936, ces deux départements élisent chacun deux députés en novembre 1946 et en 1956. Le PCF tire profit de son rôle dans la Résistance et obtient, grâce à la représentation proportionnelle, des députés dans les Landes, en Gironde (où il est très présent sur la rive droite) et dans les Basses-Pyrénées. Mais il ne progresse pas dans ses fiefs d’avant-guerre, c’est-à-dire le Marmandais, le Périgord noir et la région de Nontron, au nord-ouest de la Dordogne. Après la guerre, le PCF s’illustre dans la lutte pour l’abolition du métayage. Il est le principal artisan de la renaissance du syndicalisme paysan à travers la Confédération Générale de l’Agriculture et les Fédérations départementales des Syndicats d’exploitants agricoles. C’est par exemple le cas dans les Landes, où le PCF est très présent dans le sud du département, la partie agricole : son implantation y est proche de celle de la Dordogne ou du Lot-et-Garonne. Après avoir été évincés de la FNSEA, les militants communistes landais créent la Fédération des Syndicats Agricoles. Ils jouent également un rôle dans la mise en place des CUMA et dans l’association des fermiers et métayers, où ils veillent au respect des lois de 1945-1946 par les propriétaires. Les communistes s’appuient aussi sur d’autres catégories de la population rurale : par exemple, les gemmeurs ou les ouvriers des Forges de Tarnos dans le Bas Adour. Mais ils sont concurrencés par un socialisme qui s’y développe.
Avant la guerre, l’influence des socialistes se limite à la Gironde, dont la fédération est historiquement l’une des plus importantes de France, et plus précisément à l’agglomération bordelaise. Mais, dans les années 1930, leur influence grandit dans le monde rural. Dans les Landes, ils sont de plus en plus présents chez les gemmeurs, et la Dordogne élit un député socialiste dès 1930. La guerre accélère un temps le phénomène. En 1945, la SFIO a 10 députés, les Conseils généraux de Dordogne, de Gironde et des Landes, la mairie de Bordeaux. Mais cet état de grâce est éphémère. Il n’y a plus que 5 députés en 1956, et seule la Dordogne reste présidée par un socialiste ; Bordeaux est perdue depuis 1947 et les nouveaux adhérents de la Libération partent. Le socialisme aquitain s’inscrit alors parfaitement dans un système de notabilisation. Ces notables socialistes sont généralement des militants de l’avant-guerre qui, pour la plupart, ont joué un rôle dans la résistance locale et qui se sont constitués après 1945 un fief électoral. Ils sont présents comme maires, conseillers généraux, députés ou sénateurs, voire présidents de Conseil général, jusque dans les années 1970. Ainsi, Charles Lamarque Cando, dans les Landes, Robert Lacoste en Dordogne, René Cassagne sur la rive droite de l’agglomération bordelaise, ou Robert Brettes sur la rive gauche à Mérignac. Ce sont des légitimistes jamais en désaccord avec la ligne du parti : seule exception, la question de la CED contre laquelle se prononcent Lacoste et le député de Gironde, Fernand Audeguil. Et ils sont très anticommunistes. Le PCF est, par exemple, le seul adversaire de Brettes et de Cassagne dans leur commune. Lacoste et Lamarque Cando ont été hostiles à l’union de la gauche, le second quittant même le parti. Et ils sont partisans du compromis de gestion, le meilleur exemple étant le « pacte bordelais » de 1953 qui aurait permis le partage d’influence au sein de l’agglomération bordelaise avec Chaban-Delmas.
Pourtant, ce socialisme aquitain, en fait limité à la Dordogne, à la Gironde et aux Landes, réussit sans problème son adaptation au PS d’Épinay. Il est vrai qu’il connaissait, depuis la deuxième moitié des années 1960, une dynamique électorale, comme le montre la conquête de la majorité des circonscriptions législatives et celle du Conseil général des Landes (1970) : cette dynamique a été renforcée par le renouvellement du parti. Comme dans l’ensemble du pays, le PS connaît d’importants succès en 1976, puis en 1977, concrétisés par l’accession à la présidence du Conseil général de la Gironde, puis à celle du Conseil régional d’Aquitaine de 1979 à 1985. Les socialistes profitent de l’effacement des radicaux et des communistes qui les concurrençaient jusqu’alors. En 1956, le PCF obtenait un nombre de suffrages régionaux supérieurs à celui de la SFIO. Mais, de 1958 à 1986, seuls Hubert Ruffe, dans le Marmandais, et Lucien Dutard, à Sarlat, perpétuent la tradition communiste. Le communisme est victime des mutations sociales, en particulier celles du monde rural : fin de la question du métayage, disparition des gemmeurs, déclin de l’industrie rurale. L’urbanisation de la région crée de nouveaux rapports avec les campagnes, ce qui affecte aussi les radicaux. Ceux-ci se sont ralliés dans leur majorité au programme commun, y compris Alain Bonnet qui reprend le flambeau de son père. Mais, ailleurs qu’en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne, le radicalisme est quasi inexistant et les quelques candidatures radicales aux législatives ne semblent être que le fait d’accords conclus dans le cadre de la FGDS ou de l’Union de la gauche. En Dordogne, Bonnet est député jusqu’en 1993, mais il est écarté du Conseil général dès 1988 avec les autres élus MRG. Dans le Lot-et-Garonne, Caillavet et Bordeneuve, qui ont rejoint le MRG, n’ont pas compris la logique de la bipolarisation. Le premier accepte de participer à la liste de Simone Veil lors des européennes de 1979, alors que le second soutient Chaban-Delmas à la présidence du Conseil régional en 1977. Le radicalisme lot-et-garonnais opte alors définitivement pour l’UDF.
Le renouvellement du personnel a facilité le passage de la SFIO au PS. Comme partout en France, les fédérations connaissent un afflux d’adhérents. Mais une nouvelle génération de responsables émerge, parfois avant 1971. En Gironde, Philippe Madrelle et Michel Sainte-Marie prennent respectivement le relais de René Cassagne et de Robert Brettes. Ailleurs, le PS bénéficie de renforts extérieurs. Par exemple, André Labarrère et Henri Emmanuelli viennent de la CIR et partent avec succès à la conquête de nouveaux territoires : Pau et Le Béarn en 1967 pour le premier, le sud des Landes pour le second en 1978. Globalement, les socialistes aquitains se montrent à nouveau très légitimistes à l’égard de leur nouvelle direction ; seules les fédérations des Landes et du Lot-et-Garonne n’ont pas soutenu la majorité du parti qui se met en place à Épinay.
Aujourd’hui, le PS s’organise en Aquitaine autour de personnalités qui ont un fort ancrage local, en particulier dans les Landes avec Henri Emmanuelli et, en Gironde, avec le fabiusien Phi-lippe Madrelle, président du Conseil général depuis 1976. Cet ancrage reste limité au niveau départemental. Aucune personnalité régionale n’a réellement émergé et si cer-tains ont pu exer-cer des responsabilités nationales au sein du parti ou au gouvernement (Labarrère, Emmanuelli, Catherine Lalumière…), ils le doivent plus à leur position dans le parti que leur investissement local renforce mais ne crée pas. À travers les élus, et en particulier les conseillers généraux, le PS s’appuie essentiellement en Aquitaine sur le monde rural. Lors du référendum interne sur le projet de constitution européenne, ses bastions, Gironde et Landes, se sont exprimés pour le « non ». Les résultats du 29 mai leur ont donné raison. Cela montre qu’une pratique politique dite radicale peut très bien porter un discours que certains qualifient aussi de radical, mais avec un sens tout autre. Ce discours est entendu, ou émane, d’une ruralité qui s’inquiète de son avenir à travers l’évolution de son agriculture, de ses services publics ou encore de ses traditions : faut-il rappeler qu’en Aquitaine, certaines régions votent en masse pour le mouvement Chasse Pêche Nature et Tradition, alors que le vote écologiste reste très limité ?
Agrandir l'image 2Henri Emmanuelli, député des Landes.
Ph © WITT/SIPA
 
Racines et traditions de la gauche en Aquitaine
 
 
L’hétérogénéité politique de l’Aquitaine contemporaine, de même que son orientation globale plutôt à gauche, ne présentent dans les années postérieures à 1945 aucun caractère de nouveauté. Dans son livre consacré à la Géographie des élections françaises depuis 1936, Claude Leleu observait, en 1971, l’une et l’autre s’agissant du scrutin qui vit la victoire du Front Populaire. La carte synthétique qu’il a établie en calculant des indices d’orientation, bases d’un classement typologique, fait apparaître pour ce scrutin un département « nettement à gauche » (la Dordogne), un département « à gauche », les Landes, un département « à l’orientation incertaine » (le Lot-et-Garonne), un département « à droite » (la Gironde), et un département « nettement à droite » (les Basses-Pyrénées). Pour les années 1920, les cartes électorales montrent que la Dordogne et surtout le Lot-et-Garonne sont des zones de force du PCF, que la Gironde est l’un des moles de la SFIO comme les Landes le sont pour les radicaux socialistes, tandis que les Basses-Pyrénées sont orientées à droite (Pays Basque) ou au centre droit (Béarn).
La représentation parlementaire de l’Aquitaine durant l’entre-deux-guerres est à l’avenant. Entre 1919 et 1940, sur les 103 députés qui sont élus ou réélus à la Chambre, 57 appartiennent à la gauche qu’elle soit radicale indépendante (9), radicale-socialiste (33), socialiste (11) ou communiste (4). Ces élus de gauche sont partout les plus nombreux au sein des départements, sauf dans les Basses-Pyrénées où ils ne constituent que le tiers des députés, contre la moitié en Gironde, les deux tiers en Dordogne et dans les Landes, et les trois-quarts en Lot-et-Garonne. Tous les députés landais de gauche sont radicaux-socialistes, à commencer par Léo Bouyssou qui, réélu sans interruption dans la première circonscription des Landes (Mont-de-Marsan) de 1906 jusqu’à sa mort en 1935, a incarné le radicalisme landais. Les députés radicaux sont également nombreux dans le Lot-et-Garonne (ils sont 7 sur les 10 députés de gauche de l’entre-deux-guerres), Lot-et-Garonne qui a également élu deux députés communistes, Renaud Jean et Robert Philippot. Le premier introduisit le communisme dans le département. Né dans l’arrondissement de Marmande – le plus à gauche des arrondissements du département – fils de métayers devenus propriétaires, Renaud Jean, travailleur de la terre lui-même jusqu’en 1914, avait d’abord adhéré à la SFIO en 1907 ; c’est sous cette étiquette qu’en décembre 1920 il est élu, à l’occasion d’une élection partielle, député du Lot-et-Garonne ; mais à la veille du congrès de Tours, il se range dans la majorité communiste. Il est durant tout l’entre-deux-guerres dans son département et à Paris, à la Chambre, le théoricien et le propagandiste du PCF sur les questions agricoles, un parti qui ne le suivit pas toujours. Quant à Robert Philippot, entré dans l’administration des postes en 1913 comme facteur rural, il est, en 1936, en même temps que député du Front Populaire, l’un des principaux leaders du communisme lot-et-garonnais. En Gironde, les radicaux-socialistes font jeu égal avec les socialistes, si l’on considère l’entre-deux-guerres comme un tout ; en réalité, à s’arrêter sur les seules années 1930, l’effacement des premiers au profit des seconds est patent : les radicaux-socialistes incarnent la gauche girondine dans les années 1920, les socialistes SFIO prennent leur suite dans les années 1930. On compte, en effet, dans ce département 6 députés radicaux-socialistes en 1924, 2 en 1928, en 1932, en 1936. Inversement, le nombre des députés socialistes passe de 2 en 1924 et en 1928, à 5 en 1932 et à 6 en 1936. Un chassé-croisé s’est ainsi opéré qui a renouvelé la gauche girondine. L’élection d’Adrien Marquet à la Chambre (1924), puis à la tête de la mairie de Bordeaux (1925), marque le point de départ de ce mouvement. Mais le socialisme bordelais est loin d’être un socialisme de l’extrême. Il est populaire plus que prolétarien, attentif aux aspirations des couches intermédiaires. Après 1933, le néo-socialisme marquettiste exacerbe ces caractères. En Dordogne, de la même façon qu’en Gironde, s’observe dans l’entre-deux-guerres l’effacement des radicaux, mais de façon moindre. Après avoir profité aux socialistes en 1932, ce recul bénéficie au PCF lors des élections du Front Populaire. En 1936, la Dordogne élit les deux premiers députés communistes de son histoire, Paul Loubradou à Bergerac et Gustave Saussot à Nontron. Il reste enfin le cas des Basses-Pyrénées où la gauche parlementaire est réduite à la portion congrue. Aucun député communiste, pas même un socialiste, deux radicaux-socialistes : dans ce département, les élus du « Mouvement » les plus avancés sont radicaux indépendants pour l’essentiel. Aussi les républicains de gauche, à l’instar d’un Barthou, qui ailleurs figurent comme de pâles centristes apparaissent ici comme des hommes hardis.
Agrandir l'image 3Adrien Marquet, maire de Bordeaux et député de la Gironde (3 mars 1936).
Ph © AFP
En poursuivant le chemin d’une histoire régressive, l’on atteint les rivages de la Belle Époque. La physionomie de la gauche est certes différente de ce qu’elle est dans les années 1920-1930 ; le clivage droite – gauche repose sur des bases sensiblement différentes et la grille d’analyse doit être adaptée. Ceci fait, l’Aquitaine n’en figure pas moins dans les années qui vont du Ralliement à la Première Guerre mondiale, comme une terre globalement de gauche. Le Ralliement a signifié la démobilisation de la droite. Jusqu’en 1914, la gauche domine sans véritable partage : lors des élections législatives du printemps 1914, 5 députés de droite sont élus, contre 29 à gauche, celle-ci s’étendant des républicains de gauche aux radicaux-socialistes, Calixte Camelle, élu en Gironde, étant le seul député socialiste de la région. À cette gauche, finalement modérée, fait face un centre-droit, tout aussi modéré. Ces années 1893-1914 sont celles d’un beau temps pour un centrisme aquitain qui franchit la frontière de la droite et de la gauche, une frontière, qu’au demeurant on peine à situer tant elle apparaît alors poreuse et insaisissable. Ce nouveau climat politique, perceptible dès 1893, se maintient après 1900 malgré le renouveau des luttes anticléricales ou le développement d’une agitation sociale qui n’est pas sans écho au plan local. Les progrès du socialisme, partout perceptibles, notamment à Bordeaux sur le plan municipal, n’entament pas, en raison de son insuffisante puissance électorale, la prépondérance de la gauche « centriste » à la Chambre. Il reste que les différences départementales observables pour les années de l’entre-deux-guerres le sont aussi à la charnière des xixe et xxe siècles : Dordogne, Gironde, Landes se classent nettement à gauche ; en Lot-et-Garonne la situation encore favorable à la gauche est moins déséquilibrée ; quant aux Basses-Pyrénées, elles envoient à la Chambre davantage de députés de droite que de gauche, dans un rapport de deux pour un.
Si l’on pose pour les années 1870-1890 l’équation suivante : République égale gauche, alors on doit conclure à une adhésion tardive de l’Aquitaine à l’une et à l’autre. Bordeaux, « capitale tragique », a bien accueilli avec enthousiasme et la République et les républicains ; la ville a donné, dès février 1871, la majorité aux républicains modérés. Incarné par Émile Fourcand, maire de la cité, le républicanisme bordelais est un républicanisme ardent, à la Gambetta. Mais il ne doit pas faire illusion : les campagnes girondines ne sont pas, à l’aube des années 1870, au diapason avec le chef-lieu du département et l’Aquitaine rurale ne suit pas non plus sa capitale. À l’issue des scrutins du 8 février et 2 juillet 1871, sur 45 députés élus, un quart seulement (soit 11) se classent à gauche, noyés sous le nombre des conservateurs, des orléanistes, légitimistes, bonapartistes. Seules les Landes ont voté à gauche. C’est un point que l’on oublie souvent. Dans ce département, les succès bonapartistes sont venus après. En 1871, l’heure est dans les Landes aux républicains voire aux républicains radicaux : Pascal Duprat, Victor Lefranc. Au demeurant, l’étiquette bonapartiste que l’on accole souvent aux Landes pour les années 1870-1890 ne correspond en rien à la réalité, du moins si l’on s’en tient à l’observation de sa représentation parlementaire : les Landais ont élu dans les premières décennies de la IIIe République, en proportion, moins de députés bonapartistes que les Girondins et surtout que les Périgourdins. En outre, il y aurait lieu de s’interroger sur la nature de ce bonapartisme landais, comme sur celle du bonapartisme de l’Aquitaine. Encore puissantes en 1876 et 1877, les droites anti-républicaines perdent pied lors des législatives de 1881 qui marquent le ralliement de l’Aquitaine à la République : ce passage à la République y apparaît plus lent que pour l’ensemble du pays.
Si l’on accélère le mouvement de retour vers le passé qu’induit toute réflexion sur les origines, l’on parvient aux élections législatives de mai 1849, la « mère » de toutes les élections. On connaît leur intérêt pour la science électorale. Elles permettent la première représentation cartographique des opinions politiques et elles font apparaître des structures électorales qui devaient, par la suite, s’avérer fort stables. Ainsi, les démocrates et les démocrates socialistes ont-ils recueilli plus de la moitié des suffrages en Dordogne, le plus à gauche des départements aquitains en 1849. Viennent ensuite, dans l’ordre, le Lot-et-Garonne et la Gironde (un tiers des suffrages en faveur de la gauche), les Landes et les Basses-Pyrénées étant sensiblement en retrait. Mais c’est au total une Aquitaine fort peu républicaine, donc fort peu à gauche que l’on découvre. L’effervescence politique entre février et juin 1848 y fut rien moins que mesurée ; le parti de l’Ordre y a facilement triomphé de ses adversaires en mai 1849. Le coup d’État du 2 décembre n’y suscite pas une réaction marquée, sauf en Lot-et-Garonne, particulièrement dans l’arrondissement de Marmande qui avait voté en faveur des démocrates socialistes deux ans plus tôt : trois quarts de siècle plus tard, le communiste Renaud Jean est élu dans cet arrondissement. Toute une tradition politique a conduit le Lot-et-Garonne du républicanisme démocrate socialiste en 1848-1849 au communisme après 1920.
Que dire de l’ancrage à gauche de l’Aquitaine avant 1848, c’est-à-dire antérieurement à l’entrée dans l’âge du suffrage universel ? C’est là une question difficile car l’on ne dispose que de maigres éléments. Lors du scrutin de 1839, les électeurs censitaires nomment une majorité de libéraux conservateurs pour siéger à la Chambre. Mais ils désignent aussi trois représentants de la gauche dynastique en Dordogne, en Lot-et-Garonne et à Bordeaux et un député de centre gauche (à Bordeaux). Tout cela est fort ténu mais souligne la singularité de la Dordogne et du Lot-et-Garonne. Périgueux est la seule ville de l’Aquitaine où se déroule en 1847 un banquet réformiste. Le particularisme de la Dordogne et du Lot-et-Garonne apparaît encore lorsque l’on examine la géographie des émeutes antiseigneuriales de 1790 ou l’agitation agraire de la décennie révolutionnaire : le Périgord et l’Agenais sont les plus affectés. Cette géographie en reproduit une autre, celle des émotions et des révoltes populaires anciennes étudiées par Yves-Marie Bercé. C’est là aussi qu’en 1848, les résistances au recouvrement de l’impôt des 45 centimes sont les plus vives. Voilà qui inscrit dans la longue durée un tempérament local (une culture politique ?) fait de remises en cause des hiérarchies, de l’ordre et de l’autorité. Si en 1830 Bordeaux connaît, au nom de la défense des libertés, sa journée insurrectionnelle le 30 juillet, ailleurs les Trois Glorieuses ne sont que l’enregistrement d’un changement de régime, même si en Périgord, elles s’accompagnent d’un mouvement antifiscal. Quant au républicanisme révolutionnaire, façon Charbonnerie, il est, dans l’Aquitaine des années 1820, des plus marginaux. Mais, à l’autre extrémité de l’échiquier politique, l’ultracisme n’y a pas non plus fait école. L’épisode napoléonien entre 1800 et 1814 y a rapidement nourri le scepticisme, une réserve qui s’est rapidement transformée en détachement voire en hostilité. C’est peu dire que Bordeaux et l’Aquitaine ne sont pas terre d’élection du jacobinisme dans les années de la Révolution, mais elles ne sont pas non plus la terre du girondinisme que l’on se plaît parfois à décrire. À Bordeaux, pendant la crise girondiste, le mouvement montagnard continue de détenir de solides positions ; hors de la Gironde, le « fédéralisme » ne rencontre qu’un très faible écho. Si l’on suit Kuscinski et son Dictionnaire des Conventionnels paru en 1916, les conventionnels girondins sont loin de former la majorité dans les départements de l’Aquitaine extérieurs à la Gironde, la Montagne étant particulièrement représentée parmi les députés de la Dordogne et le Marais dans les Landes, le Lot-et-Garonne et les Basses-Pyrénées. Par ailleurs, après l’échec des Girondins, le Sud-Ouest connaît un net réveil de royalisme annonçant, après l’intermède du Consulat et de l’Empire, un ralliement rapide aux Bourbons.
L’Aquitaine, terre de gauche ? À question difficile, réponse prudente car l’Aquitaine est constituée d’un ensemble hétéroclite de « pays » que l’histoire et la géographie ont liés mais qui gardent chacun leur particularisme. Le Pays Basque n’est pas le Béarn ; le Béarn ressemble assez peu, électoralement parlant, aux Landes, au Bordelais, à Bordeaux, au Périgord et au Lot-et-Garonne. L’impression est celle d’un kaléidoscope, juxtaposition de diversités changeantes si l’on envisage la question sur les deux derniers siècles, d’un patchwork si l’on s’en tient à la situation contemporaine. Dans la construction de l’identité politique plurielle de l’Aquitaine, la Révolution française a constitué un moment-clé, peut-être un point de départ. En particulier, la question religieuse y classe, dès 1791, les opinions comme a pu le montrer Thimothy Tackett dans son livre La Révolution, l’Église et la France : le serment de 1791, paru en 1986. Le serment à la Constitution Civile du Clergé a opéré comme un référendum indirect pour ou contre la Révolution. Or, on s’aperçoit qu’à l’été 1791, des cinq départements de ce qui n’est pas encore l’Aquitaine, c’est en Lot-et-Garonne que la proportion de jureurs est la plus forte. Viennent ensuite la Dordogne, puis la Gironde et enfin les Landes et Basses-Pyrénées, soit une géographie qui en annonce une autre : on le sait, la Révolution a introduit dans l’ordre politique des fractures appelées à durer en se réactivant. La diversité aquitaine n’exclut pas un ancrage global à gauche, c’est du moins la leçon que l’on peut tirer de l’analyse des scrutins de ces dernières décennies. Mais trop insister sur cette conclusion c’est avoir un regard presbyte ; la bonne échelle d’observation n’est pas l’espace régional tel que la régionalisation initiée au milieu des années 1950 l’a construit, mais le sous-ensemble des pays.
 
NOTES
 
[*]Professeur à l’université de Bordeaux 3.
[**]Professeur agrégé.
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Professeur à l’université de Bordeaux 3. Suite de la note...
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