Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
164 pages

p. 115 à 133
doi: en cours

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n° 8 2007/2

2007 Parlement[s] Sources

Entretien avec Clémentine Autain  [1]

Réalisé par  Marie Aynié Anne-Laure Ollivier
Parlement[s] : Vous avez déjà une vie militante assez riche et ancienne derrière vous. À quand remontent vos premiers souvenirs politiques et vos premiers engagements ?
Clémentine Autain : Mes premiers souvenirs politiques remontent à l’enfance, mon premier engagement date de l’université [2].
J’ai commencé à militer à l’UNEF [3] et à l’UEC [4] en arrivant à la fac, à Paris 8 Saint-Denis. J’y suis restée deux ou trois ans. Mon premier souvenir militant, c’est dans cette UNEF où je n’étais pas très à l’aise. Je n’aimais pas tellement la manière dont se faisaient les débats et ce qu’il en sortait. Finalement, ça m’a plutôt détournée de l’espace politique : j’ai fait une pause et j’y suis revenue deux ans après par le féminisme. Ça n’a donc pas été un premier engagement très concluant !
Q : Cela vous semblait-il important d’aller vers le syndicalisme étudiant, et vers un syndicat proche d’un Parti communiste affaibli ?
CA : Cela me semblait évident. Je suis allée à la fac et aussitôt j’ai cherché à m’engager. Il y avait essentiellement l’UNEF et l’UEC. L’UNEF-SE [5] – plus proche du PCF – qui existait encore à l’époque, était infiniment plus importante que l’UNEF-ID [6] dans Paris 8. Il y avait une forte implication des communistes dans cette fac.
Q : Et pourquoi dites-vous : « ça ne m’a pas convenu, je ne me suis pas sentie à l’aise » ? Qu’est-ce que vous leur reprochiez ?
CA : Je trouvais que c’était un peu une école de futurs apparatchiks et je n’aimais pas cela. Je trouvais que les dirigeants de l’organisation parlaient entre eux et étaient un peu éloignés des étudiants. Ils n’étaient pas tellement dans la recherche, dans la co-construction avec les militants, mais plutôt dans la satisfaction d’eux-mêmes et la volonté de monter dans la hiérarchie pour devenir des dirigeants d’organisations politiques. C’est ainsi que je l’ai vécu, même si je sais que ce n’était pas que cela. Et ça semblait pareil si ce n’est pire dans l’autre UNEF. Les quelques contacts que j’ai eus avec l’UNEF-ID m’ont donné l’impression qu’ils passaient leurs journées dans un bureau à parler « orga » et pas tellement à être investis sur le fond. Je trouvais que ce n’était pas tellement un lieu de brainstorming, un espace d’innovation politique.
Q : Y a-t-il un événement fondateur dans votre engagement politique ?
CA : Non, je me suis toujours intéressée à la politique, même petite. J’ai toujours posé beaucoup de questions. Je me souviens très bien de mai 1981 même si je n’avais que 8 ans. Mon père était aussi très investi sur toute la bataille qu’il y a eu pour les otages au Liban. J’ai des souvenirs de manifs, de la fête de l’Huma chaque année… J’ai grandi dans un univers assez politisé, très à gauche. J’ai eu la chance de voir à la maison des hommes politiques, de les entendre discuter. Du coup, j’ai grandi un peu avec et j’ai toujours été intéressée par la politique.
Q : Et la gauche, ça vous paraissait évident ?
CA : Oui, évident. À l’époque, ce qui me paraissait loin, c’était le Parti socialiste. Après j’ai découvert qu’il y avait la droite et ce qu’était le camp des conservateurs, mais ça, ça été plus tard !
Q : Est-ce qu’il y a une figure d’homme politique qui vous a plus particulièrement marquée ?
CA : Non, j’ai rarement été une grande admiratrice, je n’ai jamais été « fan » : ni « fan » de chanteur, ni « fan » d’acteur, ni « fan » de politique. C’est une question de personnalité, je ne suis pas une adepte du culte de la personnalité. Je suis plutôt « fan » d’idées. Ceci dit, il y a des personnes pour lesquelles j’ai de l’admiration, ou en tout cas qui m’ont longtemps impressionnée. Des figures historiques bien sûr comme Simone de Beauvoir, Karl Marx ou Pierre Bourdieu. Des gens que j’ai eu la chance de rencontrer enfant, comme Alain Krivine et Jack Ralite, qui sont deux figures pour lesquelles j’ai toujours beaucoup d’estime.
Q : Vous avez fait des études d’histoire. Est-ce que vos études ont joué un rôle dans votre engagement ?
C.A. : Non, c’est plutôt l’inverse. J’ai fait mon DEA sur le MLF [7] parce que j’étais engagée sur la question des droits des femmes, mais dans l’autre sens, non, pas vraiment.
Q : Vous êtes élue au conseil de Paris apparentée PC. Vous avez continué à être un petit peu en marge des organisations, toujours par refus…
C.A. : Non, pas du tout pour la même raison. Je pense que les clivages aujourd’hui à gauche sont totalement dépassés. Aucune organisation ne représente aujourd’hui l’espace politique dans lequel j’ai envie d’être. Pour autant, je pense qu’on ne peut pas faire sans organisation ; je ne suis pas contre la forme parti a priori, même si je pense que les partis politiques ont besoin de repenser leur mode de fonctionnement. J’aspire à être dans une organisation parce que les cadres collectifs sont indispensables si l’on veut être utile. D’ailleurs, en réalité, je me suis presque toujours inscrite dans un espace collectif d’action, de Mix-Cité aux collectifs anti-libéraux, en passant par l’action à la Ville de Paris. Le problème, c’est qu’aujourd’hui ça n’a pas de sens d’avoir un petit bout de PC, un petit bout de LCR [8], un petit bout de PRS [9], un petit bout chez les écolos de gauche… L’espace de la gauche de gauche est éclaté et n’a aucun sens. On voit bien qu’il y aurait besoin de créer une nouvelle force politique de la gauche de transformation et que c’est vers cela qu’il faut aller. Je reviens d’Allemagne où il y a eu le congrès de Die Linke, la fusion entre le PDS [10] et la WASG [11] : il me paraît plus cohérent d’avoir une grande organisation dans laquelle se retrouvent des héritiers de la tradition communiste, des altermondialistes, des déçus de la social-démocratie, des écolos, des syndicalistes… Ces traditions doivent maintenant faire cause commune pour repenser un projet de transformation digne du XXIe siècle et peser davantage sur le réel. Alors, est-ce qu’en France, cela signifie créer d’emblée une force politique commune ? C’est peut-être aller vite en besogne, mais en tout cas je pense qu’il faut se diriger vers un cartel, un front, un cadre qui permette à l’ensemble des forces de la gauche radicale d’être ensemble. Séparés, nous sommes inaudibles et peu crédibles. Et je crois à la force d’un alliage entre différentes cultures et traditions de la gauche de transformation.
Q : Votre passage par le milieu associatif ne manifeste-t-il pas une hostilité aux machines partisanes ?
CA : Oui et non. Effectivement à l’époque, j’avais été déçue par l’UNEF et l’UEC, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je ne me suis pas engagée dans un parti – outre le fait que je ne comprenais rien à ces clivages qui ne me parlaient décidément pas. Après, c’est vrai, j’ai préféré venir par le mouvement social, que j’ai toujours considéré comme un espace politique. Ça a été ma manière de faire de la politique. J’en ai été très contente et j’ai même eu du mal à passer le pas, pour aller dans un cadre institutionnel. Ça n’allait pour moi pas du tout de soi.
Q : Pensez-vous que ce serait une façon moderne, « jeune », de faire de la politique, que d’avoir cette double appartenance à la fois au mouvement associatif et à des cadres plus institutionnels ?
CA : Je ne suis pas sûre. Pour ma part, je l’ai fait plutôt dans le cadre de l’esprit de la Charte d’Amiens, d’une séparation entre mouvement social et politique, puisqu’au moment où j’ai commencé à discuter pour figurer sur des listes aux municipales, j’ai quitté mon mandat de co-présidente de Mix-Cité [12]. Vraiment, ça n’engageait que moi en tant qu’individu et pas l’organisation associative. Je trouvais important qu’il y ait une différence entre les deux. En étant élue, je n’ai pas continué à être dans Mix-Cité. Je pense qu’il y a des rôles, des moments, des temps de la vie, il y a des manières de faire de la politique qui sont différents et je ne suis pas partisane de tout mélanger. De toutes façons, les porosités existent entre les espaces (mouvement social/politique institutionnelle) et c’est tant mieux. Mais je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faudrait vider le mouvement social pour que tous les acteurs-trices sociaux deviennent des élu-e-s !
Q : Aujourd’hui vous n’appartenez plus à aucune association ?
CA : Si, je reste membre de la fondation Copernic [13] qui est une structure associative dans laquelle il y a des syndicalistes, des associatifs, des intellectuels et des politiques. Je suis partisane d’une certaine autonomie du mouvement social, ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas de politique, qu’il n’a pas son mot à dire, y compris à l’occasion d’échéances électorales. En tout cas, le fait de défendre une certaine autonomie, une liberté pour ne pas être inféodé à une organisation ou à une personnalité ancrée dans un cadre institutionnel, me paraît nécessaire ; ça ne veut pas dire que je ne souhaite pas qu’on travaille avec les mouvements sociaux, mais je me méfie de l’instrumentalisation. Je n’ai pas du tout aimé la manière dont SOS Racisme, par exemple, a fonctionné de ce point de vue. De la même manière, je ne trouve pas correct que Fadela Amara, désormais au gouvernement, continue à être présidente d’une association qui n’a pas fait le choix de soutenir Nicolas Sarkozy [14]. Je n’aime pas du tout cette appropriation par quelques-uns d’un mouvement, cette mise au service du politique, d’une association : ce n’est pas très démocratique…
Q : Ce passage du mouvement associatif, volontiers contestataire, aux responsabilités politiques, a-t-il été difficile pour vous ?
CA : Je ne suis pas d’accord avec cette représentation des rôles et des styles. Je suis partisane de la radicalité dans le cadre institutionnel. Il n’y a pas la gestion d’un côté et de l’autre, les espaces de radicalité dans lesquels on peut dire tout et n’importe quoi. Je pense justement qu’il faut que les deux se raccordent, c’est-à-dire qu’on arrive à avoir des traductions institutionnelles de revendications, de propositions qui s’inscrivent dans une volonté de transformation radicale de la société. Et c’est ce divorce-là, à gauche, qui, à mon avis, est mortifère. La gauche, et singulièrement le Parti socialiste, ont oublié qu’ils étaient là pour transformer en profondeur la société et pas simplement pour accompagner le libéralisme économique et le conformisme ambiant. Je pense que c’est comme cela aussi que le Parti socialiste perd son odeur et sa saveur : il se notabilise, il ne fait plus envie car il ne propose plus rien d’emballant, il ne transforme plus. Les classes populaires se reconnaissent de moins en moins dans une organisation qui ne permet pas de leur offrir une réelle perspective de changement, et qui ne modifie pas de manière substantielle les conditions d’existence du plus grand nombre, quand il est au pouvoir. La gauche doit se remettre à penser des alternatives ambitieuses adaptées au monde contemporain.
Q : Vous avez été candidate aux municipales très jeune. Avez-vous vécu cette jeunesse comme un atout ou au contraire comme un handicap ?
CA : Les deux. C’est un atout parce que c’est important qu’il y ait des jeunes en politique ; et il n’y en a pas assez. Ce n’est pas parce qu’on est jeune qu’on est plus « ceci » ou plus « cela », mais on n’a pas grandi avec les mêmes repères. On a forcément un regard sur la société, sur le monde, un rapport au temps aussi, qui sont un peu différents. En ce sens, c’est un atout. En même temps, c’est un handicap, parce qu’on est dans un univers qui n’est pas mixte et dans lequel dominent des gens beaucoup plus âgés. À Paris, passe encore : la moyenne d’âge est excellente au regard de l’Assemblée Nationale, où elle était de 57 ans sous la précédente législature. Ceci dit, à 27 ans, j’étais la benjamine [15]. Ce n’est pas vrai dans tous les pays d’Europe, c’est particulier à la France : on a des responsables politiques qui sont relativement âgés. Je pense que cela pèse, premièrement, sur la représentativité des politiques, et deuxièmement sur la qualité même du travail accompli. Non que je pense qu’il ne faudrait que des jeunes, mais parce que la mixité générationnelle, sociale, culturelle, la mixité de genre, la mixité, vraiment, est un atout évident en politique. Pour obtenir cette mixité, il faut promouvoir d’autres profils que des hommes blancs sexagénaires sortis de Sciences Po ou de l’ENA.
Q : On vous a donné votre chance très jeune mais dans une circonscription qui n’était peut-être pas gagnée d’avance…
CA : On m’a donné quand même une chance importante puisque j’étais sûre d’être élue ! J’étais tête de liste dans un arrondissement de Paris, le 17e, où les places sont chères, comme dirait l’autre… Cela m’assurait d’être conseillère de Paris, ce qui n’est quand même pas rien. Certes, je n’étais pas dans un arrondissement gagnable. Mais on ne s’est pas moqué de moi en me mettant dans le 17e, face à Françoise de Panafieu qui jouait un rôle important dans la droite parisienne, même si elle n’était pas alors la tête de liste. On m’a donné ma chance, vraiment.
Q : La campagne a-t-elle été difficile ? Est-ce que vous avez ressenti un manque d’expérience ?
CA : Non. Ça a été plus difficile au début de la mandature que pendant la campagne. Comme je débarquais, j’avais toujours peur quand on m’assénait quelque chose. Par ma jeunesse et mon inexpérience, j’étais tétanisée parce que je me disais que j’avais fait une erreur. En fait, les critiques n’étaient pas toujours fondées. J’ai mis un peu de temps à m’en rendre compte, mais maintenant je peux asséner une information même quand quelqu’un me contredit – quitte à aller revérifier après.
Q : Du coup, qu’est-ce qui était le plus difficile pour vous : être jeune ou être une femme ?
CA : Être jeune, peut-être, parce que cela me rendait encore plus différente que d’être femme – la loi sur la parité avait eu quelques effets. C’est encore loin d’être idéal en matière d’égalité hommes-femmes, mais c’est mieux qu’ailleurs et qu’avant : un exécutif paritaire, beaucoup de femmes notamment à gauche qui ont été élues, alors que des jeunes… L’équipe est plus jeune que la moyenne nationale, mais je reste la benjamine. Et puis le fait d’être féministe me donne aussi beaucoup de décryptages sur les identités de genre. J’étais beaucoup plus démunie sur les rapports intergénérationnels et j’ai ressenti ça plus fortement. Mais il est certain que je cumule… et encore, ça va, je suis blanche !
Q : Le fait d’être jeune n’a-t-il jamais été pour vous un argument de campagne ?
CA : Non, ce n’est pas un argument de campagne, mais le fait est que c’était mis en avant, comme pour Roxane Decorte à droite [16]. Il y avait Roxane Decorte à droite, et moi à gauche. Deux figures des nouvelles générations.
Q : Vous avez beaucoup parlé de génération. Vous avez dit à propos du syndicalisme étudiant : « je ne m’y retrouvais pas, ils étaient dans des questions qui n’étaient ni de mon âge ni de mon époque. » Est-ce que vous avez senti un fossé générationnel qui explique que vous ayez des centres d’intérêt différents ? Avez-vous eu des conflits à ce niveau avec des responsables politiques d’une autre génération ?
CA : Oui, davantage dans ma vie politique – pas forcément ici à la mairie –, mais dans ma vie politique, oui, ça c’est sûr. Le fait de ne pas avoir fait Mai 68 est évidemment dans nos espaces un vrai problème ! Et puis, le fait d’être minoritaire. Minoritaire, cela veut dire qu’on a une génération, notamment celle de 68, qui continue à régler ses propres comptes, avec son propre vocabulaire, avec ses propres référents et qui a du mal à accepter que des jeunes – parce que nous sommes minoritaires et que nous n’arrivons pas à nous imposer – n’aient pas les mêmes repères, le même vocabulaire, les mêmes manières de penser le monde. Oui, il y a un conflit de génération dans la gauche de gauche. C’est eux qui savent, qui ont l’expérience militante, qui ont fait la révolution et pas nous. On est tellement moins nombreux… La « génération 68 » a tendance à continuer à régler des comptes vieux de 20 ans. Je caricature un peu mais il y a quelque chose de cet ordre. Beaucoup sont passés par la LCR et continuent leur discussion de bureau politique des années 1970. Le rapport aux communistes n’est pas du tout le même pour des gens de 50 ans que pour ma génération politique. L’anticommunisme, je pense, est beaucoup moins fort chez les jeunes : le PCF peut aujourd’hui susciter du mépris ou de l’indifférence mais peu de haine. Les enjeux ne sont pas les mêmes. Nous avons grandi avec le rapport Khrouchtchev dans les manuels scolaires et la question n’est pas de savoir si on est pour ou contre le régime soviétique ! Nous sommes dans une autre époque, où l’alternative est plutôt entre accompagner ou contester la globalisation libérale.
Q : À propos de génération, le fait d’appartenir à la « génération Mitterrand », d’avoir grandi avec la gauche au pouvoir alors que la génération précédente s’est construite contre la droite au pouvoir, est-ce que cela ne rend pas différent le rapport à la politique ?
CA : Nous sommes plutôt les déçus de la gauche au pouvoir, ce qui peut donner deux attitudes. Soit « droite ou gauche, c’est la même chose » – et puis finalement si on a une figure porteuse à droite, et bien allons-y ! –, encore que les jeunes sont, encore aujourd’hui, plus à gauche que leurs parents. Soit une contestation forte à l’égard du Parti socialiste et donc une posture plus à gauche. Dans le même temps, nous avons aussi été façonnés par l’extrême droite, par la montée du Front national, ce qui engendre des réflexes du type : « il vaut mieux le PS que le Front national ». La notion de « vote utile » est très intégrée par les nouvelles générations. Même avant le 21 avril [ndlr : 2002], la montée de l’extrême droite a nourri le combat antifasciste, antiraciste chez les jeunes. Et la défiance à l’égard des politiques, de droite comme de gauche, est très répandue.
Q : Pour rester dans cette idée de génération, vous appartenez à une génération familière de l’écran, de l’image, de la télévision. Avez-vous l’impression que cela vous apporte une certaine aisance face à ce média ?
CA : Oui, mais je ne pense pas que cette familiarité soit liée au fait que j’ai regardé la télé. D’abord, je l’ai très peu regardée. Je pense que le fait d’être issue d’une famille d’artistes joue plus pour moi dans le fait de n’être pas très gênée par la présence des caméras ou pour parler en public. Cela tient davantage au fait que je suis une enfant de la balle, comme on dit. Mais c’est vrai qu’on a intériorisé le caractère incontournable des médias et de l’audiovisuel. On ne fait pas de la politique aujourd’hui comme on la faisait il y a 50 ans. Ségolène Royal peut n’être pas très bonne à la tribune dès lors qu’elle passe bien à la télé : c’est infiniment plus important. Alors qu’à l’époque de Jacques Duclos ou de Jean Jaurès, il fallait avant tout être un bon tribun. On a changé d’époque et il est évident que les médias audiovisuels sont incontournables pour faire de la politique aujourd’hui. Il y a un besoin de maîtriser ces espaces là, ces espaces médiatiques au sens large.
Q : Vous avez notamment lancé votre propre blog. Pensez-vous qu’il y a une question d’âge dans l’intérêt pour ce type de médias ?
CA : Il faudrait vérifier, mais j’ai l’impression qu’il y a des tas d’élus de 50 ans qui ont leur blog. Cela a peut-être à voir avec le rapport à la modernité : il y a ceux qui ont le souhait d’être ancrés dans des formes modernes, contemporaines, et ceux qui sont un peu à la traîne. Mais je ne sais pas si c’est seulement lié à l’âge. J’ai des amis en politique, des jeunes qui n’ont toujours pas de blog, mais ce n’est pas forcément critiquable non plus. Je pense que c’est un outil fondamental d’information, d’échange et que c’est un des bons points de la modernité.
Q : En étant chargée de la « jeunesse » à la mairie de Paris, vous avez été un peu institutionnalisée comme jeune. Avez-vous l’impression de représenter les jeunes ?
CA : Je n’estime pas que je suis là au titre de la représentation des jeunes. J’ai été élue pour représenter tous ceux qui se reconnaissaient dans le projet politique qui était celui de la gauche à Paris en 2001. C’est le mandat que j’ai reçu. Après je suis chargée de la jeunesse, c’est donc à moi de mener des politiques municipales pour les jeunes, et d’organiser le dialogue entre les jeunes et l’institution, pour qu’ils puissent prendre part aux politiques publiques que nous menons. Mais je ne me sens pas représentative de tous les jeunes. Qui pourrait y prétendre ?
Q : Mais est-ce que vous pensez qu’il faut être jeune pour s’occuper des jeunes ?
CA : Non, absolument pas. Cela peut être un atout parce que c’est vrai qu’il y a une défiance des jeunes à l’égard des politiques, très forte. Par conséquent, dans le dialogue, ça peut aider. Mais il y a des jeunes qui ont du mal à dialoguer avec d’autres jeunes. Il n’y a pas de règle. Pourquoi être une femme pour s’occuper des femmes ? Pourquoi être une handicapée pour s’occuper des handicapés ? On ne s’en sort pas.
Q : N’avez-vous pas l’impression que vous êtes plus concernée par leurs problèmes ?
CA : Et bien déjà, il y a un petit fossé générationnel. Les jeunes dont je m’occupe ont entre 13 et 28 ans. Alors on peut penser que 28 ans, sachant que j’en ai 34, c’est proche. Mais à côté d’un jeune de 15, 16, 17 ans, la différence est réelle. Il y a une, voire deux générations d’écart, c’est beaucoup. La jeunesse en politique n’est pas la même que dans la vie : à 40 ans, on est tout juste un post-ado en politique !
Q : Mais pensez-vous, a contrario, que votre jeunesse a joué un rôle dans le fait qu’on vous attribue ces responsabilités ?
CA : Oui, sans doute. Il faudrait le demander au maire. J’étais la benjamine, Bertrand Delanoë m’a nommée à la jeunesse. Je n’avais pas d’idée précise sur ce que je voulais faire et quand il m’a proposé la jeunesse, je trouvais que c’était plutôt une bonne idée. C’est une délégation très transversale, qui permet d’aborder de nombreux sujets. J’ai pu défricher l’enjeu de la jeunesse que je n’avais pas spécifiquement travaillé auparavant. Je suis très contente d’avoir eu cette délégation.
Q : Et si vous êtes réélue, vous continuerez dans cette voie ?
CA : Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je vais faire [17].
Q : Ne courez-vous pas un risque d’enfermement ou de stigmatisation ?
CA : Non, je ne le ressens pas trop. D’abord parce que j’ai la chance de donner mon point de vue aussi sur la politique nationale. Je n’ai pas l’impression de parler que des jeunes. Du tout. Et puis je sais que la jeunesse, de toute façon, ça passe !
Q : Il y a parfois un enfermement malgré soi. Je vous ai vue dans une émission télévisée où l’on vous avait invitée avec Laurent Wauquiez : vous étiez la jeune de gauche et lui le jeune de droite. N’est-il pas parfois exaspérant d’être la jeune de service, malgré vous j’entends ?
CA : Cela signifie simplement que ce n’est pas banal, que notre profil de jeune est en soi original en politique. Quand François Mitterrand a pris le PS, – Libé rappelait ça l’autre jour –, la moyenne d’âge au bureau national était de 30 ans ! Les temps ont changé… Ce n’est pas tant de vivre soi-même la stigmatisation qui est le problème, c’est de constater qu’être jeune nous place aux marges, parce que nous sommes peu nombreux. Or il faudrait que cela passe inaperçu, que l’on s’habitue à ce qu’il y ait beaucoup plus de jeunes. En Allemagne, j’ai rencontré une fille de 29 ans, qui est vice-présidente du Die Linke et qui est au Bundestag. J’étais persuadée qu’elle était la benjamine du Bundestag. Pas du tout. Il y a six députés plus jeunes qu’elle. C’est tout à fait normal. Il y a des tas d’élus de moins de 30 ans dans l’équivalent allemand du Parlement !
Q : Comment expliquez-vous qu’en France l’espace politique soit, moins qu’ailleurs, ouvert à la jeunesse ?
CA : Je ne sais pas pourquoi c’est si ancré en France. Des sociologues pourraient peut-être répondre. Mais c’est vrai qu’en France, même si ce n’est pas le seul pays concerné, ce problème est particulièrement patent. Lorsqu’on se penche sur d’autres pays, on constate que l’image de la jeunesse n’est pas la même partout. Certes, les nouvelles générations manquent d’expérience mais elles ont d’autres atouts et en France, on ne sait pas suffisamment s’appuyer sur elles. C’est vrai aussi dans l’entreprise. C’est moins prégnant dans l’entreprise qu’en politique ; on y fait plus facilement confiance à des jeunes cadres parce qu’on sait qu’ils vont apporter du dynamisme. Mais tout de même, les moyennes d’âge des dirigeants sont extrêmement élevées aussi.
Q : Est-ce que votre réticence à l’égard de différents partis politiques tient aussi à leur rapport aux jeunes, aux femmes ?
CA : Je pense en effet qu’il y a un problème de représentativité des organisations du fait qu’il n’y a pas suffisamment de jeunes, de femmes mais aussi d’enfants des classes populaires. Il y a un défaut de représentativité très fort dans les organisations, qui produit de l’étouffement. Mais il ne suffit pas de dire que l’on veut s’ouvrir pour que cela marche. Pour l’instant, on n’a pas la clé à gauche pour déverrouiller et se rendre compte qu’il faut créer des lieux attractifs où des profils différents puissent s’investir. Pour l’instant, c’est un peu la panne.
Q : Le gouvernement Fillon II a fait appel à des jeunes comme Laurent Wauquiez, ou Rama Yade. Y voyez-vous un progrès ou un simple affichage médiatique ?
CA : Il n’est pas sûr que ce n’est que de la vitrine… Et ce n’est pas qu’une question de progrès, c’est une question de dynamique. Il est difficile de déterminer le rapport de causalité, mais je constate que là où il y a de la dynamique politique, souvent il y a la promotion de nouvelles générations. C’était vrai en 1981 avec Mitterrand et on le voit là, à nouveau : Sarkozy a réussi à s’entourer d’une « jeune garde », de jeunes pousses qui ont donné de la fraîcheur, qui ont permis à la droite d’être attractive, de parler différemment, de mettre en scène la volonté de novation. Je pense que c’est plutôt un atout. Je ne crois pas que ce soit seulement un affichage médiatique à partir du moment où on leur donne des responsabilités. Rama Yade a quand même un secrétariat d’État important. Laurent Wauquiez est porte-parole du gouvernement. Même Rachida Dati, à la Justice…On ne peut pas dire que ce n’est que de la vitrine. Ce sont des responsabilités qui sont données, réelles. Je pense qu’ils ont réussi là où la gauche aurait dû réussir depuis belle lurette.
Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt car au Parlement ou dans les collectivités territoriales, la droite fait mauvaise figure en termes de mixités sociale, de genre et culturelle.
Q : Est-ce qu’à gauche le PC vous paraît plus ouvert de ce point de vue que le PS ou d’autres organisations ?
CA : Le PC a toujours fait beaucoup mieux que les autres pour ce qui est de l’égalité entre les hommes et les femmes, depuis très longtemps : c’est une organisation qui, de ce point de vue, est vraiment en avance par rapport aux autres, ou plutôt, moins en retard. Il y a une longue habitude de la mixité, de ce côté-là, pas de problème ! Cela ne donne pas au PCF un brevet historique de féminisme mais c’est un autre sujet… Concernant la diversité aussi, je crois que c’est une des organisations les plus ouvertes. Enfin, le Parti communiste est sans aucun doute l’une des meilleures organisations pour promouvoir les gens issus des classes populaires, soit par le biais syndical, soit grâce à l’organisation elle-même, à sa capacité à faire de la formation et à être ancrée dans les milieux populaires. Je pense qu’en termes de diversité de ses élu-e-s, historiquement, le PC n’a pas été le plus mauvais.
Q : Cet élément a-t-il compté dans votre choix de vous apparenter au PC, au conseil municipal de Paris ?
CA : Non, pas spécialement. C’est le fond du projet politique qui a été déterminant : la contestation du capitalisme et en même temps la volonté de n’être pas simplement dans la contestation, mais aussi dans la prise de responsabilités.
Q : N’avez-vous pas l’impression que, pour qu’à gauche, ce renouvellement de générations ait lieu, l’effort est à faire dans les organisations de jeunesse ou dans le syndicalisme étudiant ?
CA : Encore une fois, il est difficile d’établir un rapport de causalité. La faiblesse des organisations de jeunesse à gauche est réelle mais relative : l’UNEF a montré aussi sa capacité de mobilisation lors du mouvement anti-CPE. L’UNEF-SE n’existe plus, l’UEC n’est plus aussi puissante qu’elle a été. Il y a bien une faiblesse des organisations politiques de jeunes et je pense que ce n’est pas bon pour nous.
Q : Vous vous êtes beaucoup impliquée dans la lutte contre les discriminations, pour la cause des homosexuels par exemple. Est-ce que le fait d’être une femme jeune, et d’être, à ce titre, minoritaire, compte dans ces préoccupations ?
CA : En ce qui concerne le féminisme, bien sûr. Le fait d’être une femme, d’avoir subi le sexisme, a éveillé ma prise de conscience et mon engagement. Pour le reste, non ; c’est l’approche en termes de genres qui est une conviction politique forte, qui m’a conduite à me battre pour les droits des gays et des lesbiennes. C’est un engagement politique. Sur les questions de la diversité, j’ai toujours été assez engagée parce que j’avais fait ma maîtrise sur l’Algérie coloniale et que j’ai travaillé au Groupe d’études sur les discriminations, ancêtre de la HALDE [18]. Ce sont des thématiques qui me tiennent à cÅ“ur : je pense que la question des droits et de la diversité, de la mixité en général est une question politique majeure, si on veut faire vivre l’égalité réelle. Par ailleurs, je suis partisane d’une articulation entre les inégalités sociales et les inégalités fondées sur le genre ou sur l’origine culturelle – autrement dit, entre la tradition du mouvement ouvrier et le féminisme ou l’antiracisme. Je crois que ça ne fonctionne que si on sait articuler ces objectifs.
Q : De ce point de vue, pensez- vous être porteuse des idées d’une nouvelle génération ?
CA : Je pense que oui. Les années 1990, en tout cas pour ce qui est des mouvements sociaux, ont vu apparaître de nouveaux champs d’action : le féminisme c’était plutôt les années 1970, mais l’antiracisme a prospéré. Des années 1970 aux années 2000, dans le mouvement social, ces questions là ont émergé. L’écologie aussi, très fortement. Ces thématiques doivent enrichir la tradition du mouvement ouvrier et s’entrecroiser, s’articuler avec elle, dans une vision du monde cohérente, et pas seulement, comme c’est le cas pour l’instant, par une juxtaposition de revendications. Je pense qu’en fait tous les combats émancipateurs convergent. Il faut organiser et comprendre cette convergence. Et pas nécessairement les hiérarchiser en disant : « il y a la question sociale et tout le reste découlera. Une fois que la révolution viendra, vous verrez, l’égalité entre les hommes et les femmes subitement va arriver, il n’y aura plus de racisme… » Sans articulation et sans cohérence, cela ne peut pas marcher.
Q : N’avez-vous pas l’impression que votre génération, qui s’est par exemple fortement investie contre le racisme, a du mal à transformer ce combat en un combat politique plus large, et à inscrire ses revendications dans des combats électoraux ou à les porter dans une organisation politique ?
CA : Il n’y a pas d’organisation qui permette cela aujourd’hui, qui offre à cet égard un projet mobilisateur. Je ne pense pas que les jeunes ne s’y intéressent pas ou ne veulent pas participer à la vie politique. Mais pour l’instant, il n’y a pas d’offre qui semble leur correspondre. Quand il y en aura une, je pense qu’on pourra mobiliser largement.
Q : Avez-vous l’impression que les jeunes que vous rencontrez dans le cadre de vos fonctions sont « dépolitisés », ou qu’ils manifestent un rejet du politique dans ses formes classiques ?
CA : Un rejet du politique dans ses formes classiques, oui. Un rejet du personnel politique, c’est sûr. Un rejet de la politique, vraiment non, je ne crois pas du tout. Un rejet du terme, peut-être. Mais ils s’intéressent à l’avenir commun, c’est une évidence. Et de plus en plus me semble-t-il. Seulement la croyance dans une alternative au monde actuel est faible. Cela tient en partie aux projets politiques proposés qui sont de courte vue. Les programmes politiques visent en général les 2-3 ans qui viennent et ne portent plus vraiment de visée transformatrice qui s’inscrive dans la durée.
Q : Vous-même, en tant que jeune élue, avez-vous eu le souci de réconcilier ce désir de politique de la jeunesse, avec les politiques, les hommes politiques ?
CA : Oui, mais je pense qu’à peu près tous les politiques ont cet espoir là ! Bien sûr, le fait d’avoir un profil qui est moins dans le « moule » peut aider à ce que de jeunes oreilles se tendent. Mais cela ne suffit pas. Je reste même convaincue – on l’a vu avec Ségolène Royal –, que la question ne se résume pas à la rupture du profil : c’est l’enjeu de contenu qui prime. Il faut un projet mobilisateur. Rompre dans les formes et dans les profils des politiques, c’est une dimension importante qui permet de répondre à la crise démocratique. Mais au fond, la crise démocratique, à quoi est-elle liée ? Elle est liée au manque de confrontation entre des projets politiques qui aient leur cohérence. La droite a réussi une sorte de mise à jour de son projet politique.
La gauche, pour l’instant, ne l’a pas fait. Par conséquent, le problème, ce n’est pas que le casting. Toute la crise démocratique n’est pas là-dedans. La crise démocratique se joue dans le contenu des projets. Voir de nouveaux profils, c’est une promesse. Mais pour être à la hauteur, il faut que nous arrivions à être porteurs de contenus et de perspectives neuves. C’est beaucoup plus difficile et cela ne se fait pas tout seul.
Q : À propos de casting, revenons sur votre candidature à la candidature à la présidence de la République. Selon vous, quelle était votre différence par rapport aux autres candidats possibles ? Qu’est-ce que vous pouviez apporter ?
CA : La première différence n’est pas celle qui a été la plus mise en avant : étant donné qu’on essayait de faire du neuf et de construire une candidature dans laquelle des communistes, des écologistes, des altermondialistes, des socialistes de gauche puissent se retrouver, il fallait à mon avis un profil qui ne soit pas associé à l’une des histoires, et qui puisse permettre à chacun d’investir une partie de sa tradition. De ce point de vue, l’âge est, à mon avis, un atout. Le fait de ne pas avoir été 30 ans communiste ou socialiste peut être un atout parce que cela veut dire que, étant moi-même en construction, je peux me nourrir des apports des uns et des autres. Ma qualité première, malgré moi d’une certaine manière, était donc liée à mon âge, mais aussi à mon parcours, parce que j’ai fait le choix de ne pas être dans une de ces traditions mais de toujours être dans des espaces qui valorisaient le mélange de ces cultures et de ces traditions. Je pense que c’était mon atout majeur dans cette campagne.
Q : Votre jeunesse a-t-elle pesé dans votre échec à l’investiture ?
CA : Elle a été vécue par certains comme un handicap puisque la question de la crédibilité était posée en disant : « On ne peut pas être Président de la République à 33 ans. Il n’y a pas de crédibilité. Or, nous voulons une force à vocation majoritaire : il faut donc un candidat qui soit crédible en tant que Président ? » Je pense qu’il n’était pas plus crédible que les Français élisent à la tête de leur pays la secrétaire nationale du PCF ou un homme au profil plus classique mais quasiment inconnu d’eux. Je pense que nous n’avions pas du point de vue institutionnel classique de candidature crédible pour être à la tête de la France. Et était-il crédible que la gauche de gauche puisse gagner cette élection ? Progresser, certainement. Faire un score à deux chiffres, peut-être. Mais davantage… Par conséquent, ma candidature aurait pu marquer une novation et, peut-être, nous positionner pour l’avenir. Je constate que c’est le plus jeune des candidats de la gauche de gauche qui a fait le meilleur résultat à la présidentielle dans cet espace…
Q : Le problème ne réside-t-il pas dans le fait que vous vous trouvez en contradiction avec une extrême gauche qui se veut une force de contestation, et non une force de gouvernement et d’alternance ? Ne jouez-vous pas en effet le jeu du pouvoir et de l’élection ?
CA : Oui, mais je pense que, dans la gauche de gauche, la volonté de s’occuper de ce qui nous regarde et de prendre nos responsabilités est de plus en plus grande. Ceux qui sont uniquement pour la protestation et la contestation sont en réalité devenus minoritaires. Beaucoup ont dit : « Voilà, la gauche a échoué. La gauche au pouvoir n’a pas été capable de transformer. À nous de le faire. » Et à nous de le faire en étant crédibles, en montrant quelles sont les marges de manÅ“uvre et en disant que nous voulons le pouvoir institutionnel pour transformer la vie des gens. C’est pour cela que nous avions rédigé plus d’une centaine de propositions concrètes. Certains se cantonnent encore à la protestation mais je crois que domine désormais la volonté d’apporter des réponses concrètes et de mettre un terme à la répartition des rôles entre un PS gestionnaire, qui ne change pas la vie, et une gauche de protestation impuissante parce qu’aux marges.
Q : Vous sentez-vous appartenir à une génération politique ?
CA : Oui, forcément. On appartient tous à une génération, malgré nous. L’histoire dira ce qu’a apporté notre génération. C’est une génération qui a grandi avec des repères douloureux : le SIDA, la crise, le chômage. On est donc apparemment moins utopistes que la précédente mais je pense quand même que le désir de changer les choses existe bel et bien. Et puis, une génération n’est pas monolithique : il y a des contradictions, tout le monde ne pense pas de la même manière. Une génération, ce sont des repères, des rapports à l’air du temps, mais ça ne fait pas tout. Ça ne fait vraiment pas tout. On nous traite d’ailleurs de temps en temps, Olivier Besancenot et moi, de décalés par rapport à notre génération. On serait d’un autre temps. Je ne le crois pas du tout !
Q : Parce que vous militez ?
CA : Parce que l’espace politique qu’on représente est renvoyé très souvent au passé, aux expériences dites socialistes qui ont gravement échoué. Or, je pense que c’est au contraire un espace d’avenir ! La critique du capitalisme est une idée extrêmement moderne. Ça ne veut pas dire qu’on a clé en main la solution d’une société alternative ; mais la gauche de gauche préconise des valeurs et des propositions qui permettent de penser en dehors des clous de la globalisation libérale, qui nous mène chaque jour un peu plus dans l’impasse. Partager les richesses, les pouvoirs, les savoirs : voilà l’horizon. Avec Nicolas Sarkozy, c’est le parti pris du riche et du chacun pour soi.
Q : Et pensez-vous que cela paraît moins désuet aujourd’hui qu’il y a dix ans ?
CA : Oui, peut-être aussi. La chute du mur de Berlin, la fin de l’affrontement bloc contre bloc changent la donne. Ce n’est pas parce que le « socialisme réel » a échoué que le capitalisme a gagné. On arrive à la phase suivante où l’on se rend compte du désastre économique et social avec ce système. Creusement des inégalités, destruction de la planète, absence de contrôle démocratique sur le cours des choses, enrichissement de ceux qui détiennent le capital au détriment de ceux qui travaillent… Nous marchons sur la tête ! On a eu l’impression que le capitalisme permettait de créer des richesses là où le socialisme réel donnait un sentiment d’atonie et d’appauvrissement. Mais pour quelle répartition des richesses ? Et qui décide des richesses produites et se préoccupe de la conséquence de ces productions ? Le capitalisme atteint ses limites, dans une phase de forte financiarisation qui, à mon avis, va bientôt lever les peuples.
Le 25 juin 2007.
 
NOTES
 
[1]Clémentine Autain est adjointe au maire de Paris, apparentée PCF, et est chargée de la jeunesse. Militante féministe, elle est aussi directrice du mensuel Regards.
[2]Clémentine Autain est née le 26 mai 1973.
[3]Union nationale des étudiants de France.
[4]Union des étudiants communistes.
[5]Union nationale des étudiants de France – Solidarité étudiante.
[6]Union nationale des étudiants de France – Indépendante et démocratique.
[7]Mouvement de Libération des Femmes.
[8]Ligue communiste révolutionnaire.
[9]Pour une République sociale.
[10]Parti social démocrate allemand.
[11]Le Arbeit & soziale Gerechtigkeit - Die Wahlalternative (littéralement « Travail et justice sociale - L’alternative électorale », abrégé en « WASG ») a été créé en 2005, par des militants sociaux-démocrates et des syndicalistes déçus par la politique du gouvernement fédéral du chancelier Gerhard Schröder qu’ils jugeaient trop libérale. Il a fusionné avec le parti Die Linke.PDS pour former le Die Linke, le 16 juin 2007.
[12]Mouvement féministe mixte créé en 1997.
[13]Groupe de réflexion, créé en 1998, qui s’inscrit dans le mouvement altermondialiste et qui s’est notamment illustré par sa campagne contre le traité constitutionnel européen en mai 2005.
[14]Fadela Amara, secrétaire d’État à la politique de la Ville du second gouvernement Fillon, présidait alors l’association féministe Ni Putes Ni Soumises.
[15]Clémentine Autain a été élue conseillère de Paris dans le 17ème arrondissement en mars 2001, sur une liste d’union de la gauche « Paris, changeons d’ère » et est apparentée PCF.
[16]Élue UMP du 18ème arrondissement.
[17]Clémentine Autain a depuis fait part de son intention de quitter la mairie de Paris, et souhaite apparaître sur une liste à Montreuil (Le Monde, 21-22/10/07).
[18]Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité.
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Pour une République sociale. Suite de la note...
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Parti social démocrate allemand. Suite de la note...
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Le Arbeit & soziale Gerechtigkeit - Die Wahlalternative (li...
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