Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
164 pages

p. 107 à 110
doi: en cours

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n° 8 2007/2

2007 Parlement[s] Sources

Un jeune adolescent gagné par la fièvre politique : souvenirs de jeunesse du comte de Falloux

Olivier Tort Pensionnaire de la fondation Thiers
Au soir de sa vie, le comte Albert de Falloux (1811-1886), célèbre inspirateur d’une grande loi scolaire de la France contemporaine [1]rassemble ses souvenirs pour rendre compte d’un cheminement original, qui a fait de ce légitimiste catholique éloquent un libéral non moins résolu. Précisément, ses derniers combats sous la IIIe République naissante en faveur d’une fusion des courants monarchistes rivaux ont porté à leur paroxysme les conflits qui l’opposent depuis longtemps aux intransigeants ultramontains comme aux chevau-légers du légitimisme. Dans ce contexte, la gageure pour lui n’est pas mince de revenir sur l’exaltation juvénile de ses premiers engagements, marqués par un soutien enthousiaste aux derniers gouvernements de la Restauration et par une bruyante exécration du nouveau régime de Juillet, issu de la révolution de 1830.
« En partant pour l’émigration, mon père, traversant Paris, avait assisté à plusieurs séances de la Constituante et avait une fois entendu Mirabeau qui lui avait laissé une impression profonde. Au retour de Quiberon, il s’était fixé à Londres et il avait entendu M. Pitt, dont il ne parlait jamais qu’avec enthousiasme [2]. L’intérieur de ma famille présentait donc cette singulière anomalie des opinions les plus passionnément monarchiques et d’un culte intime pour les succès et la gloire parlementaires.
Il en résulta que l’on prit au sérieux mes prétendues dispositions oratoires, et l’on décida que mes études s’achèveraient à Paris [3]. Nous allâmes loger dans la rue Caumartin, et je suivis comme externe les cours du collège Bourbon, aujourd’hui lycée Condorcet. […] Paris, sauf le Théâtre-Français, ne me causait aucun éblouissement. Je regrettais profondément Angers et l’Anjou, je gardais envers les Parisiens appréhension et méfiance, et je ne me liai qu’avec quelques compagnons de classe. […] Au collège, ou même en sortant, on n’a guère que des opinions de reflet, et je ne prétends pas avoir fait exception. Comme tous ceux au milieu desquels je vivais, je pensais que dans un conflit entre le roi et les Chambres, le dernier mot devait appartenir au roi ; mais plus ma conviction était profonde à cet égard, plus un certain instinct de bon sens m’avertissait qu’on devait se garder de pousser trop loin ou d’exercer trop légèrement le droit de la couronne.
Les débats des deux Chambres étaient suivis par quelques-uns de mes camarades et par moi avec une attention passionnée ; nous étions assidus à la lecture des journaux et je demeure très sincèrement convaincu, même aujourd’hui, que si l’on eût donné à la jeunesse monarchique le temps de manier les affaires à son heure et à sa place, elle se fût montrée fort patriote, même très libérale dans son royalisme. Nous étions tous sensibles au reproche très injustement adressé à la Restauration d’être trop reconnaissante envers les étrangers qui avaient ramené les Bourbons en France. […]
Je me souviens aussi que, dans la désastreuse rupture qui éclata entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, nous prenions généralement parti pour M. de Chateaubriand [4]. Assurément, nous n’étions pas en état d’approfondir le débat, mais nous pensions ou plutôt nous sentions que M. de Chateaubriand était un des joyaux de la couronne et qu’on enlevait du lustre à la royauté en l’en détachant. Déjà, nous avions assez de mouvement dans le cÅ“ur et assez de clairvoyance dans le jugement pour comprendre que la politique de M. de Villèle, parfaitement honnête, très habile au point de vue des affaires, ne faisait pas aux aspirations élevées, ou si l’on veut, à l’imagination du pays, une part assez large. J’ai entendu dire depuis que le système de M. de Villèle représentait trop le ménage d’un vieux mari et d’une jeune femme ; nous n’avions pas trouvé le mot, mais nous en avions l’instinct. […]
Nous apprîmes dans les journaux les graves événements qui répondirent à la promulgation des ordonnances, car dans cette saison, aucun de nos amis n’habitait Paris [5]. Pour ma part, j’ose dire que ma jeune indignation fut toute patriotique. La destinée de mon pays m’alarmait trop pour que la mienne propre me parût digne d’attention. J’entrevis d’ailleurs, dans le premier moment, la possibilité d’une prompte réaction. Je suppliai mon père de me laisser courir en Anjou pour me joindre aux populations de l’Ouest qui allaient certainement appeler et venger Henri V [6]. Mon père me répondit qu’il ne s’opposerait pas à l’accomplissement d’un tel devoir si Charles X invoquait la France fidèle, mais que je devais d’ici là m’en rapporter à son expérience, qu’une insurrection sérieuse ne paraissait pas probable, et qu’il me détournerait de tout son pouvoir d’une échauffourée en pure perte. Plus je me montrais pressé de rentrer en France, plus mon père jugeait utile de gagner du temps. Il prolongea son traitement, il revint par la Suisse, et ce court délai suffit pour me démontrer à moi-même que l’insurrection de Juillet avait intronisé un gouvernement et développé un ordre d’idées avec lesquels il faudrait compter tout autrement que je ne l’avais supposé d’abord. Mon intelligence se sentit vaincue avant que mon dévouement put entendre raison, et dès que j’eus revu Paris, mon père me tenant toujours un peu séparé de l’Ouest, je me mis activement en rapport avec les hommes qui nourrissaient encore l’espoir d’une revanche royaliste. »
Falloux, Mémoires d’un royaliste, Paris, Perrin, 1888, publiés par Georges de Blois [7], vol. 1, pp. 17-45.
 
NOTES
 
[1]Vingt ans après les événements décrits ici, Falloux est en effet passé à la postérité comme ministre de l’Instruction publique (1848-1849), pour avoir inspiré la « loi Falloux » votée en mars 1850, quelques mois après son départ du gouvernement ; cette loi facilitait notamment la création d’institutions catholiques libres dans l’enseignement primaire et secondaire. Les dispositions générales de la loi Falloux ont été reprises dans l’actuel Code de l’Éducation, et sont donc toujours appliquées, en dépit d’une tentative avortée de modification en 1994.
[2]William Pitt (1759-1806), dit le second Pitt, Premier ministre britannique qui mena jusqu’à sa mort une lutte énergique et persévérante contre la France révolutionnaire et impériale.
[3]Dans ses mémoires, Falloux reste flou sur la date de son arrivée à Paris ; il la relie à un héritage familial survenu en 1822, mais quelques indices donnent à penser que son installation dans la capitale a dû être un peu postérieure, et qu’il avait déjà 13 ou 14 ans lorsqu’il a quitté Angers.
[4]La rupture est intervenue en juin 1824 : Joseph de Villèle, président du Conseil de septembre 1822 à janvier 1828, avait alors obtenu que Chateaubriand, ministre des Affaires étrangères, soit renvoyé du gouvernement. Cette crise a porté à conséquence jusqu’en 1830, en aggravant fortement les dissensions internes au sein de la droite.
[5]Dans ce paragraphe et dans le suivant, Falloux évoque la manière dont il a ressenti la révolution de Juillet 1830 et ses suites immédiates, alors qu’il était âgé de 19 ans tout juste.
[6]Henri V, duc de Bordeaux (et futur comte de Chambord) fut désigné par son grand-père Charles X pour être son successeur à la suite de son abdication forcée, début août 1830. Face à l’usurpation que représentait à leurs yeux la monarchie orléaniste de Louis-Philippe, la plupart des légitimistes reconnurent Henri V comme Prétendant au Trône.
[7]Georges de Blois (1849-1906) fut sénateur de Maine-et-Loire de 1895 à sa mort. Dans sa présentation des mémoires de Falloux, il rapporte que l’auteur aurait achevé leur rédaction en 1880.
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