2008
Parlement[s]
Sources
Entretien avec Alain Terrenoire
[1]
Réalisé par
François Audigier 2008.
Parlement[s] : Avant d’évoquer l’Assemblée et le groupe gaulliste en Mai 68, arrêtons-nous un instant sur la situation générale au printemps 1968 et sur la signification profonde, à vos yeux, de cette crise.
Alain Terrenoire : En France, il y a eu deux motivations à la crise de mai : d’une part, une non adaptation de l’Université française aux besoins nouveaux créés par l’accès à l’université d’un nombre de plus en plus important d’étudiants et, d’autre part, sur le plan économique et social une non traduction suffisante des bénéfices de la croissance. Il y avait là indiscutablement deux retards qui ont nourri les phénomènes de révolte étudiante puis de grève générale presque insurrectionnelle qu’on a pu connaître. Une crise qui s’est finalement vite estompée parce qu’au bout du compte la société française dans ses profondeurs n’avait pas du tout envie d’une révolution de type marxiste. Elle voulait garder les bénéfices de la croissance, mieux les répartir, moderniser ce qui devait l’être, y compris sur le plan social. Cela n’a donc pas été une révolution. Mai 68, il ne faut pas en mépriser ni les causes ni les effets, mais cela n’a pas été une révolution : cela a été un très sérieux avertissement pour le pouvoir.
Il y a eu des signes prémonitoires puisque le général de Gaulle, à la tête des affaires françaises depuis 9 ans, avait connu un semi échec aux législatives de mars 1967. Législatives où j’ai été candidat pour la première fois. D’une certaine façon, ma propre élection était un signe du besoin de renouvellement qui se manifestait. J’avais 25 ans, je n’étais pas vraiment connu de mes électeurs, je me présentais contre quelqu’un qui paraissait indéboulonnable. Je considère que mon élection, bien que je me revendiquais comme gaulliste, était le signe d’un besoin de changement qui avait pu, dans d’autres circonscription, s’exprimer contre la majorité sortante. Il y a eu aussi plusieurs motions de censure entre le moment où le gouvernement s’est constitué et la fin Mai 68. C’est également pendant cette période qu’il y a eu le voyage du Général au Québec et ses déclarations en partie incomprises. C’est également pendant cette période qu’il y a eu cette fameuse conférence de presse du Général qui a fait suite à la guerre des Six Jours et qui a été mal traduite dans une partie de l’opinion française. Tout cela crée quand même un climat. Une partie de l’électorat s’est retournée contre de Gaulle assez durement. Ces critiques contre sa supposée irresponsabilité ont entretenu un climat anti-gaulliste. Les élections de 1967 avaient été un avertissement mais cela n’a pas été compris par le gouvernement. C’était en effet un avertissement concernant la politique économique et sociale or il n’y a pas eu de changement significatif. Comme cette élection avait été remportée de justesse par la majorité, le Président qui avait l’intention de changer de Premier ministre, ne l’a pas changé. Il a de fait continué la même politique que celle qui avait abouti à cette élection. De Gaulle aurait dû justement changer de Premier ministre comme il en avait l’intention plutôt que de garder le porteur d’une politique économique et sociale et universitaire, qui a provoqué ce que l’on sait.
Q : Comment réagissent les députés gaullistes lorsque la crise s’installe début mai ?
AT : C’était contradictoire : à la fois un sentiment de cohésion et un sentiment de distanciation par rapport au gouvernement et au général de Gaulle chez des éléments de la majorité, y compris au sein du groupe UD.Ve où certains sont devenus critiques. Cet esprit critique, on le trouvait non seulement dans la partie giscardienne de la majorité mais aussi dans la partie supposée gaulliste. Une distanciation qui, je crois, n’avait pas existé auparavant. On était avant dans le système de la fidélité quasiment inconditionnelle. On observait cette distanciation, même chez des personnalités réputées historiquement très proches du général de Gaulle. C’était minoritaire mais quand même significatif. Quand la situation a commencé à devenir encore plus préoccupante, avec la grève des moyens de transport et la difficulté à s’approvisionner en essence, beaucoup de parlementaires sont rentrés dans leur circonscription. Ils ne sont plus venus à Paris pour être à la fois plus près de leurs électeurs et aussi parce qu’ils étaient gênés dans leurs déplacements même si l’Assemblée avait prévu de leur donner des facilités. Mais lors de la motion de la censure, là, l’hémicycle était plein. C’était un moment impressionnant, prenant, tendu. On sentait qu’il y avait de l’inquiétude sur les bancs de la majorité. Il y avait aussi de la critique et de l’impatience dans l’opposition, mais de manière différenciée. Les communistes n’avaient pas le même comportement que les mitterrandiens. Les communistes étaient à la fois exigeants sur les questions sociales, revendicatifs, mais extrêmement méfiants sur les conséquences politiques. Ils faisaient en sorte que le mouvement ne leur échappe pas, et on le sentait dans leur comportement à l’Assemblée. Les gens de la FGDS eux utilisaient tous les moyens pour mettre le gouvernement en difficulté, comme s’ils étaient en harmonie avec la révolte de la rue, étudiante et ouvrière, alors qu’en réalité, ils en étaient tout autant déconnectés que les élus de la majorité. C’est parce que les communistes avaient conscience de ne pas être en phase directe avec la révolte ouvrière ou avec certains éléments de la révolte ouvrière, qu’ils étaient très circonspects.
Q : Et vous-même ? Comment percevez-vous cette agitation qui monte ?
AT : J’avais quitté la faculté de Droit depuis pas très longtemps, donc j’étais sensible aux revendications étudiantes. Elles me paraissaient justes, en tout cas dans la première phase de mai. J’ai assisté la première semaine, et même la deuxième, à plusieurs AG, à plusieurs discussions dans les universités. J’ai retrouvé mon ancienne faculté d’Assas et du Panthéon. J’ai participé anonymement à des réunions, jamais sans me présenter comme député (une fois j’ai été reconnu). Au tout début, dans ces facultés-là, disons bien polies, les débats étaient intéressants et constructifs. Je suis allé faire un tour à la Sorbonne pour prendre conscience de ce qui s’y passait. Pour moi les revendications étudiantes me paraissaient globalement justes. S’agissant des modifications à apporter, j’étais plutôt favorable. À la Sorbonne, l’ambiance était plus politique, c’est le moins qu’on puisse dire… On voyait beaucoup d’images de Mao, de Che Guevara, c’était une autre affaire… On y observait les « groupuscules gauchisants » comme disait Marchais, c’était une autre approche. En tout cas, ces revendications étudiantes, cela me convenait très bien, je les trouvais justifiées. Le ministre de l’Éducation de l’époque, Alain Peyrefitte, un ancien normalien, me paraissait conservateur, tout comme un autre normalien, Georges Pompidou.
Après j’ai eu de bonnes relations avec Alain Peyrefitte, mais dans les mois qui ont suivi Mai 68, j’ai eu une prise de bec avec lui. Dans le journal Notre République, des gaullistes de gauche, j’avais écrit un article pour soutenir le projet de loi Edgar Faure en dénonçant l’action de la commission présidée par Alain Peyrefitte très critique sur le projet Faure. J’avais dit qu’il était malvenu de la part de l’ancien ministre « en charge des réformes qui n’avaient pas été faites » de ralentir le mouvement alors que cela paraissait indispensable. Pendant quelques mois, Alain Peyrefitte m’a boycotté. Dans les réunions, quand on se voyait, il refusait de me serrer la main. Puis on s’est rabiboché et même beaucoup quand il est devenu Garde des Sceaux de Giscard. Mais c’est une autre époque. En Mai 68, le ministère de l’Éducation était très conservateur.
Q: Avez-vous le sentiment que le Parlement peut être pris pour cible ? Il y a cette manifestation devant l’Assemblée pour protester contre l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit, laquelle donne ensuite lieu à des violences devant le Sénat
[2].
AT : Il y a en effet ce sentiment qu’on peut être plus ou moins en danger mais le Parlement est protégé. Il y a à l’intérieur de l’Assemblée, comme du Sénat, des gardes républicains qui sont là pour en assurer la protection. Cette manifestation, c’est la seule fois où l’on a pu penser qu’il y avait une tentative éventuelle mais on n’a pas vraiment eu la sensation durant le mois de mai que le Parlement intéressait beaucoup les étudiants. Les modèles politiques de ces étudiants, c’était Mao, Castro, des régimes qui n’étaient pas extrêmement favorables à la démocratie parlementaire de type occidental… Alors, attaquer le Parlement… On sentait bien que ce n’était pas leur motivation principale. En ce qui concerne Daniel Cohn-Bendit, j’avais déposé une question orale au ministre de l’Intérieur pour lui demander de lever l’interdiction de séjour en estimant que c’était une mesure inadéquate et qu’elle risquait de provoquer un regain de colère dans le monde protestataire étudiant. À ce moment-là, même dans le cadre de la grève des médias, ma question a été relayée et présentée comme un soutien à Cohn-Bendit. Cela a été mal ressenti par les plus droitiers de mon groupe qui n’ont pas compris pourquoi j’avais fait cette sortie. Je persiste à penser qu’on pouvait montrer qu’au sein de la majorité il y avait des gens ayant une approche moins brutale. En même temps, c’était une perche tendue au ministre de l’Intérieur pour lui faire comprendre que s’il prenait une mesure d’apaisement il trouverait un écho favorable au sein de la majorité.
Q : Vous avez mentionné des éléments droitiers dans votre groupe. À qui faites vous allusion ? À des députés comme André Fanton ?
AT : Je n’ai pas été accroché par lui, mais par l’un de mes collègues, un député de Paris que j’aimais bien par ailleurs, Gabriel Kaspereit. Il a même refusé de me saluer quand on s’est retrouvé fin mai. Après on s’est rabiboché mais il était très à droite, mon ami Kaspereit… J’ai beaucoup d’admiration pour André Fanton qui, à mes yeux, est l’un des meilleurs parlementaires de la Ve République. C’est le type même du parlementaire, un orateur formidable avec beaucoup de dialectique, une connaissance parfaite du règlement de l’Assemblée. Il est droitier mais pas au sens antisocial. Au contraire, il est très juste sur le plan social, honnête. Ce n’est pas un libéral, pas du tout. C’est un « Robespierre de droite », ferme, mais en même temps avec beaucoup d’intelligence et de pertinence. Des députés gaullistes comme Michel Boscher, Pierre Bas, Christian de La Malène représentaient la droite du groupe : ils étaient pour la sévérité.
Pour moi, mon positionnement tient à mes origines : je suis un gaulliste de gauche si ce terme a un sens ; c’est une simplification de vocabulaire, avec une inspiration démocrate-chrétienne, voilà. Je suis aussi très pro-européen, c’est mon créneau. Je m’occupais alors du Mouvement des Jeunes Démocrates Européen. C’est mon premier engagement militant ; on l’a créé avec quelques amis. J’ai été secrétaire général puis président. À cette époque, j’étais aussi président des jeunes députés car benjamin de l’Assemblée. On avait constitué un intergroupe des jeunes députés qui s’est perpétué jusqu’en 1973.
Q : Quelle a été l’action de Jacques Chaban-Delmas en tant que président de l’Assemblée ?
AT : Pour ce que j’en ai vu, il a été serein. Il ne s’est jamais désolidarisé du Président de la République et du chef du gouvernement. Il a tenu ses fonctions, complètement. Mais je n’ai pas le souvenir qu’il ait publiquement agi dans un sens ou dans un autre et je ne sais pas ce qu’il a pu faire en interne. Je le placerai parmi ceux qui n’ont jamais flanché. Il s’inscrivait dans la fidélité à de Gaulle, dans une certaine forme de discipline majoritaire.
Q : Quel était le rôle du président du groupe gaulliste, Henri Rey ?
AT : Henri Rey, c’était un bon père de famille, tout à fait calme, amical. Il a contribué à apaiser, à calmer les plus préoccupés. Maintenant, ce n’était pas une forte personnalité politique, il n’avait pas un grand charisme. C’était un modérateur qui avait dans son groupe quelques fortes personnalités. Il y avait des anciens ministres, des gens qui ont été solides, d’autres qui ont commencé à flancher. C’est là qu’on voit les faiblesses de la nature humaine.
Q : Étiez-vous membre du bureau politique du groupe ?
AT : Non, je n’y siégeais pas. À cette époque, à mon avis, le rôle du bureau n’était pas fondamental. Le vrai pouvoir se situait plutôt dans les structures et personnes suivantes : le secrétariat général du mouvement, rue de Lille, le président du groupe en tant que relais, le ministre chargé des relations avec le Parlement. Et bien sûr le ministre de l’Intérieur et le Premier ministre.
Q : Quel a été le rôle du ministre chargé des relations avec le Parlement, le gaulliste Roger Frey ?
AT : Il était très influent. Le travail du ministre chargé des relations avec le Parlement est technique et très important puisqu’il met en Å“uvre les travaux parlementaires compte tenu de l’ordre du jour prioritaire qui dépend du gouvernement. C’est lui qui, avec le Premier ministre, fixe l’ordre du jour du Parlement et organise avec ses collaborateurs les travaux parlementaires. Il le fait avec la conférence des présidents et avec le président de l’Assemblée. Tant que la Constitution maintiendra au gouvernement la possibilité de décider l’ordre du jour, ce rôle sera dévolu au ministre chargé des relations avec le Parlement. Il est le lien permanent entre le Parlement et le Premier ministre, accessoirement le Président de la République. Ce ministre a plus ou moins de poids selon sa personnalité, selon aussi le gouvernement et le Président de la République. À l’époque du général de Gaulle, ce ministre avait un rôle important. Mon père l’avait été un moment et de Gaulle y attachait beaucoup d’importance. Il faut aussi orienter les votes des parlementaires en faveur du gouvernement. C’est donc une fonction politique, avec des aspects techniques.
En ce qui concerne Roger Frey, qui avait été ministre de l’Intérieur et un gaulliste historique, il jouait ce rôle avec diplomatie, discrétion et indiscutablement aussi habileté. Il avait plus d’influence que le président du groupe, Henri Rey. Roger Frey était présent à toutes les réunions du groupe gaulliste salle Colbert. Il a joué un rôle en Mai 68 dans le sens de la solidité, en plein accord avec Georges Pompidou avec qui il était très proche et avec Chaban. Ils étaient très liés tous les trois. Si vous voulez, Henri Rey, lui, me disait gentiment : « Mon petit Alain, il faudrait que… » alors que Roger Frey me disait : « J’ai cru comprendre que le Général souhaiterait… ».
Q : Quels étaient les liens entre le groupe parlementaire et les organisations gaullistes ?
AT : À l’époque, les députés étaient automatiquement membres du conseil national du mouvement. La plupart des députés jouaient un rôle politique dans leur département respectif, au-delà de la fonction de député. Enfin, pas tous… J’étais directeur politique adjoint de La Nation depuis sa relance au printemps 1967. Nous n’avions aucun organe de presse qui relayait la position du gouvernement et on a pensé que cela avait pu jouer un rôle dans notre échec électoral des législatives. De Gaulle et Pompidou ont estimé nécessaire qu’il y ait un organe de presse même s’il n’avait pas une forte diffusion. Il fallait qu’il soit une référence, qu’il puisse être cité dans les revues de presse, que la parole majoritaire, gouvernementale soit quotidiennement connue à travers un organe. On a demandé à Michel Habib-Deloncle, député de Paris, d’en assurer la direction politique, avec deux adjoints, Pierre-Charles Krieg, député de Paris et moi-même, député de la Loire.
Q : Comment percevez-vous le discours très modéré de Pompidou le 16 mai à l’Assemblée ? Il intervient après un incident de séance, quand le député gaulliste Roger Souchal provoque l’opposition en demandant une minute de silence en mémoire du soldat inconnu dont la tombe aurait été profanée par les amis de Cohn-Bendit…
AT : Il y avait une tension qui montait parmi les parlementaires, un énervement indiscutable parmi les élus de la majorité. En tout cas pour les plus facilement irritables et Roger Souchal en faisait partie. La situation évoluait mal : on ne la sentait plus, on ne voyait plus où les choses partaient. Il y avait quelque chose qui nous échappait. Et en face, cette jouissance de l’opposition, surtout de la gauche non communiste, ne pouvait qu’ajouter à cette ambiance de tension. Il fallait donc absolument essayer d’apaiser la situation, de réduire les tensions, essayer de se faire comprendre par les éléments les moins engagés du monde étudiant car il y avait à l’évidence des tentatives de récupération politique. Donc le discours de Pompidou sur ce terrain-là était tout à fait raisonnable et intelligent.
Simplement, les passions extérieures étaient arrivées à un tel degré que ce discours arrivait trop tard, il était inaudible. Il faut dire aussi que de Gaulle et lui-même avaient été beaucoup absents au début des événements et que la situation leur avait donc un peu échappé. Les interventions de cette période-là sont toutes apparues un peu tardives, « après la bataille » et pas en phase avec les événements qui s’accéléraient. Indiscutablement, les pouvoirs publics ne maîtrisaient plus la situation.
Q : Comment expliquez-vous l’attitude du gaulliste de gauche Edgard Pisani qui vote la censure le 22 mai ?
AT : Edgard Pisani… Il ne faut pas nier les talents de ce gaulliste de gauche mais en même temps c’était un peu un aventurier… Il a senti que la situation politique pouvait tourner en faveur de l’opposition ; il a cru que c’en était terminé pour de Gaulle. Lui qui avait été ministre de l’Agriculture du Général depuis 1962… Il avait préparé un discours qui était globalement critique et il est venu s’asseoir à côté de moi avant d’être appelé à la tribune. Comme il s’était inscrit dans le débat sur la motion de censure, je lui ai demandé ce qu’il allait faire. C’est là qu’il m’a dit : « je ne sais pas encore si je vote la censure où si je fais confiance au gouvernement ». Quand il m’a dit ça, les deux conclusions étaient possibles même si je pense qu’il avait déjà une idée de ce qu’il allait faire. Mais il m’a laissé la porte ouverte. C’était une coquetterie ou peut-être qu’il ne voulait pas que je prévienne Pompidou de ses intentions. En tout cas, c’est ce qu’il m’a dit. C’est un souvenir assez marquant… et significatif de l’opportunisme qu’on a pu rencontrer. C’est dans ces grandes périodes de crise comme on en connaît dans l’histoire que se découvrent les plus mauvais côtés de la nature humaine. Je suis désolé de dire cela à propos d’Edgard Pisani qui est par ailleurs un homme de qualité, mais là il a été un homme d’opportunisme.
Q : Et René Capitant ? Pourquoi à votre avis n’est-il pas allé jusqu’au bout de la critique, c’est-à-dire jusqu’à la censure ?
AT : Si Capitant n’a pas voté la censure, c’est par respect pour de Gaulle. Capitant et Vallon étaient très anti-pompidoliens car ils estimaient que le Premier ministre tirait la majorité à droite, dans un sens qui n’était pas conforme au message gaulliste. Ils estimaient que la part réservée à la participation était trop réduite, que c’était un gouvernement trop libéral-gestionnaire et pas assez social. Il y a eu des interventions auprès de Capitant pour qu’il n’aille pas jusqu’au bout. Personne ne lui en a voulu au sein du groupe. Capitant, c’est une figure, un honnête homme dont le gaullisme n’était mis en doute par personne. On connaissait ses orientations à gauche, il avait été au RPF… Même si certains ne partageaient pas ses positions sur le plan social, il était très respecté.
Q : Comment Pompidou a-t-il géré cette séance sur la motion de censure ?
AT : Lors de cette séance sur la censure, il y a eu une tension au sein du gouvernement que tout le monde a pu observer. Georges Gorse, le ministre de l’Information, s’est fait sévèrement remettre en place au banc du gouvernement par Pompidou. Cela a été très désagréable. Il faut dire qu’on avait encore un peu à cette époque la conception d’une communication audiovisuelle sous la responsabilité totale du gouvernement. Donc s’il y avait des dérapages et des interventions antigouvernementales dans les médias, ce qui était le cas, le ministre de l’Information pouvait en être considéré comme responsable. Il y a eu presque une admonestation de Gorse par Pompidou lors des questions écrites. Tout le monde s’en est rendu compte, c’était assez pénible.
Q : Quelle est votre réaction après l’annonce par de Gaulle du référendum sur la participation ?
AT : J’étais favorable mais je me suis tout de suite rendu compte que cela n’avait pas assez d’écho pour désamorcer le mouvement en cours. J’étais favorable aux finalités du discours, la participation et la régionalisation, deux thèmes qui m’étaient chers. Je trouvais que faire un appel au peuple était une bonne idée. Trancher une difficulté politique par le suffrage universel, c’était l’occasion de redonner la parole aux électeurs, de leur donner une perspective nouvelle. Mais c’était trop tôt. Les événements n’avaient pas suffisamment mûri. Les contrecoups des grèves n’avaient pas encore produit leurs effets. Il a fallu attendre la lassitude des Français, la privation de la télévision et de l’essence, les fermetures d’usines et de bureaux, la perspective des vacances, pour que l’opinion se retourne. C’est là que de Gaulle a senti qu’il y avait une ouverture. Il a agi de façon spectaculaire en s’absentant.
Q : Pour vous, le départ à Baden-Baden était mûrement réfléchi et stratégique ? D’autres l’ont perçu comme un effet de lassitude, un coup de déprime…
AT : Il est possible que les deux aspects aient joué. De Gaulle est d’abord un être humain. Il est possible qu’il ait éprouvé une angoisse quant à la façon de saisir cette situation, qu’il ait ressenti le besoin de prendre du recul. Mais il l’a fait de façon théâtrale, pour provoquer d’une certaine manière l’inquiétude. On a dit mille choses à ce sujet… La première erreur avec de Gaulle est de le prendre au premier degré. L’homme est un stratège. Il a une vision. Il sait que dans un conflit quel qu’il soit, il faut jouer le coup d’après et il sait que l’apparence des choses, la forme, a de l’influence sur le fond. Alors, quel était son sentiment profond ? Je n’en sais rien mais tous ceux qui se sont fait l’écho du premier degré n’ont qu’une part de la vérité.
En tout cas, le 29 mai, c’est le pire moment. Tout se dégrade. Il y a eu Charléty. Il y a eu ces déclarations provocatrices de Mitterrand qui a voulu copier le général de Gaulle en mai 58. Il a cru qu’il allait profiter de la situation. On était à la limite d’une tentative de prise de pouvoir par la force… La police et l’armée, qui sont quand même les éléments protecteurs d’un État républicain, n’ont jamais flanché.
Q : Revenons quelques jours en arrière. Est-ce que les députés gaullistes ont été associés aux négociations de Grenelle qui s’ouvrent le 25 mai ?
AT : Non, c’était l’affaire du gouvernement, de Pompidou et Chirac. Pompidou avait totalement confiance dans Chirac. On savait qu’on pouvait négocier avec la CGT qui était très communiste et très liée au PCF, beaucoup plus qu’aujourd’hui. Or, Moscou préférait de Gaulle à toute autre forme de pouvoir à Paris, donc le Parti communiste voulait aller loin, mais pas trop, et surtout contrôler la situation. Il était pour ouvrir les négociations, mais en matière politique il y avait une limite qu’il ne voulait pas franchir. Dans ma circonscription, les usines étaient toutes occupées. Plus rien ne tournait, que ce soit les établissements de la défense nationale ou les usines de textiles artificiels. Dans cette deuxième phase sociale de Mai 68, c’était la CGT qui avait le pouvoir, très clairement. Ce pouvoir, elle voulait le contrôler. Ils ne voulaient pas aller trop loin.
Q : Est-ce que dans ces derniers jours très difficiles de mai, certains députés gaullistes ont commencé à négocier avec l’opposition ?
AT : À négocier je ne sais pas, mais à se débiner oui. Déjà verbalement, à considérer que c’était perdu. À dire ouvertement que de Gaulle était gâteux, que c’était fini. Aller avec l’opposition, c’était le cas de Pisani. Pour d’autres, je n’en sais rien. Mais on en voyait qui critiquaient ouvertement de Gaulle, de Gaulle d’ailleurs plus que Pompidou. J’ai des souvenirs du restaurant des parlementaires où certains gaullistes étaient ouvertement plus que pessimistes, très critiques. Lipkowski, Chalendon et Neuwirth sont devenus critiques. C’étaient des gaullistes historiques mais ils ont douté. Il y avait plusieurs attitudes. Certains considéraient qu’on n’avait pas été assez fermes, qu’il aurait fallu mettre carrément la troupe face aux manifestants, réquisitionner les ouvriers dans les usines. Et il y avait ceux, plus « centristes », qui flairaient le vent et disaient que c’était fini. Ils le faisaient d’autant plus qu’ils craignaient pour leur siège, pour leur avenir politique personnel.
Q : Comment s’est organisée la contre-manifestation gaulliste du 30 mai sur les Champs-Élysées ? Les députés y ont joué un rôle important puisque c’est l’un des leurs, le parisien Pierre-Charles Krieg, qui en a eu l’idée…
AT : Pour moi, tout a commencé le 29 mai. J’ai appris par la radio ou par une dépêche d’AFP je ne sais plus, l’annonce de la disparition du général de Gaulle. Comme j’étais tous les jours à la rédaction de La Nation, c’est là que je l’ai su. Une bombe avait explosé dans l’immeuble du journal, c’était le même jour. Je suis arrivé le premier, car on avait tous les jours une réunion à midi au comité de rédaction. Il y avait des journalistes. Krieg est arrivé et nous a dit que, depuis la veille au soir, il était en discussion avec plusieurs de ses amis, notamment des anciens de la Résistance. Ils voulaient tous pousser à une réaction, à bouger, à faire quelque chose, à ne pas laisser la Ve République s’effondrer comme cela sans qu’on se manifeste. L’idée, c’était de réunir tous ceux qui voulaient soutenir la Ve République et de Gaulle au carrefour Champs-Élysées/Clemenceau. On n’allait pas laisser le monopole des manifestations aux autres. Ils avaient prévu de faire ça le 30 mai. Krieg m’a demandé ce que j’en pensais. Je lui ai dit que c’était une très bonne idée, que j’allais appeler beaucoup de mes amis, qu’il fallait faire un communiqué de presse, en parler au siège du mouvement rue de Lille, etc. On a lancé cette opération et puis très rapidement, on s’est dit : ayons le courage d’aller jusqu’à la Concorde. Même si on est 30, 40 ou 50, qu’importe, ayons le courage de nos idées et on verra bien. Mais on n’était bien sûr pas informé du discours du Général le 30 mai à 16h. De Gaulle ne l’a décidé qu’à son retour de Baden-Baden. Il y a donc eu coïncidence. Il faut rendre hommage à Krieg. Michel Habib-Deloncle est venu là-dessus. Il était d’accord pour annoncer la manifestation dans le numéro du lendemain de La Nation (mais les rotativistes du journal se sont mis en grève, ils étaient tous CGT). On a transmis à tous les cercles d’amis, les CDR, etc. Et voilà comment l’opération s’est lancée.
C’était le moment le plus difficile, ça flanchait de tous côtés, les bureaux et les administrations affichaient le drapeau rouge, les directeurs nommés par le gouvernement faisaient état de leur position en faveur de la révolution, une sorte d’abandon général… Et puis, il y avait quand même une ambiance d’incertitude et d’inquiétude. On croyait que l’opinion était assez largement acquise à ce mouvement de contestation, c’était l’impression qu’elle avait donnée jusque-là, les médias radio y avaient pour une part contribué…
De Gaulle part, ça crée un choc. Et il parle à la radio. Comme cela avait été annoncé, tout le monde écoute. Je me souviendrai toujours de l’avoir écouté dans la salle des Quatre Colonnes à l’Assemblée. Il y avait des parlementaires de gauche, de la majorité, et des fonctionnaires de l’Assemblée. Comment rien qu’un discours peut changer l’atmosphère… Vous me direz, c’était l’étincelle sur une nappe de pétrole, le feu pouvait prendre, encore fallait-il qu’il y ait l’étincelle ! De Gaulle a trouvé les mots, le ton. Il fallait transformer la situation qui était mûre : les Français ne voulaient pas de la révolution. Ils en avaient marre ; ils avaient fait joujou ; la récréation était terminée ; ils voulaient retourner au boulot, partir en week-end, regarder leur télé, voir Guy Lux… C’était fini, on s’était bien amusé, maintenant, soyons sérieux. Il y a eu une sensation de libération, d’abord à Paris, puis en province.
Q : Avez-vous perçu la dissolution comme une sanction ou comme une occasion de rebondir ?
AT : Comme un choix politique, démocratique, conforme à la situation présente, une décision libératoire. On donnait la parole au peuple sur quelque chose de palpable, un choix politique, car l’Assemblée, c’est politique. Je ne vous dirais pas que nous étions convaincus de gagner, le 30 mai, pas du tout. Mais nous étions remobilisés pour la bataille. Nous étions démobilisés par la phase précédente où l’on ne sentait rien, où ça partait de tous les côtés. Là, on avait un objectif, faire prévaloir notre conception de la République, car c’est ce qui était en cause à ce moment là. C’était un choix institutionnel et philosophique fondamental.
Q : Est-ce que parmi les députés gaullistes, Pompidou apparaissait déjà comme un successeur après mai ? Est-ce que l’on pensait à l’après-de Gaulle ?
AT : Pompidou n’est pas encore vu comme un successeur. On se réjouissait qu’il ait réagi avec autorité et sérénité. Il était plutôt complimenté au sein du groupe et il y avait déjà des gens qui lui étaient très favorables pour l’avenir. Mais durant le mois de mai, il était complètement lié au système qui donnait l’impression de s’effondrer. Donc, ce n’est qu’après les événements de 68 qu’il est apparu comme une solution d’avenir. Et ce d’autant mieux que le gouvernement Couve de Murville n’a pas très bien réussi.
Le 7 janvier
[1]
Alain Terrenoire est le fils de Louis Terrenoire, ancien MRP devenu secrétaire général du RPF sous la IV
e République, puis sous la V
e République député UNR (gaulliste de gauche) de l’Orne, co-directeur politique de
Notre République et ministre de l’Information en 1960-1961. Alain Terrenoire fut élu député gaulliste de la Loire (5
e circonscription) en 1967. Né en 1941, il était le benjamin de l’Assemblée en Mai 68 et siégeait à la commission des lois.
[2]
Cf. David Valence, « Le Sénat au c
Å“ur du Quartier latin »,
supra.