Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 171 à 181
doi: en cours

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Lectures

n° 9 2008/1

Emmanuel de Waresquiel, Un groupe d’hommes considérables. Les pairs de France et la Chambre des pairs héréditaire de la Restauration (1814-1831), Fayard, 2006, 502 p.

Depuis quelques années, la Restauration bénéficie d’un renouveau historiographique auquel Emmanuel de Waresquiel a largement contribué par de nombreux travaux dont récemment Talleyrand, le prince immobile (2003 et 2006) et L’Histoire à rebrousse-poil. Les élites, La Restauration, la Révolution (2005). Il publie aujourd’hui chez le même éditeur – Fayard –, sa thèse soutenue il y a dix ans sur la Chambre des pairs, dans une version remaniée. Cette recherche qui s’inscrit au carrefour de plusieurs histoires – institutions, idées et pratiques politiques, réalités et représentations sociales –, propose un nouvel éclairage sur l’une des principales institutions de la « monarchie limitée » (Stéphane Rials). Descendant lui-même de l’un des pairs – Jacques de Pange –, l’auteur réévalue de façon convaincante le rôle de cette Assemblée, alors qu’elle pâtissait jusque-là à la fois du discrédit d’un régime dont elle était le premier corps, ainsi que de la méfiance et du mépris que notre pays a toujours manifesté pour les chambres hautes.
L’ouvrage qui comprend six gros chapitres s’ouvre sur une étude de vingt-cinq ans de débats autour du bicamérisme de la fin de l’Ancien Régime à la chute de Napoléon. Elle nous rappelle opportunément combien cette naissance n’a pas été de soi en France, mais comment elle a fini par s’imposer en 1814. La création d’une chambre composée d’une aristocratie patrimoniale de grands propriétaires fonciers a alors été perçue comme un moyen essentiel d’éviter de nouvelles turbulences révolutionnaires et de conforter la monarchie restaurée. Les trois chapitres suivants nous livrent une chronique politique de la Chambre. Dès ses premiers débats, celle-ci a fait preuve de conciliation et d’indépendance, ce que l’hérédité qui lui a été conférée en août 1815 a encore accentué. Gardienne de l’esprit de la Charte, elle s’est montrée conservatrice face aux excès du libéralisme d’abord, de l’ultracisme ensuite. Jusqu’en 1827, les fournées de pairs destinées à modifier sa majorité n’ont pas atteint leur but et l’indépendance dont elle a fait preuve a expliqué sa popularité. Sa composition sociale montre cependant les limites de la construction. La Chambre haute n’est pas devenue le creuset d’une fusion des élites de l’Ancien Régime et de celles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire. Hétérogène par la provenance (noblesse de Cour, vieille noblesse de province, noblesse d’Empire) et par les revenus de ses membres, la pairie s’est surtout très peu ouverte au mérite et aux nouveaux talents. Son déclin a d’ailleurs commencé, selon l’auteur, avec la grande fournée de Villèle, en novembre 1827, qui s’est composée presque exclusivement d’ultras de la noblesse départementale, tournés vers le passé, sans grande influence et qui ont réussi à faire la quasi-unanimité contre eux. La pusillanimité dont les pairs ont fait preuve lors des Trois Glorieuses a achevé de les déconsidérer. Si la Chambre haute a sauvé son existence sous le nouveau régime, elle est devenue insignifiante, après avoir été privée de l’hérédité, en 1831.
Cette analyse très documentée, fine et brillante est agrémentée des portraits pris sur le vif et proches de la charge de 250 pairs réalisés par l’un d’entre eux, le comte de Noé dont le trait annonce déjà celui de son fils, Cham, le « Michel-Ange de la caricature ». Elle pèche néanmoins en quelques occurrences. Même si l’approche du sujet est parfaitement expliquée, on peut déplorer l’exploration trop rapide du travail des pairs en commission et en séance ainsi que de leur rôle judiciaire. En dépit de ce qu’affirme l’auteur, le débat sur l’abrogation de l’hérédité de la pairie n’est pas le « dernier affrontement politique sur la place d’une chambre haute en France », comme le prouvent – pour nous limiter au XIXe siècle –, les joutes parlementaires de 1848 et celles des débuts de la Troisième République, récemment étudiées par le chercheur britannique Paul Smith. Si une étude prosopographique trop approfondie aurait certainement affaibli la thèse et aurait été d’autant moins justifiée que, comme Emmanuel de Waresquiel le rappelle avec une grande honnêteté, l’historien anglais Gordon K. Anderson l’avait réalisée dans un doctorat soutenu en 1973, le chapitre sur la sociologie de la pairie aurait gagné à s’appuyer sur quelques statistiques. De même, s’il est difficile de reprocher à l’auteur d’avoir présenté en fin de volume des notices biographiques si succinctes lorsque l’on sait qu’elles portent sur près de 500 personnalités, on aurait aimé trouver des rubriques identiques dans chacune d’entre elles et disposer de la totalité du corpus (le président de la Chambre des députés, Ravez, nommé pair en 1829 a par exemple été omis). On comprendra que ces quelques regrets ne s’expriment ici que parce que cet ouvrage est essentiel à nos yeux et que l’histoire parlementaire de la Restauration ne pourra plus désormais s’écrire sans y faire référence.
Éric Anceau

Pascale Goetschel et Gilles Morin (dir.), « Le PS, nouvelles approches », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 96, octobre - décembre 2007

À l’heure où il est question de crise et de refondation au parti socialiste, la revue Vingtième siècle apporte sa contribution originale au débat, en rouvrant le dossier de la longue histoire de cette organisation centenaire.
En effet, sans nier les différences identitaires et culturelles existant entre la SFIO et le PS né en 1971, le choix de la longue durée permet de mettre en lumière des continuités. On découvre ainsi une histoire faite de crises récurrentes et de refondations, bien avant 2007. Michel Winock y voit la conséquence d’une tension jamais véritablement résolue entre une idéologie marxiste et une pratique réformiste, un handicap lié à la fracture originelle entre le parti et le syndicalisme. Alors qu’il est de bon ton de dénoncer la « notabilisation » sclérosante du parti, Noëlline Castagnez montre que celle-ci remonte à la IVe République et Aude Chamouard, qu’elle puise ses sources dans l’affirmation d’un socialisme municipal dès l’entre-deux-guerres. Enfin, sur un plan plus culturel, Hélène Hatzfeld nuance la marque de Mai 68 sur le parti socialiste né en 1971 : s’il a permis l’introduction de nouveaux thèmes (écologie, féminisme, autogestion…), il n’a pas initié de « révolution culturelle », tant le primat du parti et du politique sur le social restèrent affirmés.
Les articles ici regroupés suggèrent la nécessité de dépasser une lecture purement idéologique au profit d’une étude plus « incarnée » des socialistes sur le terrain. Elle seule permet en effet, d’observer comment le parti a pu contourner ses handicaps structurels tels que l’absence de relais syndical, en tissant à la base une série de réseaux avec la société civile. Pour Gilles Morin, l’existence de ce « milieu socialiste » révèle la faculté d’adaptation du parti, lui permettant de surmonter les crises qu’il traverse. Cette approche empirique conduit en outre Aude Chamouard à nuancer le rôle des idéologies et à réévaluer celui de l’expérience du pouvoir dans l’acceptation, de facto, du réformisme par les maires socialistes. Ce faisant, les auteurs soulignent l’intérêt de l’étude de l’échelon local, a fortiori pour appréhender ce « parti archipel » que fut la SFIO : la « notabilisation » du parti et l’autonomie croissante des élus, mise en évidence par Noëlline Castagnez, participe de la faiblesse de l’appareil central et conduit à reconsidérer l’image d’un secrétaire général tout puissant. De fait, François Lafon montre que la réalité prit bien souvent la forme d’une dyarchie (Léon Blum / Paul Faure) ; quant à l’autorité du secrétaire général Guy Mollet, elle résultait bien plus d’un compromis avec les plus importantes fédérations que d’une autorité absolue. Outre ces « jeux d’échelles », les auteurs suggèrent l’intérêt d’un questionnement de l’identité socialiste, que Frédéric Cépède et Fabrice d’Almeida proposent de saisir à travers le rapport du parti et de ses dirigeants aux médias. Enfin, Carole Bachelot utilise la comparaison avec le travaillisme britannique pour éclairer, en miroir, les évolutions récentes et les spécificités du parti français.
Toutes ces approches, nourries des apports de l’histoire socioculturelle et de la science politique, participent plus globalement d’un renouvellement de l’histoire des partis sur lequel François Audigier insiste pour finir, élargissant ainsi la réflexion introduite par ce dossier décidément bien stimulant.
Anne-Laure Ollivier

Dzovinar Kévonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire. Les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, 561 p.

Au travers d’une histoire des déplacements de populations pendant l’entre-deux-guerres, Dzovinar Kévonian écrit celle de l’État moderne et de la violence. L’ouvrage rencontre ainsi au détour du chemin des réfugiés sur la scène arabe et ottomane de nombreuses questions qui interrogent les historiens du Proche-Orient contemporain, des idées politiques ou du totalitarisme.
Ce livre pionnier qui a le mérite de s’ouvrir à l’historiographie anglo-saxonne décèle des chantiers nouveaux qui ne sont pas réservés aux seuls historiens des mentalités collectives d’une Europe marquée par la violence de la guerre comme de la production d’un droit nouveau. Étude de terrain, ce projet dépasse largement le travail déjà remarquable de dépouillement d’une masse d’archives tout à fait considérable. S’inscrivant dans l’héritage des travaux de Jean-Baptiste Duroselle et de René Girault, il se place dans les nouvelles perspectives de l’histoire des relations internationales. En jouant sur les échelles, les articulations du temps et l’espace dans lequel s’inscrivent les parcours individuels, il permet de prendre du recul avec la seule histoire étatique des relations internationales. En mettant en scène les bureaux de la Société des Nations, l’administration française en Syrie, une diplomatie parallèle ou le réfugié sur sa route d’exil, « cette étude mêle donc des États, des organisations internationales et des réseaux privés selon une approche multilatérale de la diplomatie et des rapports de force dans l’élaboration des décisions ». Grâce à une approche pluridisciplinaire de ces migrations forcées et l’analyse de sources encore inédites, sources juridiques, fonds du Comité international de la Croix-Rouge, de la Société des Nations ou du Bureau international du travail, l’auteur élargit la réflexion aux mutations qui bouleversent le monde aux lendemains de la Première Guerre mondiale. Mouvements de masse, essor de l’apatridie, accroissement de l’intervention étatique affectent dès lors la question des réfugiés. Dans cette histoire dramatique des réfugiés arméniens, grecs ou assyro-chaldéens, on voit naître un droit international et l’émergence d’un droit des individus, « le contre-chant humaniste ». Dzovinar Kévonian écrit bien une socio-histoire des relations internationales. Au-delà d’une simple histoire des institutions, c’est effectivement une étude des pratiques et une histoire des « lieux de relations de pouvoir ». Situé dans le renouvellement historiographique récent de l’histoire des Mandats, prenant pour décor la scène du Proche-Orient, le livre décortique les stratégies et les ressorts du jeu minoritaire durant la guerre, puis après l’instauration de ces Mandats. Il éclaire les héritages multiples de la diplomatie française à l’aune de la France du Levant comme du « rôle social de l’officier » de Lyautey. Il interroge aussi bien le champ social de l’Å“uvre internationale de la Société des Nations avec la mise en place de structures genevoises spécifiques et surtout du concept de diplomatie humanitaire en temps de paix.
Refusant toute « prévision rétrospective » et téléologique de la question des réfugiés au regard de l’échec politique du projet de sécurité collective de la Société des nations, le livre entend dépasser le cas particulier et dégager le résultat de mutations sociales et mentales et d’une construction théorique. Livre d’actualité, il soulève des problématiques actuelles et universelles sur le droit international, l’action des organisations non gouvernementales et la diplomatie humanitaire.
Jérôme Bocquet

Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, 2006, 897 p.

Alain Dewerpe commence son ouvrage en posant les faits en quelques lignes et en signalant ce qui leur donne toute leur singularité : neuf morts. Il aborde ensuite l’objectif de son étude. Ses propres mots la résument : « Écrire l’histoire d’un événement hors normes en apparence, mais qui résonne à nos oreilles, fait émerger des strates souterraines de notre vie collective, est révélateur de bien des aspects de notre société, de nos politiques et de nos cultures ». Ainsi se trouve justifié le sous-titre de l’ouvrage Anthropologie d’un massacre d’État. L’auteur va voir derrière l’événement pour y chercher un sens. Son étude se trouve à la croisée de deux secteurs dont la fécondité n’est plus à démontrer : l’anthropologie appliquée à l’histoire et l’histoire de la violence politique. Le livre n’est évidemment pas sans parenté avec Le Village des cannibales d’Alain Corbin.
Trois temps scandent cet ouvrage dense, servi par un appareil scientifique colossal de plus de deux cents pages. Dans la première partie, « Un massacre d’État », l’auteur effectue la description de la manifestation puis part à la recherche de tous les éléments qui, s’enchaînant, ont produit la sanglante répression policière : le refus du pouvoir d’autoriser la manifestation, le rapport des pratiques policières à la violence dans une période très tendue, la pratique gaullienne du pouvoir, la volonté de lutter contre l’OAS sans pour autant céder aux communistes. Parmi les meilleurs passages on s’autorise à signaler les pages 59-73 où l’auteur expose magnifiquement la naissance puis le développement de la manifestation avec la prise de possession de la voie publique par ceux qui passent de l’état de passants à celui de manifestants.
Dans la seconde partie, « Le scandale civique », l’auteur traite des réactions à la répression : les manifestations de protestation organisées par la gauche dans les jours qui suivent et qui témoignent d’une « poussée de mobilisation et d’action collective ». Puis il en vient à la controverse qui aboutit à la construction de ce qu’il appelle un « mensonge d’État ». À cet égard, l’auteur déconstruit les représentations qui se sont maintenues dans l’opinion publique pour mieux montrer comment elles se sont constituées : non ! le massacre n’est pas le fruit d’un débordement et de l’action de quelques policiers incontrôlables, ni d’une provocation des manifestants ou de l’OAS, ni le résultat d’un hasard malheureux qui aurait précipité les victimes vers une bouche de métro dont les grilles étaient bien ouvertes.
Dans une troisième partie, « Sortir du meurtre », l’auteur présente ce que l’événement est devenu, à partir de la question : « Que reste-t-il d’un massacre lorsque les morts sont enterrés ? » Vient d’abord le traitement judiciaire de l’affaire qui aboutit, après une enquête préliminaire exhaustive, à l’impunité des responsables et au triple échec des victimes : au pénal, un non-lieu; pour le jugement administratif, rejet des demandes d’indemnités des familles; au civil, arrêt du TGI de Paris partageant les responsabilités par moitié entre manifestants et forces de l’ordre. Puis l’auteur traite de l’objet de mémoire qu’est Charonne, de la commémoration et de ses temps. Une commémoration forte les premières années, malgré une censure d’État, qui s’étiole ensuite. En un dernier chapitre, l’auteur s’intéresse aux rapports réciproques entre les morts de Charonne et ceux du 17 octobre 1961. Il montre comment la mémoire du 17 octobre s’est peu à peu imposée au point d’occulter celle de Charonne.
David Bellamy

Cabu, Reporter-Dessinateur, t. 1, Les Années 70, Issy-les-Moulineaux, Vents d’Ouest, 2007, 206 p.

Revenu d’Algérie en 1960, Cabu entre dans la rédaction du jeune mensuel Hara-Kiri. Trentenaire en Mai 68, il participe en février 1969 à la création d’Hara-Kiri hebdo, remplacé en novembre par Charlie Hebdo suite à l’interdiction due à la formule : « bal tragique à Colombey ». Sa contribution hebdomadaire prend régulièrement la forme d’un reportage dessiné, d’une ou deux pages, ramené de ses pérégrinations à travers la France, souvent à l’invitation de lecteurs de la revue, qu’il s’agisse de croquer la fête de Jeanne d’Arc à Orléans ou la grande braderie de Lille, une marche antimilitariste en Alsace ou une rencontre à Taizé, un entretien avec un Bénédictin ou un portrait de Mère Denis. Les planches sont composées de croquis réalisés in situ, de citations et de commentaires de l’auteur. Par un sens aigu de la composition et du récit, souvent agrémenté de remarques et d’apartés, Cabu restitue en quelques traits un événement, une atmosphère, dont l’appréhension subjective est parfaitement assumée par l’auteur.
L’ouvrage réunit les reproductions, dans un format généreux, d’environ 180 planches réalisées entre 1969 et 1979. Souvent datées, elles sont complétées de notes de l’éditeur qui éclairent utilement quelques éléments factuels précis, tandis que celles de l’auteur mêlent souvenirs autobiographiques, réflexions personnelles et souci de contextualisation. Le découpage thématique retenu rend assez mal compte de la porosité entre les questions traitées. Sans doute l’éditeur ou l’auteur auront rechigné à retenir un ordre chronologique trop attendu, au profit de quelques thèmes (la politique, le travail, l’armée, la culture, etc.), rendant plus difficile l’évaluation des inflexions de l’auteur ou de l’opinion sur telle ou telle question de société. Ici, la décennie est considérée comme une période homogène : à l’historien de réinsérer le fil du temps dans cette présentation kaléidoscopique des années 1970 offerte au lecteur.
Les pages consacrées à la culture en présentent le versant populaire, à travers la critique de films grand public, d’émissions de radio et de télévision, cette dernière, omniprésente, permettant de mettre en scène la parole du pouvoir. L’antimilitarisme chevillé au corps de Cabu nourrit bien des reportages, notamment à l’occasion de procès dans les tribunaux militaires. Militant anti-nucléaire (civil et militaire), il raconte un rassemblement contre SuperphÅ“nix à Malville, imagine la vie à Mururoa ou interviewe longuement trois employés CFDT de l’usine de retraitement de la Hague. Ses pas le mènent aussi sur les traces des paysans du Larzac et chez Lip. Plusieurs planches sont consacrées aux méfaits du productivisme, lors de la visite du salon de l’agriculture où d’un marché aux bestiaux. Côté travail, s’il est question du chômage des cadres, on s’attarde aussi sur les militants en lutte du bassin de Longwy. Cabu dénonce les méfaits locaux de certains édiles, en particulier en matière d’urbanisme, à Lyon comme à Paris. Les villes nouvelles ne recueillent guère plus son enthousiasme, notamment dans le cas de Cergy et de l’Essec. Les grands ensembles périphériques sont presque complètement absents et le sort des immigrés dénoncé en quelques occasions.
C’est dans les pages consacrées à la politique que Cabu peut donner libre court à son talent reconnu de caricaturiste. Ces pages lui valent aussi quelques procès. Il ramène de province des instantanés de la vie politique locale, de la campagne de Jacques Médecin à Nice pour les municipales de 1973 à celle de Jean Royer à Tours en 1976. Les rassemblements nationaux donnent aussi matière à reportage. Au congrès des jeunes giscardiens de 1975 ou au meeting de Chirac et du RPR à la Villette en février 1978, l’auteur mène à la fois une sociologie “sauvage” du public et une galerie de portraits à la tribune, le tout nourri d’anecdotes entendues ici et là. Dans le cas de la fête de l’Humanité de 1971, ce sont moins les dirigeants que le mélange des genres, entre militantisme et fête foraine, que moque l’auteur. Plus généralement, si le PCF et la CGT ne semblent pas particulièrement appréciés par Cabu, il épargne l’opposition au détriment du pouvoir en place. Marchais et Mitterrand apparaissent peu en dehors des compositions qui les associent à Giscard, Chirac ou Barre. En 1974, Charlie Hebdo invite avec humour à voter Mitterrand dès le premier tour. Plutôt bienveillant avec le PSU – il réalise une affiche pour son candidat à Châlons-sur-Marne aux municipales de 1973 – Cabu sait être plus sévère, comme lorsqu’il expose « la scission du PSU expliquée aux enfants » en octobre 1974. Privilège du pouvoir, de Gaulle brièvement, puis Pompidou et Giscard ont les honneurs de plusieurs planches, qu’on croque le deuxième sur un lit d’hôpital à la veille de sa mort ou qu’on enquête sur la propriété du troisième en Sologne. Mais c’est bien le ban et l’arrière-ban de la droite qui défilent au fil des planches : Malraux, Marcellin, Poujade, Chirac, Poniatowsky, Debré, Pasqua… Le reportage consacré aux discussions de la loi Veil en décembre 1974 permet également de croquer une brochette de députés plus ou moins connus, tout en épargnant « la mère Veil ».
Les planches réunies dans ce beau volume révèlent les évolutions lentes qu’a parfois accéléré le printemps 68, notamment sur la place des femmes dans la société et la critique de la surconsommation – d’hypermarchés en plateaux de télévision. Elles reflètent des inquiétudes désormais plus largement partagées : la désindustrialisation, le chômage, l’écologie, un urbanisme destructeur… On y lit aussi les convictions de l’auteur, antimilitariste, antinucléaire, écologiste de la première heure, opposant à la peine de mort.
Il reste difficile d’évaluer les critères qui ont présidé à cette sélection rétrospective parmi les 2 000 planches de Cabu publiées dans l’hebdomadaire entre 1969 et 1979. Pour autant, l’historien y trouve des reportages qui portent un regard aigu sur certains événements et révèlent l’esprit du temps, ou si l’on peut dire, un certain “mauvais esprit du temps”. L’auteur nous propose, dans un cocktail subtil de politique et de préoccupations sociétales, une chronique savoureuse d’une décennie de mutations. Le lecteur en fera son miel, au fil des pages, sur un mode nostalgique pour certains, là où les plus jeunes réaliseront que les préoccupations actuelles sont rarement inédites. Un volume consacré aux années 1980 est annoncé.
Alexandre Borrell

Hugues Portelli, L’Italie de Berlusconi, Paris, Buchet Chastel, 2006, 103 p.

L’ouvrage d’Hugues Portelli consacré à l’Italie des années 1990-2000 est synthétique. Il permet de comprendre l’évolution de l’espace politique de la péninsule. L’approche est politiste.
Un rapide portrait économique et social met en évidence le substrat sur lequel le charisme berlusconien émerge : la société est vieillissante, le chômage structurel plus élevé qu’en France, la précarisation notamment des jeunes, certaine. Les enjeux sociaux majeurs ne sont pas réglés (retraite) et l’économie peu performante (baisse de la productivité et stagnation de la croissance, endettement, etc.).
L’auteur analyse ensuite la structuration du pouvoir berlusconien partisan, rappelant qu’au cÅ“ur du régime italien, le contrôle d’un parti demeure incontournable. Au début des années 1990, l’opération « main propre » désorganise le jeu politique dominé par la Démocratie Chrétienne. Sur fond de déshérence citoyenne (l’abstention progresse jusqu’à 25 % environ ces dernières années contre 15 % trente ans plus tôt ; chute du militantisme dans un pays où les trois forces avaient jusqu’à 1,5 million d’adhérents chacune dans les années 1980…), l’entrepreneur Berlusconi installe Forza Italia comme mouvement central de la IIe République. Elle obtient entre 20 % et 30 % des suffrages entre 1994 et 2001.
En fait, ce parti est original : il procède du haut, conçu à partir d’un modèle commercial depuis le groupe Fininvest, s’appuyant d’ailleurs sur les mêmes hommes liges. Il utilise la télévision, pilier de la puissance berlusconienne : en dix ans, il accompagne et influence la modification de la socialisation et de la culture politique italiennes. Ainsi, Forza Italia est-elle le cadre privilégié de la standardisation outrancière du langage politique. De parti de cadres concentré, appuyé sur des alliances avec la Ligue Nord et Alliance Nationale, deux mouvements très à droite, FI part à la conquête des régions. Ainsi, le berlusconisme devient-il un parti d’électeurs restant cependant centralisé, l’exercice continu du pouvoir entre 2001 et 2006 y concourant.
Le pouvoir partisan n’est pas la seule forme du berlusconisme. La maîtrise de l’économie informationnelle d’une part (l’empire du Cavaliere s’étend de l’édition à la presse et aux mass média), celle du pouvoir exécutif d’autre part, sont également entrecroisées. Ainsi, une fois au centre de l’État, Berlusconi ne rompt pas avec ses intérêts financiers et ne cesse d’utiliser les institutions pour échapper à tout contrôle judiciaire portant sur son passé d’entrepreneur. Ses avocats devenus députés, veillent au vote, au bon moment, de lois épargnant le leader de toute condamnation. Par ailleurs, Hugues Portelli souligne que le Président du Conseil n’a pas de stratégie institutionnelle dans la mesure où les réformes donnant sens au jeu politique sont toutes retardées de son fait. Ainsi, fait-il échouer la révision constitutionnelle requérant le consensus en 1996, car d’abord soucieux de son avenir judiciaire. Ensuite, la révision vers plus de fédéralisme préparée par son allié Bossi est laissée en suspens (un référendum après 2006 conditionnant son application). Enfin, peu de temps avant les nouvelles législatives du 9 avril 2006, Silvio Berlusconi change le mode de scrutin, recourant à une proportionnelle « majoritarisée ». Cette technique risque à nouveau de diluer les majorités à venir, surtout de gauche.
Le berlusconisme procède donc d’un type néo-patrimonial qui ne peut à l’ère actuelle, éviter de recourir à la légitimité charismatique de masse. Les deux paramètres sont habilement utilisés au détriment de la rationalité de l’État de droit. Au sortir du livre, l’évocation des liens renforcés en politique étrangère avec l’Amérique de George W. Bush, fait s’interroger sur la parenté du modèle de leadership, et sur l’éventuelle mondialisation de sa diffusion.
Ce livre sans concession souligne l’essentiel avec économie de mots : le style est nerveux, participant d’une vraie pédagogie politique européenne. Il reste une question non explicitée, même si les éléments de réponse sont donnés : pourquoi le jeu partisan reste-t-il à ce point fragmenté en Italie après l’effondrement de la Ire République ?
Olivier Rouquan
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