Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
152 pages

p. 55 à 64
doi: en cours

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Les tempéraments politiques

n° HS 2 2005/3

En insistant, en 1932, sur le fait que : « la Gironde, tout de même, c’est un département de modérés », le directeur de La Petite Gironde, Gustave Gounouilhou traduit l’idée d’un centrisme local, pragmatique et dépassant les clivages politiques. Ce centrisme girondin a été d’autant plus mis en valeur que l’historiographie locale s’y est intéressée, masquant les réactions autoritaires qui avaient pu éclore à la même période. Les trois mouvements que nous nous proposons d’entrevoir participent activement à cette volonté de retour à l’ordre. Il ne s’agit toutefois ici que d’esquisser quelques clés de compréhension, et non d’une étude exhaustive, autour des filiations, des convergences qu’ils connaissent, puis de la tentative d’intégration au jeu politique à travers l’exemple du Parti Social Français.
 
« Une atmosphère de connivence ligueuse » [1]
 
 
Une filiation directe
Le renouveau des ligues en Gironde est lié à la multitude de mouvements « rénovateurs » de l’après-guerre. Dès sa création, en janvier 1926, le Faisceau bordelais dispose des 800 membres dont est créditée la Démocratie Nouvelle, qui regroupe beaucoup d’anciens combattants de l’Union Nationale des Combattants et des Camarades de combat. Y sont associés de nombreux ligueurs d’Action Française, dont les départs auraient atteint près de 30 % des effectifs dans le Sud-Ouest. Point essentiel, c’est le milieu ancien combattant qui est sur-représenté au sein du Faisceau. En mai 1926, plus de 61 % des 2 700 membres appartiennent, en effet, à la section des « Légionnaires ». L’essoufflement rapide du groupe local dès juin 1926, après avoir été l’une des plus importantes fédérations de France, entraîne les derniers membres autour du Parti Fasciste Révolutionnaire, représenté par un transfuge du Parti Socialiste National de Gustave Hervé, Maurice Valmier. Par son intermédiaire, Hervé présente en Gironde cinq candidats aux élections législatives de 1928 et crée, afin de les soutenir, Le Girondin. C’est cette feuille sans envergure qui, s’appuyant largement sur les réseaux du Faisceau, est à l’origine de la création des Croix-de-Feu le 5 décembre 1928. Le premier président du mouvement en est Roger de Luze.
Agrandir l'image 1Conférence du colonel de La Rocque à l’Alhambra de Bordeaux (27 novembre 1936).
Ph © D.R.
Outre le Faisceau, le mouvement ancien combattant est très présent autour des Camarades de Combat. Jusqu’en 1934, l’activité des Croix-de-Feu est faible, mais le prestige de l’association lui permet de compter 1 200 hommes en avril 1934 pour la région bordelaise, dont 300 pour la Ville. C’est véritablement avec la venue du colonel de La Rocque, le 6 mai 1934, que le mouvement prend de l’ampleur avec près de 500 adhésions reçues en moins de trois semaines. Son caractère élitiste lui permet de progresser constamment pour atteindre entre 3 000 et 3 500 membres à la veille de la dissolution. Cette dernière n’entraîne pas de défections parmi les membres, qui restent fidèles au PSF, mais provoque quelques remous à sa tête. Jean Desaigues, président depuis 1930, démissionne et c’est un proche de La Rocque, Yves Nicolaï, qui lui succède.
La croissance du PSF lui permet d’atteindre, selon les données d’Edmond Barrachin, près de 12 300 membres au 31 octobre 1937, très certainement 20 000 à la veille de la guerre. À partir de 1936, l’éclaircissement de l’espace politique à la droite des modérés profite largement au PSF, qui devient en Gironde ce qu’il est au niveau national, une machine politique qui sait : « réintégrer dans la normalité démocratique une ancienne mouvance ligueuse » comme l’écrit Jean-Paul Thomas [2]. Toutefois, la majorité des nouveaux adhérents, à partir de 1937, semble sans passé politique.
Agrandir l'image 2Discours d’Ybarnégaray, le 27 novembre 1936, avec à l’extrême gauche Yves Nicolaï, président de la fédération de Gironde du PSF, à droite La Roque et le docteur Cruchet, président de la fédération Sud-Ouest du PSF.
Ph © D.R.
Un ligueur infatigable
Le cas d’Yves Nicolaï, par son investissement, se montre révélateur des multiples connexions qu’entretiennent les ligues entre elles. Né en 1896, cet avocat de la Cour d’appel de Bordeaux, qui devient bâtonnier en 1952, réalise une « belle » guerre. Titulaire de la Légion d’Honneur et de dix citations, il intègre rapidement l’Union Nationale des Combattants dont il devient un maillon central, ainsi que les Camarades de combat, comme porte-parole, et les Légionnaires décorés au péril de leur vie. Dès janvier 1926, il adhère au Faisceau et s’occupe du recrutement des anciens combattants. Fondateur de la section des JP en 1926, il est l’animateur des cours d’orateurs des Républicains nationaux à partir de 1931. Secrétaire général de la Ligue des contribuables de Gironde de 1934 à 1936, il est également un membre influent des Croix-de-Feu de Bordeaux et devient président départemental du PSF en 1936, avec l’appui de La Rocque dont il est proche (Nicolaï devient président de la fédération de la Réconciliation française à la Libération). Un portrait réalisé par la Sûreté en 1938 permet de bien cerner son prestige au sein du PSF : « Intelligent et ambitieux, travailleur mais sans fortune, il a su manÅ“uvrer avec adresse à la dissolution de la ligue des Croix-de-Feu […] et s’entourer d’hommes jeunes et pondérés, ennemis de toute violence. En deux ans, il a pris un grand ascendant sur ses troupes […]. Orateur disert et courtois, il semble jouer au tribun parmi ses jeunes amis EVP qui l’escortent comme un dieu ». En dehors des ligues, il dispose d’un crédit auprès des modérés de l’Alliance. Son père, Alexandre, en est l’un des principaux fondateurs en Gironde au début du siècle.
Vers un portrait de groupe ?
Le cas du Faisceau illustre bien un phénomène caractéristique des dirigeants des ligues bordelaises, centré autour du poids des réseaux familiaux, professionnels et confessionnels.
Les deux premiers sont liés : les Lawton, Johnston, Cruse, de Luze sont autant de négociants et de courtiers en vins du quai des Chartrons, liés pour la plupart par de solides alliances matrimoniales. Appartenir à une ligue, faire de la politique, n’est que la poursuite des relations de sociabilité et de travail qu’entretiennent ces hommes quotidiennement. Cette sociabilité se retrouve au niveau des militants du groupe de Valois, avec de nombreux petits négociants, de petits armateurs ou de commissionnaires, de commerçants, dont beaucoup forment la masse des Chartrons. Cette situation s’apparente à un véritable clientélisme, où une puissante élite agrège autour d’elle une multitude de petites ou de moyennes fortunes. En se développant, le mouvement rassemble rapidement des artisans et une part importante de classes moyennes.
La troisième caractéristique, confessionnelle, tient dans la sur-représentation de ces protestants à la tête des ligues. L’explication se trouve dans l’élection du socialiste Adrien Marquet en 1925. À la suite de ce vote, les protestants, très influents jusqu’ici, ont le sentiment d’être à l’écart, politiquement, de la majorité des Bordelais. Économiquement, le monde des Chartrons perd de plus en plus de son influence face aux milieux industriels et commerçants. Être à la tête d’une ligue, c’est aussi avoir le sentiment de participer encore au destin de la Cité.
Jusqu’en 1936, le recrutement des Croix-de-Feu perpétue le « modèle » du Faisceau. À leur tête, des négociants et des courtiers, tandis que les professions libérales, les cadres moyens et les employés alimentent le monde militant.
À partir de 1934, suivant les entreprises du Faisceau bordelais qui disposait déjà d’une section ouvrière, les Croix-de-Feu tentent un recrutement d’envergure en direction des classes populaires, par l’intermédiaire d’une soupe populaire. Cette « cuisine roulante » s’installe quai de Bacalan, quartier des dockers, manÅ“uvres et ouvriers du port, catégories les plus atteintes par le chômage à Bordeaux. Le succès est important avec près de 12 000 repas servis entre janvier et mars 1935, et participe à la progression du mouvement, qui atteint 2 200 Croix de Feu et environ 1 000 Volontaires Nationaux dans le courant de l’année.
Avec la création du PSF, l’assise ouvrière devient véritable, à l’image de la section du quartier de la gare du Midi, regroupant les 5e et 6e cantons de Bordeaux, fiefs d’Adrien Marquet. Dernière née dans l’agglomération bordelaise à la fin de 1936, la section devient la plus importante dès les premiers mois de 1937. Autre exemple, celui de la 2e section, correspondant à la circonscription du député socialiste Fernand Audeguil, qui passe de 800 à 1 300 membres en octobre 1937. Comme au niveau national, le recrutement du PSF bordelais puise chez les déçus du Front populaire et explique largement les difficultés du PPF local pour atteindre des ouvriers.
 
La Gironde, un espace politique à conquérir à la fin des années 1930
 
 
Des modérés en recomposition
Le poids de l’Alliance Démocratique et Radicale (ADR), placée à la gauche du parti national, s’érode progressivement.
La première crise est électorale. Face à la progression socialiste, seuls deux députés alliancistes (Émile Gellie et Pierre Dignac) sont élus en 1932 et en 1936, contre six en 1928.
Mais l’enracinement des Républicains de Gauche (détenant plus de 50 % des municipalités) assure le succès de l’ADR aux élections sénatoriales de 1932 avec cinq élus.
La seconde crise est identitaire, liée à l’échec du projet de « Concentration républicaine » avec les radicaux. Ce revers, en plus du Front populaire, est au cÅ“ur du glissement de l’ADR vers la droite. Quand, en 1938, Jules Ramarony définit la position du parti face au PSF et au PPF, ceux-ci sont considérés comme des alliés, auxquels on ne reproche que leurs ambitions électorales trop affichées et leur rudesse face aux vieux élus. L’évolution de l’ADR durant les années 1930 est symptomatique de cette quête d’identité des modérés face à une bipolarisation, où le Centre est vu de plus en plus comme un intrus.
La troisième crise est munichoise, avec le télégramme de félicitations envoyé par Flandin à Hitler. Alors que c’est la position conciliante de Ramarony qui est choisie – son geste étant condamné mais la confiance envers Flandin restant intacte – Émile Gellie quitte le comité directeur national et se trouve écarté localement au profit d’un fidèle flandiniste, le sénateur Georges Portmann. Deux changements de fond apparaissent alors. L’un, générationnel, voit l’émergence de jeunes cadres issus des Jeunesses de l’Alliance, comme Ramarony, qui souhaitent s’imposer. Le second est une lutte pour l’orientation politique du parti. C’est dans ce contexte de repositionnement complet qu’intervient le PSF.
L’art difficile de la politique
L’ambition du PSF étant d’entrer pleinement dans le jeu politique, il s’y emploie dès les élections cantonales de 1937. En Gironde, deux élus médocains se rallient : un conseiller d’arrondissement et le conseiller général de Castelnau du Médoc, l’allianciste Alain du Périer de Larsan, qui ne se fait guère remarquer par son activisme. Beaucoup plus intéressante se révèle en revanche, en avril 1938, l’élection municipale d’Arcachon, bastion de l’Alliance Démocratique et Radicale depuis le début du siècle, où le candidat de l’Alliance est le vice-président national André de Fels. Aux côtés de sept républicains de gauche et de deux alliancistes, sa liste se compose de six candidats PSF, dont Henri Michel, président d’honneur de la section d’Arcachon sud. La campagne organisée par le PSF se révèle si énergique qu’elle est récompensée entre les deux tours par l’ajout d’un nouveau candidat PSF, ainsi que du républicain de gauche Lucien de Gracia, futur sénateur-maire puis député-maire RPF de la ville. Élue en entier, l’équipe de Fels se compose ainsi de sept conseillers PSF, près du tiers du conseil.
Associés, ces maigres résultats semblent refléter l’appréciation d’Edmond Barrachin à l’encontre de la fédération en 1940, la décrivant comme : « très en retard politiquement et donc électoralement », cite Jean-Paul Thomas [3]. Mais si le PSF peine à recruter les notabilités au-delà d’une sympathie qui n’engage à rien, c’est surtout en raison de l’individualisme forcené et du refus constant de toute discipline dont font preuve les alliancistes girondins depuis toujours, y compris à l’égard de leur propre parti.
Quel héritage ?
Quelques mots sur, l’éventuel, héritage posthume du PSF après guerre. Comparer les zones d’implantation militante et électorale du PSF avec celles du RPF revient à mettre en évidence deux zones : le Médoc et le Bassin d’Arcachon. Le poids du PSF peut-il être considéré comme l’un des facteurs d’explication du succès RPF, par l’intermédiaire d’une culture politique commune du rassemblement ?
Dans le cas du Médoc, c’est sans doute beaucoup plus vers les réseaux modérés qu’il faut chercher les raisons du succès d’Émile Liquard : réseau de l’ADR, dont il animait le groupe des Jeunesses, réseau de Georges Mandel, dont la mémoire est politiquement fondamentale en Médoc et qu’il contribue à entretenir. Ajoutons, fait non négligeable, qu’il bénéficie de l’amitié de Jean Vendroux.
À Arcachon, de Gracia dispose des réseaux radicaux-socialistes de son beau-père, l’ancien député Adolphe Cauderon. Toutefois, il semble croiser à plusieurs reprises la route du PSF à l’aube de sa brillante carrière. Pendant la Résistance, de Gracia est en contact étroit avec Édouard de Luze, chef de son réseau. Ancien dirigeant du Faisceau, Édouard de Luze est proche de Nicolaï et son cousin, Roger de Luze, est le premier président des Croix-de-Feu de Bordeaux. Les preuves concrètes manquent pour déterminer si Édouard fut Croix-de-Feu et, au delà, PSF, mais le caractère familial de la direction du Faisceau, puis des premiers Croix-de-Feu, n’interdit pas de le penser. À la Libération, de Gracia utilise les amitiés PSF pour s’établir. En se présentant aux élections municipales d’avril 1945, il choisit comme porte-drapeau pour sa liste le très estimé docteur Jean Doche, membre PSF du conseil municipal de 1938. La figure de Doche assure la large victoire de la liste de Gracia, et lance la carrière de ce dernier (qui n’est élu qu’avant-dernier !).
En Gironde, le désir de changement apparaît régulièrement, mais c’est un changement dans l’ordre et sans violence que souhaite la majorité. Cet idéal, correspondant bien au caractère bourgeois de Bordeaux qui ne néglige pas le paternalisme social, fait le succès des Croix-de-Feu et plus encore du PSF. Électoralement, les modérés restent hostiles à l’engagement actif au sein du PSF par esprit d’indépendance principalement, mais aussi parce que l’ADR correspond à leur tempérament profond et à celui de la Gironde, parfaitement décrit, en 1925, par le préfet comme étant : « une terre classique de la modération, de la pondération et de l’attachement au passé ». Quatre-vingts ans plus tard, les choses ont-elles finalement tant changé dans ce département ?
 
NOTES
 
[*]Doctorant à l’Université de Bordeaux 3.
[1]Jean-Paul Thomas, « Le PSF », Cahier de la Fondation Charles de Gaulle, n° 4, 1997, p. 49.
[2]Jean-Paul Thomas, idem, p. 51.
[3]Jean-Paul Thomas, Droite et rassemblement du PSF au RPF (1936-1953), thèse de l’IEP de Paris, 2002, p. 329.
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Jean-Paul Thomas, Droite et rassemblement du PSF au RPF (19...
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