Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
172 pages

p. 154 à 166
doi: en cours

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Magazine : La politique vue autrement

n° 5 2006/1

2006 Parlement[s] Magazine : La politique vue autrement

Discours parlementaires : La crise viticole de 1907 devant la Chambre des députés

Jean Sagnes  [*]
Entre janvier et juin 1907, la Chambre des députés consacre de longues séances à la situation viticole des départements du Midi à la suite de l’interpellation du député républicain modéré des Pyrénées-Orientales, adversaire du Bloc des gauches, Emmanuel Brousse [1].
Agrandir l'image 1Clémenceau et Picard face aux prisonniers, carte postale, juillet 1907.
Ph © Coll. Alain Trinquier - http://perso.wanadoo.fr/atrinquier/1907/ind1907.html
Depuis qu’en 1900, les prix des vins courants se sont effondrés, le Midi viticole traverse une crise sans précédent qui va durer jusqu’en 1910. C’est la plus grave crise qui ait jamais affecté une région de monoculture. Ce qui apparaît avec le recul du temps comme une crise classique de surproduction plonge la région dans un long marasme qui touche non seulement le secteur agricole, mais aussi le commerce et le secteur industriel lié à la viticulture.
Contre la crise, la profession s’organise et tente, dès 1905, sans succès toutefois, de passer à l’action revendicative publique. La presse s’en mêle, les parlementaires sont alertés et relaient les inquiétudes de la population. De nombreuses causes sont décelées comme étant à l’origine de la mévente des vins, comme l’abus des plantations, l’augmentation des rendements ou encore celle des importations de vins d’Algérie, mais, rapidement, un thème dominant, diffusé d’abord par la presse régionale royaliste et « anti-blocarde » s’impose comme élément explicatif : la crise est exclusivement le résultat de la fraude sur les vins, facilitée par la loi du 29 janvier 1903 qui abaisse les taxes sur le sucre et peut faciliter ainsi le sucrage illégal de la vendange.
Peu à peu, les voix divergentes mettant en cause d’autres facteurs se taisent, submergées par la dénonciation du fraudeur, thème unificateur s’il en est. Dans un contexte politique général exacerbé par l’arrivée au pouvoir du Bloc des gauches en 1902 et par le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, adoptée en 1905, ce thème présente aussi l’avantage politique de mettre en cause le gouvernement radical de Clemenceau, celui-ci étant suspecté de laxisme voire de complicité avec les fraudeurs.
C’est dans ce contexte que, le 18 janvier 1907, Emmanuel Brousse ouvre le feu des interpellations. Pressentant l’âpreté des débats, les députés radicaux des départements du Midi, emmenés par Louis Lafferre, député de l’Hérault, l’un des chefs nationaux du parti radical et dirigeant du Grand Orient de France, tentent d’allumer un contre-feu en proposant la nomination d’une commission « chargée de faire une enquête sur la situation de la production, du transport et du commerce des vins et de proposer les mesures à prendre en vue de remédier à la situation critique de la viticulture ». Le libellé même de la commission dit assez dans quel esprit cette commission doit travailler, à savoir ne pas se borner à mettre en causer la fraude sur les vins. Peine perdue, cela ne change pas un iota à la charge d’Emmanuel Brousse contre le gouvernement le 25 janvier.
Ce jour-là, Brousse reproche à la Chancellerie d’avoir diffusé, le 19 juillet 1906, une circulaire amnistiant les infractions pour fraude antérieures à la loi du 1er août 1905. Au cours de son interpellation, Brousse détaille certains cas de fraude sur les vins et met en cause des magistrats, des employés de la Régie ainsi que des parlementaires qui interviendraient en faveur des fraudeurs.
Après lui, le député de l’Hérault, Jules Razimbaud, radical indépendant mais adversaire acharné des radicaux officiels, est plus virulent et plus direct encore, n’hésitant pas à accuser Louis Lafferre de couvrir les manÅ“uvres frauduleuses d’un de ses parents, négociant en vins ! Sans nier ce lien de parenté, Lafferre dégage sa propre responsabilité tandis que Caillaux, ministre des finances puis Guyot-Desseigne, garde des Sceaux, protestent contre ces amalgames, attribuent la crise à une surproduction où la fraude n’entre que pour une faible part et affirment que les cas de fraude cités sont exceptionnels ou ne reposent que sur de fausses allégations d’employés du négoce licenciés.
Parallèlement, la commission chargée de faire une enquête sur la situation de la viticulture, présidée par le député bordelais, Cazeaux-Cazalet, s’est mise au travail et parcourt la France. Le 11 mars 1907, à Narbonne, elle reçoit une délégation de vignerons du village d’Argeliers emmenée par Marcellin Albert. C’est le point de départ d’une étonnante série de meetings de défense viticole, dirigés par Marcellin Albert et le comité de défense viticole d’Argeliers. Tout au long du printemps 1907, de dimanche en dimanche, toutes les grandes villes du bas-Languedoc et du Roussillon sont le siège de rassemblements de plus en plus nombreux avec pour unique mot d’ordre « Mort aux fraudeurs » ! Devant cette levée de boucliers qui met en cause directement le gouvernement, les parlementaires radicaux se tiennent sur la réserve, les socialistes sont divisés, tandis que les royalistes et la droite républicaine « anti-blocarde » appuient à fond le mouvement.
À la Chambre, les interpellations continuent. Le 13 mai, les députés du Midi tentent de rouvrir le débat. Caillaux, au nom du ministère, refuse car le gouvernement prépare un projet de loi tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus du sucrage, mais il accepte une interpellation sur la question entre le 25 et le 30 mai. Le 22 mai, le gouvernement dépose son projet de loi tandis que le 27 mai et le 6 juin, la commission d’enquête dépose ses rapports qui proposent diverses solutions contre la fraude qui se trouvent déjà dans le projet gouvernemental. Le 7 juin, deux jours avant le meeting de Montpellier, que tout le monde pressent gigantesque – et il y aura en effet au moins 500 000 manifestants – la Chambre est saisie d’un ordre du jour de Fernand David et Charles Dumont, proches du Gouvernement radical qui tient compte de la puissance du mouvement contre la fraude sans abandonner pour autant une approche plus réaliste des causes de la crise :
« La Chambre, confiante dans le gouvernement pour hâter le vote des mesures législatives que rend nécessaires la situation, empêcher les fraudes et punir les fraudeurs, l’invite en outre à seconder les initiatives individuelles, syndicales et régionales ayant pour but s’améliorer les plants, la vinification et les procédés de vente à l’intérieur et à l’étranger et tous autres moyens de supprimer la mévente dont souffre la viticulture française ».
Agrandir l'image 2Carte postale du meeting de Montpellier le 9 juin 1907.
Ph © Coll. Alain Trinquier - http://perso.wanadoo.fr/atrinquier/1907/ind1907.html
Le 10 juin, le débat s’engage sur le projet de loi du gouvernement réprimant la fraude sur les vins. La puissance des manifestations a poussé les députés radicaux et socialistes du Midi à rallier leurs collègues de la droite dans la dénonciation unilatérale de la fraude. Les députés du Midi, toutes tendances confondues, chargent le député socialiste de l’Aude, Félix Aldy, de développer en leur nom à la tribune de la Chambre la dénonciation de la fraude sur les vins. Mais l’intervention d’Aldy plonge le parti socialiste SFIO dans l’embarras car aucun thème socialiste n’apparaît dans son intervention. Ainsi s’explique, aussitôt après, le dépôt de l’étrange contre-projet de Jaurès et Guesde proposant la nationalisation des grands domaines viticoles, gérés par des associations de travailleurs, et le groupement en association des propriétaires viticulteurs, façon de démontrer, dit Jaurès, « l’insuffisance des palliatifs » comme la lutte contre la fraude.
Ce même 10 juin, le comité d’Argeliers sous la pression du docteur Ferroul, maire socialiste de Narbonne, et malgré les réticences de Marcellin Albert, lance le mot d’ordre de démission des municipalités estimant que le projet de loi gouvernemental connu depuis le 22 mai est insuffisant. Dès lors, les événements se précipitent : tandis que les démissions de municipalités se comptent rapidement par centaines, la grève de l’impôt est proclamée. En réponse, Clemenceau prépare l’intervention de la force publique et de la justice et notamment l’arrestation des dirigeants du mouvement sans toutefois dévoiler ses intentions.
Le 18 juin, le président du Conseil obtient le report de l’interpellation de Félix Aldy, parlant au nom de l’ensemble des députés du Midi [2], au 20 juin. Lorsque la séance reprend à cette date, le sang a coulé à Narbonne, lors de l’arrestation du maire Ferroul et l’armée a fait un mort et de nombreux blessés parmi les manifestants. Attaqué sur sa gauche et sur sa droite, Clemenceau justifie l’action du gouvernement en donnant une relation détaillée des événements à partir des rapports officiels.
Lorsque la séance reprend le 21 juin, la situation est plus grave encore : à Narbonne, l’armée a fait quatre morts de plus (une cinquième victime mourra le lendemain), la préfecture de Perpignan a été incendiée, des émeutes ont éclaté à Montpellier et le 17e régiment d’infanterie, que l’on voulait éloigner de Béziers, s’est mutiné à Agde. Ce jour-là, les interventions les plus importantes sont celles de Clemenceau et des députés du Midi, Aldy, Brousse, Leroy-Beaulieu, député de l’Hérault (droite républicaine) et Fernand de Ramel, député du Gard (droite royaliste). L’intervention de Jaurès n’apporte pas d’éléments nouveaux dans le débat et Clemenceau ne juge pas utile d’y répondre. La séance commence par l’évocation de la mutinerie. Répondant à la relation du président du conseil Clemenceau, Félix Aldy prend la défense des mutins :
M. Aldy. (…) Ceux qu’on appelle des émeutiers et qui sont simplement des malheureux se sont groupés. Ils ont cru, dans ce pays de liberté, pouvoir se réunir pour clamer ensemble leur détresse. Ils n’avaient qu’un but : appeler sur eux l’attention des pouvoirs publics qui, pensaient-ils n’avaient qu’une préoccupation insuffisante de leurs intérêts. (Mouvements divers.)… Ce que réclamaient les viticulteurs, c’était le vote d’une loi de protection efficace contre la fraude. Ils avaient annoncé partout que, pour atteindre ce but, ils organiseraient la grève administrative. Ils ont cru dans leur esprit simpliste… (Exclamations à gauche – Mouvements divers.)
M. le président. Je vous en prie, Messieurs, veuillez épargner à l’orateur et à la Chambre ces manifestations.
M. Aldy. (…) Les manifestants ont pensé, dans leur esprit simpliste, qu’ils pouvaient légalement arriver jusqu’à la démission des municipalités, puisqu’ils avaient annoncé en tous lieux leurs intentions à cet égard ; ils les avaient proclamées partout. Le gouvernement ne les ignorait pas ; on l’avait prévenu dans des réunions où il y avait jusqu’à 600 000 manifestants. (Applaudissements à l’ex-trême gauche)… Pour sortir de la situation résultant de la démission collective des municipalités, le gouvernement avait deux moyens : il pouvait continuer jusqu’au bout la persuasion, les sages conseils, ou bien recourir à la compression violente. Le gouvernement a opté pour la violence… Pour conclure, Monsieur le président du Conseil, je vous poserai une simple question : étant donné le point d’où vous êtes parti, étant donné que c’est vous qui avez mobilisé les régiments contre la population, que c’est vous qui avez, à mon sens, commis la faute initiale et encouru la première responsabilité (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs de droite), pensez-vous avoir qualité pour prétendre rétablir la paix dans ce pays ? (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.) Je vous demande de vous poser la question à vous-même. Si vous persistez dans la voie où vous êtes engagé, c’étaient hier des manifestations peu importantes ; aujourd’hui, c’est l’émeute ; demain, monsieur le président du Conseil, ce sera la Révolution (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche et à droite).
Agrandir l'image 3L’Illustration du 29 juin consacre une page aux débats parlementaires du 21 juin. Croquis de séance par Henri Rudaux.
Ph © Coll. Alain Trinquier - http://perso.wanadoo.fr/atrinquier/1907/ind1907.html
M. le président. La parole est à M. Emmanuel Brousse pour développer son interpellation.
M. Emmanuel Brousse. Messieurs, gouverner c’est prévoir. Le gouvernement qui est encore sur ces bancs n’a absolument rien su, rien prévu. De deux choses l’une : ou il n’a pas été renseigné sur l’état d’esprit des populations méridionales, par ses représentants, par ses préfets, et je ne m’explique pas que ces fonctionnaires soient encore aujourd’hui en fonctions, ou bien il a été prévenu par eux et je ne comprends pas dès lors l’attitude du gouvernement dont la responsabilité devient encore plus grande et plus redoutable. On a dit que le Midi était révolté contre la loi : c’est une erreur ; le Midi est révolté contre la non-application des lois. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à droite).
M. Fernand de Ramel. Si l’on arrêtait quelques fraudeurs, la paix serait faite.
M. Emmanuel Brousse. (…) Vous avez, monsieur le président du Conseil, pris des mesures très graves au moment où l’apaisement se faisait dans le Midi. Dans le département des Pyrénées-Orientales, notamment, le calme serait complètement revenu à bref délai puisque dimanche on avait constitué un comité départemental indépendant de celui d’Argeliers, et vous voyez maintenant jusqu’où nous ont amené les mesures intempestives que vous avez si imprudemment et si malencontreusement prises. Quoique vous fassiez aujourd’hui, monsieur le président du Conseil, votre nom sera maudit désormais par les générations républicaines (Exclamations et interruptions à gauche), et votre ministère restera dans l’histoire comme un ministère de meurtre, de carnage et de sang. (Applaudissements à droite et à l’extrême gauche. – Protestations à gauche.)
M. le président. Je ne puis laisser passer ces paroles sans rappeler l’orateur à l’ordre. (Applaudissements à gauche). La parole est à M. Pierre Leroy-Beaulieu pour développer son interpellation.
M. Pierre Leroy-Beaulieu. Messieurs, les questions sont si nettement posées, et par les faits eux-mêmes, et par ce qu’ont dit déjà les précédents interpellateurs, que j’occuperai peu d’instants la tribune. J’y monte surtout pour protester contre deux allégations. D’une part, et à nouveau, je proteste contre l’accusation qu’on a portée contre le Midi, l’accusation absurde et irritante de se livrer à un mouvement politique, à un mouvement de réaction…
M. Boutard. Vous en êtes vous-même la preuve.
M. Pierre Leroy-Beaulieu. Je fais appel à tous mes collègues du Midi qui siègent sur ces bancs et s’il en est un seul parmi les représentants radicaux et radicaux-socialistes du Midi qui croient que c’est un mouvement de réaction, qu’il se lève et qu’il le dise ! Je constate, chers collègues, que pas un de vous ne s’est levé. (Exclamations et interruptions à gauche). (…)
M. Combrouze. (…) Je veux simplement, après avoir fait constater des faits, parce que je possède des documents, répondre à la provocation de M. Leroy-Beaulieu, et je lui dis. Oui ! en toute conscience, je suis persuadé et j’ai une preuve que le mouvement du Midi est un mouvement réactionnaire. (…) Messieurs, ce mouvement est dû, je le répète, à l’intrusion de la politique réactionnaire dans l’affaire viticole.
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Ph © Coll. Alain Trinquier - http://perso.wanadoo.fr/atrinquier/1907/ind1907.html
M. le marquis de Pomereu. M. Sarraut a dit le contraire !
M. Combrouze. Ses auteurs ont agi en l’occurrence, dans le Midi, comme toujours, par les mêmes moyens insidieux. (…) Me trouvant en gare de Carcassonne, le jour du meeting, j’ai vu distribuer à tous ceux qui se trouvaient là – et j’ai reçu moi-même – le tract que voici (Bruit). Je vais le lire à la chambre, si elle le désire. (Mouvements divers). Il contient des attaques nettement politiques et est signé par deux marquis de la Gironde qui sont allés là-bas prêcher le refus de l’impôt et la révolte. (Vifs applaudissements à gauche). (…) Voici cet appel à la révolte : « Carcassonne, le 26 mai 1907. Agriculteurs, En réponse à nos cris de détresse, nos très chers députés (41 fr. par jour), se décident à proposer les mesures suivantes : 1° Obligation de déclaration de récolte ; 2° Promesse de réglementation du sucrage ; 3° Promesse de réglementation des débits de boisson ; 4° Promesse de poursuites contre les fraudeurs. C’est un os à ronger, pas davantage ! Le milliard des congrégations vous a-t-il enrichi ? Et le budget des cultes ! Quelles poches garnit-il ? Nous en avons assez d’être bernés ! Aux grands maux les grands remèdes ! (…) ».
M. le président. (…) La parole est à M. Maurice Barrès.
M. Maurice Barrès. J’y renonce, monsieur le président.
M. le président. La parole est à M. le marquis de Rosanbo.
M. le marquis de Rosanbo. Je renonce à la parole.
M. le président. La parole est alors à M. de Ramel.
M. Fernand de Ramel. Messieurs, au point où on est arrivé dans ce débat, je serai bref. Comme M. Aldy, comme les autres orateurs qui m’ont précédé à la tribune, je viens exprimer ici tout d’abord le sentiment de profonde tristesse qui est dans le cÅ“ur de tous les membres de cette Chambre. (Très bien ! très bien !). (…) Trois périodes bien distinctes se présentent dans les événements que nous avons sous les yeux. La première est celle des manifestations considérées par le gouvernement lui-même comme légales, comme légitimes et favorisées par lui. On pavoisait les préfectures et les sous-préfectures, on faisait escorte aux manifestants. (…) La seconde période se place au moment où l’échéance indiquée et connue par le gouvernement était arrivée, et où des municipalités, tenant les engagements qu’elles avaient pris, ont donné leur démission. (…) Était-ce un acte d’insurrection, une coalition de fonctionnaires tombant sous l’application du code pénal ou était-ce simplement un acte politique de protestation ? Certes, il y avait place pour le doute. J’estime, pour ma part, que dans ce premier geste et dans cette première forme d’une démission spontanée de la part des municipalités de nos départements du Midi si cruellement éprouvés, ce n’était là qu’une protestation politique et non point le crime ou le délit de coalition de fonctionnaires qui tombe sous le coup des lois pénales. Par conséquent aucune mesure de répression n’était justifiée tant qu’aucun fait connexe de violence ou de rébellion ne venait s’y ajouter (…) Qu’aviez-vous à faire, monsieur le garde des Sceaux, en face de gens qui ne se dérobaient pas, qui ne fuyaient pas, qui ne fomentaient pas des mouvements d’insurrection violents, qui se contentaient de protester en démissionnant de leurs fonctions électives ? Vous pouviez décerner contre eux un mandat de comparution, ouvrir une instruction. Vous auriez vu ces hommes, qui ne craignaient pas la justice des hommes et des tribunaux – convaincus qu’il y en avait encore une en France – se présenter librement devant leurs juges pour expliquer et justifier leurs actes. (…) L’avez-vous fait ? (…) Point du tout. (Applaudissements à droite). (…) Vous les avez violemment arrêtés comme des voleurs, comme des coupables, alors que les fraudeurs se promènent librement (Vifs applaudissements à droite et sur quelques bancs au centre). (…) C’est là la faute capitale (Applaudissements à droite), la faute décisive, celle au sujet de laquelle j’attends encore une réponse de vous, un argument qui puisse atténuer votre responsabilité. Vous êtes impuissant à vous disculper (Nouveaux applaudissements à droite) (…) Mais tout au moins – et c’est ici que j’envisage la troisième période de ces tristes événements – lorsque vous avez recouru à la force, lorsque vous avez pris cette responsabilité effroyable de mettre en contact la troupe avec une population de citoyens émus et angoissés, au moment où on arrachait de leurs rangs, par voie de mandats d’arrêt, des hommes qu’ils estiment et en qui ils ont confiance, avez-vous pris toutes les précautions nécessaires pour éviter les incidents douloureux qui se sont produits ? Il s’agit des sommations légales. Les avez-vous faites ? (…) Qui est-ce qui devait, avant que la force armée donnât, prendre les responsabilités ? Ce sont vos agents à vous, monsieur le président, ce sont vos agents à vous, monsieur le garde des Sceaux. Ce sont les officiers et les magistrats civils, vous m’entendez bien, qui sont dépositaires de la force publique (…). Ce ne sont pas les officiers de l’armée, ce ne sont pas les soldats. (…) Les attroupements n’étaient pas armés, alors il fallait trois sommations, plus un avertissement ; car en réalité la loi exige quatre sommations. En effet, quand le magistrat se présente, la loi de 1848 veut qu’un premier roulement de tambour se fasse entendre, et si le rassemblement n’est pas armé, il doit y avoir successivement après trois sommations avec un intervalle de temps ; deux sommations successives suffisent seulement si l’attroupement est armé. La loi veut même encore que le magistrat qui ordonne ces sommations fasse un appel à l’apaisement en invitant les citoyens à se disperser. (Applaudissements). Ces trois sommations, où sont-elles ? (…) Il n’y en a pas eu, c’est incontestable lors de l’incident grave de la sous-préfecture où tout à coup une porte s’ouvre, où on voit surgir des fusils et où on reçoit des balles après un simple avertissement glissé par une porte entrebâillée, ce qui ne ressemble en aucune façon à une sommation. (…) Aujourd’hui, le gouvernement méprise ces prescriptions légales et ce n’est pas la première fois, cela devient une habitude. Il y a quelques mois en effet, à cette même tribune, je tenais à peu près le même langage dans des circonstances non moins émouvantes et douloureuses, où aussi, sans sommations, la force armée s’était ruée sur de paisibles femmes et avait assommé d’honnêtes et vaillants citoyens, à quelques pas de cette Chambre, au seuil d’une église. (Applaudissements à droite). (…)
M. le président du Conseil. (…) Aussi longtemps que les populations du Midi sont restées dans la légalité, nous les avons encouragées, et ceux qui nous interpellent aujourd’hui auraient été alors les premiers à nous interpeller si nous avions fait obstacle aux meetings ; on nous aurait dit : vous n’êtes pas faits aux mÅ“urs de la liberté ; vous êtes des hommes d’anciens régimes ; laissez les populations se concerter librement. Nous l’avons fait, nous avons continué jusqu’au jour où on est entré dans l’action illégale. Je suis alors intervenu publiquement par la lettre dont vous avez parlé mais j’étais intervenu auparavant par des conversations officieuses. J’avais fait adjurer ces braves gens de ne pas aller plus loin dans cette voie en leur montrant les périls. (…) Ils n’ont pas voulu m’entendre. Force doit rester et force restera à la loi. (…) Nous sommes – c’est un titre modeste sans doute – de simples réformateurs républicains. Nous n’avons jamais exposé de programmes fallacieux que nous ayons été obligés d’abandonner plus tard. (Applaudissements à gauche – Interruptions). (…) Je ne prétendrai pas que, si vous deviez nous renverser aujourd’hui, la République en dût souffrir un très grand dommage… (Mouvements divers).
M. le marquis de Rosanbo. Cela, je ne le crois pas.
M. le président du Conseil. Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à la République (Applaudissements et rires). (…) Vous ne prétendrez pas que nous soyons pour quelque chose dans la crise de la viticulture. Comme le disait M. Charles Benoist, nous sommes dans une situation qui n’a pas d’analogie, si ce n’est peut-être au delà de la Révolution. (Très bien ! très bien !). Nous assistons à une reprise de l’état d’esprit messianique dont il parlait tout à l’heure et qui veut que les gens appellent un sauveur, un homme ou un gouvernement. Un homme ne peut faire que de la domination, que de la tyrannie ou de la réaction. (Vifs applaudissements à gauche et sur divers bancs). Nous avons un gouvernement démocratique. Nous ne sommes pas des sauveurs ; nous sommes faillibles (…) mais nous sommes un gouvernement démocratique qui représente une chose très grande : le gouvernement du pays par le pays. (Applaudissements à gauche). Ici, dans cette enceinte, se réunissent les représentants de toutes les parties de la France. Souvent, des intérêts contraires, opposés, sont aux prises, et la tâche qui nous échoit, c’est de discuter et de tâcher de les concilier (…). Il y a dans cette affaire un mal profond (…) c’est l’affaiblissement de certains caractères (Applaudissements) ; c’est le développement de la peur. (Très bien ! très bien !). On refuse l’impôt par peur, après avoir écrit au percepteur : je peux payer mais je n’ose pas (…). On va aux meetings par peur ; on donne sa démission par peur. (Applaudissements sur divers bancs – Réclamations sur d’autres). (…)
M. Jean Grillon. C’est par peur, vous, députés du Midi, que vous n’allez pas dans vos circonscriptions, pour vous efforcer de rappeler vos concitoyens à la raison. (Bruit).
M. le président du Conseil. J’ajoute que si nous sommes imprévoyants, si nous sommes incapables, si nous sommes légers, si nous sommes brutaux, nous avons le mérite de savoir prendre nos responsabilités et de ne pas avoir peur. (Applaudissements à gauche). (…)
M. le président. La parole est à M. Jaurès.
M. Jaurès. (…) Et ce que je reproche au gouvernement d’aujourd’hui, ce qui m’oblige à lui refuser ma confiance (…) c’est qu’à mon sens, par une série de fautes, le gouvernement s’est mis lui-même dans l’impossibilité de prononcer cette parole d’apaisement qui, seule, peut résoudre la crise. (Applaudissements à l’extrême gauche). (…) Monsieur le président du Conseil (…) quelle que puisse être la part de l’esprit de parti en cette crise, ce qui est certain c’est que ce n’est pas contre une classe que vous avez à lutter à cette heure, c’est contre un peuple qui, sans distinction de parti et de classe, est soulevé par une révolte d’unanime misère et je vous demande : contre ce peuple unanime, que ferez-vous ?
M. le président du Conseil. Respecter la loi.
M. Jaurès. Vous même tout à l’heure, signalant le péril, vous disiez : c’est une sorte de messianisme ! Ces hommes font appel au sauveur ! Et ne voyez-vous pas que, tout en les condamnant ainsi et tout en les rappelant à leur devoir de citoyens et d’hommes, qui est de ne jamais aliéner aux mains de qui que ce soit leur raison et leur responsabilité, vous reconnaissez par là-même la profondeur et l’étendue de ce mouvement ? Ah ! c’est une chose redoutable lorsque la misère prend la forme de la folie mystique ! Que pourront contre ces choses vos bataillons, vos cavaliers ? (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs au centre et à droite). (…)
M. le président. (…) J’ai reçu quatre ordres du jour motivés. Le premier est signé de M. Théodore Reinach. Il est ainsi conçu : « La Chambre confiante dans le gouvernement pour assurer le respect de la loi et hâter la pacification dans le pays, passe à l’ordre du jour ». (…) Je mets aux voix la proposition en faveur de l’ordre du jour de M. Théodore Reinach acceptée par le gouvernement (…) Voici après vérification, le résultat du dépouillement du scrutin : Nombre de votants……. 565

Majorité absolue278
Pour l’adoption328
Contre227

La chambre des députés a adopté (…). Avant de mettre aux voix l’ordre du jour de M. Théodore Reinach, je dois faire connaître que notre collègue propose de le compléter par les mots : « et repoussant toute addition ». L’ordre du jour de M. Théodore Reinach est ainsi conçu : « La Chambre, confiante dans le gouvernement pour assurer le respect de la loi et hâter la pacification dans le pays et repoussant toute addition, passe à l’ordre du jour ». (…) Je mets aux voix l’ordre du jour de M. Théodore Reinach. (…) Voici après vérification, le résultat du dépouillement du scrutin : Nombre de votants…… 550

Majorité absolue276
Pour l’adoption327
Contre223

La Chambre des députés a adopté [3].
 
NOTES
 
[*]Professeur d’Histoire émérite à l’Université de Perpignan.
[1]Sur ces événements, voir Guy Bechtel, 1907, la grande révolte du Midi, Paris, Robert Lafont, 1976 et Jean Sagnes, Monique et Rémy Pech, 1907 en Languedoc et en Roussillon, Lunel-Viel, Espace Sud, 1997.
[2]Y compris des députés de la droite royaliste.
[3]La minorité de 223 députés comprend tout d’abord l’ensemble des droites (droite antidreyfusarde avec Lasies ; droite monarchiste avec les deux barons Reille, le marquis de Rosanbo, Fernand de Ramel ; droite républicaine avec Emmanuel Brousse, Pierre Leroy Beaulieu), puis les 65 socialistes SFIO (avec Jaurès, Guesde, Aldy), et les radicaux du Midi désavouant Clemenceau (Lafferre, Pujade, Sarraut). Dans la majorité, autour des radicaux, des républicains-socialistes, du centre gauche, on trouve certains députés de droite inquiets devant la mutinerie des soldats du 17e (François Arago, le prince d’Hénin).
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[1]
Sur ces événements, voir Guy Bechtel, 1907, la grande révol...
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[2]
Y compris des députés de la droite royaliste. Suite de la note...
[3]
La minorité de 223 députés comprend tout d’abord l’ensemble...
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