2007
Parlement[s]
Sources
Une jeunesse impatiente et ambitieuse : Jacques Ducreux au congrès radical de Nice (septembre 1947)
Frédéric Fogacci
Doctorant et ATER à l’université Paris IV-Sorbonne
L’homme qui monte à la tribune du congrès radical de Nice
[1],
le 19 septembre 1947 peut se prévaloir d’une certaine jeunesse. Né en 1913, il appartient, avec Jacques Chaban-Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury ou Félix Gaillard, à la génération montante du parti. Proche de Paul Anxionnaz, dont il est le bras droit au sein de la fédération de la Marne, et le secrétaire parlementaire, il entamera dès l’année suivante un carrière autonome dans le département voisin des Vosges : conseiller municipal en 1948, conseiller général en 1949, il devient député lors des élections législatives de 1951, élu sous la bannière du RGR, avant de mourir l’année suivante dans un accident de voiture. Édouard Herriot rend alors hommage à ce jeune député au destin brisé.
C’est pourtant à ce moment que l’on découvre les zones d’ombre de ce parcours brillant. Jacques Ducreux est en fait bien plus jeune qu’il ne le prétend, puisque né en 1918. En outre, sous son véritable nom, Jacques Tacnet, il a déjà entamé une carrière politique dans les mouvements étudiants d’extrême droite à la fin des années 1930, avant d’écrire pendant la guerre dans divers journaux collaborationnistes. On l’accusera également d’avoir appartenu à la mission Scapini. Passé en Afrique du Nord en 1942, il se voit reprocher ce passé et déserte. À la Libération, recherché par la police, il parvient pourtant à reprendre une carrière politique en utilisant le nom de sa mère
[2]. Sa « prise d’indépendance » dans les Vosges correspondrait, si l’on en croît les mémoires de Paul Anxionnaz
[3],
au moment où il aurait avoué ce passé encombrant à son mentor.
Cette intervention, par delà son contenu assez convenu, présente donc plusieurs intérêts : elle constitue l’un des moments fondateurs d’une grande ambition politique, et elle souligne l’habileté avec laquelle Ducreux-Tacnet est rapidement parvenu à maîtriser l’éloquence caractéristique d’une famille politique qui n’est pourtant pas la sienne. Ce discours vise enfin à l’inscrire dans la « jeune génération » qui participe à la reconstruction du parti à la Libération tout en se voulant respectueuse de la tradition radicale
[4]. Implicitement, en se présentant comme le symbole de cette jeune génération avide de responsabilités, Jacques Ducreux prépare son parachutage dans les Vosges et sa prise d’indépendance.
« Le président - La parole est à M. Ducreux (Vosges).
M. Ducreux - Mesdames, messieurs, en quelques mots, je voudrais insister sur le fait qu’il y a pour nous un devoir : c’est de faire en sorte de ne pas donner à La France le spectacle d’un parti fatigué ! Il faut, bien au contraire, que nous nous rajeunissions, et dans les doctrines, et dans les formes !
J’ai, tout à l’heure, entendu avec beaucoup d’intérêt le rapport de notre ami Jean-Paul David : il faut, certes, que les jeunes profitent du patrimoine que constituent l’expérience, l’habitude. Mais il ne faut pas confondre habitude avec routine ! C’est pourquoi nous devons essayer d’entraîner derrière nous tous les jeunes que galvaniseront de saines énergies ! Il ne s’agit pas de faire du Radicalisme, il ne s’agit pas de ressortir les vielles formules périmées pour attirer à soi les jeunes ; pour les attirer, il faut leur donner un certain goût de la responsabilité : il faut que les Jeunes puissent dire leur mot.
Je ne voudrais pas faire ici étalage d’une jeune expérience, mais vous me permettrez de rappeler ici la tâche accomplie par certains de vos amis dans deux départements, le premier dans la Marne, le second dans les Vosges. Nous avons créé un cours d’orateurs, nous avons donné à des jeunes la possibilité d’endosser certaines responsabilités, et je puis vous dire que les résultats acquis sont satisfaisants.
Il faut également intensifier la pratique du sport. Vous me direz que l’on se heurte à des difficultés quasi-insurmontables, d’ordre financier. Mais on peut, avec des moyens limités, attirer à soi les jeunes et, ainsi, par la pratique du sport, par le développement du goût de la responsabilité, je crois que nous parviendrons à renforcer les positions du parti, vis-à-vis des jeunes, dans notre pays.
Je crois pouvoir affirmer, d’ailleurs, que si ces méthodes presque révolutionnaires ne sont pas adoptées, c’en sera fait, dans une large mesure, de notre parti, et c’est ce que nous ne voulons pas ! Car vous savez comme moi qu’avec le salut du Parti radical, c’est le salut du pays tout entier qui est assuré. »
[1]
Source : archives du Parti radical, carton 42. Séance du 19 septembre 1947, matin.
[2]
À ce sujet, voir Bruno Fuligni,
La Chambre ardente, aventuriers et excentriques du parlement, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002.
[3]
Cf. Paul Anxionnaz,
Mes trois Républiques, un itinéraire aléatoire, Paris, La pensée universelle, 1988.
[4]
Il existe encore au sein du parti une réelle prédominance de la génération des élus de la III
e République : leur poids se renforce d’ailleurs à l’occasion des élections législatives de 1951. En novembre 1955, plusieurs années après la mort de Jacques Ducreux, le sénateur Henri Varlot peut encore écrire à Pierre Mendès France : « il me serait agréable que vous permettiez à un ancien de la III
e, laquelle a fait la France d’aujourd’hui, de conserver le bel optimisme d’avant 1940 malgré les prétendues indications de l’après-guerre. Notre représentation nationale conserve le besoin d’élus ayant fait leurs preuves au cours du long effort républicain de naguère, et même de jadis, dont les résultats sont suffisamment éloquents. […] Un juste équilibre de ses représentants au Parlement est plus que jamais nécessaire à la pérennité du radicalisme. […] La majorité doit pour le moment rester aux anciens que pénétrera petit à petit l’esprit de la génération « neuve » dans le climat de la future évolution politique. »
Cf. Archives du Parti radical, carton 545.