« En partant pour l’émigration, mon père, traversant Paris, avait assisté à plusieurs séances de la Constituante et avait une fois entendu Mirabeau qui lui avait laissé une impression profonde. Au retour de Quiberon, il s’était fixé à Londres et il avait entendu M. Pitt, dont il ne parlait jamais qu’avec enthousiasme [2]. L’intérieur de ma famille présentait donc cette singulière anomalie des opinions les plus passionnément monarchiques et d’un culte intime pour les succès et la gloire parlementaires.
Il en résulta que l’on prit au sérieux mes prétendues dispositions oratoires, et l’on décida que mes études s’achèveraient à Paris [3]. Nous allâmes loger dans la rue Caumartin, et je suivis comme externe les cours du collège Bourbon, aujourd’hui lycée Condorcet. […] Paris, sauf le Théâtre-Français, ne me causait aucun éblouissement. Je regrettais profondément Angers et l’Anjou, je gardais envers les Parisiens appréhension et méfiance, et je ne me liai qu’avec quelques compagnons de classe. […] Au collège, ou même en sortant, on n’a guère que des opinions de reflet, et je ne prétends pas avoir fait exception. Comme tous ceux au milieu desquels je vivais, je pensais que dans un conflit entre le roi et les Chambres, le dernier mot devait appartenir au roi ; mais plus ma conviction était profonde à cet égard, plus un certain instinct de bon sens m’avertissait qu’on devait se garder de pousser trop loin ou d’exercer trop légèrement le droit de la couronne.
Les débats des deux Chambres étaient suivis par quelques-uns de mes camarades et par moi avec une attention passionnée ; nous étions assidus à la lecture des journaux et je demeure très sincèrement convaincu, même aujourd’hui, que si l’on eût donné à la jeunesse monarchique le temps de manier les affaires à son heure et à sa place, elle se fût montrée fort patriote, même très libérale dans son royalisme. Nous étions tous sensibles au reproche très injustement adressé à la Restauration d’être trop reconnaissante envers les étrangers qui avaient ramené les Bourbons en France. […]
Je me souviens aussi que, dans la désastreuse rupture qui éclata entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, nous prenions généralement parti pour M. de Chateaubriand [4]. Assurément, nous n’étions pas en état d’approfondir le débat, mais nous pensions ou plutôt nous sentions que M. de Chateaubriand était un des joyaux de la couronne et qu’on enlevait du lustre à la royauté en l’en détachant. Déjà, nous avions assez de mouvement dans le cÅ“ur et assez de clairvoyance dans le jugement pour comprendre que la politique de M. de Villèle, parfaitement honnête, très habile au point de vue des affaires, ne faisait pas aux aspirations élevées, ou si l’on veut, à l’imagination du pays, une part assez large. J’ai entendu dire depuis que le système de M. de Villèle représentait trop le ménage d’un vieux mari et d’une jeune femme ; nous n’avions pas trouvé le mot, mais nous en avions l’instinct. […]
Nous apprîmes dans les journaux les graves événements qui répondirent à la promulgation des ordonnances, car dans cette saison, aucun de nos amis n’habitait Paris [5]. Pour ma part, j’ose dire que ma jeune indignation fut toute patriotique. La destinée de mon pays m’alarmait trop pour que la mienne propre me parût digne d’attention. J’entrevis d’ailleurs, dans le premier moment, la possibilité d’une prompte réaction. Je suppliai mon père de me laisser courir en Anjou pour me joindre aux populations de l’Ouest qui allaient certainement appeler et venger Henri V [6]. Mon père me répondit qu’il ne s’opposerait pas à l’accomplissement d’un tel devoir si Charles X invoquait la France fidèle, mais que je devais d’ici là m’en rapporter à son expérience, qu’une insurrection sérieuse ne paraissait pas probable, et qu’il me détournerait de tout son pouvoir d’une échauffourée en pure perte. Plus je me montrais pressé de rentrer en France, plus mon père jugeait utile de gagner du temps. Il prolongea son traitement, il revint par la Suisse, et ce court délai suffit pour me démontrer à moi-même que l’insurrection de Juillet avait intronisé un gouvernement et développé un ordre d’idées avec lesquels il faudrait compter tout autrement que je ne l’avais supposé d’abord. Mon intelligence se sentit vaincue avant que mon dévouement put entendre raison, et dès que j’eus revu Paris, mon père me tenant toujours un peu séparé de l’Ouest, je me mis activement en rapport avec les hommes qui nourrissaient encore l’espoir d’une revanche royaliste. »
Falloux, Mémoires d’un royaliste, Paris, Perrin, 1888, publiés par Georges de Blois [7], vol. 1, pp. 17-45.