Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
178 pages

p. 159 à 171
doi: en cours

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Lectures

n° 7 2007/1

Éric Anceau, assisté de Noëlle Dauphin, Jérôme Grondeux et Olivier Tort (présentation), Les Grands discours parlementaires du XIXe siècle, de Benjamin Constant à Adolphe Thiers. Paris, Assemblée Nationale et Armand Colin, 2005, 381 p.

Que le XIXe siècle soit le siècle d’or de l’éloquence parlementaire est une chose entendue. Mais les éditeurs de textes ont depuis quelque temps eu tendance à privilégier les orateurs de la IIIe République, croisant le fer au moment des grandes réformes républicaines, comme les lois Ferry par exemple. Ce volume, qui s’inscrit dans une collection comportant déjà un volume consacré à la Révolution française et deux à la IIIe République, de Victor Hugo à Léon Blum, a le mérite de remettre à disposition du lecteur comme du chercheur des textes rares, difficiles à localiser, et d’un grand intérêt. Car ils émanent des orateurs de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le « premier » XIXe siècle, du premier Napoléon au troisième. La succession des régimes, les forts enjeux de politique intérieure et extérieure, l’affirmation d’une Chambre acceptée comme lieu de la régulation des divergences, tout cela rend la période particulièrement intéressante. Mais il y a plus : l’éloquence est aussi une technique, un long apprentissage du « savoir dire » au service de la cause défendue. Les « grands » orateurs, célébrés par exemple par Timon (Cormenin), relèvent tous d’une culture oratoire qui a ses critères : malheur à qui s’en échappe, soumis alors à la critique ironique et dévastatrice.
Les noms retenus par Éric Anceau relèvent pour l’essentiel de cette aristocratie parlementaire, de Benjamin Constant à Adolphe Thiers, en passant notamment par Royer-Collard, Chateaubriand, Foy, Guizot, Perier, Berryer, Montalembert, Rouher, etc. Tous obéissent à ces savantes règles de l’art oratoire, fausse improvisation dans la plupart des cas, et vrais discours préparés dans le silence d’un cabinet de travail, puis objet d’une lente imprégnation laissant alors seulement quelque place à l’improvisation. Et, pour ceux qui en jouissent, à l’esprit de répartie. Les figures considérées comme excentriques sont moins nombreuses : Victor Hugo en fut à ses débuts, et plus encore Proudhon ou Pierre Leroux : mais le rire ou les huées étaient-ils déclenchés par la forme ou par le fond de discours inaudibles pour leur charge révolutionnaire ? Reste le cas de Manuel, qui paya de son expulsion de la Chambre le fait d’avoir dépassé le dicible, à son esprit défendant. On pourrait évoquer pour chacune des périodes des manques : ainsi de Camille Jordan ou de François Arago, et à l’inverse des surreprésentations (Émile Ollivier apparaît quatre fois pour la période 1864-1870, Thiers cinq fois de 1844 à 1870, hommage certes à sa longévité). Mais cela relève moins de la critique que des regrets : deux volumes, on le voit, n’auraient pas été de trop pour rendre justice à la richesse de l’éloquence parlementaire de ces années. Au reste, tous les courants d’idées sont représentés. Chaque texte est savamment introduit, et nourri de notes de bas de page rappelant l’indispensable pour comprendre le sens de certaines allusions.
Ce volume renoue avec une tradition établie, et témoigne que l’histoire politique et parlementaire a encore beaucoup à tirer de textes aux versions parfois multiples, puisant dans un terreau culturel plus ou moins fécond la métaphore mythologique ou historique. Par la nature de ses producteurs et de ses récepteurs, ce genre qu’est le discours parlementaire apparaît alors au carrefour de l’histoire sociale, politique et culturelle. Et, de manière plus prosaïque, ce volume doit aussi être salué pour le service qu’il rend aux enseignants à la recherche de textes à commenter.
Jean-Claude Caron

Jean-Marc Guislin, L’Affirmation du parlementarisme au début de la Troisième République : l’exemple du Pas-de-Calais (1871-1875), préface de Philippe Levillain, Arras, Artois Presses Université, Collection Histoire, 2004, 382 p.

De cet ouvrage d’histoire politique riche et méthodiquement rédigé, il ressort une étude singulière et stimulante de la République parlementaire. Cet important travail est le fruit de la publication de la thèse de doctorat remaniée de Jean-Marc Guislin, maître de conférences à l’Université Charles-de-Gaulle-Lille-3 et chargé de cours à l’Institut d’Études Politiques de Lille.
Tout d’abord, les trois objectifs que s’est assigné l’auteur sont atteints. En effet et en premier lieu, il se donne la possibilité d’étudier un segment représentatif du corps électoral français en approfondissant, du point de vue local, l’analyse des différents scrutins législatifs. Cette « épreuve de la représentation » établit que la conquête républicaine n’a pas eu des résultats homogènes sur tout le territoire, en dépit du droit de vote exercé par les Français, librement et pour la première fois depuis 1848-1849.
Un second cap est franchi avec l’abord politique, législatif et constitutionnel du travail parlementaire des élus du Pas-de-Calais, au travers des lois constitutionnelles de 1875. Le fonctionnement des assemblées est scruté au jour le jour. L’organisation de l’activité quotidienne du travail des assemblées jusque dans ses aspects matériels est éclairée.
Le troisième temps de l’analyse est vraisemblablement le moment le plus marquant car le plus original de l’ouvrage présenté ; il s’agit de l’étude de la rhétorique parlementaire. Le rôle de l’éloquence des députés du Pas-de-Calais est mis en exergue, grâce aux interventions de ces derniers, parues au Journal Officiel. L’analyse des propos bien sûr, mais aussi l’art oratoire et le poids de la parole que l’on retrouve dans les interruptions, étudiées elles aussi, confèrent à cette étude un intérêt tout particulier et à son auteur un mérite d’autant plus grand que ses travaux de lexicologue n’ont reçu le secours d’aucun logiciel informatique de traitement des occurrences ou de mise en place d’analyses factorielles de correspondances.
Par ailleurs, l’intérêt de ce travail remarquable est multiple. Du point de vue historiographique d’abord, Jean-Marc Guislin s’inscrit ici dans la dynamique suscitée par certains travaux universitaires, à l’instar de ceux de Nicolas Roussellier sur le Bloc National et rejoint, mais en partie seulement, la démarche de Damon Mayaffre, relative aux discours de Thorez, Blum, Flandin et Tardieu. Le poids de l’éloquence au sein de la délibération y est abordé avec justesse.
D’autre part, la période traitée, celle des premières années de la IIIe République et du temps de l’Assemblée nationale, a été trop peu étudiée, au fil des travaux historiques, pour ne pas se réjouir de la voir abordée ici par le biais du parlementarisme.
Un autre intérêt de cette somme, le troisième, est lié à la nature régionale des travaux de l’auteur. Il s’agit d’abord et avant tout d’une réflexion sur la vie politique locale et départementale du Pas-de-Calais, offrant ainsi à l’histoire locale un élément nouveau et un espoir de développement plus rapide.
En ce sens, l’auteur nous entraîne aussi sur les chemins de la géographie électorale, fidèle, en cela, à la démarche de François Goguel, par l’observation respectueuse de la vie politique du département, l’un des plus grands, des plus riches et des plus peuplés de la France post-impériale. Les élections partielles (1872 et 1874), dont l’étude est particulièrement éclairante, montrent comment s’articula, deux années seulement après la chute du Second Empire, le retour des bonapartistes dans le département.
In fine, c’est le prosopographe qui se réjouira à la lecture de cette étude sociologique des dix-sept représentants du département précité à l’Assemblée nationale. Jean-Marc Guislin a su faire ressortir le rôle des individualités, marquantes ou effacées, sans jamais les faire déroger aux règles d’un travail en groupe respecté pour la plupart d’entre elles et accompagné, lorsque l’intérêt départemental est en jeu, de l’effacement volontaire des frontières partisanes ou de celles des groupes parlementaires. À la suite de ce tempérament politique septentrional, l’auteur propose une typologie des députés parmi lesquels les Dussaussoy, Sens, Hamille, Martel et autres de Clercq ou Adam animent la vie politique départementale, dominée cependant par une personnalité, celle d’Auguste Paris (1826-1896). À cet égard, si les deux tiers des parlementaires de ce département sont propriétaires fonciers ou agriculteurs, ce député du Centre droit, avocat comme l’autre tiers de ses collègues, illustre bien, selon Philippe Levillain, « cette synthèse entre la terre nourricière et la toge engagée ».
Le quintuple intérêt et la spécificité des recherches présentées dans cet ouvrage, rythmés par la méthode ternaire ci-dessus décrite, permettent à l’histoire parlementaire d’ouvrir durablement de nouveaux horizons.
Christophe Bellon

Ralph Schor, Français et immigrés en temps de crise (1930-1980), Paris, L’Harmattan, collection Populations, 2004, 242 pages

Existe-t-il une concordance des temps entre les décennies troublées des années 1930 et 1980 du XXe siècle, s’agissant des relations entre Français et immigrés ? C’est par l’affirmative que Ralph Schor, professeur d’Histoire à l’Université de Nice, répond à cette question. Ces deux périodes fragilisées connurent effectivement le même contexte de forte présence immigrée, de crise économique et de chômage, ainsi que des conséquences analogues au plan de la perception des étrangers sur le sol national.
L’immigration, souvent alternative à une faible natalité naturelle ou conjoncturelle, révèle l’état de la France à des moments particulièrement importants. Dans le but de rendre compte de cette réalité complexe, l’auteur a choisi une approche globale et thématique. Pour définir l’opinion, les témoignages (années 1930) et les sondages (années 1980) sont complétés par les documents d’archives, la presse, les discours parlementaires ainsi que les références littéraires, comme filmographiques.
Convaincu de l’existence, en période de crise, d’une question centrale – celle de l’emploi –, Ralph Schor aborde tout d’abord le thème de la concurrence sur le marché du travail qui scelle le mécontentement des Français, puis leur anxiété. Le slogan « la France aux Français » naît dans ce contexte de fabrication de la préférence nationale. La hantise d’une baisse du niveau de vie est omniprésente aux deux moments étudiés et la fermeture des frontières apparaît comme la seule alternative.
Second temps du raisonnement, l’extension du racisme, de la xénophobie ou du rejet d’autrui devient un véritable sujet d’actualité. La critique de l’immigré ne porte plus sur ce qu’il est « supposé faire », mais pour ce qu’il est « censé être ». C’est ainsi que l’intégration, qui n’a jamais été remise en cause dans ces périodes de dépression économique, devient l’alpha et l’oméga de l’identité de la France. « Serons-nous encore Français dans trente ans ? », titrait Le Figaro en Une, il y a 20 ans.
L’escalade graduée du rejet de l’immigré conduit l’auteur à proposer une typographie des différentes formes de l’ostracisme : le racisme ordinaire, le racisme théorisé et l’antisémitisme. En insistant sur les manifestations persistantes comme celle de la haine, il apparaît que le racisme se banalise : si « la France n’est pas raciste, il y a des racistes en France » (Michel Hannoun, député (RPR) de l’Isère, 1987). Cependant, la violence de l’antisémitisme semble s’être manifestée avec moins de vigueur après 1945.
Les défenseurs de ces immigrés, quant à eux, viennent de milieux divers : les chrétiens, les intellectuels, les artistes, les syndicalistes ou les militants associatifs. Par nécessité économique ou par impératif intellectuel et moral, ce quatrième aspect de l’ouvrage montre aussi que les crises n’ont jamais entraîné un basculement total du corps social dans la haine. La cordialité et l’harmonie des rapports quotidiens en font foi.
Enfin, coincés entre la défense des immigrés et l’écoute, voire l’alignement sur la volonté de l’opinion (concept de « seuil de tolérance »), les gouvernants de tous bords n’ont pas proposé une politique claire. L’extrême droite, critiquant la prudence des décisions politiques, prit une position influente dans le climat de crise qu’elle avait accompagné. C’est « la lepénisation des esprits », selon l’expression de Robert Badinter. Dans les circonstances fragiles de ces deux décennies étudiées, il ne reste, d’après l’auteur, que peu de choix : « surmonter, s’abandonner, louvoyer ».
Christophe Bellon

Dominique Franche et Yves Léonard (dir.), Pierre Mendès France et la démocratie locale, Rennes, PUR, 2004, 224 p.

La publication des actes du colloque organisé à l’occasion des vingt ans de la mort de Pierre Mendès France en 2002, comble un manque. Alors que les nombreux colloques et publications privilégiaient jusqu’ici la stature et l’action nationales de Mendès France et notamment ses sept mois de gouvernement, les organisateurs parmi lesquels Dominique Franche, ont ici choisi d’accorder toute l’attention nécessaire à la longue durée : celle de l’action locale de Mendès France, élu de l’Eure pendant 26 ans.
Si l’on excepte l’interruption liée au régime de Vichy, Mendès France est député de 1932 à 1958, maire de 1935 à 1940, puis de 1953 à 1958 - élu en 1945 et 1947, il refuse néanmoins les fonctions de maire en raison de ses activités internationales -, et enfin conseiller général à partir de 1937 et président de l’assemblée départementale de 1945 à 1958. Balayé par la vague gaulliste aux législatives de 1958, Mendès France démissionne de ses mandats locaux et quitte ainsi brutalement le fief qu’il s’était construit.
En choisissant de se focaliser sur l’élu local que fut Pierre Mendès France, ce colloque donne à voir une image inhabituelle et pourtant bien réelle de l’homme politique : celle d’un homme de terrain, soucieux de conforter une assise locale indispensable à sa carrière nationale et source de longévité politique ; un homme politique à part entière qui maîtrise les règles du métier, capable à l’occasion de « cuisine » politique.
Des trois grandes parties qui structurent l’ouvrage, la première est sans doute la moins novatrice. Un retour sur l’homme et sur ses conceptions en matière de démocratie et de citoyenneté était néanmoins nécessaire (Pierre Rosanvallon) et les témoignages sur l’engagement politique de Mendès France (Jean-Denis Bredin), l’homme politique au quotidien et son attachement à sa circonscription de l’Eure, brossent le portrait méconnu d’un élu de proximité, « un radical-socialiste assez traditionnel » (Tiennot Grumbach, François Loncle). On entre véritablement dans le vif du sujet avec la deuxième partie, consacrée sous la houlette de Serge Berstein, à la conquête et à l’exercice de ses mandats locaux par Mendès France. Une dernière partie, introduite par Olivier Dard, se concentre sur le caractère rural de cette circonscription de l’Eure et sur la traduction de cette spécificité dans l’action locale et nationale de Mendès France.
Ainsi Claude Cornu, Bernard Bodinier, Françoise Chapron et Laurent Chevreul insistent sur le travail d’enracinement de l’élu, parcourant sa circonscription, multipliant les compte-rendus de mandat. Bénéficiant de l’appui de la presse locale, mais aussi de réseaux locaux - radicaux, agricoles, laïques, il n’hésite pas à utiliser sa profession d’avocat ou ses fonctions nationales pour « rendre service » à ses électeurs, et surtout le faire savoir.
Loin d’isoler l’action locale de Mendès France, l’ouvrage interroge les rapports entre le national et le local ( Françoise Chapron, Jean-Henri Calmon, Cédric Perrin notamment), pour mieux souligner l’adéquation des deux dimensions chez Mendès France : l’homme politique local et l’homme national font preuve d’une même conception exigeante de la démocratie, d’un attachement semblable à la rigueur financière mais aussi à la justice sociale et à la modernisation.
À la lecture de cet ouvrage, on souhaite avec Olivier Dard que cette approche « locale » d’une grande figure de la vie politique, ne reste pas isolée.
Anne-Laure Ollivier

Alain-Gérard Slama, Le Siècle de Monsieur Pétain, Paris, Perrin, 2005, 274 p.

Il n’est pas douteux que ce livre irritera en général les historiens. On connaît le combat mené par l’auteur contre toutes les formes de communautarisme. Ici, contrairement à ce que laisse entendre le titre du livre, il ne s’agit ni d’une recherche sur les fondements intellectuels de Vichy ni d’une nouvelle biographie de Pétain. Le « pétainisme » est considéré sur la longue durée. Il court tout au long du siècle pour se prolonger jusqu’à nos jours. Le pétainisme est défini de manière élastique comme un manque de courage doublé d’un déficit de lucidité politique. Il est associé à toute forme d’abandon de l’idée de République. Ce sont les adversaires du modèle républicain français, ceux qui défendent ou consentent au communautarisme, qui participent aujourd’hui de cette longue lignée du pétainisme. Ce sont eux les vrais néo-réactionnaires ! Le pluralisme bien compris, selon Alain-Gérard Slama, c’est la tradition républicaine française ; elle seule garantit l’accès à l’universel contre l’enfermement dans un « monisme » qui est le propre du communautarisme.
On ne jugera pas ici la valeur du combat intellectuel et politique dont Alain-Gérard Slama s’est fait le héraut. On appréciera les passages qui relèvent de la passion et de la colère et où l’auteur est à son meilleur ; on y retrouve un style enlevé et le sens de la formule. Mais, pour en rester au domaine de l’apport historique, le livre est beaucoup plus contestable et surtout trop rapide.
La généalogie intellectuelle proposée embrasse bien trop large ; elle se présente un peu comme une immense voiture-balai qui parcourt un siècle d’histoire française. Peu de choses y échappent ; avec des critères aussi attrape-tout, chaque intellectuel français ou chaque courant d’idées peut avoir été, un jour, le pétainiste de son voisin ou le pétainiste qu’il ignorait être. Le principe même d’une généalogie n’est d’ailleurs pas facile à accepter. Il suppose l’existence d’une idéologie en boucle qui est déjà présente chez Péguy (bien maltraité pp. 118-120) et que l’on retrouve aujourd’hui chez les partisans du multiculturalisme. Plus difficile encore est de suivre l’auteur quand il emprunte un incessant va-et-vient entre le passé et le présent : exercice ô combien périlleux et qui donne vite le tournis. Pour le lecteur, il n’y a pas de critère défini pour percevoir la pertinence de ce « siècle de Pétain » ni pour mesurer les écarts qui séparent les différentes périodes de l’histoire des idées.
Au final, l’auteur est passé à côté d’un vrai livre sur Vichy comme moment intellectuel français ; les quelques éléments historiques entremêlés avec les thèses favorites que l’auteur a défendues dans ses essais ou dans ses articles de presse ne peuvent que le faire regretter.
Nicolas Roussellier

Marc Bergère, Une société en épuration. Épuration vécue et perçue en Maine-et-Loire. De la Libération au début des années 50, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 426 p.

Le Maine-et-Loire ne figure pas parmi les départements les plus agités au cours de la Libération. Dans une version abrégée d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université Rennes 2-Haute Bretagne en octobre 2001, Marc Bergère montre que l’épuration fut pourtant plus ordinaire, diffuse et durable qu’on ne le pense souvent.
Répondant à l’appel lancé par Henry Rousso en 1992 dans la revue Vingtième siècle, cet essai contribue à réévaluer l’importance et le rôle de l’épuration dans la transition guerre – paix, dans la perspective d’une histoire sociale des représentations. L’auteur n’a pas choisi d’étudier un groupe social ou une seule forme d’épuration, mais l’ensemble du phénomène dans la première monographie départementale du genre, en visant à éclairer des mécanismes comportementaux et imaginaires que l’on retrouve à l’échelle nationale.
Marc Bergère rappelle dans une première partie les conditions d’une libération « exogène ». La passation des pouvoirs se fait dans le calme et la résistance ne peut peser de manière significative sur le pouvoir des autorités départementales et régionales. Cela favorise la centralité de l’État dans l’organisation de l’épuration et le rôle des commissaires – dont Michel Debré – garants d’une épuration la plus légaliste possible.
Puis il décrit finement les processus d’épuration légale, montrant que celle-ci n’a épargné aucune catégorie, même si aucun groupe social ni institution n’apparaît collectivement culpabilisé. L’auteur insiste sur l’impact social de ce processus qu’il juge important, du fait de la frontière poreuse entre épuration officielle et officieuse, de la multiplicité des procédures, des lieux et milieux d’intervention. Parallèlement au volet officiel, une épuration interne se fait discrètement, par des déplacements, des sanctions disciplinaires apparemment ordinaires. Dès lors, au-delà de condamnations visibles et mises en exergue, apparaît la trame quotidienne, insidieuse d’un contrôle social plus généralisé qu’on ne le croyait. Finalement, le département compte 140 actes de violence directe (tontes notamment), touchant 200 personnes dans 145 communes. Au moins 1 % de la population adulte dans toutes les parties de la société est concerné par 3 800 procédures légales et 2 200 sanctions. Ce n’est pourtant là que le côté apparent du phénomène dont la violence, en réalité, fut plus diffuse.
Enfin l’auteur étudie la demande sociale d’épuration, analysant les mobiles et les modalités, les représentations sociales du phénomène et montrant que ce moment de catharsis contribue à reconstituer les liens sociaux du temps de paix. La désignation du suspect, perçu comme ayant rompu ses liens avec le groupe montre la façon dont la société retrame le tissu social et national, reconstitue son unité, en exacerbant un contrôle social. L’usage de stéréotypes et la référence identitaire révèlent l’idée que le groupe se fait de lui-même. Les clivages anciens (droite-gauche, laïque-catholique, révolution et contre-révolution, munichois – anti-munichois) sont à l’occasion réactivés, notamment lors des élections municipales de 1945 qui confirment les choix opérés à la Libération, à savoir un glissement vers la gauche et une prise en compte du comportement pendant l’Occupation. Enfin, l’auteur fait apparaître le décalage entre l’épuration imaginée et l’épuration réalisée, source de la frustration populaire et de l’impression que le processus n’a pas été mené à son terme.
L’épuration apparaît donc comme un compromis entre l’État, le groupe social visé et l’opinion, processus social qu’il ne faut pas lier seulement à l’Occupation, mais existant en amont et en aval, ravivant des conflits plus durables à l’échelle des communautés (famille, village, entreprise, corps socioprofessionnel, syndicat). Au final, un livre riche dont les nombreux graphiques, tableaux et cartes, l’appareil critique, permettent de saisir avec précision les caractères d’une société en transition.
Stéphane Tison

Ugo De Siervo, Sandro Guerrieri, Antonio Varsori, La prima legislatura repubblicana. Continuità e discontinuità nell’azione delle istituzioni, a cura di, vol. 1 et 2, Rome, Carocci, 2004

Fruit d’un colloque qui s’est tenu à Rome en 2002, La première législature républicaine est une analyse fondamentale et remarquable des cinq années des différents ministères De Gasperi, de 1948 à 1953, connus sous le nom de gouvernements « centristes », coalition entre la Démocratie Chrétienne, qui détient la majorité absolue à la Chambre et les partis dits laïques (libéraux, sociaux-démocrates et républicains). Si la coalition se délite au cours de la législature, il y a une réelle continuité de l’action gouvernementale, due, entre autres, au maintien des mêmes ministres aux postes-clés. L’originalité de l’étude tient à sa focalisation sur l’action des institutions, et singulièrement du Parlement, durant ces années-là. Ainsi, l’ancrage de l’Italie dans le camp atlantique et sa participation aux premiers pas de la construction européenne sont vus à travers les débats parlementaires (Francesco Bonini) ou le rôle joué par les députés élus à l’Assemblée de la CECA (Maria Sofia Corciulo et Sandro Guerrieri). Ces deux seuls exemples suffisent à montrer l’ambition et la réussite d’une entreprise sans équivalent qui repose entre autres sur un travail systématique sur archives, parlementaires ou autres, et une bibliographie exhaustive.
Le premier volume se découpe en quatre axes d’études : le premier volet s’intéresse à l’aspect constitutionnel et à la question de la réforme de l’administration ; le deuxième aborde la politique sociale et économique et comporte un article d’historiographie sur le thème (Piero Roggi) ; le troisième envisage l’Italie dans le contexte international ; le dernier évoque les acteurs institutionnels, tels que les partis politiques, les syndicats, mais aussi les premiers députés « européens ». Le second volume réunit des études particulières qui n’en sont pas moins précieuses puisqu’elles entrent dans le détail du fonctionnement du gouvernement (Pietro Milazzo), du Parlement (Nicola Lupo) ou des grandes lois qui ont caractérisé la législature, comme la Caisse pour le Midi et la réforme agraire (Guido Rivosecchi) ou encore la construction de logements (trois interventions).
L’unité des deux volumes tient non seulement à la focalisation sur le travail parlementaire mais également à la problématique suivie qui peut se résumer en cette idée : malgré une Constitution qui offrait des promesses de rénovation sans précédent de la politique et de la société italiennes, malgré les bouleversements internationaux et ses répercussions en Italie (ou à cause de celles-ci ?), malgré la continuité de l’exécutif et l’infléchissement vers un système à l’anglaise par le renforcement du rôle du Premier ministre que tentait d’imposer De Gasperi, la force d’inertie parlementaire triomphe des velléités de réformes. Cette force d’inertie prend deux aspects : d’une part, la culture même des hommes au pouvoir, sans exclure le premier d’entre eux, marqués par la tradition libérale, et peu réceptifs aux innovations. Le cas de la politique internationale l’illustre bien où l’engagement européen, fruit de circonstances et de convictions, se heurte toutefois à l’incapacité de sortir des cadres de pensée traditionnels et nationaux. Cette frilosité n’épargne pas les milieux d’affaires, comme en témoigne leur résistance autant face au plan Marshall qu’à la construction européenne (Francesco Perroni). D’autre part, la force d’inertie témoigne d’une continuité très importante avec le régime déchu. La conservation d’une législation encore héritée du fascisme dans le domaine de la sécurité publique suffit à l’illustrer.
Les exemples d’inertie abondent ainsi dans tous les domaines. Celui du fonctionnement des institutions et de l’administration fige la démocratie italienne et ses maux pour cinquante ans. La législature, malgré la stabilité signalée, se traduit par la faiblesse d’un réformisme économique et social, lequel ne s’est exprimé de façon cohérente qu’épisodiquement, sous la pression d’événements ou de « micro-intérêts » (Guido Melis). Les députés et les sénateurs laissent pendant cinq ans encore des pans de la Constitution en jachère : ni la régionalisation promise, ni la Cour constitutionnelle ne voient le jour. La mise en adéquation de l’administration publique avec les nouvelles institutions de l’État démocratique et les exigences des transformations économiques et sociales a été pensée de façon prometteuse par un groupe constitué d’experts venus de la société civile, mais elle s’est heurtée au conformisme des juristes en la matière. Un thème transversal parcourt ainsi l’ouvrage, celui du vin nouveau dans de vieilles outres.
La raison de cette inertie n’est en effet pas seulement à chercher, comme les historiens et les journalistes ont été tentés de le faire, dans des facteurs extérieurs indépendants. Au contraire, que ce soit pour l’économie ou dans le domaine politique, l’impact de la Guerre froide doit être relativisé. L’enracinement d’une démocratie de partis, sensible dès 1948 et ce malgré la volonté de De Gasperi, explique bien davantage les carences de la production législative. Aux oppositions politiques radicales issues de l’affrontement des blocs, sensibles dans des domaines très étendus et fondamentaux (ainsi les débats sur la conception de la liberté), s’ajoutent deux conceptions inconciliables de la démocratie mises en évidence lors du débat sur la réforme électorale de 1953 (Gaetano Quagliariello) : à l’efficacité du système politique fondé sur une démocratie fonctionnelle de type majoritaire supposant une stabilité de l’exécutif (DC et alliés) s’oppose une vision « essentialiste » qui suppose la recherche du consensus, d’une majorité transversale aussi large que possible dans la continuité de la politique d’union nationale des année 1944-1946 (PCI et PSI). Dans cette conception, le rôle dévolu aux partis de masse doit être primordial puisque ceux-ci non seulement représentent mais sont le peuple italien. Avec l’échec de la réforme, ce fonctionnement de la démocratie triomphe durablement dans la mesure où la Démocratie Chrétienne, de Fanfani à Moro, s’y convertit.
Frédéric Attal

Caroline Fourest, La Tentation obscurantiste, Paris, Grasset, 2005, 166 p.

Le Prix 2006 du Livre politique a été remis, au Palais Bourbon, le samedi 25 mars, à l’occasion de la Journée du Livre politique. Après Denis Tillinac, Alain Duhamel ou Alexandre Adler, quelques-uns des précédents lauréats, c’est la journaliste Caroline Fourest qui a été récompensée pour La Tentation obscurantiste. Le président du jury a expliqué que, de façon tout à fait inhabituelle, cet ouvrage avait rassemblé la presque unanimité des membres en raison de sa haute qualité. En effet, cet essai est très réussi, efficace dans ses démonstrations, riche d’informations rassemblées à l’occasion de nombreuses enquêtes, et très utile. Utile au citoyen et à l’historien.
L’auteur, journaliste à Charlie Hebdo et rédactrice en chef de la revue ProChoix, qui se présente comme appartenant à la nouvelle gauche antiraciste, anti-FN, féministe, égalitaire, en lutte contre toutes les discriminations, effectue une démonstration et lance un appel.
Au nom de l’altermondialisation, du tiers-mondisme, de la lutte contre la politique des États-Unis et de l’État d’Israël, une certaine gauche et une partie de l’extrême gauche sont en train de nouer des liaisons dangereuses voire des alliances avec les tenants de l’islamisme, « le troisième totalitarisme de l’ère contemporaine » pour Caroline Fourest. Partant de l’exemple de l’aveuglement d’une partie de la gauche devant le nazisme puis le communisme, elle écrit : « Les ‘idiots utiles’ et les ‘compagnons de route’ sont de retour. Leur nouveau fantasme n’est pas rouge, ni brun, mais vert. Non pas vert ‘islam’ mais bien vert ‘islamisme’. C’est-à-dire totalitaire, obscurantiste » (p. 10). « De la conférence de Durban au Forum social de Londres, en passant par la pétition des ‘Indigènes de la République’ et le débat sur les signes religieux à l’école publique », Caroline Fourest s’en prend à ce qu’elle nomme « l’islamo-gauchisme ». Et elle appelle cette gauche à ouvrir les yeux sur la réalité du danger.
L’historien trouvera dans cet ouvrage précieux des éléments éclairants et très opératoires pour comprendre les débats qui déchirent les cultures politiques des gauches. En particulier lorsque l’auteur explique qu’il existe « une fracture profonde divisant la gauche entre militants prioritairement tiers-mondistes et militants prioritairement anti-totalitaires » (p. 48). Cette fracture expliquerait les regards différents posés sur nombre de questions d’actualité. Les premiers, selon Caroline Fourest, se fourvoient en s’alliant plus ou moins objectivement avec des représentants de l’islamisme au nom de leur combat prioritaire contre toute manifestation de ce qu’ils croient être du néo-colonialisme. Or, pour l’auteur, on peut être authentiquement tiers-mondiste et combattant des dangers totalitaires lorsque l’on refuse de s’allier avec des groupes qui, par leurs discours manifestent, si on veut bien y regarder de près et ne pas être naïf ou cynique, qu’ils sont un danger pour les libertés.
David Bellamy
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