Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
152 pages

p. 74 à 81
doi: en cours

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Discours et enjeux

n° HS 2 2005/3

2005 Parlement[s] Discours et enjeux

Enjeux et résonances du politique dans les structures agricoles syndicales, mutuelles et « sociétales » en Aquitaine des années 1850 aux années 1930 (Dordogne, Gironde, Landes)

Corinne Marache  [*]
Dans la deuxième moitié du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle, parallèlement aux transformations institutionnelles et aux changements socio-économiques du moment, les campagnes d’Aquitaine connaissent de profondes recompositions politiques. De fait, sous la IIIe République, les élections locales et régionales deviennent l’occasion de violentes joutes oratoires. Certes, les votes séparent vainqueurs et vaincus – sur des critères politiques ou plus personnels pour des élections de proximité –, mais ils n’éteignent pas pour autant leurs différends et aiguisent même l’ambition des uns et la rancÅ“ur des autres. Les oppositions politiques trouvent donc inévitablement un écho en d’autres lieux stratégiques du monde rural aquitain. Ainsi, les sociétés départementales d’agriculture, comices, syndicats et caisses mutuelles d’assurance ou de crédit agricole, qui suscitent également les convoitises des diverses familles politiques, sont un autre théâtre de leurs querelles. Comment se manifestent, au quotidien, les rivalités opposant leurs responsables ? Dans quelle mesure leur création ou leur disparition peut-elle parfois résulter de considérations étrangères à leur fonction première ? Enfin, qu’en est-il des enjeux politiques de ces organismes en Aquitaine et des aléas de leur affiliation politique ? En d’autres termes, ne deviennent-ils pas des espaces de résonance des affrontements idéologiques en vigueur sous le Second Empire, puis la IIIe République ?
Plus que de dégager une spécificité régionale, il s’agit de montrer, à travers divers exemples, de quelle manière les tensions politiques ont investi les structures agricoles de l’espace aquitain, qui se définit non pas comme une région rurale homogène, mais multiforme.
 
Les sociétés, syndicats et mutuelles agricoles : lieux d’expression des tempéraments politiques
 
 
Un premier constat s’impose. Dès leur création, les sociétés d’agriculture, les comices, les syndicats et caisses mutuelles agricoles, sont des structures politiques en ce sens qu’elles sont généralement dirigées par des notables assumant, pour la plupart, des mandats municipaux, départementaux ou nationaux, comme le préfet Romieu (1833-1843) qui assure la présidence de la Société d’agriculture sciences et arts de la Dordogne durant son mandat. Au-delà de leurs fonctions de vulgarisation et de diffusion des connaissances agronomiques, ces organismes représentent donc, pour leurs membres, des lieux de rencontre, d’interconnaissance et d’échanges. Ils remplacent, à l’échelle locale, les salons ou cercles politiques qui font défaut aux campagnes reculées. C’est en ces lieux que se font et se défont beaucoup d’alliances, et que se prennent des décisions majeures. Les réunions et les banquets qui s’y déroulent constituent des moments forts de la vie politique locale. C’est par exemple lors de réunions du comice central agricole de la Double que germa, dans les années 1860-1870, l’idée du projet d’assainissement de cette « petite Sologne du Périgord », avant d’emprunter les voies sacrées du conseil d’arrondissement, du conseil général ou de la préfecture, par le truchement de responsables influents, comme le docteur Piotay, président du comice, conseiller d’arrondissement (1859-1865), puis conseiller général (1865-1889), le comte de Lavalette, vice-président et député de la Dordogne (1863-1870) ou Pierre Magne, président d’honneur et alors ministre des Finances.
En outre, à partir des années 1880, les sociétés d’agriculture, les comices, puis les syndicats et caisses mutuelles agricoles autorisés par la loi Waldeck-Rousseau de 1884, se positionnent ou s’établissent par rapport à une structure mère définissant leur affiliation politique. Tandis que les organismes de tendance conservatrice relèvent de la Société des agriculteurs de France ou « société des ducs et marquis », apparue sous le Second Empire, ceux tenus par des républicains sont rattachés à la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture, créée en 1880, dont les dirigeants, des notables d’origine plus modeste (propriétaires, médecins, notaires…), sont épaulés par les professeurs d’agriculture, hussards de la République à leur manière. Georges Dupas, professeur d’agriculture à Libourne au début du xxe siècle, à l’origine de la création de la caisse régionale de crédit agricole mutuel du Libournais est de ceux-là. Aussi, dans le courant des années 1880, voit-on progressivement les organismes agricoles départementaux se déchirer : les anciennes sociétés d’agriculture conservatrices, datant généralement du début du xixe siècle, voient surgir des sociétés républicaines concurrentes. Ainsi, la vieille Société d’agriculture, de commerce, des sciences et des arts des Landes, créée en 1801 et présidée par le Comte de Dampierre, légitimiste catholique, élu par deux fois député, doit faire face à la création de la Société landaise d’encouragement à l’agriculture créée en 1880 et dirigée par Victor Lourtie, « républicain avancé », élu député en 1881.
Mais, si les effectifs des grandes sociétés d’agriculture permettent généralement des scissions de ce type, il n’en va pas de même des plus petites structures, au sein desquelles les membres de courants politiques opposés doivent souvent cohabiter avec peine. Inévitablement, les divisions politiques se creusent et s’exacerbent tandis que la conscience politique s’affirme dans les campagnes d’Aquitaine. Au diptyque ultraroyalistes/légitimistes de la première moitié du xixe siècle, succède une situation politique plus complexe opposant, au début de la IIIe République, légitimistes, bonapartistes, républicains, puis radicaux… Les débats et querelles politiques deviennent même parfois la principale occupation des impétrants, comme en font régulièrement état les rapports des sous-préfets et des préfets. On apprend ainsi que lors d’une réunion en 1892 du comice agricole de Bazas, en Gironde, un républicain convaincu jouant de la métaphore phylloxérique dénonça « le phylloxéra boulangiste », jusqu’à ce que le tout se termine en pugilat ! Pour sa part, le comice central agricole de la Double est présenté, en 1897, par le sous-préfet, comme « l’un des derniers foyers d’opposition au régime républicain ».
Or, si l’acuité des débats et tensions politiques en vigueur en ces lieux résulte en partie des divisions politiques de leurs membres, elle s’explique aussi et surtout par l’importance stratégique de ces structures dont la direction constitue une étape incontournable dans une carrière politique, aussi prestigieuse soit-elle.
 
L’instrumentalisation politique des organismes agricoles
 
 
Certes, beaucoup de notables locaux, généralement gros propriétaires terriens, sont des agronomes convaincus et passionnés prenant très à cÅ“ur leurs responsabilités agricoles. Néanmoins, la plupart d’entre eux sont aussi des hommes politiques, exerçant ou briguant des mandats divers. À ce titre, leur implication dans ces structures agricoles constitue un tremplin, un passage obligé pour constituer, asseoir, améliorer ou maintenir leurs réseaux d’influence, leur notoriété et leur respectabilité et s’assurer la confiance de l’électorat paysan, comme l’exprime très bien le sous-préfet de l’arrondissement de Ribérac à propos du comice de la Double, « composé en grande partie de conservateurs intransigeants, riches propriétaires qui exercent encore sur les cultivateurs, au moyen de l’association qu’ils dirigent, une action politique ». Les biographies d’hommes politiques d’envergure locale, départementale ou même nationale viennent confirmer cette observation. Ainsi, le docteur Piotay (1812-1894), gros propriétaire terrien, maire de Mussidan, chef-lieu de canton rural en Périgord, conseiller d’arrondissement de 1859 à 1865, puis conseiller général de 1865 à 1889, est membre de la Société d’Agriculture Sciences et Arts de la Dordogne, président et fondateur de la Société d’Agriculture de Mussidan en 1856, puis président et co-fondateur du comice central agricole de la Double à Échourgnac en 1865. S’il joue à ce titre un rôle majeur dans l’assainissement et le désenclavement de la région et l’amélioration de l’agriculture locale, il convient toutefois de souligner que ses responsabilités sociétales lui confèrent une respectabilité locale qui a largement contribué à son ascension politique. Citons encore l’exemple de Joseph Guilloutet (1819-1902), très riche propriétaire terrien, conseiller général du canton de Gabarret dans les Landes (1850-1895), plusieurs fois député à partir de 1863, qui assuma un temps la présidence de la Société (conservatrice) d’agriculture des Landes et fut président de la société de secours mutuel de Gabarret. Ce schéma se retrouve chez tous les responsables politiques et les parlementaires issus du milieu rural, pour lesquels ces fonctions sont inhérentes à leur carrière. Qu’elles précèdent leurs mandats ou qu’elles les accompagnent, ces responsabilités sont donc largement instrumentalisées et participent d’une véritable stratégie de carrière politique dans les départements ruraux. Cependant, il convient aussi de souligner que ces structures bénéficient en retour de la renommée, des réseaux et des pouvoirs de leurs illustres dirigeants.
Par ailleurs, force est de constater que l’instrumentalisation de ces organismes agricoles va bien au-delà de l’élaboration d’une carrière politique. Ces derniers peuvent aussi, le cas échéant, constituer de véritables outils de querelles politiques, au détriment de leur rôle premier. L’exemple des tensions qui opposent les caisses de crédit agricole mutuel de Saint-Émilion et de Libourne est, à cet égard, éloquent. En 1905, est en effet créée à Saint-Émilion une caisse locale de crédit agricole mutuel, résolument conservatrice, affiliée à la jeune Caisse régionale de Bordeaux (créée en 1900 par Charles Couinaud). Rapidement, pour contrer l’influence « réactionnaire » de cette caisse, comme celle des caisses Durand-Raiffeisen de la région, des élus républicains dont le député-maire de Saint-Émilion, Gabriel Combrouze, l’ancien député, Abel Surchamp, alors maire de Libourne, ou encore Obissier Saint-Martin, sénateur, parrainent, en 1907, la création de la Caisse régionale de crédit agricole du Libournais. Ainsi, le maire de Saint-Émilion participe à la création de cette Caisse régionale dans la commune voisine de Libourne, alors qu’une caisse locale dépendant de Bordeaux vient de voir le jour dans sa municipalité deux ans plus tôt ! Cet exemple met en exergue l’enjeu politique représenté par les sociétés, syndicats et caisses mutuelles agricoles aux yeux des élus locaux et départementaux, se surimposant à leurs fonctions originelle de promotion, de modernisation ou de défense de l’agriculture, s’y substituant parfois, jusqu’à nuire à leur bonne marche.
 
Des structures parfois paralysées par les querelles et dissensions politiques
 
 
Ainsi, les scissions générées par les querelles politiques peuvent parfois entraîner disparition pure et simple d’associations agricoles, peu à peu dépouillées de leurs membres. C’est, par exemple, le cas de la Société d’agriculture sciences et arts du Périgord, qui périclite progressivement sous la IIIe République. Forte de 650 sociétaires à la fin du Second Empire, la vieille société conservatrice, en proie à de graves déchirements politiques, perd rapidement des membres qui ne sont plus que 496 en 1882 jusqu’à ce que la création d’une société républicaine concurrente, en 1884, provoque finalement le trépas de son aînée en 1892.
Agrandir l'image 1Défilé du cortège officiel de la Société syndicale d’encouragement à l’agriculture de Mussidan lors du comice agricole du 31 août 1902.De gauche à droite, l’arrière de la fanfare mussidanaise, suivie par des notables entre lesquels se glissent, çà et là, quelques paysans reconnaissables à leurs costumes et leurs bérets sont à l’arrière. Ce rendez-vous annuel était souvent l’occasion de débats et de règlements de compte d’ordre politique.
Ph © Archives privées du musée Voulgre, Mussidan
À un niveau plus local, les querelles politiques sont tout aussi paralysantes et conduisent parfois à des situations vaudevillesques. En effet, certaines structures agricoles fondées pour rassasier des jalousies, servir ou contrer des desseins politiques, et ne répondant pas à une véritable demande agricole, végètent ou occasionnent une concurrence dommageable. Ainsi, entre 1902 et 1904, deux caisses syndicales d’assurances mutuelles contre la mortalité du bétail sont fondées dans deux communes limitrophes du Périgord pour des raisons totalement étrangères au besoin paysan : quelques « riches propriétaires de la commune [de Saint-Médard-de-Mussidan], ne comprenant qu’un tout petit nombre de modestes agriculteurs […] qui ne se cach[ai]ent pas de proférer des sentiments peu bienveillants pour le gouvernement de la République » fondèrent un syndicat pour « arrêter le développement de la société [républicaine] d’assurances de Mussidan et […] se substituer à elle ». Or, cette proximité n’est pas viable. En 1910, la caisse mutuelle de Saint-Médard compte 58 membres, tandis que celle, moribonde, de Mussidan n’en réunit que 15 et disparaît en quelques années.
Parfois, ce sont les autorités elles-mêmes qui doivent proposer leur arbitrage pour mettre fin à une situation inextricable. Le comice agricole de Bazas, fondé en 1869 est ainsi dissout par le sous-préfet en 1879 pour des raisons politiques : « L’essentiel était de mettre fin à l’existence d’une association qui ne pouvait plus remplir son but en raison des divisions que la politique avait introduite en son sein » écrit le préfet de la Gironde au ministre de l’Intérieur le 1er septembre 1879. L’association ne s’était plus réunie depuis plus d’un an et demi. Par ce geste, le préfet souhaite faire acte de « résistance à l’invasion dans le comice d’une politique hostile à la république », non sans avoir essayé, en nommant, en 1878, un notable local légitimiste à la présidence, de « rapprocher les partis opposés, […] sauver une institution utile, […] et ne pas livrer le comice de Bazas aux passions politiques ».
L’intensité du débat politique qui afflue dans les campagnes d’Aquitaine dans la deuxième moitié du xixe siècle et bat son plein à partir des années 1880 déborde inévitablement du lit des débats électoraux pour inonder les diverses formes d’associations agricoles, institutions majeures du monde rural. Lieu d’expression politique où résonnent les débats du moment, ces organismes sont donc largement instrumentalisés, voire même parfois paralysés par la violence des tensions politiques qui s’y nouent, même s’ils profitent aussi de l’aura de leurs responsables. Mais reste à savoir si les responsabilités locales du monde rural, quelles qu’elles soient (fabrique, cercles, associations sportives ou musicales…) peuvent s’exercer en dehors du politique…
 
NOTES
 
[*]Maître de conférences, Université de Bordeaux 3.
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