Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 150 à 156
doi: en cours

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n° 9 2008/1

2008 Parlement[s] Sources

L’Assemblée nationale en Mai 68 vue « de l’autre côté des barricades ». Un témoin inattendu : Maurice Grimaud, préfet de police de Paris

François Audigier Maître de Conférences en histoire contemporaine à l’université de Nancy 2
Après une carrière dans la préfectorale à la fin de la IVe République et au début de la Ve République, Maurice Grimaud fut nommé à la direction générale de la Sûreté nationale lors des complots de l’OAS et au lendemain de l’attentat du Petit-Clamart. Il resta à ce poste jusqu’en 1967 avant que les réformes de la police, rendues nécessaires après l’affaire Ben Barka, ne conduisent le gouvernement à le désigner pour remplacer Maurice Papon à la tête de la préfecture de police de Paris. C’est à ce poste, occupé jusqu’en 1971, qu’il affronta la crise de Mai 68. Il y donna la mesure de son savoir-faire, alliant fermeté et concertation. Celui qui fut plus tard le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur socialiste, Gaston Defferre, de 1981 à 1983, publia à deux reprises ses Mémoires : Une première fois au travers d’un témoignage concernant uniquement Mai 68, publié en 1977, chez Stock : En mai fais ce qu’il te plait ; une deuxième fois, au travers d’un ouvrage plus réfléchi paru chez Tallandier en 2007 et relatant l’ensemble de son parcours professionnel : Je ne suis pas né en Mai 68. Ce deuxième livre comporte à la fois des souvenirs personnels et la transcription de son agenda quotidien. [1]
Le décalage grandissant entre les émeutes étudiantes et le fonctionnement normal du Parlement. « Le 8 mai ne voit pas de nouveaux accrochages, mais la tension reste vive. Tandis que se poursuivent les rites irréels de la vie politique, que le nouveau bureau de l’Assemblée nationale est présenté au président de la République, une nouvelle manifestation est prévue au Quartier latin. » (A, pp. 138-139)
La première séance de l’Assemblée, le 9 mai 1968, consacrée aux événements du Quartier latin. « Les jeunes ont un regard aigu, sans complaisance, qui refuse les faux-semblants. Ils voyaient bien qu’à laisser simplement aller le poids des choses, l’argent était gagnant à tous les coups, alors qu’il eût fallu, avec courage et détermination, comme l’avaient promis dans la longue nuit de l’Occupation ceux qui demain allaient mourir, forcer les voies de la justice et d’une vraie fraternité. Ces pensées, plus d’un adulte les médita en les premiers jours de Mai, et des choses justes et lucides seront dites quelques jours plus tard à l’Assemblée nationale, lors d’un débat qui ne manqua pas de sincérité mais qui aurait gagné à être plus sobre et moins chargé de rancÅ“urs partisanes. Hélas, un gouvernement qui est obligé chaque jour de compter ses voix et de faire face aux problèmes contradictoires de chaque heure, est bien incapable de ces révisions déchirantes. » (A, p. 89)
Le passage sur « la subversion » lors de l’intervention de Georges Pompidou à l’Assemblée le 15 mai. « L’idée d’un complot international, d’accointances clandestines entre les meneurs parisiens et une ou plusieurs centrales de subversion à Cuba, à Berlin, à Prague, à Pékin ou à Moscou, revient régulièrement dans les pensées et dans les déclarations des dirigeants français. Je relève dans mes notes une conversation téléphonique avec Jean-Pierre Dannaud, directeur du cabinet de Christian Fouchet, un peu plus tard, puisque c’est le 11 mai au matin, au lendemain donc de la première nuit des barricades. Il me demande si nous pensons pouvoir trouver quelques preuves d’une interférence étrangère dans ces émeutes : d’où proviennent les fonds ? Où ont-ils appris ces techniques de guérilla ? Je lui réponds qu’à part deux caisses trouvées sur une barricade de produits inflammables d’origine allemande mais que l’on peut se procurer dans plus d’un laboratoire français, je ne décèle guère d’indices d’une “main de l’étranger” dans cette affaire (…) Cependant, le mardi 15 mai, à la tribune de l’Assemblée, dans la grande intervention qu’il fait, après son retour d’Afghanistan et après l’impressionnant défilé du 13 mai, G. Pompidou, revenant sur la nuit des barricades, expose de façon explicite la thèse du complot : “Il y avait encore et ceci est plus grave, des individus déterminés, munis de moyens financiers importants, d’un matériel adapté aux combats de rue, dépendant à l’évidence d’une organisation internationale et dont je ne crois pas m’aventurer en pensant qu’elle vise non seulement à créer la subversion dans les pays occidentaux mais à troubler Paris au moment même où notre capitale est devenue le rendez-vous de la paix en Extrême-Orient. Nous aurons à nous préoccuper de cette organisation pour veiller à ce qu’elle ne puisse nuire à la Nation et à la République.” » (A., pp. 103-104)
Le sens du devoir des forces de l’ordre et le sens des responsabilités de l’UNEF. « Je dis à Christian Fouchet qu’il serait souhaitable que le Premier ministre trouve rapidement l’occasion de rendre hommage à la police. C’est ce qu’il fait le mercredi 15 mai lorsqu’il vient à l’Assemblée nationale pour lire une communication sur la situation générale. Il a pour les services de police, des appréciations chaleureuses. Habilement, il ajoute une phrase reconnaissant que les dirigeants étudiants, de leur côté, ont cherché à écarter les provocations des extrémistes. C’est une chose que j’avais souvent soulignée auprès du ministre de l’Intérieur et je suis heureux que le Premier ministre la reprenne à son compte. » (A, pp. 187-188)
L’intervention du ministre de l’Intérieur Christian Fouchet à l’Assemblée le 15 mai. La prestation est jugée médiocre par la plupart des observateurs, Georges Pompidou avait même, au vu de tous, retenu par la manche son ministre pour l’empêcher de retourner au micro répondre aux critiques de la gauche. « Noté le désarroi du ministre qui est peiné d’avoir été mauvais en face de Mitterrand à la Chambre. » (B, p. 324)
Le silence gouvernemental après la séance à l’Assemblée le 15 mai. « Je ne m’expliquais pas bien à l’époque cette réticence du gouvernement à prendre la parole, alors que manifestement on était entré dans une révolution par le verbe. Je pense qu’elle reflétait l’embarras général des sphères gouvernementales, et même de Georges Pompidou qui, cependant, avait une vue ferme des événements, mais qui, peut-être, ne sentait pas encore venu le moment de s’engager. Il est vrai que la situation devenait insaisissable, et le Premier ministre avait pu mesurer, la veille, à l’Assemblée nationale, la difficulté de formuler une politique et de présenter des solutions audacieuses et crédibles pour répondre aux interrogations qui, de tous côtés, montaient jusqu’à lui. » (A, p. 197)
La protection policière du Parlement, mesures prises au ministère de l’Intérieur à partir du 16 mai. « Chez le ministre, colloque avec Dannaud et Chadeau : que doit-on protéger ? l’ORTF évidemment, le Sénat si Monnerville le demande, l’Opéra peut-être. » (B, p. 324)
La séance du 22 mai consacrée à la motion de censure. « Il faut se souvenir que depuis trois semaines, tout se joue sur la scène géante d’un théâtre en plein air. Il est très difficile pour les acteurs habitués à d’autres scènes d’y bien tenir leur rôle. Tandis que se sont révélés de jeunes talents fulgurants qui fascinent le public, tels Cohn-Bendit, Sauvageot, Geismar, les acteurs de tradition ont beaucoup de mal à passer la rampe. Le 22 mai, même le Parlement a dû se produire sur la scène publique et sa séance a été intégralement télévisée. Il a été jugé inégal. » (A, p. 255)
« Journée du vote de la motion de censure. La séance est télévisée intégralement depuis hier. Spectacle singulier et pas tellement favorable à l’opposition. Du moins cela permet d’entendre le gouvernement, ce qui devient rare ! Je pensais que le gouvernement aurait intérêt à se faire mettre en minorité. Des élections générales détourneraient la tension vers d’autres objectifs et finalement redonneraient vie à la notion de légalité républicaine qui s’amenuise dangereusement sous les coups de butoir de la CGT et du PC (entre autres). » (B, p. 330)
La manifestation devant l’Assemblée, le 22 mai 1968, en faveur de Daniel Cohn-Bendit interdit de séjour. « Après quelques parlotes, à 21h30, Geismar décide finalement d’entraîner sa troupe, qui atteint maintenant 6 à 7 000 jeunes passablement excités, par le boulevard Raspail et le boulevard Saint-Germain, vers la Chambre. (…) Lorsque nous connaissons par des informateurs que nous avons dans le cortège ou qui le suivent de près et qui renseignent la salle par leurs petits postes émetteurs portatifs soigneusement dissimulés que l’objectif est l’Assemblée nationale, nous faisons immédiatement déplacer plusieurs unités de police qui nous assurent très rapidement la maîtrise des abords de la Chambre. Mais Christian Fouchet, qui a suivi l’opération, se montre extrêmement irrité que nous n’ayons pas empêché cette marche vers le Palais-Bourbon. C’est qu’en effet, en ce moment, se poursuivent, devant les députés, les débats sur la motion de censure. C’est aussi qu’aucun ministre de l’Intérieur n’aime voir les manifestants prendre comme objectif la Chambre des députés. Cela rappelle de mauvais souvenirs… Je dois lui donner l’assurance la plus formelle que nous sommes totalement maîtres de cette situation et qu’il n’est pas question que les 6 ou 7 000 manifestants de Geismar forcent notre service d’ordre qui est de près de 1 500 hommes et qui fait un très solide barrage boulevard Saint-Germain devant l’Assemblée. Sur place, notre commissaire, qui a notifié aux manifestants l’interdiction d’aller plus loin, accepte de faire l’intermédiaire avec la questure de l’Assemblée nationale pour savoir, si comme le demande Alain Geismar, les députés souhaitent venir débattre en public avec les problèmes des étudiants. Quelques uns viennent mais en très petit nombre et rapidement, il apparaît que cette opération publicitaire fait long feu. Au bout de quelques temps, Alain Geismar harangue à nouveau sa troupe : “Nous ne sommes pas en force pour rentrer à l’Assemblée nationale et nous faire entendre des élus. Évitons donc la confrontation avec la police. Ne tombons pas dans la provocation. Nous allons revenir au Quartier Latin”. C’est ce qui se produit. Comme chaque fois, les éléments les plus violents refuseront de rentrer tranquillement chez eux, et nous aurons, pendant toute une partie de la nuit, à poursuivre un certain nombre de groupes de casseurs. (…) Si Christian Fouchet avait fait preuve de nervosité en apprenant que Geismar marchait sur la Chambre, le lendemain, l’incident était oublié, car tout le monde était soulagé de voir que les choses s’étaient bien passées, que les manifestants étaient toujours restés à distance respectable du Palais-Bourbon et que comme je m’y étais engagé, ils n’avaient jamais franchi la ligne fixée par la police. » (A, pp. 231-232)
« La nouvelle de l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit (que m’apprend Christian Fouchet) donne prétexte à Geismar et Sauvageot de relancer les manifestations de rue. Nous avions bien besoin de ça ! À 19 h, rassemblement place Saint-Michel. Ils sont environ 2 000 mais à l’Observatoire plus de 4 000 et c’est le suspense habituel : boulevard Montparnasse, Raspail, arrêt… Rentreront-ils au Quartier ? Non, ils prennent à gauche, moment de panique. Les voilà aux abords de la Chambre. Mais nous y avons amené 1 500 hommes. Longue confrontation. Geismar voudrait un débat en public. Le ministre qui a perdu son sang-froid voudrait que “je rentre dedans”. Nous nous contentons de les cerner et de les contenir. Ils finissent par repartir mais deux groupes d’excités nous embêterons encore jusqu’à minuit. Quand je descends à l’appartement, mort de fatigue, je trouve sur mon palier ce bon Kim (notre chien malinois). » (B, p. 331)
La visite, le 29 mai, de Pierre Somveille (directeur de cabinet de Georges Pompidou) alors que de Gaulle a disparu et l’éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale. « C’est à ce moment-là, à 14h35, que j’ai la visite de Pierre Somveille. Il vient me voir, me dit-il, de la part du Premier ministre, et, sous le sceau du secret, m’indique qu’il est possible que, ce soir, soit prononcée la dissolution de l’Assemblée nationale. Comme je lui demande dans quel contexte on envisage cette mesure, il me fait l’analyse suivante : le référendum paraît finalement impossible à gagner et même à préparer. De toute façon se poserait le problème de l’intérim. Si le général de Gaulle perd la bataille du référendum le 16 juin, il se retirera certainement comme il l’a annoncé. Ce sera donc Gaston Monnerville, président du Sénat, qui, selon la Constitution, s’installera à l’Élysée. Or, Georges Pompidou est bien décidé à être candidat à la présidence dans le cas où le général de Gaulle se retirerait. Il serait alors obligé d’abandonner ses fonctions de Premier ministre, et c’est le président Monnerville qui désignerait un homme à lui pour prendre ce poste et préparer les élections. Il y a là une perspective qui inquiète le chef de gouvernement. Bien sûr G. Pompidou pourrait démissionner dès maintenant de façon à laisser au Général le choix d’un nouveau Premier ministre, mais, m’explique Pierre Somveille, il faudrait pour cela un homme de caractère que l’on n’a pas sous la main en ce moment, si bien que la seule formule valable, c’est celle de la dissolution de l’Assemblée qui fait abandonner le référendum et entraîne des élections générales, solution démocratique et dont on espère que la majorité sortira renforcée. Pierre Somveille, en m’informant de ce projet, me conseillait de la part du Premier ministre, de ne pas me démunir, dans la soirée, pour être en mesure de faire face à quelques manifestations que ce soit si la nouvelle était rendue publique. Il ne peut me dire si c’est Georges Pompidou seul qui a conçu ce plan et cette tactique de la dissolution de l’Assemblée ou bien s’il s’en est entretenu avec le Général avant que celui-ci ne disparaisse. La disparition introduit, en effet, un nouvel élément dans ce problème. Si le Général s’est retiré définitivement avec l’intention d’abandonner le pouvoir, et s’il n’a pas prononcé au préalable la dissolution de l’Assemblée, le plan Pompidou ne peut avoir de suite. Si le Général s’est retiré simplement pour réfléchir, il faut attendre son retour pour savoir quelle décision, finalement, il prendra. Mais je suis surpris que, dans ces conditions-là, le Premier ministre ne soit pas au courant de l’endroit où le Général a pu se rendre cet après-midi. » (A, pp. 286-287)
 
NOTES
 
[1]Les extraits qui suivent reprennent des éléments dans l’un et l’autre ouvrage, codés comme suit : En mai fais ce qu’il te plait (A) et Je ne suis pas né en mai 68 (B).
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