Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
186 pages

p. 10 à 12
doi: PARL.010.0010

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n° 10 2008/2

2008 Parlement[s]

Présentation

Fabienne Bock Professeur à l’université de Paris-Est Marne-la-ValléeLaboratoire « Analyse comparée des pouvoirs » (Paris-Est)
« Faites un roi, ou bien faites la paix » écrivait le socialiste Marcel Sembat peu avant que n’éclate la guerre de 1914. Il exprimait ainsi son peu de confiance dans la capacité des régimes parlementaires – et particulièrement celui de la IIIe République – à diriger un pays en guerre. Pacifiste, il agitait la menace d’un renversement de la République parlementaire pour convaincre l’opinion et les dirigeants politiques d’Å“uvrer pour la paix. Pourtant force est de constater que les institutions parlementaires ont survécu au conflit dans tous les pays qui les avaient mises en place dans les décennies précédant le conflit, alors même que la guerre qui ravageait l’Europe dépassait, tant par sa durée que par la mobilisation totale qu’elle imposait, tout ce que les hommes du début du XXe siècle – et Sembat en premier - avaient pu imaginer. En Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Allemagne, les institutions n’ont pas été modifiées, aucune dictature ne s’est imposée. S’ils n’ont pas été consultés sur l’entrée en guerre – à l’exception du Parlement italien en 1915 – les Parlements ont été convoqués dans les tous premiers jours du conflit pour voter les crédits de guerre et ils se sont ensuite réunis avec une assez grande régularité jusqu’à la signature de l’armistice [1]. Cependant quand ils ont abordé la question du pouvoir durant la guerre, les historiens ont d’abord porté leur attention sur l’irruption d’un nouvel acteur, le pouvoir militaire, sur ses liens avec l’exécutif civil, et ils ont mis l’accent sur le déplacement du centre du pouvoir qui s’est ainsi opéré au détriment du législatif et de sa fonction de contrôle des gouvernements. Ce phénomène n’est nullement contestable et l’analyse globale des États belligérants ne peut évidemment pas être envisagée sans que soit prise en compte cette reconfiguration des pouvoirs. Il n’en est pas moins licite de prêter attention à ce qu’a été la vie parlementaire dans un moment où toute expression démocratique étant considérablement limitée par la promulgation – dès les premiers jours du conflit - de lois très restrictives des libertés publiques et par l’impossibilité durant 4 ans d’organiser des élections, les Parlements restaient les seules instances qui pouvaient maintenir une certaine représentation de la nation. Dès lors on doit s’interroger sur les modalités de leur adaptation aux impératifs de la guerre patriotique, de leur soumission ou de leur résistance aux diktats des militaires ou aux exigences des gouvernements civils, de leur capacité à maintenir une activité législatrice et à contrôler l’exécutif.
Depuis quelques années, des études sont d’ailleurs venues nuancer les appréciations assez négatives portées sur les différents Parlements et révéler quelques paradoxes. Le rôle du Reichstag en particulier a été reconsidéré : l’étude très fine de Torsten Oppelland s’inscrit dans l’analyse des prises de positions par lesquelles le Parlement allemand tente de s’approprier la fonction de contrôler le Chancelier que lui refusait la constitution impériale et donc de « parlementariser », à la faveur de la guerre, la constitution du Reich.
De même, Carlotta Latini, tout en reprenant la formule « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose » et en signalant la mauvaise volonté de l’exécutif à convoquer la Chambre des députés, insiste sur le rôle des commissions parlementaires de contrôle et sur le laboratoire institutionnel et juridique qu’a constitué la vie politique italienne durant la Grande Guerre.
Pour la France, Charles Ridel montre comment les débats sur la question des « embusqués » et la législation qui en découle révèlent la volonté des députés de participer à la conduite de la guerre mais aussi la prise en compte des accusations dont ils sont l’objet dans une partie de la presse et sans doute de l’opinion publique. Cette manifestation d’antiparlementarisme corrobore les conclusions de Nicolas Roussellier qui relève que, si le Parlement n’a pas démérité durant le conflit, son rôle n’a pas été reconnu : il a perdu la bataille de l’image et l’antiparlementarisme n’a connu de répit ni pendant ni après la guerre. En ce 90e anniversaire de l’armistice, l’Assemblée Nationale affiche sur son site un hommage à Clemenceau et la liste des députés tombés durant le conflit ; elle met aussi en ligne le compte-rendu des séances des Comités secrets de 1916. Peut-être n’est-ce pas tout à fait suffisant pour restaurer le prestige du Parlement… d’hier et d’aujourd’hui.
Dépassant la stricte période de la guerre, Alexandre Niess analyse la représentation à la Chambre et au gouvernement des Régions libérées et les mesures prises à leur égard entre 1916 et 1925. À travers une enquête extrêmement fouillée, il montre comment la question et les hommes qui la portent se démarquent d’abord du reste de la représentation nationale mais perdent dès 1924 leur spécificité.
Ce sont aussi des hommes qui ont fait la guerre qu’on retrouve siégeant dans les Parlements européens au cours des années 1920 et 1930. Partant d’un affrontement qui opposa en 1932 Goebbels au SPD qu’il qualifiait de « parti de déserteurs », Nicolas Patin s’est interrogé sur l’expérience de guerre des députés au Reichstag durant la République de Weimar, la moitié des 1600 députés élus entre 1919 et 1932 ayant participé aux combats et 200 d’entre eux ayant laissé des témoignages écrits. Croisant statistique et prosopographie, Nicolas Patin montre toute la complexité de ce rapport à la guerre et de son expression au Reichstag. On ne peut que souhaiter que des études analogues soient menées sur les autres pays.
Enfin, c’est avec un intérêt tout particulier qu’on suit l’étude de Vahakn N. Dadrian et d’Alexandre Niess sur « l’État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien ». L’historiographie de la Grande Guerre s’est largement concentrée sur le front occidental et bien des études mériteraient d’être entreprises sur les fronts d’Orient. Quant au Parlement turc, il est bien peu connu. L’approche longue de la question du génocide arménien – 1908-1916 – et du rôle joué par les parlementaires turcs dans ce crime ouvre donc un champ nouveau dont on ne peut que souhaiter qu’il soit largement exploré dans l’avenir.
 
NOTES
 
[1]Seule exception majeure, le Parlement de Vienne ne s’est plus réuni après juin 1914.
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