2005
Parlement[s]
Discours et enjeux
Élus aquitains et économie régionale sous la IIIe République
Pierre Guillaume
[*]
Cette étude a pour source unique les Programmes, professions de foi et engagements électoraux publiés dans le Barodet, pour les élections législatives de 1881 à 1936. Comme il s’agit de textes soumis par les seuls vainqueurs des élections aux électeurs, on peut considérer, sans mettre pour autant en doute les convictions de leurs signataires, qu’ils répondent bien aux attentes de la majorité de ceux-ci. Plutôt qu’un inventaire des problèmes qui ont pu se poser dans le cadre des cinq départements de la future région, on trouvera donc ici les images des urgences successives auxquelles les élus entendent donner des réponses. Il va de soi que les battus, dont on n’a pas les textes, ont pu proposer d’autres priorités sans parvenir à les imposer à l’opinion.
Les contextes dans lesquels s’inscrivent ces textes les marquent très profondément. Le mode de scrutin a une très forte incidence. Celui d’arrondissement incite à donner plus de place aux problèmes parfois étroitement locaux que celui de liste adopté pour les élections de 1885, 1919 et 1924. Le renforcement des structures partisanes incite certains élus, notamment en 1932 et en 1936, à renvoyer l’électeur à des programmes nationaux. Auparavant, la référence à ceux de comités départementaux, qu’ils soient radicaux, républicains, conservateurs ou, à l’occasion, bonapartistes, limite également la place accordée aux problèmes de la circonscription électorale. Certaines personnalités s’estiment suffisamment connues et sûres de leur électorat pour pouvoir se dispenser de soumettre un programme à leurs électeurs ; c’est, par exemple, à Bordeaux, le cas d’Adrien Marquet. Enfin lorsque l’élection se déroule alors que le pays tout entier est concerné par des problèmes vécus comme majeurs, les préoccupations locales ne s’expriment guère. En 1889, le débat est ainsi dominé, écrasé même par le problème de l’éventuelle révision constitutionnelle ; en 1914, par les questions de l’établissement de l’impôt sur le revenu, du retour à la proportionnelle, de la loi des 3 ans de service militaire. En 1919, les interrogations sur les réparations et la sécurité collective à construire accaparent les esprits. Le silence qui s’abat sur des problèmes qui, lors des consultations précédentes, paraissaient essentiels, ne signifie donc pas qu’ils aient trouvé des solutions ou qu’ils soient oubliés, mais les préoccupations du moment sont ailleurs. Dans la mesure où, dans leurs déclarations, les élus cherchent légitimement à aller au devant des préoccupations de leurs électeurs, on saisit donc bien des phénomènes d’opinion plutôt que des analyses objectives des situations évoquées. Il est enfin bien évident qu’appelant des solutions locales, certains problèmes ne sont pas spécifiquement périgourdins, landais ou même aquitains, alors que d’autres portent beaucoup plus nettement la marque de lieux précis, ce qui amène à proposer une classification, qui reste très artificielle, entre problèmes généraux intéressant l’Aquitaine, problèmes à très forte connotation aquitaine et problèmes étroitement locaux ou localisés.
Problèmes généraux intéressant l’Aquitaine
Tout candidat à la députation se doit de dénoncer la pression fiscale et l’insuffisance des dépenses de l’État dans sa circonscription. Les élus aquitains se plient naturellement à cette règle, notamment en 1898 et en 1914 lorsqu’on s’achemine vers l’impôt sur le revenu. C’est une petite minorité qui s’y déclare hostile, tout en admettant la pertinence d’une réforme fiscale. L’argument de ces opposants est toujours la crainte de l’inquisition fiscale dénoncée par un élu sur 9 en Gironde, un sur 7 dans les Basses-Pyrénées, inconnu dans les Landes ou le Lot-et-Garonne. L’insistance est mise par tous sur la nécessité, pour l’État, d’économies, visant notamment les fonctionnaires. La diminution de leur nombre est un souhait du congrès républicain périgourdin en 1885. Il est très largement repris pour les consultations suivantes, tout en se précisant. Sont alors visés les hauts fonctionnaires et leurs gros traitements. Ce thème, devenu récurrent, prend une vigueur toute particulière dans l’entre-deux-guerres. Delbos, radical, en use à Sarlat en 1928, tout comme les clémentistes Dignac, à Arcachon, ou Mandel à Lesparre. Dignac se dit hostile au droit de grève des fonctionnaires et son point de vue est largement partagé. En 1936, il s’indigne du nombre d’instituteurs faisant campagne à gauche. Trouvent cependant grâce aux yeux des candidats des agents des services publics de proximité, les juges de paix dont on demande la multiplication à Périgueux en 1906, comme à La Réole en 1928, les facteurs ou, assimilés à des fonctionnaires, les cantonniers et surtout les cheminots, particulièrement défendus à Périgueux où les ateliers du Paris-Orléans sont très importants.
Cette dénonciation des hauts fonctionnaires, considérés comme des parasites parisiens, est l’une des dimensions d’un thème beaucoup plus large qui est celui de la protection des petits contre les gros. En 1902, Sireyjol, élu radical de Nontron, est l’un des premiers à affirmer la nécessité de la défense du petit commerce et des petites industries locales contre les grands magasins de Paris et les grands bazars des villes. Cet élu se fait l’écho d’un mouvement national qui se traduit notamment par la création de la Ligue des Contribuables de Jules Roche en 1899. Dans l’entre-deux-guerres, ce thème est repris dans toutes les familles politiques par des personnalités aussi différentes que Georges Bonnet, Philippe Henriot ou encore Georges Mandel qui dénoncent désormais les trusts. L’électorat paysan est sensibilisé sur ce point par la dénonciation du prix excessif des engrais, qui s’amorce dans les années 1890, lorsque leur usage est donné comme un des impératifs de la modernisation des modes de culture et qui se généralise à partir de 1924. Une dérive de cette dénonciation des gros, qui s’inscrit bien évidemment dans l’air du temps et le contexte de l’affaire Dreyfus, est l’expression fréquente, sinon générale, d’un antisémitisme aussi bien rural qu’urbain. Élu de Dax en 1893, l’avocat républicain Théodore Denis donne le ton en déclarant : « Je lutterai de toutes mes forces contre les juifs de la haute finance qui menacent de bientôt accaparer la fortune publique et deviennent un danger pour l’État. » En 1898, la virulence est la même chez des Bordelais, les « socialistes » Chiché ou Bernard, et chez le radical agenais Dauzon. Cet antisémitisme de gauche plutôt que de droite ne se fait plus guère entendre après 1902.
En 1902, André Ballande, grand négociant, membre de la Chambre de Commerce de Bordeaux, candidat républicain libéral dit la nécessité de mettre fin « à la lutte entre les représentants des ports et ceux de l’intérieur », les premiers, élus de Bordeaux et de Bayonne, étant fidèles au libre-échange tandis que, dès 1881, les candidats de bien des circonscriptions rurales demandent des mesures protectionnistes et ont applaudi au tarif Méline. Cette confrontation a des origines lointaines et est aussi volontiers présenté comme l’affrontement des petits du monde rural et des gros du négoce urbain. Après la guerre, le clivage est beaucoup moins net et un consensus mou semble se faire sur la nécessité de traités de réciprocité limitant les dangers d’un protectionnisme comme ceux d’un libre-échange rigides. À ce débat se greffe celui qui porte sur la colonisation ; à la fin du xixe siècle le coût des guerres coloniales est dénoncé à Bergerac, comme dans les Basses Pyrénées en 1885, ou à Blaye en 1889 (affaire du Tonkin). Et ce n’est qu’en 1906 que Ballande met ses espoirs dans « la mise en valeur et l’exploitation de notre domaine colonial » et c’est dans le contexte de la crise des années 1930 que le Bordelais Cayrel, socialiste passé au néo-socialisme, dit attendre « d’une plus étroite collaboration métropolitaine et coloniale une reprise des affaires ». Il y a sur ce point également divergence durable entre les villes portuaires et l’arrière pays. La vision du problème est toujours économique ou budgétaire. En 1932, il n’y a dans la nouvelle chambre que 13 élus qui se préoccupent, d’après leurs programmes, de l’émancipation politique et sociale des indigènes, et pas un seul Aquitain.
Contrairement à ce que l’on pourrait attendre dans une région dite de tradition girondine, on ne relève que très peu de demandes d’extension des pouvoirs des collectivités locales (Fallières à Nérac en 1881, Ballande à Bordeaux en 1902 et 1906). Le thème de la décentralisation ne fait pas recette dans l’Aquitaine de la IIIe République.
Les problèmes à forte connotation locale : la modernisation des terroirs
On ne saurait prétendre mettre en évidence ici une véritable originalité régionale car les besoins ressentis sont ceux de toute la France rurale. Aux échéances électorales successives l’accent est mis sur des priorités différentes, comme l’indique cette chronologie :
| 1881 : | voies ferrées d’intérêt local |
| 1885 : | développement du crédit agricole, des coopératives, de la mutualité |
| 1885 : | assistance hospitalière dans les campagnes |
| 1924 : | électrification des campagnes |
| 1928 : | assurances des biens et récoltes |
| 1928 : | adaptation des routes à l’automobile |
| 1932 : | adduction d’eau |
Inauguration de la première ligne de chemin de fer électrifiée Pau-Lourdes-Tarbes, sous-station de Coarraye, vers 1922.
Ph © Branger/Roger Viollet
Électrification du Midi en 1927. Pylônes à Pessac.
Ph © Boyer/Roger Viollet
Il est bien évident que ces demandes se recouvrent, l’apparition d’une nouvelle ne signifiant pas la satisfaction des précédentes. Leurs apparitions répondent par ailleurs à des possibilités ouvertes par le pouvoir central, par le plan Freycinet pour les chemins de fer, par les débats autour de l’organisation du crédit agricole et l’émancipation de la mutualité dans les années 1880 et 1890, par les débats devant aboutir à l’assistance médicale gratuite en 1893, par la loi Léon Perrier de 1919 pour l’électrification. Les élus se font souvent fort dans leurs programmes de faire bénéficier leurs mandataires de mesures prises par le gouvernement et les chambres et n’oublient pas de dire qu’ils ont contribué de tout leur poids à leur adoption, ce qui relève de la rhétorique électorale la plus élémentaire.
L’histoire des moyens de communication est la plus longue et la plus riche. Après 1881, tout candidat se doit de demander quelques kilomètres supplémentaires de chemin de fer ou, à défaut, de tramway rural et il fait le décompte de ceux dont il dit avoir obtenu la réalisation. C’est dans le Périgord que ce thème de campagne est le plus répandu, ainsi que dans les Landes et le Médoc. Après 1890, on demande moins de voies nouvelles, mais des aménagements de tarifs. Pour combattre le monopole de la Compagnie du Midi, les candidats de la liste républicaine reprennent à leur compte, dans le Lot-et-Garonne, la vieille revendication de la modernisation de la voie d’eau. Plus réaliste, en 1936, Philippot, élu communiste d’Agen, demande l’organisation des expéditions groupées de fruits et légumes, à l’exemple de ce qu’avait fait précédemment Renaud Jean à Marmande. On ne demande plus davantage de voies ferrées mais une amélioration des services proposés et l’abaissement de leur coût. En 1936 enfin, l’élu de Ribérac dénonce, pour la première fois, la menace de fermeture de lignes.
C’est de la route que vient cette menace sur les voies ferrées d’intérêt local. Leur amélioration est demandée de longue date mais c’est curieusement, en 1928 encore et même à Périgueux en 1932, pour « la circulation du bétail » alors qu’à Bergerac la « grande circulation automobile » est accusée de les démolir. Ce n’est qu’en 1936 que l’accent est mis sur leur nécessaire adaptation à l’automobile et Gellié, élu de l’Alliance démocratique à Blaye, y voit l’instrument du tourisme qu’il est le premier à présenter comme « une source de richesse ».
La demande d’équipements hospitaliers, quant à elle, est liée, au vieillissement de la population, dramatiquement accentué par les pertes de guerre. L’accent est mis notamment sur la lutte antituberculeuse et aussi, en 1924, sur la nécessité d’un recours à une immigration que la liste de concentration républicain de Gironde veut méthodiquement organisée.
Les problèmes localisés dans l’espace aquitain
Ils sont liés aux structures sociales, aux productions et aux modes de vie. On voit ainsi abordé, dans les Landes en 1928, le problème du statut des métayers qui n’aura de solution qu’après la guerre. C’est également à cette date qu’apparaît le problème des résiniers, dont la production est concurrencée par les importations étrangères et le white spirit.
Les élus ne peuvent faire de promesses que pour les produits soumis à des réglementations dont ils peuvent obtenir la modification. C’est ce qui explique la place prise par le tabac pendant toute la période, pour lequel on demande sans trêve, en Dordogne, comme dans le Lot-et-Garonne, une augmentation des permis de planter, que l’on entend compenser par une limitation des importations.
Les Aquitains n’espèrent pas des pouvoirs publics qu’ils leur apportent les remèdes aux ravages du phylloxéra mais attendent beaucoup, dès la fin du siècle, d’une répression de la fraude (dénonciation des coupages et de la chaptalisation), qui deviendra effective avec les lois de 1905. Il n’y a plus d’unanimité, par contre, sur la délimitation des appellations contrôlées que la Gironde veut sévère, comme elle veut sans appel la fixation d’un degré minimum et l’exclusion de certains cépages. En 1936, les protestations, transcrites dans les programmes, sont particulièrement vives à Nérac et Villeneuve-sur-Lot ou encore à La Réole, au nom du respect des habitudes locales.
Plus qu’au respect pur et simple des produits locaux, pour lesquels ils admettent certaines mesures comme l’élimination des vaches tuberculeuses, finalement prônée en 1933, bien acceptée et même demandée dans le Périgord ou les Landes, les électeurs aquitains sont attachés à ce loisir rural traditionnel qu’est la chasse. De 1881 à 1936, tout élu d’une circonscription rurale a dû s’engager à en garantir ou à en élargir la pratique. La promesse la plus banale est celle de l’abaissement du prix du permis. Est particulièrement intéressante l’affirmation de l’attachement à des traditions locales. En 1928, P. Courrent, maire radical de Nérac, met au cÅ“ur de son programme « la défense des intérêts des chasseurs et des pêcheurs : tolérance pour la chasse aux palombes, aux alouettes et petits oiseaux ; abaissement du prix de la poudre et du prix du permis de chasse ; permission de la pêche les dimanches et jours fériés » et, en 1936, il rappelle « les efforts faits pour obtenir la tolérance de notre chasse aux alouettes ». Dans les Landes s’ajoutent, en 1936, à ce respect des chasses traditionnelles, ceux de la tauromachie et des pratiques usagères dans les forêts.
La lecture proposée ici des programmes des élus aquitains est délibérément partielle. Ils se sont bien évidemment prononcés sur les grands problèmes de l’heure et ont bien souvent appelé leurs électeurs à s’y attacher en priorité, mais de leurs propos découlent aussi une vision intéressante, parfois pittoresque, de ce qu’étaient leurs préoccupations les plus quotidiennes.
[*]
Professeur émérite à l’Université de Bordeaux 3.