Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
172 pages

p. 6 à 17
doi: en cours

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Forum : Le point de vue des politiques

n° 5 2006/1

2006 Parlement[s] Forum : Le point de vue des politiques

La part des agriculteurs au Parlement n’a cessé de s’amenuiser au cours des dernières années

Interview de Michel Raison  [*]

Propos recueillis par Éric Anceau le 27 septembre 2005
Q : Pouvez-vous nous présenter tout d’abord votre parcours professionnel ?
MR : Mon père, Parisien à l’origine, ingénieur agronome sorti de l’école de Grignon, a repris une exploitation de 20 hectares de sa belle-mère à Saponcourt dans le nord-ouest de la Haute-Saône. Après bien des efforts au moment de notre installation, l’exploitation, que je dirigeais avec mon père et avec mon frère, faisait une cinquantaine d’hectares. Nous étions en 1970 et j’avais 21 ans. À cette époque, il y avait encore très peu de SARL [1] et de GAEC [2] en milieu agricole. Nous nous sommes donc constitués en société de fait.
Notre situation était difficile. Nous produisions du lait dans cette zone « déshéritée » de l’est de la France. La ferme étant trop petite, mon père s’est retiré très rapidement pour nous laisser diriger notre exploitation. Il est retourné enseigner en lycée agricole et ne revenait qu’en fin de semaine pour nous aider à la traite.
Nous avons voulu nous agrandir et pour cela nous avons acquis 50 hectares supplémentaires, non sans difficultés, car la SAFER [3] a essayé de préempter, alors qu’elle n’avait pas lieu de le faire vis-à-vis de deux jeunes qui s’installaient. Nous avons néanmoins réussi à l’emporter. Se posait alors le problème du bétail. Fallait-il acquérir de nouvelles têtes ou essayer autre chose ? Nous avons préféré labourer une trentaine d’hectares pour faire de la céréale sur une partie de la ferme. À l’époque, la céréaliculture était beaucoup plus lucrative à l’heure de travail que la production laitière, mais cela restait assez aventureux et notre région comptait encore très peu de producteurs de céréales. À l’origine, nous n’avions quasiment pas de matériel. Nous semions à la main et nous ne disposions que d’une petite moissonneuse traînée. Avec nos économies, nous avons acheté un semoir d’occasion. Louis Jacquot, collecteur privé de céréales à Corre, nous a avancé la semence et les engrais. Deux bonnes récoltes successives nous ont permis de nous autofinancer et de prendre goût à ce nouveau métier. Nous avons alors petit à petit converti notre exploitation laitière en exploitation céréalière.
Michel RaisonAgrandir l'image Michel Raison
Devenus céréaliers et entrepreneurs de travaux agricoles, nous avons acheté un matériel plus lourd – en particulier une moissonneuse-batteuse. Nous avons aussi appris à stocker nos récoltes pour les vendre au meilleur prix. Maintenant, nous sommes en GAEC à trois avec mon frère et mon fils. Nous dirigeons une SARL qui commercialise nos céréales et celles de quelques producteurs environnants. S’ajoute aujourd’hui à notre exploitation une porcherie d’engraissement créée par mon fils avec 450 places d’engraissement. Elle en comptera bientôt 6 000 équivalant en place (naissance et engraissement).
Q : Au cours de ces années, vous êtes-vous investi dans le monde syndical ?
MR : Effectivement, mais tout est arrivé par hasard. En 1970, il y avait encore beaucoup de paysans et des paysans qui s’investissaient dans les responsabilités. Une réunion syndicale cantonale réunissait facilement 70 personnes, là où il n’y en a plus que 15 aujourd’hui. Je me suis rendu à une réunion au cours de laquelle je suis intervenu. Le délégué cantonal chargé du lait a démissionné et j’ai été sollicité pour le remplacer.
Au milieu des années 1970, j’ai été durant trois ans administrateur de la FDPL [4]. Je dois avouer que j’ai exercé cette fonction par devoir et non par passion. En effet, il s’agissait d’un poste très technique et sans aucune ouverture sur les autres activités agricoles. En outre, nous commencions, mon frère et moi, à nous intéresser de plus en plus aux céréales.
Parallèlement, j’avais adhéré directement à la FDSEA [5] et non au CDJA [6] qui regroupe des agriculteurs de moins de trente-cinq ans, mais dont je désapprouvais les orientations politiques à l’époque. Je suis devenu rapidement administrateur et délégué cantonal, puis je suis entré au bureau au début des années 1980.
Q : C’est un concours de circonstances qui vous a amené aussi, je crois, à prendre la tête de la FDSEA…
MR : Tout à fait. Nous étions en 1984 et j’avais trente-quatre ans. Lorsque le président de la FDSEA est devenu président de la Chambre d’agriculture, il a souhaité ne pas renouveler son mandat de président. Il ne voulait pas de son successeur désigné et il m’a approché. J’ai repoussé son offre car je désirais me consacrer pleinement à mon exploitation qui était alors en pleine expansion. Lors du conseil d’administration électif, le successeur désigné qui voyait en moi un adversaire potentiel s’est mis à m’attaquer. Je me suis alors porté candidat et j’ai été élu président au troisième tour de scrutin.
Je ne soupçonnais pas que la tâche qui m’attendait allait être aussi difficile. Je n’avais aucune expérience et me retrouvais brusquement à la tête d’un syndicat important avec des services et 15 salariés et cela dans un contexte extrêmement difficile.
Le précédent président s’était brouillé avec le CDJA. Les jeunes sont bouillants. Ils veulent exister syndicalement parlant et il peut leur arriver de prendre des initiatives différentes des aînés. Il ne faut pas s’en offusquer. J’ai renoué le dialogue. L’arrivée à la tête du CDJA d’une nouvelle équipe avec laquelle j’avais plus d’affinités nous a permis aux uns et aux autres de vivre désormais en bonne intelligence.
Par ailleurs, la FDSEA traversait d’énormes difficultés financières. Nous avions un déficit de 400 000 F. Dans un premier temps, j’ai obtenu que la signature soit retirée au directeur de la FDSEA. Ce dernier s’est considéré comme licencié et a eu l’audace de réclamer 4 805 582,52 F. Aidé par un commissaire aux comptes et une excellente avocate, nous avons obtenu que sa demande soit déboutée et qu’il soit condamné. Néanmoins, nous avons dû demander un prêt au Crédit Agricole pour faire face aux dépenses courantes. La banque nous le refusait. J’ai dû menacer de déposer le bilan pour que la situation se débloque. Devant la publicité négative qui risquait de lui être faite – la banque des paysans qui abandonne la FDSEA, le Crédit Agricole a reculé et nous avons pu, au fil du temps, assainir notre situation financière.
Q : En quelque sorte, cette situation vous a préparé à faire votre entrée en politique. Quand et comment cette dernière a-t-elle eu lieu ?
MR : Je ne faisais alors pas de politique. Cependant, mes responsabilités syndicales m’avaient amené à côtoyer les responsables politiques départementaux. Le président du conseil général m’avait, par exemple, donné d’utiles conseils au moment où mon syndicat traversait des difficultés financières. Le courant était passé entre nous. Il avait vu mon énergie et les résultats auxquels nous parvenions.
Sont alors arrivées les élections aux Chambres d’agriculture de 1989. Le président sortant voulait se représenter, mais il incarnait à mes yeux une autre époque – il présidait déjà le CDJA à ma naissance – et le conservatisme rural. J’ai décidé, pour la première fois de briguer un mandat et de me porter candidat contre lui. Il disposait de réseaux étendus, mais il a eu le tort de se lancer dans une campagne de dénigrement systématique, alors que mes amis et moi-même nous nous contentions de comparer son bilan au nôtre à la tête de la FDSEA et de faire des propositions constructives. J’ai été élu avec 70 % des voix, ce qui signifiait que j’étais reconnu par mes pairs. Au cours de ce mandat et de ceux qui ont suivi – puisque j’ai présidé pendant douze ans la Chambre d’agriculture, mes contacts avec les milieux politiques se sont multipliés.
Lors des élections régionales de 1992, le nouveau président du conseil général, Christian Bergelin m’a demandé de lui donner des noms susceptibles de figurer sur la liste d’union UDF/RPR, mais mes suggestions ne lui convenaient pas – untel n’était pas assez représentatif, un autre trop vieux. Il a fini par me proposer une place. J’ai commencé par refuser en évoquant le temps que me prenait la gestion de mon exploitation, mes activités syndicales et mes responsabilités à la Chambre d’agriculture. Relancé, j’ai fini par dire, sous forme de boutade, que je n’accepterais qu’à la condition d’être placé en position éligible.
Q : Jusque-là, vous n’adhériez à aucun parti et vous n’aviez pas exercé de mandats locaux…
MR : C’est exactement cela. J’étais simplement sympathisant RPR et je n’étais pas même conseiller municipal.
Quelques jours avant la campagne électorale, la tête de liste régionale m’a appelé pour me dire qu’il serait bon que je participe aux réunions préparatoires puisque j’étais second sur la liste de mon département. Je suis tombé des nues, mais je ne pouvais plus me défiler. J’ai immédiatement réuni les bureaux de la FDSEA, de la Chambre d’agriculture et du CDJA. Il a été décidé que j’abandonnerais la présidence de la FDSEA mais que je conserverais celle de la Chambre d’agriculture en cas de succès, ce qui a été le cas.
Au renouvellement de 1998, un double problème s’est posé. L’ancien député Philippe Legras, battu aux législatives de 1997 et RPR comme moi, souhaitait être tête de liste aux régionales. Par ailleurs, les instances dirigeantes du RPR et de l’UDF avaient initialement convenu que la tête de liste départementale serait UDF, mais le parti centriste n’avait personne à mettre en avant. Il a donc été décidé que la première position reviendrait à un RPR, les deuxième et troisième places à des UDF et la quatrième à un autre RPR. Ancien numéro deux et conseiller régional sortant, je ne me voyais pas faire de la figuration car le quatrième de liste risquait de ne pas être élu. J’ai donc posé un ultimatum à la direction de mon parti et j’ai finalement été désigné comme tête de liste. Nous avons obtenu la majorité relative, ce qui m’a valu d’exercer, au cours d’un second mandat, la deuxième vice-présidence du conseil régional.
Q : Quels dossiers avez-vous fait avancer durant ces deux mandatures à Besançon ?
MR : J’avais la charge des transports, de l’agriculture et de l’environnement. Je m’étais d’ailleurs opposé à ce que l’on sépare ces deux secteurs parce que ce sont les paysans qui entretiennent la plus grande partie du territoire. Si leurs activités peuvent engendrer des pollutions, ils sont ouverts aux améliorations. J’ai lancé de grandes consultations dans les deux secteurs et permis que le dialogue s’instaure.
J’ai repris le dossier de l’installation des jeunes agriculteurs qui avait été ouvert avant moi pour faciliter la reprise des exploitations, dans le cadre de contrats de plan État-région. Nous avons mis l’accent sur les zones défavorisées et sur l’installation des jeunes étrangers pour aboutir, au total, à un système original et efficace, qui a été repris depuis dans les autres régions.
J’ai enfin commencé à me préoccuper du dossier des transports régionaux dont nous venions d’hériter de la compétence. Ce fut pour moi un dossier passionnant qui m’a beaucoup appris. J’ai aussi fait connaissance avec des cadres de la SNCF et le milieu du transport en général. Nous avons tous ensemble fait un excellent travail.
Q : Est-ce naturellement que du conseil régional vous êtes passé à l’Assemblée nationale ?
MR : Non. C’est encore un concours de circonstances qui l’explique. Aux législatives de 2002, mon parti, comme les autres d’ailleurs, a souhaité faire une place plus grande aux femmes. Une femme d’exception, Christiane Jansen, fille d’agriculteur, comptable et maire de Saint-Loup-sur-Semouse, devait être notre candidate, mais elle ne l’a pas voulu. J’ai donc été désigné et elle a accepté d’être ma suppléante, pour trop peu de temps, hélas, puisqu’elle a été emportée par la maladie, en 2004.
Q : Comment la campagne et l’élection se sont-elles déroulées ?
MR : Mon principal compétiteur était le maire divers-gauche de Port-sur-Saône, Jean-Paul Mariot. J’ai des relations correctes avec lui et la campagne a été digne.
Notre combat s’annonçait pourtant serré car la gauche et la droite s’équilibrent dans la circonscription. En toute honnêteté, j’ai bénéficié de la vague bleue comme mon prédécesseur avait lui-même profité de la vague rose de 1997 pour se faire élire. Je ne l’ai emporté que de 1 000 voix.
Q : Avez-vous mis en avant votre profession et les questions agricoles lors de la campagne ? Comment les ruraux et les paysans ont-ils voté ?
MR : Ma circonscription est certes plutôt rurale avec un canton qui dépasse à peine 15 hab./km2, mais elle regroupe quelques petites villes dont la plus importante, avec 9 000 habitants, est Luxeuil-les-Bains. Cette circonscription comprend de nombreux ouvriers, en particulier dans la partie qui jouxte le Territoire de Belfort. Seuls 10 % de ses habitants vivent du secteur primaire. Je ne pouvais donc pas, lors de la campagne, m’adresser aux seuls ruraux, a fortiori aux seuls paysans. Je ne conçois d’ailleurs pas qu’un homme qui exerce des responsabilités nationales défende des intérêts uniquement catégoriels. Je dirais même que je prends un grand soin, depuis que je siège au Palais-Bourbon, à poser des questions orales et écrites sur tous les types de sujets susceptibles d’intéresser mes concitoyens.
Quant à l’élection elle-même, elle ne s’est pas faite par le vote massif d’une catégorie socio-professionnelle en faveur de l’un des deux candidats. J’avais sans doute bénéficié en partie de ce phénomène aux élections régionales de 1992. Je venais à l’époque de la société civile et j’étais perçu comme un syndicaliste qui défend les intérêts agricoles. Mais entre-temps, je suis devenu un homme politique et je suis donc « moins aimé » et plus critiqué dans les milieux agricoles qui se partagent, comme toutes les autres catégories de Français, entre gens de gauche et gens de droite. J’ajouterai que le monde paysan jalouse beaucoup ses enfants qui s’élèvent trop haut.
Je dirais même que si mon canton rural m’a donné une majorité alors qu’il vote traditionnellement à gauche et si, presque naturellement, mon compétiteur a bénéficié du même phénomène à Port-sur-Saône, ce sont les urbains qui ont fait basculer l’élection en ma faveur. Luxeuil-les-Bains a voté à 52 % pour moi ; Saint-Loup-sur-Semouse aussi, la popularité locale de ma colistière y étant pour beaucoup.
Q : Avez-vous une idée du nombre de vos collègues de l’Assemblée qui viennent du monde agricole ?
MR : La part des agriculteurs au Parlement n’a cessé de s’amenuiser au cours des dernières décennies. Actuellement, nous sommes vingt au maximum. À gauche, je ne vois guère que Jean Gaubert [7] auquel il faudrait peut-être ajouter un ou deux autres parlementaires. À droite, les agriculteurs sont plus nombreux. Nous sommes ainsi une quinzaine à l’UMP, même si, dans le lot, figurent nombre de retraités dont le plus illustre est François Guillaume [8].
Q : Quels dossiers avez-vous fait avancer depuis votre entrée au Palais-Bourbon ?
MR : Dans la lignée de ce que j’avais pu faire au conseil régional, je me suis préoccupé de désenclaver mon département. Nous souffrions en effet d’un retard dramatique en matière de réseau routier, de voies ferrées, de téléphonie mobile et d’ADSL. Dans ce but, je me suis livré à un intense lobbying, aussitôt arrivé à Paris. Là réside en effet le principal moyen d’action pour un parlementaire sous la Ve République. Il est primordial de disposer de réseaux professionnels, syndicaux, politiques et amicaux, mais aussi d’avoir la faculté d’intéresser un interlocuteur, d’être opiniâtre, sans être toutefois trop insistant et impératif. Grâce à mon ami Jean-Paul Delevoye que je connais de longue date en raison de nos activités professionnelles voisines et que j’avais soutenu lorsqu’il briguait la présidence du RPR, j’ai pu débloquer la situation de la téléphonie mobile en Haute-Saône. J’ai relancé le plan ferroviaire pour la Franche-Comté en intervenant directement auprès de Louis Gallois, rencontré lors de mon second mandat au conseil régional. Mais c’est surtout dans le domaine routier que j’ai agi pour mettre fin à une véritable injustice : la Haute-Saône est traversée par deux nationales à seulement deux voies alors qu’elles sont pourtant en deux fois deux voies sur une grande partie de leur parcours. Le doublement de la N 19 entre Langres et Belfort va ainsi être accéléré.
Avec mon collègue de la Haute-Marne, Luc Châtel, proche des associations de consommateurs, nous avons obtenu une mission d’information sur la grande distribution. Après un an de travail, nous avons pu améliorer significativement la législation en la matière dans le cadre de la loi PME. J’ai contribué, par ailleurs, à amender d’autres projets, y compris la loi de finances. Un amendement dont je suis très fier concerne les reversements de l’État sur les jeux des casinos. Luxeuil-les-Bains, petite ville thermale vit, pour partie, de son casino, du prélèvement qu’elle fait sur ses jeux et du reversement d’un certain pourcentage de celui de l’État. Or, la ville qui s’était mise en communauté de communes et en TPU [9] perdait de ce fait l’essentiel de ce reversement (100 000 euros environ). Sollicité par le maire de Luxeuil-les-Bains, j’ai réussi, l’an dernier, à faire passer un amendement à la loi de finances qui résout le problème. En dépit du scepticisme du préfet, des services financiers du département et d’une grande partie de mes collègues parlementaires, je suis en effet parvenu à convaincre la commission des Finances et son président Pierre Méhaignerie, puis la majorité de mes collègues de l’Assemblée. Malgré la volonté inverse des fonctionnaires de Bercy, j’ai réussi à me montrer suffisamment persuasif pour éviter une deuxième délibération, souvent fatale à ce genre d’amendements.
Q : Mais je pense que ce qui vous préoccupe surtout aujourd’hui est le projet de loi d’orientation agricole. Pouvez-vous nous en parler ?
MR : Comme tout ce qui touche à l’agriculture, ce projet va soulever les passions aussi bien à l’intérieur de notre groupe parlementaire qu’au sein de l’Assemblée. L’électorat agricole est faible, mais je n’apprendrai rien à personne en rappelant que ce secteur économique est vital pour notre pays, en raison de la part qu’il occupe dans nos exportations et du nombre de salariés de l’agro-alimentaire. En outre, tous les Français sont intéressés par leur alimentation. Qu’il suffise de souligner l’audience accordée à José Bové ! On ne dira jamais assez le tort que cet homme cause à nos activités en faisant de la « mal-bouffe » et du risque alimentaire, les maux du xxie siècle naissant alors que c’est totalement faux. Quarante ans en arrière, les Français mourraient encore fréquemment d’intoxication alimentaire et le ténia faisait des ravages dans notre pays. De grands progrès ont été accomplis depuis et cela, en grande partie, grâce à nos lois d’orientation agricole. Je pense à celles des années 1960, mais aussi à celle dont les socialistes ont eu l’initiative en 1998. Le projet actuel s’inscrit dans leur continuité.
Il est nécessaire d’adapter notre agriculture à un monde qui change rapidement et à une concurrence internationale qui se fait de plus en plus vive. Le principe central du nouveau projet est de faciliter la transformation de l’exploitation traditionnelle en une véritable entreprise agricole. Cela n’empêchera pas tous ceux qui voudront rester dans le cadre de petites structures familiales d’y demeurer. Cependant, il nous faut attirer des jeunes vers l’agriculture, inciter les exploitants à élaborer de vrais projets de carrière, les encourager à moderniser leurs exploitations, puis leur permettre, le moment venu, de passer la main dans de bonnes conditions. Pour cela, il faut donner à ces femmes et à ces hommes toutes les facilités juridiques et fiscales, intéresser des capitaux extérieurs à leurs activités, faciliter la coopération à tous les niveaux. L’une de nos difficultés vient des arbitrages auxquels nous devons procéder. En effet, suivant le département où l’on se trouve, la production que l’on fait, l’âge de l’agriculteur, atouts et faiblesses, contraintes, mais aussi raisonnements ne sont pas les mêmes. C’est une loi pour la France qu’il nous faut faire et non pour des catégories particulières de Français.
Q : Quel va être votre rôle ?
MR : J’ai prévu de déposer de nombreux amendements au projet et d’être omniprésent dans le débat. En plus, le président de notre groupe, Bernard Accoyer, vient de me nommer porte-parole des parlementaires UMP. C’est à la fois un immense honneur et une lourde tâche car nous sommes le groupe majoritaire au sein de l’Assemblée. Je vais devoir coordonner les interventions au sein du groupe, arbitrer les différends qui pourraient surgir entre nous, organiser la riposte face à nos adversaires, voire demander des suspensions de séance en cas de problème. D’un autre côté, il me sera plus difficile de contredire le ministre et le rapporteur car je devrais songer à préserver l’unité de mon groupe. Néanmoins, je dirai ce que j’ai à dire si nécessaire et je m’efforcerai de ne pas faillir à ma réputation, celle d’un empêcheur de tourner en rond. C’est exaltant !
Q : Avez-vous commencé à travailler et quel est le calendrier qui vous attend ?
MR : Nous sommes entrés depuis quelques jours dans le vif du sujet. Après vous avoir quitté, je pars auditionner le ministre de l’Agriculture en commission. Le projet ne donnera lieu qu’à une lecture de l’Assemblée d’ici quinze jours, soit environ une semaine de débats. Il sera ensuite examiné par nos collègues du Sénat, puis par une CMP [10]. Le vote final devrait intervenir en décembre. La loi devrait entrer en application dès le début 2006.
Q : Pour finir, pouvez-vous rappeler à nos lecteurs le niveau d’intervention des instances européennes en la matière ?
MR : Avant de nous soumettre le projet, le ministère a évidemment pris la précaution de le rendre conforme à la réglementation européenne. Je ne doute pas que plusieurs centaines d’amendements vont être déposés par l’opposition, mais aussi par la majorité. Dans le lot, certains seront en contradiction avec les directives de Bruxelles. Il appartiendra alors aux cadres du ministère et au rapporteur de dire les amendements qui ne peuvent être retenus. Malgré la vigilance de tous, le texte final recèlera peut-être quelques points délicats et quelques ambiguïtés. De toute façon, chaque loi nécessite une part d’interprétation.
Après cet entretien, Michel Raison a été élu membre de la délégation parlementaire sur l’OMC chargée de participer au sommet de Hong Kong.
 
NOTES
 
[*]Député de la Haute-Saône et ancien responsable syndical en Haute-Saône.
[1]Sociétés à responsabilité limitée.
[2]Groupements agricoles d’exploitation en commun.
[3]Société d’aménagement foncier et d’établissement rural.
[4]Fédération départementale des producteurs de lait.
[5]Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles.
[6]Centre départemental des jeunes agriculteurs.
[7]Député socialiste des Côtes-d’Armor.
[8]Ancien président du CNJA, secrétaire général puis président de la FNSEA, ministre de l’Agriculture de 1986 à 1988 et député européen, François Guillaume, aujourd’hui âgé de 73 ans, est député de Meurthe-et-Moselle.
[9]TPU : taxe professionnelle unique.
[10]CMP : commission mixte paritaire.
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Michel Raison