Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
172 pages

p. 18 à 51
doi: en cours

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Forum : Le point de vue des politiques

n° 5 2006/1

2006 Parlement[s] Forum : Le point de vue des politiques

Un témoignage exclusif : Michel Rocard au ministère de l’Agriculture

Interview de Michel Rocard  [*]

Propos recueillis par Christophe Bellon les 23 et 27 janvier 2006
 
I. Le ministre de l’Agriculture, sa nomination, sa politique
 
 
Q : Dans votre dernier ouvrage – le livre d’entretiens Si la gauche savait [1], vous décrivez votre présence au 80, rue de Varenne, siège du ministère de l’Agriculture, comme « les deux plus belles années » de votre vie politique. Il ne faut pas oublier que vous preniez une succession délicate. Le ministre sortant, Édith Cresson, était impopulaire…
MR : C’est une litote.
Q : Lors de votre nomination, vous n’étiez pas un spécialiste des questions agricoles et vous étiez un élu citadin, maire de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) et jusqu’en 1981, député des Yvelines. Malgré tout, votre bilan a été jugé favorable à ce poste. Comment expliquez-vous d’abord votre nomination, puis vos résultats ?
MR : Alors, ça se passe en juillet 1983. J’étais jusque-là ministre d’État, chargé du Plan et de l’Aménagement du territoire, ainsi que de l’Économie sociale qui venait d’être créée. J’avais fait mon travail. Un premier plan intérimaire avait été bouclé assez vite. C’était un plan médiocre car, en matière macroéconomique, le gouvernement, dans cette période, faisait absolument n’importe quoi. Un deuxième plan, assez long à faire s’ensuivit, si bien qu’il ne me restait plus comme tâche possible dans ce ministère que celle de gardien de la loi – le texte du Plan, c’est-à-dire celle consistant à empoisonner la vie du chef de l’État, du Premier ministre et des autres ministres qui ne respectaient pas le plan. J’avais aussi utilisé cette période pour inventer le concept de contrat de plan qui a fait florès et qui a, depuis, conquis la France entière, au point que l’on en fait presque trop. Mais ce fut une grande affaire parce que cela réintroduisit un peu de dignité et de souveraineté interne dans les relations entre l’État et les régions. Jusque-là, on ne connaissait que la politique du saupoudrage de subventions sur décision unilatérale de l’État qui faisait des élus locaux des mendiants à Paris. François Mitterrand m’avait déjà demandé, en janvier ou février, si j’avais envie de changer d’air. Je lui avais demandé alors le ministère de la Défense, ce qui l’avait presque scandalisé. C’est un ministère non seulement régalien – l’Agriculture, on va le voir, l’est aussi dans un sens – mais auquel constitutionnellement le Président s’intéressait plus qu’à tous les autres, en raison de son intérêt personnel et de ses attributions constitutionnelles.
Michel RocardAgrandir l'image Michel Rocard
Ph © Lartige Christophe/SIPA
Et puis voilà qu’en juillet 1983, la présence de Madame Cresson au ministère de l’Agriculture devient intenable. Elle est rejetée par le milieu agricole. Elle a même dû être hélitreuillée d’une manifestation de paysans. Je ne vais pas commenter, enfin bref, un changement paraît urgent. Les rapports avec la paysannerie sont extrêmement détériorés. L’agriculture française était puissamment syndiquée avec un syndicat dominant (80-90 % des forces), la FNSEA, largement orientée à droite et dont le patron était un militant RPR, François Guillaume. Ayant eu la peau d’une Première ministre, il avait l’intention d’obtenir également assez vite celle d’un second. Je suis donc nommé dans ces conditions-là à l’Agriculture.
Pourquoi ? D’abord, on ne sait plus quoi faire de moi au Plan parce que je suis encombrant. Mais je suis trop populaire pour qu’on se débarrasse de moi comme ça. L’idée de me coller à l’Agriculture a tous les avantages puisqu’il y a de grandes chances de s’y planter ou d’y échouer, ce qui débarrasserait la scène politique française de mon modeste personnage. Et si je réussis, ce qui va être le cas, c’est pour le compte du gouvernement tout entier et du président de la République qui, dans sa sagesse, m’aura mis là. Donc, tout le monde y gagne.
L’Agriculture était un domaine singulier, dans la situation politique correspondant à la grande correction de 1983, après les bévues économiques de la période 1981-1983. Lorsque je suis nommé, les salaires sont toujours bloqués. Nous sommes après la troisième dévaluation. L’inflation continue de menacer. Surtout, les finances publiques vont à vau-l’eau.
Ma réputation était très légitimement celle d’un fils de la ville, né à Courbevoie, ayant toujours vécu en ville, notamment à Paris, un petit peu à Conflans-Sainte-Honorine. Je ne connaissais pas grand-chose à la vie rurale, bien entendu. Cependant, certains aspects de ma formation que les gens ne connaissaient pas m’ont beaucoup aidé. D’abord, jeune fonctionnaire, j’avais fait de nombreuses conférences pour compléter mes revenus, ce qui m’avait amené à faire beaucoup de formation macroéconomique pour le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA). J’avais ainsi été reçu en Lorraine par François Guillaume alors président régional des jeunes agriculteurs de cette région. Cette rencontre s’était bien passée. D’une manière générale, ayant rencontré beaucoup d’agriculteurs à cette époque, j’étais un peu connu au moment de ma nomination.
En plus de mes neuf ans passés à la SFIO (1949-1958), où j’ai croisé beaucoup d’agriculteurs, notamment des viticulteurs du Midi, le Parti Socialiste Unifié (PSU), qui avait été créé au moment de la guerre d’Algérie (1958-1960), tout petit parti plein d’idées, m’aida beaucoup. Comme il était pauvre et très limité par son nombre d’élus, il n’avait pas les moyens, dans la période suivant mai 1968, de faire venir à Paris un permanent rémunéré. Le seul permanent rémunéré, c’était le patron. C’était moi. J’ai donc pris la responsabilité du secteur agricole du PSU, ce qui m’a permis de faire la connaissance d’un militant agricole, Bernard Lambert, qui avait été, tout jeune, député MRP à la Libération, en même temps que l’abbé Pierre. Il avait fondé le CNJA avec son copain Michel Debatisse. C’est ce dernier qui avait gagné les batailles internes. Il venait du Puy-de-Dôme. Je le connaissais bien et nous nous appréciions. Bernard Lambert était de Loire-Atlantique. Petit paysan, vivant mal d’une exploitation principalement laitière, il voulait contribuer à une conception théorique du monde agricole, en se penchant sur les raisons pour lesquelles la paysannerie était surexploitée. Il avait donc écrit un petit livre, Les Paysans dans la lutte des classes. Il en ressortait que les propriétaires de la terre n’étaient pas, comme on le croyait, les paysans, mais partout le crédit agricole, car tous étaient endettés dans des limites difficilement soutenables. J’ai écrit sa préface. Voilà aussi pourquoi je n’étais pas totalement inconnu dans cette affaire. J’avais des antennes favorables dans la FNSEA, le gros morceau syndical, mais aussi dans le syndicalisme minoritaire. Je connaissais donc le milieu un peu plus qu’on ne pouvait le croire, au point de faire attention et de ne pas rater mes premiers pas.
S’agissant de mes résultats, cela tient au ministère de l’Agriculture lui-même, qui est un ministère absolument extraordinaire, ce que peu de gens savent.
Q : Vous dites qu’il s’apparente à un « mini-gouvernement ».
MR : La formulation est un peu excessive, mais elle laisse deviner la réalité. Je découvre alors la substance de ce ministère. Il faut d’abord se plonger dans la conjoncture. La France de 1983 s’est urbanisée. La droite, parti des propriétaires fonciers, avait dû s’y adapter et le parti gaulliste, peut-être pas dans son intégralité tout de même, avait évolué au forceps et intégré la mutation urbaine. Cette évolution avait diminué largement son emprise sur le monde rural. Cependant, seule la partie la plus conservatrice du monde rural restait orientée vers une vieille tradition, un peu vichyste et pas très gaulliste. Le monde paysan était ignoré et assez méprisé par la classe politique en général. Des histoires de ploucs, des histoires de fumiers me sont rapportées. Nous sommes dans un monde politique issu essentiellement du salariat. La mutation rurale est faite. Il y a de moins en moins de professions libérales, de plus en plus d’enseignants, de fonctionnaires, et même un peu de cadres du privé urbain industriel. À gauche notamment, bien sûr, le gouvernement est fait principalement de salariés urbains. Il y a un ou deux avocats comme Robert Badinter, mais c’est tout. Le Premier ministre, Pierre Mauroy, est lui-même enseignant du technique, mais il a toute la culture des corons du Nord. Et si le Nord est une région rurale extrêmement riche, il l’avait un peu oublié. Ainsi, il faut noter que dans cette situation, le seul vrai rural qui connaissait bien ce monde était le président de la République. Cela va servir. Le ministère de l’Agriculture est donc un ministère assez isolé qui a du mal à être pris en considération et écouté de ses partenaires et notamment du ministère des Finances. Nous sommes à une époque où le produit agricole brut fait 6‑7 % du produit national français.
Je découvre donc ce ministère, qui n’est pas découpé comme les autres. Nous avons finalement opté en France pour ces grandes bastilles verticales que sont l’Intérieur – la Police donc –, le Logement, l’Éducation, la Guerre, les Finances, l’Équipement, les Transports et qui négocient le moins possible entre elles, ce qui crée parfois des dysfonctionnements quand à l’évidence un objectif engagé leur est commun. Étrangement, le ministère de l’Agriculture, l’un des derniers nés, est issu du ministère de l’Industrie. Au moment où il est découpé, on lui laisse un certain nombre de responsabilités. Il est, par exemple, non seulement le ministère de la réglementation de l’art de cultiver des végétaux et d’élever des animaux, mais aussi le tuteur des industries agroalimentaires. Il est ainsi son propre ministère de l’Industrie pour la plus belle branche exportatrice de nos industries, parce que l’agroalimentaire, y compris les denrées agricoles brutes, représentait 70 milliards de francs d’excédents et était le premier fleuron de notre force exportatrice. Donc, c’est un élément de puissance et de force. Le deuxième élément, c’est que le ministère de l’Agriculture avait aussi gardé son ministère du Travail. En effet, l’inspection des lois sociales en agriculture relevait du ministère. Autre élément, il est aussi son propre ministère de la Santé, puisque la lutte contre les épidémies végétales relève pleinement de lui. Il s’intéresse donc aussi à la santé humaine et à la santé animale ou vétérinaire. Il est aussi son propre ministère de la Sécurité sociale, en ce sens qu’il est le tuteur de la mutualité sociale agricole. La MSA, c’est 4,5 millions d’ayant-droits, pour 700 000 à 800 000 cotisants, donc un monde immense avec ce résultat qu’aucune décision prise par le gouvernement français concernant la sécurité sociale en général, et principalement l’assurance maladie, ne puisse être prise sans l’accord du ministère de l’Agriculture. Effectivement, on va y appliquer les mêmes règles de sécurité, de remboursabilité et autres choses de ce genre. Il est aussi son propre ministère de l’Éducation. Il n’y a pas d’enseignement primaire agricole, mais tout ce qui est enseignement technique, secondaire et supérieur agricole relève du ministère de l’Agriculture, public comme privé. On comprend mieux que pendant que les premiers gouvernements français de gauche étaient très occupés à mettre en place le fameux grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale (SPULEN), j’avais le même dossier sur la table et je négociais en même temps à l’Agriculture. Madame Édith Cresson avait commencé, mais elle n’avait abouti nulle part. Ce dossier-là ne l’intéressait pas beaucoup. Le ministère de l’Agriculture avait aussi la tutelle d’un établissement public national connu sous le nom de Caisse nationale de crédit agricole. On l’a privatisé maintenant : c’est la perte d’un outil considérable. Mais à l’époque, la caisse nationale de crédit agricole était déjà l’un des plus puissants établissements bancaires français. Ainsi, le ministre de l’Agriculture est absolument le seul ministre du gouvernement à pouvoir se retourner vers des systèmes de crédits qui lui sont propres, pour poursuivre un projet auquel le ministère des Finances se serait opposé sur le plan budgétaire. C’est donc une force absolument gigantesque. Et puis, pour terminer, il y a deux cerises sur le gâteau. C’est assez rigolo.
Q : Les courses, avec le PMU ?
MR : L’une, c’est effectivement les courses de chevaux à titre principal. Le cheval étant un animal, le tout relève du ministère de l’Agriculture. Le ministre est donc le tuteur du PMU. C’est tout à fait amusant. La seconde concerne le service cinématographique du ministère de l’Agriculture qui est extraordinaire. Il a, sur une cinquantaine d’années, maintenu une tradition tout à fait éblouissante. Jean-Luc Godard avait été l’un de ses jeunes cinéastes en début de carrière. Les réalisateurs Éric Rohmer, Jacques Doniol-Valcroze et Jacques Demy y ont été associés. Vous vous souvenez peut-être de ce film de M. Comandon, La Croissance des Végétaux (1929). Mais surtout l’inoubliable Farrebique, de Georges Rouquier (1945), qui avait sidéré la France entière par ses vues de croissance de plantes, vient aussi de cette cellule. Je me souviens d’avoir monté des opérations avec le service de l’Agriculture et surtout obtenu, au festival de Besançon, le prix annuel du documentaire pour un film du ministère, consacré à une famille de paysans du bassin aquitain. Enfin, bref, on s’amusait beaucoup, même si j’ai rarement autant travaillé de ma vie. Il y a aussi en matière de foncier, les tribunaux paritaires des baux ruraux et voilà le ministère de l’Agriculture, qui pour un petit morceau, est tuteur d’une administration qui fait partie de la justice française. La seule chose qui manquait était la diplomatie.
Q : Nous y reviendrons. Pouvez-vous nous dire quelles sont les marges de manÅ“uvre du ministre de l’Agriculture au sein du gouvernement ? Vous êtes à la tête d’une administration de 30 000 fonctionnaires. Contrairement à ce que vous avez vécu quelques années plus tard à Matignon, avez-vous été libre d’agir ou étiez-vous encadré, notamment par un président de la République très sensible aussi aux questions agricoles ?
MR : Le ministère de l’Agriculture gère des budgets considérables. À l’époque, le total atteignait environ une centaine de milliards de francs. Les trois paquets, inégaux, se répartissaient ainsi : un tiers pour le budget de l’État, chapitre agricole (infrastructures, etc.) ; le second tiers était consacré au budget des prestations sociales agricoles (budget autonome, mais le tuteur en était le ministère de l’Agriculture et le chiffre d’affaires n’était pas loin d’être l’équivalent du budget de l’Agriculture) ; la troisième partie, c’est la totalité du budget agricole de la France en Europe. Nous étions, de plus, très attentifs au fonctionnement des marchés.
Alors, autonome ou pas ? Aucun ministre n’est autonome. Toute grande politique engage tout le gouvernement. Dans aucun département ministériel, il ne se fait une grande politique sans qu’elle n’ait été proposée au Conseil des ministres en partie A (communication et sollicitation des autres ministres sur l’approbation d’une ligne générale ; sollicitation de l’autorité, c’est-à-dire du Premier ministre et du président de la République) et bien sûr on ne peut prendre des engagements financiers qu’à condition d’avoir l’accord des Finances, évidemment. Donc, pas plus d’autonomie que les autres.
Q : Dans les arbitrages par exemple, avez-vous été soutenu plus que combattu ?
MR : Là-dessus, je n’ai pas à me plaindre. Cependant, il m’est arrivé à trois reprises d’être coincé par un refus des Finances pour des questions soit d’indice des prix soit, plus généralement, de budget, gêné par les limites de la réponse possible à l’affaissement du coût d’un produit (porc, mouton), ou dans des négociations européennes. Il m’est donc arrivé d’avoir recours à l’arbitrage du président de la République, en serrant les dents et en ayant très peur. Cet homme ne m’aimait pas et je ne l’aimais pas. Nous nous étions construits une vive inimitié au moment de la guerre d’Algérie. Je l’avais tout de même traité d’« assassin ». Il avait envoyé au peloton d’exécution une vingtaine d’Algériens qui, après tout, étaient des résistants, même s’il était question de sabotage ou de terrorisme. Mais il m’a donné raison les trois fois, parce que c’était un rural. D’abord, il sentait très bien que j’aurais du mal à être solidaire d’une décision négative et, d’autre part, qu’il y avait un intérêt d’ordre public et un intérêt électoral à ne pas faire de drame, notamment dans ce monde rural auquel lui, un peu seul, était attaché. Et, petit à petit, je suis devenu un ministre encombrant. C’est vrai. Cela m’amusait beaucoup d’ailleurs.
Q : Votre fort intérêt pour ce ministère vous aurait-il conduit à accepter, tout en étant nommé à Matignon, le portefeuille de l’Agriculture, comme un siècle plus tôt Jules Méline, et comme le Premier ministre Raymond Barre, avec le ministère des Finances, entre 1976 et 1978 ?
MR : C’était complètement exclu, parce que ce n’était plus la règle générale. Il y eut très peu d’exceptions : Raymond Barre, en effet…
Q : Jacques Delors avait demandé, en 1983, lorsque François Mitterrand lui a proposé Matignon, de prendre les Finances…
MR : Oui, et c’est pour cela qu’il s’est planté d’ailleurs. Il n’aurait jamais dû demander ça, même avec Bercy, surtout avec Bercy. Vous vous rendez compte de cette puissante forteresse ! Mais la règle générale était inverse et compte tenu de mes relations avec l’équipe ministérielle, j’étais quand même un socialiste minoritaire, y compris dans le parti. Il fallait d’abord que j’assure ma position. Il faut se souvenir que quand j’étais ministre du Plan, je n’avais ni personnel (400 personnes), ni budget, ni surtout contreseing obligatoire sur rien. Rien à négocier. Tandis qu’à l’Agriculture, j’avais une administration de 30 000 fonctionnaires et un contreseing obligatoire sur à peu près tout ce que faisait le gouvernement. Il fallait donc que je consolide ma sortie du placard vers un ministère de pleine puissance. Mais j’avoue que je me suis énormément amusé, bien entendu.
Q : Quel rôle a joué votre cabinet ministériel ? On y croise déjà ceux qui vous suivront longtemps : Yves Colmou, Guy Carcassonne, Jean-François Merle, Jean-Paul Huchon.
MR : Vous venez de citer, à juste titre, tous ces excellents polyvalents. Mais il y avait aussi des spécialistes du monde agricole, et j’ai eu une chance de plus, celle d’avoir effectivement un cabinet fabuleux. Il y a des hasards de carrière partout. J’ai bénéficié, dans un cadre de carrière, de quelques unes des meilleures cervelles du monde agricole français et disponibles à ce moment-là. Je tiens à citer ici Bernard Vial, Georges Beisson, Bernard Candiard, Jean Nestor, Jacques Berthomeau et François Gouesse, parmi d’autres. Et puis, j’ai eu des relations amicales. Je me suis trouvé lié d’une amitié qui existe toujours, avec le très puissant directeur général de l’INRA, Jacques Poly, en retraite aujourd’hui et dont la complicité, par des entretiens officieux, m’aida beaucoup. Ajoutons que l’INRA réfléchit non seulement sur les techniques du monde agricole, mais aussi sur sa macroéconomie. Tout cela était très précieux. J’ai donc été un ministre puissant, encombrant, jalousé.
Q : Quelle furent vos relations avec l’administration centrale du ministère ?
MR : J’ai été exceptionnellement servi par une administration admirable et pour deux raisons. J’avais tout d’abord sauvé le rattachement de la Forêt à l’Agriculture au sein du même ministère. Madame Cresson était ministre de l’Agriculture et de la Forêt. À ce titre, elle avait un secrétaire d’État. Quand on me propose d’être nommé à l’Agriculture, je dis « oui » à tous les coups, car je veux sortir du placard du Plan, mais j’ai une exigence, celle d’avoir un secrétaire d’État, n’importe lequel, car ce ministère est éreintant. À la différence du ministre du Travail, par exemple, qui ne va jamais aux congrès syndicaux, le ministre de l’Agriculture, depuis Edgar Faure, assistait à l’essentiel de ceux-ci. Or, il y a 70 professions organisées : le blé, le maïs, la vigne, le porc, la viande de bÅ“uf, le lait, etc. Cela fait beaucoup. Et puis naturellement, il y avait le congrès central de la FNSEA. Alors, Pierre Mauroy me dit « oui » un peu vite et le soir de la nomination du gouvernement, alors que je dîne chez mon ami Jacques Julliard, à l’écoute de Jean-Louis Bianco, j’entends : « M. René Souchon, secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de la Montagne et de la Forêt ». Toute la France l’entend, ainsi que tous les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture. Alors, j’appelle Mauroy et je lui dis que j’acceptais volontiers l’Agriculture mais à condition d’avoir un secrétaire d’État qui me soit rattaché. Non seulement, je n’en ai pas, mais en plus mon ministère est cassé en deux. La bipartition du ministère de l’Agriculture et de celui de la Forêt était une vieille histoire, une vieille bagarre. Tout le milieu agricole considérait comme un gros succès d’avoir obtenu cette jonction, avant l’élection de François Mitterrand. Alors, je dis à Mauroy : « Si au prétexte que j’arrive, vous cassez le ministère, j’en tire toutes les conclusions sur l’influence que j’aurai et malgré la nomination du gouvernement ce soir, tu n’auras pas de ministre de l’Agriculture à la table des ministres demain matin. Je démissionne ». Je rentre chez moi et dans la nuit, on me dit : « Allez, c’est réglé. Tu auras ton secrétaire d’État qui sera René Souchon ». Petit épisode un peu drolatique, sauf que 30 000 fonctionnaires de l’Agriculture avaient entendu Bianco. Quand ils ont su le changement de rattachement du secrétaire d’État le lendemain, ils se sont dits que là, ils avaient un ministre avec lequel ils pourraient travailler.
Le second motif de la bienveillance des directeurs d’administrations centrales est la conséquence d’une décision que j’ai prise à mon arrivée. Je fus averti par la section socialiste du ministère qu’il fallait me méfier du directeur de l’Équipement, à l’évidence un militant RPR, nommé avant nous. Édith Cresson n’a pas pu le renvoyer. « C’est un type dangereux. Il faut le virer », m’écrit-on. Alors, cette question m’inquiète. Je le reçois, après tous les autres directeurs. Je lui fais passer un petit examen. Le type était hors pair sur le plan de la qualification technique. En plus, il avait une bonne tête. Je décide donc de le garder, ce qui déclenche la colère de la section socialiste. J’ai su plus tard qu’il n’avait adhéré à aucun parti politique. Il fut un directeur remarquablement efficace. Mais là encore, comme on connaissait le problème, j’apparaissais tout de même comme apaisant – notamment vis-à-vis de la FNSEA – en gardant quelqu’un qui aurait pu me gêner. Ces deux actes positifs – titulature du ministère et directeur de l’Équipement conservé – vont m’aider par la suite.
Q : Vous avez évoqué la singularité de l’organisation du ministère. Comment fonctionnaient les services ?
MR : Ce ministère a des protubérances dans tous les autres ministères, ce qui le rend très intéressant. Il ne lui manque finalement que la Défense. Ainsi, les services rattachés au ministère de l’Agriculture étaient-ils innombrables. Et sur une question donnée, lorsqu’il fallait fournir l’état d’esprit des milieux agricoles par exemple, il y avait au moins sept directeurs à consulter. C’était le cas seulement pour ce ministère. Même les Finances n’avaient pas cette diversité. À l’Agriculture, nous avions le génie rural, la direction des services agricoles, la direction de la mutualité sociale agricole, l’inspection des lois sociales en agriculture, les services vétérinaires, les haras, l’enseignement agricole et un ou deux autres services de moindre importance. C’était un meccano complexe qui rendait très difficile la prise d’une décision commune touchant à tous ces services, avec des aspects divers concernant l’enseignement, la formation, l’inspection des lois sociales en agriculture, etc. Face à cette extrême diversité des services, mon prédécesseur, Edgar Pisani, avait déjà réussi une chose assez exemplaire qui était la fusion des corps d’ingénieurs. Mais elle n’avait pas encore abouti à celle des services. Il n’y avait plus qu’un corps d’ingénieurs du génie rural et des Eaux et Forêts, qui en fonction des rangs de sortie de l’Agro ou d’ailleurs, peuplaient les directions des services agricoles, du génie rural et quelques fois même, traînaient leurs guêtres dans l’enseignement agricole.
Alors je me suis attaqué à la fusion des services. Personne ne me l’avait demandé. Mais j’ai trouvé que c’était important. Nous y aurons mis plus d’un an parce que, d’abord, il y avait une hétérogénéité territoriale. Certains services étaient complètement départementaux sans traduction régionale intégrante (cas du génie rural, sauf pour la partie Forêts par exemple) et d’autres avaient une existence régionale presque exclusive (cas de l’enseignement technique agricole, des haras, de la MSA). Il y avait une seconde difficulté. Un certain nombre de services refusaient totalement d’être placés sous la tutelle d’un chef désigné par le ministre de l’Agriculture et qui soit le représentant d’une hiérarchie soumise au gouvernement, à cause de leurs attributions mêmes. C’était le cas des services vétérinaires qui, par les décisions en matière de lutte contre les épizooties, de vaccinations, ne voulaient pas être soumis à un contrôle technique. Leurs attributions étaient définies par voie déontologique. C’était vrai aussi de l’inspection des lois sociales en agriculture qui, elle, avait aussi une autre possibilité, celle de dresser des procès-verbaux. Il a fallu beaucoup négocier. Nous avons fait cela très discrètement. La presse nous a fiché la paix. Il n’y a pas eu de fuite, pas de conflits. Naturellement, j’ai dû concéder quelques primes, voire quelques rectifications indiciaires à la hausse, pour compenser ou reconnaître des talents, des responsabilités. Nous avons fini par y arriver. Je me souviens encore que nous avons fêté cette victoire au champagne. Nous étions contents, parce que ça n’avait rien eu d’évident. Et depuis, le ministère de l’Agriculture a une situation à peu près normale. Désormais, la décision de lancer une nouvelle politique se fait à travers une information très générale, les patrons étant les directeurs des services agricoles. Cette réforme des services représente 14 à 15 mois de négociations.
 
II. Les relations entre le ministère et le Parlement
 
 
Q : S’agissant maintenant des relations entre le gouvernement et l’Assemblée nationale, comment se dessinait le rapport de force et quelle était votre relation avec la majorité ? L’opposition était-elle homogène ? Et quels étaient vos rapports avec le Sénat, chambre qui représente davantage les campagnes ? L’opposition y était-elle plus affirmée ?
MR : La réponse à cette question dépend très peu du champ du ministère et beaucoup des façons d’être, du tempérament et de la conduite du ministre lui-même. En plus de cela, j’avais eu la chance d’affecter à mon cabinet, courant 1985, un excellent chargé des relations avec le Parlement, Jean-François Merle, qui reçut, début 1985, l’appui occasionnel de Guy Carcassonne, lequel était mon conseiller juridique. La nature des problèmes était telle que ce dernier va prendre une grande influence dans le domaine des relations avec le Parlement où il va faire merveille. Il sera d’ailleurs mon conseiller parlementaire à Matignon. Je vous dois l’aveu que tous les parlementaires ont été gratifiés d’avoir eu comme interlocuteur à mon cabinet, non pas l’apparatchik obscur d’un parti, mais un agrégé de droit public et hyper compétent. Vous connaissez le brio et la compétence inouïe de cette cervelle de premier plan.
Le Sénat se trouvait être une assemblée conservatrice et encore plus déchaînée contre la gauche que ne l’était l’opposition à l’Assemblée nationale, mais avec ce qu’il y a de feutré et d’amorti dans la gestion des conflits. C’est aussi une assemblée de ruraux à 80 %. Mais, je n’ai pas eu de vraies difficultés avec le Sénat.
Q : Il y a un beau symbole d’union nationale parlementaire. Ce sont les deux lois sur l’enseignement agricole que vous faites adopter à l’unanimité. Comment se passent ces délibérations ? Vous êtes, dans cette affaire, le père de la paix scolaire.
MR : Je me considère en effet comme tel. L’affaire est longue et passionnante. À ma nomination, je trouve sur ma table le dossier de l’enseignement technique agricole, public et privé et il faut bien commencer. Je comprends que c’est le même problème que celui de l’enseignement général. Ses grands items sont les programmes, la collation des grades, la nomination des maîtres, les concours, leur formation, le montant des subventions associées à la définition du caractère public des missions et des programmes et les contrôles qui y sont associés. Le calcul des subventions est chose complexe, car il y a celles qui touchent le fonctionnement du système d’enseignement et celles qui touchent les internats d’accueil. Nous avons, au ministère de l’Agriculture, le tiers de la population scolaire administrée qui est dans le privé, contre 10 % dans l’enseignement général. Rien dans le primaire bien entendu. La population était de l’ordre de 150 000-180 000 élèves et étudiants, dont 80 % environ dans le secondaire et le reste dans le supérieur avec de très gros établissements. J’ai les mêmes partenaires dans les négociations que le ministre de l’Éducation nationale qui est, à ce moment-là, mon vieux copain et complice Alain Savary. Nos partenaires sont toutes les confédérations syndicales (FEN, CGT, CFDT, CFTC, CGE-CGC, FO) ainsi que le patronat (CGPME, CNPF, ancêtre du MEDEF), les associations de parents d’élèves et notamment celle de l’École libre, l’APEL, et l’épiscopat (secrétariat général de l’enseignement catholique, à l’époque dirigé par le chanoine Guiberteau), représenté sous les mêmes thèmes dans l’enseignement général et chez nous. À quoi s’ajoutent, dans le cas du ministère de l’Agriculture, les syndicats autonomes du personnel enseignant dans les lycées agricoles et notamment une fédération, la FGSOA (Fédération générale des syndicats des organisations agricoles), ainsi que le CNJA et un ou deux autres partenaires de moindre importance. Et comme je connais le secteur, je vais prendre un risque qu’Alain Savary ne prendra pas, qui est d’ajouter officieusement à ces 13 ou 14 partenaires le Grand Orient de France (GODF). Je le pouvais, parce que je suis protestant, pas trop croyant, mais pas anticlérical de ce fait, ce qui est bien vu au GODF. Et j’avais dans ma longue vie militante (34 années, depuis mes 19 ans) traîné mes guêtres un peu partout et aussi à la FEN. Les syndiqués FEN du primaire étaient plutôt d’orientation social-démocrate, alors que ceux du secondaire et du supérieur étaient entre les mains des communistes. Donc, c’était un monde complexe. Mais c’était l’un de mes vieux amis, Paul Gourdot, ancien grand maître du GODF, qui suivait tout cela avec une très grande attention. J’avais pris donc soin qu’il soit bien dans le coup. Ça, personne ne le savait jusqu’à maintenant. Vous avez donc un scoop.
Ma méthode était un peu différente de celle de Savary qui travaillait en recevant tout le monde, une fois tous les 4 ou 5 mois, en faisant le point sur son projet, en écoutant avec la plus grande attention les suggestions qui étaient faites par les uns et les autres en séance publique, en notant les objections, puis en rédigeant un projet tout seul. J’ai pris, quant à moi, une autre formule, très risquée, qui a été d’écrire un projet de loi bien entendu, et de travailler en bilatéral. Chaque fois qu’une organisation me convainquait qu’il fallait changer une disposition, j’envoyais à tout le monde par écrit la modification, mais séparément. Et le tout me revenait. Je restais maître de mon projet à chaque moment. En tout cas, je n’ai pas pris le risque, qui a été l’erreur de Savary, d’écouter et de prendre en considération beaucoup de monde à la fois. C’était une méthode dangereuse. Chez Savary, il y a eu trois ou quatre rédactions d’un projet complètement écrit. Il y a eu quelques fuites chez lui. De mon côté, j’avais demandé que l’on négocie discrètement jusqu’à la fin et comme jamais aucun document n’a été qualifié de projet global, je n’ai jamais eu aucune fuite en 14 mois. Il y avait aussi toutes les associations de parents d’élèves : la FCPE et la PEEP pour le public et, pour l’école privée, les APEL dont le président était Pierre Daniel, homme de bien, très soucieux de paix scolaire et de bonnes négociations. Mes interlocuteurs syndicaux m’ont suivi tout le long. C’est ainsi que nous approchons du printemps 1984 et mon affaire mûrit doucement. Nous sommes déjà à une grosse dizaine de versions successives du texte qui passent très bien, alors que quelque chose coince du côté de l’enseignement général. La méthode de Savary était un peu moins pointue que la mienne et un peu plus voyante. Moi, je suis dans l’ombre et caché. En mars ou avril 1984, premier épisode, la FEN me demande audience et vient me dire : « Michel, c’est formidable ce que tu fais, tu travailles bien. On a dit “oui” à tout, on te le confirme, mais on ne peut pas traiter le problème de l’enseignement privé agricole sans une solution sur l’enseignement général. La symbolique publique n’est pas la même. Et puis ça grippe chez Alain. Bref, il ne faut pas faire une loi, mais deux lois. On commencerait par une loi sur l’enseignement agricole public. Celle sur l’enseignement agricole privé arriverait après ».
Q : Quelle est votre réaction ? Allez-vous accepter de faire voter deux lois et donc de prendre deux fois plus de risques ?
MR : Je suis naturellement consterné. Je commence à leur dire que l’enseignement agricole public marche très bien et n’a pas besoin de loi. C’est un enseignement absolument admirable. C’est ce qui marche le mieux en France. J’ai le souvenir d’un collège d’enseignement public agricole où les professeurs avaient mobilisé plusieurs de leurs week-ends pour repeindre tout l’établissement parce qu’il n’y avait pas assez de crédits pour le faire. Vous ne verrez jamais ça dans l’enseignement public général. Dans un autre cas, j’ai découvert un professeur qui avait besoin de changer sa voiture personnelle et qui a acheté une camionnette, parce que son établissement n’en avait pas. Et puis, il faut voir les performances. La plupart des élèves et des étudiants sortent avec un niveau, un vrai. C’était très émouvant. Il y a de quoi vous gonfler le cÅ“ur. Et puis l’enthousiasme que j’avais à voir fonctionner ce système faisait plaisir à la FNSEA, parce qu’elle était co-présidente de la plupart des conseils d’administration des établissements.
Donc, la mort dans l’âme, j’accepte, parce que je n’avais pas le choix, le dédoublement de la loi sur l’enseignement agricole. Ainsi, le projet de loi sur l’enseignement public agricole prend-il la forme d’un projet un peu bénin dans lequel l’article 1 définit les missions de l’enseignement public agricole. L’article 2 définit un cahier des charges des établissements publics d’enseignement technique agricole. On note aussi d’autres petites dispositions qui confirment le contrôle des diplômes et des savoirs, la nomination des maîtres. Après tout, cela avait besoin d’être fixé. La loi vient donc au vote 8 jours après la manifestation d’un million de personnes dans les rues de Versailles pour la défense d’une École qui s’appelait « libre », mais qui n’était que « privée ». Ce million de personnes provoque un drame épouvantable, puisque, petit à petit, Savary va recevoir des propositions d’amendements inacceptables. Il démissionne, ainsi que Mauroy, sur un coup dur. François Mitterrand est conduit à changer de gouvernement.
C’est dans cette atmosphère-là que passe la loi sur l’enseignement agricole public qui, à la stupéfaction générale, est votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, ce qui est une grande première. Depuis 1875 et la naissance de la IIIe République, jamais une loi touchant à l’enseignement n’avait été votée à l’unanimité. Il existe une exception : c’est la loi d’Edgar Faure sur l’enseignement supérieur, après mai 1968, où il y eut 2 ou 3 abstentions et un seul vote contre. Donc, c’est la première loi qui faisait totalement l’unanimité. Et pour ma croix, un député de la droite me dit à peu près ceci : « Monsieur le ministre de l’Agriculture, on se fiche éperdument de la loi sur l’enseignement agricole public qui n’a aucun intérêt et qui n’apporte rien de nouveau. Mais nous ne la votons que parce que nous vous faisons crédit de vos intentions sur l’enseignement agricole privé ». Alors, je rasais un peu les murs. Et puis ça passe comme ça. Je suis content. Mais il fallait bien attendre que quelque chose se développe sur l’enseignement général, pour que je puisse reprendre. Je ne bouge pas tout de suite. Et c’est alors que le gouvernement Mauroy III tombe et qu’il est fait appel à Laurent Fabius en juillet 1984.
Q : On vous propose alors l’Éducation nationale, que vous refusez. Restez-vous à l’Agriculture pour faire voter cette loi sur l’enseignement agricole privé ?
MR : Effectivement, Laurent Fabius me téléphone, en me disant : « Michel, tu restes dans le gouvernement, bien entendu, mais je te propose l’Éducation nationale ». Je lui ai dit : « tu n’y penses pas ». Le dossier est sur la table du Président. Après ce qui vient de se passer, il faut mettre à l’Éducation nationale quelqu’un qui soit en bons termes avec le Président. Tout le monde sait bien que ce n’est pas mon cas. Ça ne m’empêche pas de travailler. Laurent Fabius est embêté, car il est pressé et veut tout régler par téléphone. Je bataille beaucoup pour qu’il accepte de me recevoir un quart d’heure, ce qu’il fait et il me lâche vite fait : « Alors prends l’Industrie ». Je lui réponds : « tu te fous de moi ». J’ai géré la moitié du budget européen de la France comme Ministre plein et tu me proposes de gérer l’autre moitié comme ministre délégué aux Finances, ce qui équivaut à un ministère des PME, plus la subvention aux charbonnages de France. Il me propose aussi les Affaires européennes que je refuse également et un peu pour la même raison : un ministère délégué.
Il insiste pour m’enlever de l’Agriculture et me mettre à l’Éducation nationale. Je lui répète que ce n’est pas possible et que s’il y a déblocage du système d’enseignement à l’Éducation, cela viendra de l’Agriculture. Je veux continuer ici. Et là, j’ajoute : « Écoute, je ne suis pas indispensable. Si je ne suis pas dans ce gouvernement, je survivrai ». Mais j’étais populaire. Mon éviction aurait été incomprise par l’opinion. Il m’a laissé à l’Agriculture, ce qui m’a permis de reprendre les négociations sur l’enseignement agricole privé dans une atmosphère apaisée car on ne parlait plus de la réforme de l’enseignement général. Tout avait été retiré. La loi sur l’enseignement agricole privé est discutée en novembre et décembre 1984 et votée à l’unanimité. Inutile de vous dire que j’en suis quand même assez fier.
Q : Quelles conséquences les lois sur l’enseignement agricole ont-elles eu les années suivantes ?
MR : Il y eut des suites. Un an après ma démission de Premier ministre, soit huit années après ces lois, je reçois un coup de téléphone de Mgr Cloupet, l’une des autorités épiscopales qui suivait l’enseignement catholique pour le compte de l’assemblée des évêques. Il venait de changer de fonctions et il avait pris le secrétariat général de l’enseignement catholique. C’était donc le successeur de Mgr Guiberteau. Sans avoir été son collaborateur, il savait très bien ce que l’on avait fait. Il m’invite à déjeuner. Cet homme modeste et très discret n’avait jamais reçu de sa vie à sa table un homme politique. Il commençait donc par un huguenot social-démocrate. Ce n’était pas évident. Alors, j’y vais. Nous sommes à l’été 1992. Par prudence, j’y amène l’un de mes collaborateurs, Alain Bergounioux, qui s’occupait des affaires sociales à mon cabinet et qui, en tant que professeur, connaissait tous ces problèmes. Mgr Cloupet me dit qu’il souhaitait avoir recours à moi, car j’étais la seule personne qu’il connaissait un peu dans le monde politique. Il m’explique que l’enseignement privé vit un drame. La situation de l’enseignement catholique général se détériore beaucoup. « Alors que vous avez consolidé admirablement les choses dans le privé », me dit-il, « il faudrait que vous nous aidiez ». Je comprends maintenant que l’on a beaucoup prié pour moi dans les couvents. Il me parle d’une agressivité féroce dans le monde de l’éducation, peut-être plus encore dans la partie administrative. « Nous ne tenons plus. Nous ne savons comment se passera la prochaine rentrée. De plus, le président des APEL a changé. Monsieur Daniel nous a quittés. Il a pour successeur l’un de vos collègues de l’Inspection des Finances, Monsieur Toussaint. C’est une tête beaucoup plus politique et beaucoup plus âpre. Il est convaincu que rien ne se fera et entend préparer les élections législatives de l’année prochaine (1993) en mettant à nouveau dans la rue un million de personnes, mais cette fois-ci, pas à Versailles, mais à Paris. Les élections, ce n’est pas notre affaire à l’épiscopat. Nous voulons seulement une bonne négociation, un bon résultat. Comment puis-je faire ? »
« Monseigneur, quel message ! Il ne vous a pas échappé que je ne suis plus Premier ministre et que j’ai été licencié un peu vite. Enfin, je vais voir ce que je peux faire », lui dis-je, sans rien promettre. Je décide donc de prévenir le ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang, seule possibilité d’après moi. Jack Lang avait la particularité d’être l’un des hommes politiques qui m’avait le plus insulté par écrit, à propos du congrès de Metz de 1979, sur le programme doctrinal du PS. Mais il avait été mon ministre de la Culture (1988-1991) et à ce poste, il fut très loyal. C’est un homme très « paillette », mais avenant, avec une éducation « des bons milieux ». Je l’appelle et le mets au courant de la discussion que j’ai eue en ajoutant que je connais bien le dossier et que je suis prêt à l’aider. Je lui demande d’organiser d’urgence un déjeuner de travail avec les gens compétents de son cabinet et j’y vais avec trois de mes collaborateurs. Nous sommes donc neuf autour de la table, rue de Bellechasse, à l’été 1992. Je lui dis qu’il est impératif d’éviter que M. Toussaint profite de la rentrée pour mettre dans la rue un million de personnes, sinon davantage. Il faut donc reprendre le dossier. Et j’évoque avec lui les points techniques, en montants financiers, mais aussi la nature des problèmes (carrière des professeurs par exemple). Lang a très bien travaillé et a compris au quart de tour. Il a probablement sollicité l’accord du Président et l’a obtenu. Sans cela, ça ne se serait pas fait, mais s’agissant de cet accord, je n’ai pas de preuves. Simplement, la suite, qui prendre la forme des accords Lang-Cloupet, ne fut possible que si le Président avait dit « oui ». J’ai donc eu un grand rôle dans la paix scolaire en France.
 
III. Le ministère de l’Agriculture et l’Europe
 
 
Q : Vous avez introduit dans la politique du ministère de l’Agriculture une dimension diplomatique qui n’existait que par la gestion qu’en avait le Quai d’Orsay et ses fonctionnaires. Comment se traduit-elle, notamment dans les relations entre le ministère et les institutions européennes ?
MR : Là aussi, c’est une longue et belle histoire. Sur l’Europe, il y a trois dossiers importants : la crise européenne de 1984, les négociations sur l’adhésion espagnole et le vin. Très vite, ma première démarche fut de m’intéresser au dossier espagnol, puisque l’Espagne venait de réitérer sa demande d’adhésion à la CEE un an avant. C’était un renouvellement puisqu’elle l’avait déjà demandée du temps de Franco. Mais elle avait essuyé un refus au motif qu’elle était fasciste. Par la suite, la mort de Franco avait naturellement entraîné l’Europe à répondre par l’affirmative. Je demande donc à mes services que l’on me donne le dossier espagnol.
Mais, l’on me répond qu’il n’y a pas de dossier espagnol. Seul le ministère des Affaires étrangères s’en occupait alors. Je suis très étonné. Les enjeux étaient énormes. Toute l’agriculture française était en panique, car deux hommes avaient dit : « L’Espagne, jamais ». C’était François Guillaume, président de la FNSEA, et Jacques Chirac, auréolé de son passage au ministère de l’Agriculture (1972-1974) et à Matignon (1974-1976). Je me suis battu pour rapatrier les dossiers du quai d’Orsay, convaincu de la quasi-nullité de son expertise sur toute une série de questions, comme la vigne par exemple, le problème viticole se résumant pour les diplomates à ce que la surface du vignoble espagnol était 40 % plus grande que la nôtre, ce qui était vrai, mais un peu bref. Mais il fallait faire vite. J’obtins donc petit à petit la constitution d’une cellule européenne au ministère de l’Agriculture. Et puis je considérais que le ministère avait été un peu lâche d’avoir accepté cette situation où toute la politique européenne, et pas seulement le dossier espagnol, se décidait en son absence, réduit qu’il était à exécuter a posteriori les consignes qu’on lui donnait. Il n’était jamais là pour donner des indications au moment de prendre des décisions.
Enfin, s’agissant de l’Espagne, je suis aujourd’hui assez satisfait d’avoir bien préparé son adhésion. Je viens de recevoir, il y a quelques mois, de la part de ce grand pays, la Grand Croix de l’ordre d’Isabelle la catholique, en remerciement en quelque sorte. Il faut dire que mon homologue de l’époque, Carlos Roméro, avait été superbement reçu par mes soins, au château de Chambord, propriété du ministère. Nous y avions bien travaillé et je l’avais beaucoup fait rire en lui montrant, dans la salle à manger, une tapisserie des Gobelins. J’avais découvert la présence de cette tapisserie remarquable deux heures plus tôt, lors des préparations du dîner. Elle figurait un jeune homme trentenaire, assis en majesté sur son trône. Il s’agissait de Louis XIV qui tendait la main à un vieillard barbu octogénaire qui la baisait. C’était l’ambassadeur d’Espagne. Et il s’agissait tout bonnement de la cérémonie au cours de laquelle Louis XIV faisait don à l’Espagne de son plus jeune fils comme roi d’Espagne. Tout cela a contribué à renforcer nos relations et à montrer au peuple espagnol de la fin du xxe siècle que la France ne se réduisait pas à Napoléon Bonaparte et à ce qu’il avait pu voir sur les tableaux de Goya.
Q : Comment avez-vous géré la grande crise européenne de 1984, avec désormais l’outil de la diplomatie agricole ?
MR : C’est effectivement à cette époque que s’annonce la grande crise européenne de 1984 qui avait 5 aspects. Il y avait une crise du budget agricole. Venaient ensuite les deux crises des excédents. Nous avions, en effet, un million de tonnes de poudre de lait en excédent dont on ne savait que faire et un million de tonnes de beurre qui rancissait dans les entrepôts publics un peu partout en Europe. On n’arrivait même pas à vendre à la Russie, grande acheteuse, qui n’acceptait que des prix au rabais, ce qui était désastreux du point de vue du fonctionnement général. Quatrième crise, la crise britannique, dans le cadre de celle du budget européen et qui concernait tout le monde. Les Britanniques disaient « I want my money back » (Madame Tchatcher). Et, pour couronner le tout, il y avait une crise des procédures, puisque nous n’avions pas de lieu où tous ces problèmes pouvaient être tranchés. Alors, dans cette situation, nous nous sommes préparés un peu, d’autant que mes services m’annoncèrent un problème supplémentaire, celui d’un autre produit dont personne ne parlait alors, le vin. Il représentait 3 % du budget européen donc peu de chose, mais la dépense viticole augmentait de 8 % par an. Ca devenait donc explosif. Tous nos collègues étaient au courant de cette question aussi. Ce n’était pas à l’ordre du jour de la grande négociation du conseil agricole à venir, puisqu’avec 3 % du budget, on peut faire comme si ça n’existait pas. Mais c’était quand même assez inquiétant et il fallait régler ce problème cette année-là aussi.
Sur cette grande affaire, le hasard veut que la France devienne présidente du Conseil européen, pour le premier semestre 1984, puisque la présidence tourne. Je deviens donc président du Conseil agricole. Nous devions, pour régler la crise, procéder aux négociations habituelles du ministère de l’Agriculture, à savoir tout d’abord le « paquet prix », pour le soutien aux produits.
Or, deux drames collatéraux grevaient la question du « paquet prix » : le premier, c’était le lait. Tout le monde était d’accord pour que l’on mette en place des quotas laitiers même si François Guillaume, président de la FNSEA, déclara : « les quotas laitiers jamais ». Il faut se souvenir aussi que depuis Pisani, l’Agriculture française était lancée dans une co-gestion complète des problèmes de structures d’une part et de régulation des marchés d’autre part avec la FNSEA. Alors qu’une direction départementale de l’Équipement (DDE) a 1 000 ou 1 500 agents, une direction départementale de l’Agriculture (DDA) n’en a que 400 ou 500, parce que l’essentiel des attributions de gestion était pratiquement confié à la profession. Guillaume récuse toute collaboration avec l’État pour mettre en place d’éventuels quotas laitiers.
Le troisième problème à traiter, c’était celui des montants compensatoires monétaires (MCM). C’était une espèce de droits de douane particuliers sur des produits agricoles spécifiques, destinés à compenser momentanément l’effet d’une éventuelle dévaluation (ou réévaluation). Quand il y a dévaluation, tous les prix baissent et deviennent hyper compétitifs chez les autres. Quand il y a une réévaluation, tous les prix augmentent et l’agriculture locale est asphyxiée. Donc, pour éviter ces drames, on avait inventé un système de taxes et de restitution aux passages aux frontières pour préserver l’ancien niveau des prix malgré la dévaluation. Évidemment, le problème était de s’en débarrasser après. On appelait montants compensatoires négatifs, ceux qui avaient été crées pour protéger les effets d’une dévaluation et montants compensatoires positifs ceux qui intervenaient pour protéger l’ancien niveau de prix par rapport à une réévaluation. Ceci signifiait que la résorption des montants compensatoires monétaires appelait une augmentation des prix pour les MCM négatifs (la France) et une baisse des prix pour les MCM positifs (l’Allemagne). Et à ce moment-là, la France et l’Allemagne connaissaient un fort antagonisme. Il y avait au moins 9 points de différences : moins 5 en France ; plus 4 en Allemagne. C’était grave. Il fallait non seulement en sortir, mais inventer un mécanisme qui ferait qu’il n’y en aurait plus à l’avenir.
Les propositions de la commission avaient été publiées et connues deux mois avant le grand Conseil agricole qui devait avoir lieu en février 1984 pour préparer les conseils des chefs d’État et de gouvernement du mois d’après et elles n’étaient alors acceptables ni sur les montants compensatoires monétaires, ni sur les quotas laitiers, ni sur les « paquets prix » pour de nombreux États. Or, la procédure voulait que l’accord sur la proposition de la commission fût acquis à la majorité. Si on la rejetait, on ne pouvait travailler que sur la base d’une proposition du président du Conseil agricole, dite proposition présidentielle, sous la condition de l’unanimité. En raison des oppositions majoritaires à la proposition de la commission, il me faut donc travailler à une proposition présidentielle, avec le projet de laquelle je me rends au comité des ministres compétents convoqués quelques jours auparavant, par Pierre Mauroy, à Matignon, avec sept ou huit ministres. Et au cri de : « Ne touchez pas à cela, c’est trop compliqué, politiquement, vous ne pouvez pas », je me fais finalement interdire de formuler une proposition présidentielle. « Si vous (les ministres de l’Agriculture de la Communauté) touchez à ces sujets (les montants compensatoires annuels et les quotas laitiers), vous ne pourrez pas vous mettre d’accord, c’est évident. Or le fait que vous en ayez causé et que vous ayez enregistré les désaccords, va les durcir et donc compliquer le travail des ministres des Affaires étrangères ou des chefs de gouvernement » me disent certains de mes collègues.
J’avais pour ma part convoqué le Conseil agricole pour le dimanche suivant, mi-février 1984. La réunion de Matignon que je viens d’évoquer doit se passer un mardi. J’annonce donc, à la suite de cette interdiction, que je vais devoir annuler ce Conseil agricole, car nous n’aurions pas besoin des trois jours que devait durer ce dernier pour négocier le seul « paquet prix ». Claude Cheysson s’opposa à l’annulation et Mauroy, gentil comme il l’est toujours, convaincu qu’un maintien du Conseil agricole sans proposition présidentielle me ridiculiserait, me donna raison sur l’annulation. Je sortis et m’apprêtais à aller annuler cette grande réunion européenne, par télégramme – ce qui, je pense, aurait eu l’effet d’une bombe –, lorsque je suis alors retenu par Henri Nallet, conseiller pour les affaires agricoles auprès du président de la République. Nallet se marre et me dit : « Tu t’es bien amusé, Michel ». Je lui réponds que « oui » peut-être, mais que l’interdiction qui m’a été faite est scandaleuse, et qu’un Conseil agricole ne peut pas être tenu dans ces conditions. Nallet approuva et me dit quand même : « N’annule pas, je fais une note au Président ». Je lui répondis, connaissant là encore mes relations avec le Président et la réponse qu’il ferait, que si nous annulons, la courtoisie veut que nous le fassions ce soir. Je dis à Nallet, « Je te donne jusqu’à 3 heures de l’après-midi ». À 3 heures, je reçois une petite note d’Henri Nallet de 7 à 8 lignes, annotée par le Président : « Monsieur Rocard a raison. Il n’est pas question d’annuler le Conseil agricole. Donc, il doit faire une proposition présidentielle ». Je me mets au travail et le vendredi vers 17 heures, le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Louis Bianco me téléphone pour me proposer la chose suivante : « Écoute Michel, tu as gagné. Le Président a fait cet arbitrage. Mais ce n’est pas pour autant que tu puisses faire la proposition sans consulter le reste du gouvernement ». J’accepte tout de même de rencontrer Claude Cheysson, ministre des Affaires étrangères, un vieux copain que j’avais rencontré au cabinet de Savary, mais à condition que ça se fasse à l’Élysée, face à face. Bianco accepte. Le samedi matin, à 11 heures, nous nous y retrouvons. J’y amène ma proposition présidentielle sur les montants compensatoires et sur les quotas laitiers. On aborde deux ou trois points de détails et je reçois accord sur les quotas laitiers. Mais sur les montants compensatoires monétaires, je trouve un Cheysson terrorisé. Ce n’est pas possible que vous y arriviez. « C’est une question franco-allemande » me dit-il, ce que je récuse. Même moins élevés, d’autres pays avaient des montants positifs ou négatifs. Finalement, je reçois une nouvelle interdiction de faire quoi que ce soit, parce que nous ne trouvons pas d’accord entre nous sur les montants compensatoires monétaires. Là, il est trop tard pour faire appel à nouveau au président de la République. Nallet n’a pas assisté à la scène. Il ne me reste plus qu’à me rendre au Conseil agricole
Q : Avez-vous trouvé, dans cette affaire des soutiens auprès de vos partenaires européens ?
MR : Justement, je téléphone le samedi au commissaire européen en charge de l’Agriculture, formidablement secondé par le directeur général de l’Agriculture, Claude Villain. Je l’informe donc que je n’ai pas le droit de faire de proposition présidentielle. On ne peut pourtant pas éviter d’en parler. Je lui demande la chose suivante : « Je vais faire un exposé historique détaillé en début de séance. Je ne ferai pas de propositions, mais je soumettrai un document qui sera utile à tout le monde pour réfléchir. Je vous demande de prendre des dispositions pour qu’il soit pris immédiatement en sténo dans les différentes langues exprimées par les interprètes verbaux, dactylographié et remis immédiatement à tous les collègues ». Le commissaire accepta. Puis j’appelle mon collègue néerlandais, le démocrate chrétien Gerrit Braks, en lui demandant de le voir le lendemain dimanche à 8 heures au bureau à Bruxelles, avant le début du Conseil agricole. « Il faut sauver le Conseil et ça dépend de toi ». Il fut stupéfait. Je lui présente la situation d’interdiction. « Le Conseil agricole ne peut éviter d’en parler », lui dis-je, et si possible, il faut trouver une solution. La proposition de la commission est inacceptable pour au moins la moitié des pays. On sait à peu près jusqu’où on peut aller. Je lui demande alors ce service : « Quand j’aurai fait cette présentation historique que j’ai déjà annoncée au commissaire, tu demandes la parole et tu me traînes dans la boue pour indignité de la France incapable et tu ajoutes que tu déposes la proposition néerlandaise comme proposition présidentielle. Je l’accepterai ». Comme il nous faut l’unanimité, on abordera tout. Mais il faut débloquer la procédure. Alors, il rit et me dit que les consignes que son gouvernement lui a données sont les suivantes : « Toi, Gerrit Braks, ministre de l’Agriculture des Pays-Bas, tu te tais, tu colles à l’Allemagne, tu rases les murs, on ne te voit pas, on ne t’entends pas ». À ces mots, je m’écris « catastrophe ». Mais j’objecte que sur le maïs, le porc, les oléagineux, il y avait bien un dixième de point de montants compensatoires monétaires où il n’était pas d’accord avec les Allemands. Et là, après avoir acquiescé, il ajoute cette phrase extraordinaire : « Je vais faire cela pour toi ». Il faut bien voir que la France est perçue souvent comme arrogante, sûre d’elle. Or, si j’obtiens cette aide, c’est parce que j’ai adopté une méthode différente de celle de mes prédécesseurs. J’ai systématiquement cherché à prendre des repas en tête à tête avec mes collègues, séparément, pour les écouter. C’était dans ces conditions-là qu’ils pouvaient se débrider et étaient contents aussi d’avoir en face d’eux un ministre français qui les écoutait. Ça n’avait pas toujours été le cas et ce ne le sera pas toujours. Prenez l’exemple de Martine Aubry. Lorsqu’elle arrivait, il y a peu, dans un Conseil européen, elle n’allait même pas à la réunion informelle de la fraction social-démocrate, mais débarquait avec la délégation française, ses ordres, ses énarques et ses conclusions à imposer, avant que les négociations n’aient commencé. C’est complètement odieux et insupportable. Moi, j’avais des relations délicieuses avec tout le monde.
Avec l’accord de Braks, le scénario, magnifique devient réalité. Je fais mon exposé détaillé en une demi-heure, suivi d’une pause d’une heure et quart en attendant que ce document soit tapé dans toutes les langues. Puis, la séance est ouverte et le Néerlandais prend la parole. « Je ne comprends pas la France. Écoutez, Monsieur Rocard, vous ne nous avez pas habitués à des comportements pareils. Mais je comprends ; ça n’est pas votre faute. Toujours est-il que c’est parfaitement indigne et que je veux dénoncer là le comportement de la France. Mes chers collègues, on ne va pas se laisser faire par la France. Nous avons besoin de travailler. Je dépose la proposition néerlandaise ». On prend alors cette proposition comme point de départ. Ce Conseil agricole de trois jours, c’est 72 heures de travail dont 5 de sommeil, sans quitter la salle pour des raisons de secrets. Donc, c’est sandwichs, bières. Et nous arrivons le lundi matin à 2 heures, au bouclage sur les montants compensatoires monétaires, avec 5 crochets (i.e ce qui reste en discussion, par manque d’accords). En fait, il n’y avait que deux problèmes non réglés. L’un était cité trois fois, parce qu’il fallait y revenir. L’autre l’était deux fois. Le premier, c’était le délai pendant lequel étaient valables les mesures exceptionnelles permettant à un pays – en l’occurrence l’Allemagne – de compenser les pertes de revenus de ses paysans, découlant de la baisse de ses prix agricoles, à la suite de l’effacement de ses montants compensatoires monétaires positifs. Ces mesures d’aides n’étaient pas éternelles, car la concurrence aurait pu être faussée. Quel délai fallait-il fixer (un an, quatre ans) ? L’autre aspect était un détail de technique monétaire qui relevait exclusivement du Conseil des ministres des Finances et sur lequel, nous, ministres de l’Agriculture de l’Union, nous ne voulions pas nous prononcer.
Q : Et pour les quotas laitiers ?
MR : Le lendemain, nous attaquons la négociation les concernant, après une heure de sommeil et un rasage rapide. Sur cette question, c’est aussi très dur. La proposition passe la rampe. On négocie. On se bat. Je verrai même sur les quotas laitiers le ministre italien, Philippo Pandolfi, pleurer dans cette salle immense, où nous sommes une centaine : soixante autour de la table, un ou deux collaborateurs par ministre, des interprètes derrière, les officiels des services. Je suis venu avec une délégation française de 7 ou 8 personnes dont un envoyé du ministère des Finances. Au cours de cette discussion, à un moment un peu dur ce fameux lundi, je suis appelé par un huissier car le président de la Commission, Gaston Thorn, me demande. Je laisse mon fauteuil de président à mon secrétaire d’État, René Souchon, au nom du partage des tâches. Il arrivait parfois à la France de voter contre la présidence et je voulais un accord, qui ne pouvait pas se faire exclusivement à notre profit. Je rencontre Thorn qui me tient alors informé de la réception de notre accord déjà acquis (les montants compensatoires monétaires) auprès des collègues diplomates. Il m’explique que le Conseil des ministres des Affaires étrangères a fait beaucoup de commentaires élogieux et chaleureux sur mon travail, mais trois pays ont immédiatement émis quelques réserves. Ils n’ont pas levé les crochets, et la question de la période de transition reste en l’état pour le mois d’après, c’est-à-dire la conférence des chefs d’État. Et je me dis : « panique ». En effet, s’agissant de montants compensatoires monétaires, il importait de mettre fin à des transferts financiers indus ou anti-économiques de 200 ou 300 millions de dollars par jour. Les ministres de l’Agriculture le savent très bien, mais les ministres des Affaires étrangères s’en moquaient. Il n’était pas bon de laisser cette question entre leurs mains. En outre, les réserves annoncées pouvaient faire éclater le tout au Conseil européen. Mon sang ne fit alors qu’un tour. Enfin, l’Europe ne s’est-elle pas faite à partir de l’Agriculture ? Et je dis au président Thorn qu’en droit européen, il n’y a qu’un Conseil des ministres. Quand siège n’importe quel groupe de ministres en Europe et à partir du moment où il se réunit dans les formes, c’est le Conseil des ministres de l’Europe. Il confirme. J’en déduis donc que moi, ministre de l’Agriculture de la France, je préside toujours le Conseil des ministres de l’Europe le lendemain. Je propose donc de faire revenir ce problème des délais. Thorn ouvre des yeux grands comme des billes et me dit : « Vous feriez ça ? » Et j’ai fait cela.
Mais d’abord, il fallait terminer les quotas laitiers. Nous avons bataillé 5 heures sur le cas de l’Irlande qui n’exporte que du lait et du mouton pratiquement. L’Irlande vivait de son lait et nous ne pouvions pas l’affaiblir. Tout le monde était d’accord. Il lui fallait un statut spécial, difficile à élaborer, parce qu’il fallait, pour les autres États membres, tomber à 2 % en dessous du volume de production des années précédentes. Or, l’Angleterre n’acceptait pas que l’Irlande soit privilégiée. Vers 3 h 30 du matin, j’apostrophe le ministre de sa Majesté britannique en lui disant que je ne comprenais pas son raisonnement et qu’en tout état de cause, le Conseil n’avait pas à arbitrer les conflits post-coloniaux de la Grande-Bretagne avec l’Irlande, ce qui provoque l’hilarité générale des présents, même chez les interprètes. Quand les interprètes rient, c’est bon signe. Je n’ai plus entendu ce ministre pendant quatre heures. On a bouclé comme cela vers 6 heures du matin. Bref, on va se raser, se laver et on reprend.
Q : S’agissant de ce qui restait en discussion – les fameux crochets –, préemptez-vous la discussion des chefs d’État et de gouvernement du mois d’après ?
MR : Il fallait au contraire les soulager. Il leur restait de quoi faire. Je dis à mes collègues que le Conseil agricole est toujours sous-estimé, marginalisé par le Conseil des ministres des Affaires étrangères. Je leur propose donc de leur montrer de quoi nous sommes capables. Nous sommes le Conseil agricole. Nous siégerons jusqu’à la fin. Je leur propose ainsi de lever les crochets. Pour le délai extraordinaire relatif à l’Allemagne, nous nous sommes mis d’accord pour un an et demi. Dans la foulée, la question du paquet de prix a marché comme sur des roulettes et finalement, j’ai eu les félicitations de Claude Cheysson et même du Président Mitterrand en Conseil des ministres. Nous avions donc obtenu un accord sur les 3 questions : montants compensatoires monétaires, quotas laitiers et « paquets prix ». Quelques semaines plus tôt, on m’interdisait encore de négocier tout cela. C’est donc une double réussite. Et cela dégageait l’ordre du jour du Conseil des chefs d’État et de gouvernement d’un problème très difficile.
Q : La négociation sur le vin, que vous avez évoquée lors de la préparation de l’adhésion espagnole, a-t-elle abouti ?
MR : Le problème du vin se complique un peu avec le problème espagnol que j’ai déjà évoqué. Le drame, c’est qu’à l’idée de l’adhésion de l’Espagne, la panique régnait chez les paysans français sur deux sujets : les fruits et légumes, et le vin. Pour les premiers, l’Espagne avait une formidable évolution derrière elle amorcée dans la dernière décennie du pouvoir de Franco, parce que l’Opus Dei, qui était une organisation extrêmement moderne, très catholique, avait poussé à une capitalisation extrême. Mais ce n’était pas le problème dominant, qui était alors la vigne. Les vins espagnols n’ont jamais vraiment fait peur aux vins français, même en vins de cave. La quantité produite était relativement infime, parce que leurs rendements étaient le tiers des nôtres, sur une surface largement supérieure. Mais l’hypothèse que l’Espagne se mette à densifier sa production viticole provoqua comme une espèce de terreur. Pendant ce temps-là, je commence à être coincé par la terrible crise de 1984 – déjà évoquée – et par la préparation de la présidence française du premier semestre de la même année. La Commission, avant ma nomination, préparait un projet de directive sur ce sujet.
Alors quelle était la politique en matière de vin ? Nous avions exporté à Bruxelles notre technique, qui était la distillation des excédents. On avait commencé à mettre ça en place en 1907 (les soldats du 17e, l’insurrection du Languedoc). J’ai chanté toute ma jeunesse, aux Étudiants socialistes et ailleurs, « Braves soldats du 17e », c’est-à-dire l’hymne aux jeunes soldats qui ont mis crosse en l’air, refusant de tirer sur leurs frères et leurs pères. Rappelez-vous qu’avant la guerre de 14‑18, les régiments français étaient recrutés dans la population locale. Le changement est venu à la suite de cette insurrection notamment. Dans les années 1962-1964, nous avons obtenu la définition d’une nouvelle politique agricole avec la politique agricole commune (PAC) du Néerlandais Mansholt, qui avait repris notamment notre principe de distillation. Celle-ci était facultative, et chaque année, la commission décidait, en le faisant avaler au Conseil des ministres de l’Agriculture, le prix auquel on allait acheter le vin à distiller, les plafonds de volume, les conditions de rendement local, au-dessus desquels on acceptait que les excédents puissent aller à la distillation, et en dessous desquels on considérait qu’il y avait pas lieu à distiller. Il faut dire qu’il y avait des rendements gravissimes en vins de table, qui seuls dépendaient de l’Europe, à l’inverse des AOC. Les paysans essayaient d’obtenir de plus en plus de distillation. Leur commissaire essayait de résister en haussant les planchers au-dessus desquels on allait pouvoir distiller et en dessous desquels il fallait bien que le marché se débrouille. Comme les prix étaient plutôt bas, la réponse des paysans était de produire de plus en plus. Si bien que les bagarres étaient constantes. Il y avait un comité d’action viticole qui débordait la FNSEA (même si cette dernière n’existait pas vraiment en tant que telle dans la vigne). La fédération des caves coopératives viticoles (FCCV) était quant à elle, très puissante.
Q : Comment réagissez-vous à la lecture du projet de directive ?
MR : Nous attendions donc avec impatience le projet de directive de la commission discrètement rédigé, sans bruit, au milieu de la préparation du Conseil agricole qui n’avait pas le vin à son ordre du jour. À la lecture de la directive, je découvre que l’on formalise des critères extrêmement restrictifs, mais sans changer les principes. On décide donc que la distillation ne se fera que pour des quantités invariantes et pas susceptibles d’augmenter d’année en année, relativement réduites par rapport aux besoins et à prix relativement bas. Quand la profession apprit cela, les comités d’action agricole s’exclamèrent : « Ils veulent la guerre ! ». Il faut savoir aussi que l’agriculture n’était pas un secteur très calme. Les agriculteurs français étaient durement manifestants, très bien organisés. Parmi eux, les mieux organisés et les plus forts étaient les Bretons, à cause de la puissance, parfois de la violence des deux fédérations du porc et du mouton. Ils cognaient avec des fourches, utilisaient des tracteurs pour effrayer les automobilistes. Ils n’utilisaient jamais les fusils, à l’inverse des viticulteurs qui, eux, manifestaient toujours avec. Aléria, le drame corse, est un drame viticole. C’est donc la panique une fois de plus. Je commence à prévenir mes collègues au moment des sommets informels en leur disant que le projet de directive était très difficile à mettre en application. Oui, mais alors que faire d’autre ? Certains pays, à l’instar de l’Italie, étaient dans une situation plus difficile que la nôtre. Les Italiens en étaient à faire « pisser la vigne » à deux cents hecto/hectare et distillaient sensiblement des volumes plus forts encore que les nôtres. Et dans leur secteur, ils faisaient, en matière de vin de table, une piquette bien pire que la nôtre.
Enfin, c’était assez effrayant. J’ai passé quatre ou cinq mois sur le dossier – je ne faisais plus que cela – à chercher une solution qui ne venait pas. Je disposais cependant d’un atout : le temps. Être un ministre ostracisé, ayant la méfiance du Président, m’interdisait un peu l’accès aux médias et le commentaire général des politiques publiques. Donc, j’avais plutôt la paix. J’étais plutôt à l’ombre. L’ombre est préservatrice de temps. Et un beau jour, c’est en me rasant le matin – ça peut faire rire aujourd’hui, car l’image a servi récemment – que j’ai eu une idée confinant à l’Å“uf de Christophe Colomb. Il s’agissait de rendre obligatoire la distillation qui n’était que facultative et la rendre obligatoire avec des volumes parfaitement massifs, de manière à essayer d’obtenir que le total de production restante à distiller tombât en dessous du niveau de la demande, pour relancer le marché. La condition pour que cela marche était évidemment qu’il fallait distiller beaucoup en payant très mal. Avec cette idée, mes interlocuteurs allaient-ils comprendre et accepter ? D’autant que toute l’idée était de faire des économies. Il y avait donc une audace intellectuelle. Et puis comment aller vendre une idée pareille chez les non-producteurs payeurs en Europe ? Nous étions dix à l’époque, car l’Espagne dont nous parlions précédemment ne nous avait pas encore rejoint. En plus, j’étais relativement pressé, parce que l’idée devait être appliquée avant que l’Espagne n’arrive, pour ne pas avoir à en discuter avec elle.
Q : Quelles sont vos relations, sur ce problème de la vigne, avec vos interlocuteurs et notamment avec le plus puissant d’entre eux, le président de la Fédération des caves coopératives viticoles ?
MR : C’est un peu grâce à lui aussi que l’affaire va être gagnée. D’ailleurs, il se passe une scène extraordinaire que je ne résiste pas au plaisir de vous raconter. Je crois bien que c’est la première fois que je raconte toute cette période avec force détails. L’homme puissant était précisément le président de la Fédération des caves coopératives viticoles. Il s’appelait Antoine Verdale et il était de l’Aude. Je me dis alors que seul Verdale peut ou non décider d’avaler ça. Si ça ne passe pas avec lui, on fera ce qu’on pourra, mais on ira à la guerre civile. Avec son accord, c’était presque assuré. C’était un potentat. Il terrorisait un peu. C’était un vieux de la vieille de la SFIO que j’avais le souvenir d’avoir rencontré dans quelques congrès. Bref, on se connaissait un peu. En qualité de vieux militants socialistes, nous nous tutoyions. Mais depuis que j’étais ministre, c’était complètement banni. Bref, je le convie. Il arrive dans mon bureau. Il mesurait 1,55 m. Il ne dévissait pas d’un béret basque formidable. Il l’enlève cependant pour me saluer et me dit avec un bel accent du Sud-Ouest : « Comment allez-vous, Monsieur le Ministre. Ça me fait plaisir de vous voir ». Je ne comprenais que 25 % de ce qu’il me disait. Son accent était plus prononcé que l’Aveyronnais. Bref, c’était dur. Alors, je lui dis : « Ça va, Monsieur le Président. On réussit des choses ». On venait de passer le Conseil européen de février 1984 et j’avais déjà quelques succès à afficher. Je revois très bien l’atmosphère de cet entretien dans mon bureau de ministre. C’était le printemps, il faisait beau. C’est alors que je lui explique l’idée de la distillation obligatoire. Un long silence s’ensuit et il me répond à peu près ceci : « Monsieur le Ministre, je vous demande pardon. Je n’ai pas fait les écoles, moi. Je ne suis pas énarque. Vous pouvez me réexpliquer ? » Je prends un crayon et un papier et je lui fais un schéma. Il s’ensuit un long, très long silence, invraisemblable. Un silence de deux minutes, c’est l’éternité. Il cogitait. Et puis, tout à coup, il explose, se lève d’un seul mouvement et me lâche : « Écoute, petit, oh pardon, Monsieur le Ministre, je crois que je comprends ton truc, oh pardon, votre truc, Monsieur le Ministre. C’est pas tout à fait impossible ». Le tour était joué. La qualité des relations personnelles est l’une des clefs des grands dossiers. On passe du temps, il réfléchit bien. J’attends qu’il fasse accepter l’idée par son conseil, ce qu’il fait. Personne n’en sait rien. Rien n’est public. Et puis, il a fallu que j’aille vendre ça aux autres. N’oublions jamais cela : le vin, ce n’est pas un produit. C’est une civilisation. Souvenez-vous ce qu’avait prescrit l’empereur Domitien au iiie siècle de notre ère : l’arrachage de toute vigne en Gaule pour ne pas concurrencer la vigne romaine. C’est quand même beau comme l’Antique.
Antoine Verdale fait valider ce que je lui avais proposé par le conseil d’administration de la Fédération des caves viticoles et je sais que c’est une proposition secrète. À ce moment-là, il fallait l’accord de l’Italien. Il y avait 5 pays qui distillaient : la France, l’Italie, l’Allemagne avec les vins de la Meuse et du Rhin, le Luxembourg et la Grèce. Pour ma chance, le ministre italien était tout nouveau. Quand j’étais arrivé à l’Agriculture, son prédécesseur était un mafieux sicilien, un forban effrayant avec lequel il aurait été extrêmement difficile de travailler. Il était devenu un peu voyant et encombrant pour l’Italie et avait fini par démissionner du gouvernement. Il fut remplacé par un professeur de philosophie de Pergame, Philippo Pandolfi, un admirable bonhomme qui avait essayé de moraliser la démocratie chrétienne dont il était. C’était un ami proche. Nous passions des week-ends ensemble.
Q : Mettez-vous d’autres ministres de l’Agriculture dans la confidence de votre solution de distillation obligatoire ?
MR : Alors, j’explique le tout à Pandolfi. Je crois même que j’ai fait le voyage pour cela à Rome. Et j’obtiens l’accord de l’Italien. « Écoute, c’est risqué, mais on peut tenter », me dit-il. La première annonce était : « On va faire une distillation obligatoire et massive ». Les syndicalistes pensent que c’est intéressant. Le marché va peut-être aider. Après, il fallait un accord des non-producteurs payeurs nets sur le vin. Et ça, c’était plus coriace. Il ne pouvait pas être question de nos partenaires allemands. Le ministre était un paysan bavarois, Ignaz Kiechle. J’avais de bons rapports avec lui, mais ça s’est vite tendu, si bien que j’ai fait ma religion : il n’y avait que le Néerlandais pour comprendre cela. Me voilà donc avec Geritt Braks, qui m’avait aidé déjà au Conseil européen de février 1984. Il y avait vraiment une complicité entre nous. Ça créait une ambiance inouïe. Le Conseil agricole était devenu glorieux dans cette affaire. Je lui explique cela et il me dit, après un moment de réflexion, que c’était effectivement peut-être la seule solution et qu’il fallait essayer.
Q : Il restait quand même à l’expliquer à la commission.
MR : Absolument. Dieu merci, si le commissaire était un ivrogne, le directeur général, Claude Villain, était lui d’une intelligence supérieure. Il a compris tout de suite. La commission n’a pas osé tout de même faire de cela sa propre proposition. On est revenu à un Conseil agricole spécial vin, avec une proposition de la commission – baisser tous les prix, ce qui revenait à déclarer la guerre civile – que tout le monde était décidé à rejeter. On aborde la discussion et on gagne. Quand les négociants ont découvert le texte, parce qu’il n’y avait pas eu d’annonce, ça a été la panique. « Ce con va nous faire monter les prix », s’exclamèrent-ils tous. Et par conséquent, ils se sont rués sur les achats de précaution. « Une ruée », vous dis-je. Une semaine après l’adoption de la décision de la commission, le prix du degré hecto à Béziers a augmenté de 1,50 franc. J’avais gagné mon pari. Je suis devenu le héros de la viticulture. Et d’ailleurs, depuis cette histoire, il n’y a jamais plus eu d’incidents meurtriers dans la vigne pendant les vingt ans qui ont suivi. Plus cette distillation était massive, plus les conditions de rendements devaient être strictes quand même. On a mis la barre assez basse : 85 hecto/hectares. Les Italiens approchaient les 200 hecto/hectares. En vins d’Alsace, nous étions à 160-170 hecto/hectares. Tout ça était absolument passionnant. Voilà mon succès.
Q : Ce règlement a été appliqué aux Espagnols quand ils sont arrivés.
MR : Oui. Nous avions préparé le terrain à Chambord, et nous avions négocié à Angers, sur l’agriculture en général, lors d’un Conseil agricole informel et houleux, sans eux encore. La FNSEA avait organisé une manifestation, avait tout cassé et avait même failli prendre en otage l’autocar des épouses des collègues ministres. Enfin, malgré une date butoir que m’avait imposée le président de la République pour boucler les négociations, nous avons réussi. Le délai du Président, je me suis assis dessus publiquement. Dans toutes négociations, celui des partenaires qui se met une date sur le dos s’oblige par là à faire l’ultime concession. Ainsi, affaibli dans un premier temps par cette épée de Damoclès mitterrandienne, mon insolence verbale me valut le respect de mes collègues et l’accord fut obtenu, même si le délai a été dépassé de trois semaines. Je le répète, j’ai adoré cette période.
Q : Vous avez eu alors à faire la réforme du PMU. Était-ce de la plus haute importance ?
MR : On a beaucoup rigolé. Le PMU était en faillite à mon arrivée. En gros, c’était une société quasi coopérative, avec trois opérateurs principaux qui étaient les trois sociétés d’encouragement à la race chevaline. Il y avait une société spécialisée dans le galop, une autre dans le trot, et une autre dans l’obstacle. La moyenne d’âge des trois conseils d’administration, incapables de bouger, variait entre 70 et 72 ans. Leur composition était à moitié caractérisée par des noms à particule. Nous avons obtenu d’éclater tout cela, de réunir un conseil d’administration du PMU par collèges et d’envoyer des représentants non seulement propriétaires, mais aussi des entraîneurs, des jockeys et même des lads. On a réussi et on a pris un certain nombre de dispositions sur l’organisation et la fréquence. On a assaini les finances du PMU pour une quinzaine d’années.
Q : Vous êtes, depuis 1994, député européen. Vous avez présidé trois commissions – Développement et Coopération ; Emploi et Affaires sociales ; Culture et Éducation. À ces postes de vigie, avec l’entrée récente de nouveaux pays dans l’Union, pensez-vous, à l’instar de certains, que la France a perdu de l’influence en Europe sur l’agriculture et dans d’autres domaines ? C’est ce que l’on a dit lors de la nomination de la commission Barroso et en particulier de celle du commissaire européen, Jacques Barrot, seul Français de la commission.
MR : Non, je ne crois pas vraiment que l’élargissement soit une marque de la baisse de l’influence de la France en Europe. D’abord, c’est vrai, nous sommes passés de deux commissaires à un seul. Deuxièmement, l’influence française est en érosion pour des raisons beaucoup plus générales et géopolitiques et aussi parce que ni Jospin, ni Chirac, ni d’ailleurs Villepin et pas plus Raffarin, n’avaient véritablement de fibre européenne. Aucun de ces quatre hommes ne s’est adressé aux Français en donnant à la politique d’édification et de renforcement de l’Europe une priorité. Aucun des quatre… Alors, on le perçoit aujourd’hui. La France aurait pu avoir un leadership intellectuel, mais elle ne l’a pas exercé. Et maintenant, il y aurait du boulot à le reconquérir. Le « non » au référendum est naturellement venu tout aggraver.
D’autre part, le cas « Barrot » est compliqué. C’est un grand seigneur. C’est un type très bien. C’est un commissaire intègre, compétent, qui travaille ses dossiers, qui a des quantités d’autres vertus. Mais sa nomination a été mal vue pour deux raisons. La première, c’est qu’il arrivait à la commission sans expérience européenne préalable. Mais ce n’est pas le plus important. La seconde, c’est qu’il ne parle pas beaucoup l’anglais et aucune autre langue. Ce n’est pas de sa faute. Ça ne met pas en cause ses compétences, mais ça peut lui poser quelques problèmes d’adaptation dans les négociations. Il aurait certainement pu avoir autre chose que ce portefeuille. Il se débrouille pas mal quand même. Il est assez respecté dans la commission. On l’aime bien, parce qu’il est sérieux. Il est le seul Français. Il apprend l’anglais rapidement en ce moment pour pallier ses difficultés dans les négociations privées, parce que l’anglais est tout simplement un outil de travail.
 
IV. Existe-t-il « une méthode Rocard » ?
 
 
Q : On a vu que vous avez eu de nombreuses négociations à mener : sur les montants compensatoires monétaires, les quotas laitiers, les « paquets prix », l’enseignement agricole, public et privé, les accords Lang-Cloupet, le vin, la réforme des services. Plus tard, Premier ministre, vous mènerez à bien l’accord sur la Nouvelle-Calédonie, les lois sur le RMI et la CSG et quelques autres. Il se dégage de tout cela ce que l’on pourrait appeler « une méthode Rocard ». Il y a des figures du xxe siècle auxquelles vous vous référez volontiers : Pierre Mendès France, dont vous avez été un proche, et Aristide Briand. Y a-t-il donc dans votre cas une méthode qui va au-delà des relations humaines ?
MR : J’ai été un peu gêné quand on s’est mis à parler de « méthode Rocard ». Je me veux fils de Mendès France. C’est très clair. Dans la façon de penser, je suis très jaurésien, même s’il ne s’agit pas d’une référence gouvernementale et pour cause. Les quelques éléments que j’ai essayé d’utiliser me sont très communs avec Mendès et aussi avec Briand c’est vrai, et d’autres. Pisani était un peu comme cela. Donc, « la méthode Rocard », si elle existe, c’est quand même un peu de la copie. Mais on peut isoler des caractéristiques qui façonnent un certain comportement.
La première, c’est que je ne produis une décision et surtout j’essaie de ne l’annoncer que quand elle est mûre grâce à un consensus social et syndical. Je déteste passer en force, parce que ça ne marche pas. Je préfère donc passer du temps dans de longues négociations, notamment avec les partenaires sociaux, qui le savent bien d’ailleurs. Tenez, je vous donne un signe de reconnaissance. La FNSEA est réputée pour avoir des rapports rudes avec les ministres de l’Agriculture. C’est quand même la plus grosse maison du syndicalisme français. Il lui arrive de faire de temps en temps de grands raouts pour célébrer diverses choses, comme des anniversaires. Eh bien, je fais partie des 3 ou 4 anciens ministres de l’Agriculture, sur une vingtaine, que la FNSEA continue à inviter et à faire participer à ses débats. J’y vais peu, car je n’ai pas le temps, mais j’apprécie. Par ailleurs, je suis membre d’une association qui s’appelle Sol et Civilisation, fondée par Gérard de Caffarelli, qui est un lieu de réflexion sur l’importance du foncier, de la terre, de l’agriculture, du paysage ou de la forêt dans notre civilisation et notre manière d’être. Et elle fait de temps en temps des pressions pour modifier la législation.
Le second aspect, c’est la discrétion, sinon le secret de la négociation. Celui-ci m’est peut-être un peu personnel. Mendès l’aurait découvert aussi vraisemblablement. Mon sentiment est le suivant : quand les médias se mettent à discuter d’une réforme en cours, tout devient impossible. On symbolise. Les médias ont besoin de symboliser. Or, dès qu’un problème politique est symbolique, on fait des bêtises en s’en occupant. Parce que sur les symboles, on ne peut pas transiger. On les abandonne, au pire et à grand prix, on les coupe en deux. Mais on ne transige pas. Alors que sur les intérêts, on le peut toujours. Je suis devenu expert dans l’art d’utiliser cette méthode.
Sur les réformes auxquelles vous avez fait allusion en tant que Premier ministre, j’en ajouterais trois : celle d’avoir sauvé Air France, en faisant le groupe Air France ; Renault, en désenclavant le statut et en préparant la fusion ; la partition en deux du ministère des PTT qui gérait deux arsenaux (cela vaut deux SNCF, 500 000 personnes) : la Poste d’un côté et les Télécommunications de l’autre, sans pouvoir faire des opérations de commerce, donc sans contacts avec l’étranger, alors que nos techniques étaient les meilleures du monde et alors qu’il y avait beaucoup d’emplois à exporter grâce nos savoir-faire. Il fallait en faire deux sociétés anonymes à capitaux d’État, pouvant être privatisées, ce que l’on a fait.
Troisième élément : on ne peut réussir une bonne réforme que si on ne se met pas un délai sur le dos. On l’a vu avec le vin et l’Espagne. Quelques fois, il faut passer en force. Je l’ai fait sur la CSG, sur les montants compensatoires monétaires un petit peu, mais il faut que ça reste rare.
Quatrième caractéristique : bien connaître ses dossiers pour pouvoir prendre des risques. Je vous rappelle que sur la vigne, ce ne sont pas mes services qui ont trouvé la solution ; c’est moi. J’étais devenu aussi compétent que mon directeur des productions. Il y a une raison. C’est une difficulté générale valable pour toutes négociations. Les médias étant ce qu’ils sont maintenant, tout déplacement d’un ministre est public, donc important. Il ne sort que quand il a gagné. Il n’en prendrait pas le risque avant de connaître l’issue d’une négociation. Résultat : les grandes négociations internationales ne se passent plus qu’entre les experts et les fonctionnaires. Les ministres se contentent de signer simplement, après avoir donné leurs consignes et leurs ordres par téléphone. Les experts et les fonctionnaires ont une contrainte de situation. Ils doivent protéger le patron. Ils ne sont pas payés pour lui faire prendre des risques. À l’inverse, j’ai appris à l’Agriculture que presque toutes négociations se concluent sur une prise de risque. Le seul qui peut prendre le risque, c’est celui qui aura vocation à le payer s’il y a échec. C’est donc le patron. Donc l’expertise ne suffit pas. Il faut à un moment donné sortir du confort de l’expertise et prendre le risque. Et ça, ce serait le quatrième aspect de « la méthode » que l’on a évoquée.
 
NOTES
 
[*]Député européen depuis 1994, ancien Premier ministre (1988-1991), ancien ministre de l’Agriculture et de la Forêt (1983-1985), ancien ministre d’État, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire (1981-1983), ancien député des Yvelines, ancien sénateur des Yvelines.
[1]Chez A. Michel, 2005.
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