2005
Parlement[s]
Les tempéraments politiques
Poujadistes et « nationaux » girondins face au retour au pouvoir du général de Gaulle (mai 1958-mars 1959)
Romain Souillac
[*]
La Gironde est un laboratoire des conséquences du 13 mai 1958 sur la vie politique française, surtout en ce qui concerne les reclassements au sein des droites.
La prise du Gouvernement général à Alger, le soir du 13 mai, est l’Å“uvre de formations activistes algéroises, à la tête desquelles se distinguent des hommes tels que Pierre Lagaillarde, président de l’association des étudiants d’Algérie, les poujadistes Joseph Ortiz ou Bernard Lefèvre, ou encore le leader contre-révolutionnaire Robert Martel. Le général Massu prend la présidence du Comité de Salut public et s’adjoint des officiers supérieurs de sensibilité activiste comme Thomazo et Trinquier. Les gaullistes parviennent, cependant, grâce à la qualité de leur organisation, à capitaliser l’essentiel du profit politique de la crise. À Alger, les principaux acteurs de cette captation sont Delbecque, Neuwirth et Soustelle. Quand Salan fait appel à de Gaulle le 15 mai, gaullistes et activistes se retrouvent dans un commun soutien à l’homme de Colombey.
Jusqu’au mois de septembre, pour les mouvements qui se réclament de l’esprit du 13 mai, fondé sur l’intégration, la rupture complète avec le système de la IVe République et l’affirmation du caractère indivisible du territoire national, trois orientations majeures se dessinent : ceux qui se réclament du général de Gaulle ; ceux qui le soutiennent temporairement sur le thème du changement de régime ; enfin, ceux qui ont rompu avec lui.
L’Union des Jeunes Combattants, des Résistants, pour la Rénovation de la République est une association régionale dont les statuts sont déposés le 21 juin. J-G Bulcourt en fait une présentation détaillée dans
Les nouvelles formations politiques depuis le 13 mai 1958 en Gironde
[1]. Cette union regroupe des amicales de résistants et d’anciens combattants. L’article 2 de ses statuts précise que son but est d’« éveiller, de renseigner et de guider l’opinion publique par tous moyens en son pouvoir, de façon à amener celle-ci à porter un concours efficace à l’
Å“uvre de redressement national entreprise par le général de Gaulle ». Le 10 août, après avoir reçu l’appoint de cadres poujadistes et de l’association « Honneur et Patrie », l’UJC adjoint le terme « Patriotes » à sa dénomination, pour devenir l’« Union des Jeunes Combattants, des Résistants, des Patriotes pour la Rénovation de la République ». Elle fait campagne pour l’adoption de la nouvelle constitution.
L’Union et Action Libérale et Sociale (UALS) est le produit d’une dissidence survenue au sein du groupe parlementaire poujadiste, Union et Fraternité Française, à l’occasion du vote du 2 juin 1958 sur l’attribution des pleins pouvoirs au nouveau président du Conseil. Alors que Poujade avait donné une consigne de vote négatif, le député de la Gironde, Victor Réoyo, prend la tête d’une fronde qui conduit la plupart des députés poujadistes à voter en faveur de De Gaulle. Réoyo démissionne de l’UDCA le 5 juin et fonde, le 20, l’UALS, à laquelle adhèrent la plupart des anciens députés UFF. Tout en conservant leurs convictions en matière de défense des libertés et de lutte contre le fisc, les membres de l’UALS se rallient à la solution gaullienne et appellent à voter « oui » au référendum sur la nouvelle constitution lors de leur premier congrès, tenu le 23 septembre. Leur positionnement politique ne signifie rien d’autre que le recours à la solution gaullienne pour sortir de la crise de régime et modifier les institutions. Pour le reste, ils conservent leurs convictions poujadistes.
Dès l’été 1958, certaines formations nationales, présentes en Gironde, affirment leur antigaullisme. C’est le cas de l’UDCA, qui depuis juin multiplie les attaques contre de Gaulle. Le Mouvement Populaire du 13 Mai (MP13) du « chouan de la Mitidja », Robert Martel, dont les idées sont proches de celles de la Révolution nationale, vocifère contre le hold-up gaulliste sur l’insurrection algéroise, et réclame l’institution d’un régime fondé sur la « loi naturelle », centré sur la famille, les corps intermédiaires, et la défense farouche de l’Algérie française. Les dirigeants nationaux de ces deux mouvements sont hostiles à la constitution, mais laissent néanmoins la liberté de vote à leurs membres pour le scrutin du 28 septembre.
Ainsi, tous les mouvements gaullistes sont favorables au « oui », tandis que les formations antigaullistes de droite restent timides dans leur refus. Dans ces conditions, le succès massif du « oui » n’est pas une surprise. Il l’emporte par 79,2 % des suffrages exprimés en métropole, mais par 85,7 % en Gironde et 86,2 % à Bordeaux.
Pour les défenseurs de l’esprit du 13 mai, la nouvelle constitution est une étape nécessaire, mais non suffisante, dans le processus de rénovation de la République. Il faut absolument prolonger le changement politique en luttant contre les tenants de l’ancien « système » et en envoyant au Palais-Bourbon des hommes nouveaux. Ainsi, en Gironde, les élections législatives des 23 et 30 novembre 1958, puis les élections municipales des 8 et 15 mars 1959, constituent l’illustration électorale de la rupture politique entre les gaullistes « chabanistes », regroupés dans l’UNR, et les gaullistes « activistes » qui se présentent sous l’étiquette UJC-Rénovation de la République.
Cette rupture précoce entre gaullistes modérés et activistes est due à la personnalité et à la trajectoire politique de Jacques Chaban-Delmas. Député de la Gironde depuis novembre 1946, élu maire de Bordeaux sous l’étiquette RPF en 1947, président-fondateur du Centre national des Républicains sociaux en 1955, il est ministre dans les cabinets Mendès France (1954-1955), Guy Mollet (1956-1957) puis Félix Gaillard (1957-1958). Les activistes ont de nombreux griefs à l’encontre du député de la Gironde : son insertion dans le « système », sa participation au cabinet qui a « bradé » l’Indochine, son refus de légitimer le bombardement de Sakiet en janvier 1958, et son attitude jugée tiède au moment du 13 mai.
La campagne électorale de novembre 1958 voit s’affronter gaullistes chabanistes, essentiellement issus des Républicains sociaux, et gaullistes activistes, regroupés dans l’UJC.
Les candidats UNR sont déjà solidement implantés dans le département : anciens Républicains sociaux, Richards (1re circonscription), Lavigne (4e), Liquard (5e), De Gracia (7e), et Deliaune (10e) sont conseillers généraux. Chaban-Delmas et Liquard sont députés sortants, De Gracia et Deliaune ont siégé au Palais-Bourbon de 1951 à 1956. Ainsi, l’étiquette UNR est en Gironde largement synonyme de continuité, c’est-à-dire, pour les activistes, de compromission avec le système honni.
L’étude des candidatures « Rénovation de la République » est riche d’enseignements. Dans la deuxième circonscription, Lionel-Max Chassin, affronte Chaban-Delmas, peut-être avec l’appui secret de Salan, si l’on suit l’analyse convaincante de Bulcourt. Théoricien du rôle politique de l’armée dans la guerre contre-subversive, ancien « Grand B » du « Grand O », organisation secrète visant dès 1957 à porter l’Armée au pouvoir, en liaison avec Robert Martel, le général d’Armée devient ensuite membre du MP13, dont il est, début août, président de la section Algérie-Sahara. Dans la première circonscription, le candidat de Rénovation de la République est Claude Pourchasse, membre de l’UDCA, qui s’est présenté dans le premier canton de Bordeaux lors des élections cantonales d’avril 1958. Il avait alors recueilli 6,9 % des suffrages exprimés. Dans la 3e circonscription, le candidat de l’UJC est le capitaine de parachutistes Jacques Engels. Engagé à 18 ans dans les Forces Françaises Libres, il a pris part aux campagnes de France et d’Allemagne, a servi en Indochine de 1947 à 1955, avant de participer à l’expédition de Suez. Il est membre suppléant du CSP algérois constitué le 13 mai.
Lors des élections municipales de mars 1959, l’avocat Guy Auschitzky dirige une liste d’opposition à Jacques Chaban-Delmas, dite « Liste d’Union et de rénovation municipale ». Sur sa liste, outre des membres en vue de l’UJC, comme Henri Boyreau, on trouve d’assez nombreux poujadistes, dont certains de premier plan, comme le leader départemental de l’UDCA, Jean-Louis Bernard, mais aussi Claude Pourchasse ou Jean Vassal. Y figure aussi Jean Mezel, ancien du corps expéditionnaire français d’Italie, président de l’association « Corps expéditionnaire France-Italie » et secrétaire général du « Comité d’entente des Jeunes Combattants ».
Notons, enfin, que les deux députés poujadistes dissidents, Réoyo et Davoust, se présentent aux législatives de novembre dans la 1re et la 10e circonscriptions. Ils mettent en avant leur lutte contre le système de la IVe République de 1956 à 1958.
La campagne électorale de novembre est particulièrement animée dans la 2e circonscription, où le duel Chassin-Chaban retient l’attention des commentateurs. Véhiculant l’espoir contenu dans son slogan « CHAssin-CHAssera-CHAban », le général Chassin développe une campagne particulièrement agressive contre le député sortant, fondée sur la dénonciation de son soutien à Pierre Mendès France en 1954, et de son bilan en tant que ministre de la Défense du ministère Gaillard, mais aussi sur des attaques personnelles et un antiparlementarisme virulent. Le clou de la campagne est assurément le meeting contradictoire organisé par Chaban à l’Alhambra, le 19 novembre. 6 000 personnes y écoutent le candidat UNR répondre méthodiquement aux objections de ses adversaires. Il fustige les ultras, qualifiés d’« hitlériens » : « Les CSP, dit-il, ont eu leur heure d’utilité, mais celle-ci est aujourd’hui terminée ». Il justifie sa participation aux ministères de la IVe République, et notamment son soutien à Pierre Mendès France : « En 1954, il n’était pas l’homme qu’il est devenu à propos de l’Algérie. Ce n’est pas lui qui a été le responsable de la perte de l’Indochine. La paix alors a été sinistre, mais elle était nécessaire et tout le monde l’attendait ». Enfin, portant l’estocade à un adversaire desservi par de piètres talents d’orateur, Chaban donne lecture d’une lettre de Chassin lui demandant d’appuyer son élévation au grade de général d’Armée.
Plusieurs leçons politiques doivent être tirées de ces campagnes électorales. Chez les activistes, l’opposition au système l’emporte sur le gaullisme historique et sur le gaullisme politique. Les « gaullistes » de l’UJC n’hésitent pas à faire cause commune avec des hommes farouchement antigaullistes, membres du MP13 comme Chassin ou de l’UDCA comme Pourchasse. Cette proximité existait déjà avant le vote du 28 septembre. Le 16 juillet, l’UJC organise à Bordeaux un meeting dont les vedettes sont Pierre Lagaillarde et Robert Martel, célébrés en tant que protagonistes de la prise du GG.
La campagne de novembre met en avant l’ambiguïté de l’étiquette UNR. Le colonel Thomazo, candidat UNR dans la 4e circonscription des Basses-Pyrénées, apporte son soutien à Jacques Engels, alors que celui-ci combat un autre candidat UNR, Jacques Lavigne. Ainsi, la solidarité d’appartenance au CSP d’Alger l’emporte sur l’affiliation gaulliste.
Les résultats des consultations législatives et municipales sont éloquents. Les « gaullistes chabanistes » l’emportent largement sur les « gaullistes activistes »
[2]. Aux législatives, les candidats de l’UNR remportent 98 502 voix (17,6 % des inscrits) contre 46 341 à ceux de Rénovation de la République (8,3 %). L’UNR arrive en tête dans huit circonscriptions sur dix, et obtient huit députés à l’issue du second tour. Les candidats UJC n’arrivent en tête dans aucune circonscription. Engels, Grandrémy, Auriac et Chassin, recueillent 18,6 %, 18,1 %, 16,3 % et 14,9 % des inscrits, avant d’être battus au second tour, sauf Auriac qui se désiste en faveur de l’UNR Dalbos. Chaban-Delmas a, dès le premier tour, plus de 10 000 voix d’avance sur Chassin. Les poujadistes dissidents sont laminés : Réoyo recueille 2,2 % des inscrits dans la 1
re, Davoust 8,6 % dans la 10
e. Aux municipales bordelaises de mars 1959, le succès de Chaban-Delmas est encore plus éclatant : sa liste remporte 44 199 voix (30 % des inscrits) et 20 élus sur 37, contre 2 861 à celle d’Auschitzky (1,9 %), qui n’obtient aucun conseiller municipal.
Par conséquent, en Gironde, entre la IVe et la Ve République, la continuité politique l’emporte largement sur la rupture. Le combat politique clarifie l’opposition entre gaullistes et activistes, à travers l’opposition UNR/UJC, alors que dans bien d’autres départements, cette césure est dissimulée sous l’étiquette UNR. La rupture que fait apparaître la lutte électorale est double. D’une part, il y a celle qui sépare les anciens combattants et les militaires coloniaux de la masse de la population civile métropolitaine. D’autre part, on constate que l’esprit du 13 mai, né à Alger, n’est jamais véritablement parvenu à franchir la Méditerranée. Ce produit d’importation ne menace à aucun moment la profondeur et l’ancienneté de l’implantation girondine des Républicains sociaux.
La configuration du combat électoral en Gironde, d’octobre 1958 à mars 1959, conduit à s’interroger sur la nature du « gaullisme » activiste. Dès juin, la référence au général est inscrite dans les statuts de l’UJC. Après le succès du « Oui » au référendum, l’organisation fait publier dans Sud-Ouest un communiqué dans lequel elle se félicite d’avoir « ramené derrière le libérateur du territoire l’énorme masse des honnêtes gens qui, par mépris pour le “système” et ses serviteurs, s’étaient retranchés dans une stérile abstention ». Le gaullisme est ici considéré comme indissociable de la lutte contre le système. Pendant la campagne des législatives, Jacques Engels déclare qu’il est candidat pour tenir la promesse formulée par les officiers de l’armée d’Algérie de ne jamais abandonner les populations algériennes, européennes et musulmanes. Il se présente également comme « le combattant dont la fidélité au général de Gaulle ne s’est jamais relâchée pendant seize années ». Pourtant, ce gaullisme de façade dissimule une réserve croissante. Dès la formation du cabinet de Gaulle, le 1er juin, les formations activistes voient d’un mauvais Å“il la présence de Guy Mollet et peut-être plus encore celle de Pierre Pflimlin. Ils considèrent que le Général est prisonnier des hommes du système. Après les élections législatives de novembre, l’élection de Jacques Chaban-Delmas à la présidence de l’Assemblée nationale renforce leur inquiétude. Début 1959, dans Treize Mai, organe de l’Union des Jeunes Combattants, l’article « Réflexions sur le gaullisme » regrette à mots couverts l’ambiguïté de la politique du Général, qui tantôt proclame « Je vous ai compris ! », et tantôt retire les militaires des CSP. Un autre article est intitulé « La 5e commence mal ». On y lit la phrase suivante : « Tout se passe, depuis quelques mois, comme si nos gouvernants entendaient balayer méthodiquement jusqu’aux derniers vestiges du Treize Mai et de ses hommes ». Ainsi, les luttes électorales de novembre ont contribué à dissiper le mirage gaulliste chez les activistes : désormais, esprit du 13 mai et gaullisme commencent à apparaître comme inconciliables.
[*]
Professeur agrégé.
[1]
J.-G. Bulcourt,
Les nouvelles formations politiques depuis le 13 mai 1958 en Gironde, mémoire de 3
e année de l’IEP de Bordeaux, 1959.
[2]
Nous reprenons la terminologie utilisée par J.-G. Bulcourt dans son mémoire.