Parlement[s], Revue d'histoire politique
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
186 pages

p. 166 à 177
doi: en cours

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Lectures

n° HS 4 2008/3

Jean-Claude Yon, Le Second Empire. Politique, société, culture, Armand Colin, 2005, 256 p.

Le temps semble bien avoir fait son Å“uvre puisque, avec cette étude sur le Second Empire, Jean-Claude Yon, maître de conférences habilité, en poste à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, porte un regard distancié sur l’époque, dégagé des passions et des visions partisanes et, à tout dire, nous offre un panorama honnête, large et solide de la vie politique et de son fonctionnement, de la société et de l’économie, de l’évolution des mÅ“urs, de la culture et des arts. S’appuyant sur les meilleures sources, l’auteur ne néglige rien des grandes études écrites précédemment sur chacun des sujets traités et présente ainsi une remarquable synthèse qui permet au lecteur d’avoir toutes les données en main pour clarifier sa pensée et se forger sa propre opinion.
Bien sûr, certains regretteront qu’auprès de Daumier ou plus encore de Meissonier, le dessinateur et aquarelliste Raffet ait été omis de ce Panthéon de même qu’Horace Vernet ou encore Philippoteaux, Adolphe Yvon ou Valentin Jumel de Noireterre. Enfin, la soif de savoir est si grande qu’on regrette parfois le côté elliptique de certaines évocations telle celle accordée à Maria Deraismes (et non Marie) justement présentée pour ses conférences sur la condition féminine dans les années 1860, mais dont on omet de dire que cette féministe républicaine engagée dans la lutte sociale fut la première femme initiée dans une loge maçonnique masculine (1882) et qu’elle créa, avec le docteur Georges Martin, en 1893, il est vrai, la première loge mixte. Il ne s’agit là, on l’aura compris, que d’une critique mineure.
L’ouvrage de Jean-Claude Yon qui a été couronné dès sa parution par le prix Napoléon III de la ville de Boulogne-sur-Mer et par le prix Second Empire de la Fondation Napoléon est d’ores et déjà un classique.
Abel Douay

Michel Souloumiac et Christian Chandon, Le Marquis de La Valette, ambassadeur et ministre du Second Empire, éditions de l’ARAH, 2006, 161 p.

Michel Souloumiac, président de l’Association des Recherches Archéologiques du Pays de la Force et Christian Chandon, généalogiste successoral, signent ici, à l’occasion du bicentenaire de la naissance du marquis de La Valette, une étude très documentée qui permet de sortir de l’oubli, dans lequel il était injustement tombé, ce grand commis de l’État, figure de proue du Second Empire. Napoléon III fit de cet homme qui avait été député à la fin de la Monarchie de Juillet, un sénateur, en 1853. Il siégea au Palais du Luxembourg jusqu’à la chute du régime. En outre, il occupa successivement les fonctions de ministre de l’Intérieur, puis des Affaires étrangères, mais davantage encore c’est dans son action menée tout au cours de sa carrière diplomatique, à Stockholm d’abord, puis en Perse, à Turin, à Alexandrie, en Hesse-Cassel, à Constantinople, à Rome et enfin à Londres que nous le suivons. Notons au passage que la troisième épouse du marquis, Georgine de Flahaut, était la fille de Charles de Flahaut, fils naturel de Talleyrand et père du duc de Morny… L’histoire ne dit pas si cette union a joué dans les relations avec la famille impériale. Pour faire bonne mesure, ajoutons qu’elle avait pour mère, Margaret Mercer, baronne de Keith, fille de l’amirale qui fit embarquer Napoléon pour Sainte-Hélène.
Les auteurs ont jugé utile d’introduire dans cet essai, un chapitre de réflexions sur le Second Empire. Voulant couvrir, en une douzaine de pages à peine, à la fois la politique intérieure et la politique extérieure, ce chapitre nécessairement elliptique, eût gagné à une relecture minutieuse. On eût ainsi échappé à quelques approximations (le livret ouvrier n’a pas été créé sous le Second Empire mais remis en vigueur en 1854 ; dire qu’il ne sera supprimé qu’en 1889, sans préciser que Napoléon III chercha sans succès à l’abolir en 1869, participe aussi d’une information tronquée et préjudiciable). Nous eussions échappé aussi à quelques coquilles, telle celle de l’inauguration du canal de Suez en 1867 (!), mais manqué à quelques drôleries telle que celle relevée dans l’action menée par Benedetti, un autre italianissime, pour convaincre le pape de renoncer de son plein gré à ses États… Le plénipotentiaire aurait préconisé, en la circonstance, « une confédération entre deux royaumes, et un petit « été » pontifical » (p. 83). On croirait une allusion à la résidence d’été de Castelgandolfo !
Abel Douay

Virginie Monnier, Édouard André, Un homme, une famille, une collection, Paris, Les Éditions de l’amateur, 2006, 254 p.

Édouard André (1833-1894) est surtout connu grâce au musée que sa veuve, l’artiste peintre Nélie Jacquemart, a fondé dans leur hôtel particulier du boulevard Haussmann, le musée Jacquemart-André, riche de somptueuses collections sur la Renaissance italienne. Sa parente par alliance, l’historienne de l’art Virginie Monnier nous propose ici sa biographie. La première partie de l’ouvrage reprend très largement la solide maîtrise d’histoire qu’elle avait consacrée, voilà plus de quinze ans, à la famille André et à la banque protestante nîmoise et qui avait été publiée en 1992, sous le titre Du négoce à la banque : les André, une famille nîmoise protestante (1600-1800). Elle la prolonge cependant, avec un grand bonheur, en montrant comment la banque André s’implante à Paris, dès le Consulat, puis comment la famille intègre la plus haute société protestante de la capitale, par divers canaux – le Consistoire, la philanthropie, le saint-simonisme.
La deuxième partie est entièrement consacrée à Édouard André. Si la correspondance privée de ce dernier n’existe plus aujourd’hui, Virginie Monnier a pu s’appuyer sur ses livres de comptes, des archives notariales et des sources familiales. Par-delà le collectionneur auquel quatre chapitres sont consacrés, elle nous livre le portrait du jeune dandy du Second Empire, officier des Guides de la Garde impériale, étoile de la société parisienne et député de la circonscription déshéritée du Vigan, à la suite de son père, de 1864 à 1870, puis du notable de la IIIe République, président actif de l’Union centrale des Arts décoratifs, propriétaire désintéressé de la Gazette des Beaux-Arts et co-fondateur de l’École libre des sciences politiques. Si quelques erreurs (Guizot donné abusivement comme premier ministre de Louis-Philippe, p. 65, le Corps législatif du Second Empire appelé Assemblée nationale, p. 122, puis Assemblée législative, p. 127…) sont à déplorer, elles n’entachent pas un ouvrage d’une grande utilité pour la connaissance de la haute société protestante, de la banque et des arts au XIXe siècle.
Éric Anceau

Antoine d’Arjuzon, Victoria et Napoléon III. Histoire d’une amitié, Biarritz, Atlantica, Sceptre et couronne, 2007, 310 p.

Spécialiste de l’histoire britannique et auteur de biographies remarquées sur Castlereagh (1995), Wellington (1998) et Édouard VII (2004), Antoine d’Arjuzon nous propose ici l’histoire d’une amitié entre deux souverains majeurs du XIXe siècle, Victoria et Napoléon III. Alors que la reine d’Angleterre ne partageait aucun des préjugés défavorables de ses prédécesseurs et de son époux, le prince Albert, vis-à-vis de la France, l’Empereur des Français admirait sincèrement la patrie de l’industrialisation, y avait séjourné à quatre reprises avant de monter sur le trône et ne pouvait qu’être reconnaissant à l’égard d’un pays qui l’avait accueilli alors qu’il était exilé, dans les années 1830, puis fugitif à la suite de son évasion de la forteresse de Ham, en 1846.
Tout n’avait pourtant pas été si simple entre les deux souverains. Victoria avait été choquée par le coup d’État du 2 décembre 1851. Le rétablissement de l’Empire l’inquiétait plus encore. Le neveu ne se comporterait-il pas comme son oncle ? N’entraînerait-il pas l’Europe dans des conflits sans fin ? N’obligerait-il pas l’Angleterre à intervenir ? L’alliance de la France et de la Grande-Bretagne contre la Russie, dans la guerre de Crimée, la rassura. En avril 1855, Napoléon III traversa la Manche, reçut un accueil triomphal à Londres et fit forte impression sur la reine qui le vit, à cette occasion, pour la première fois. Elle le dépeignit alors comme « un homme extraordinaire, au courage indomptable, persévérant », mais aussi « calme, gentil, doté d’un pouvoir de fascination ». Elle-même se rendit à Paris, quatre mois plus tard, à l’occasion de l’Exposition universelle et vint se recueillir sur la tombe de Napoléon. L’entente cordiale était scellée et allait durer, en dépit de brouilles passagères, comme en 1859, jusqu’à la chute du Second Empire. Même aux heures de soupçons et d’incompréhension entre les deux peuples et leurs gouvernements, les chefs d’État restèrent proches comme leur correspondance en témoigne. Après septembre 1870, ce fut outre-Manche que Napoléon III trouva une nouvelle fois refuge. Victoria resta fidèle à son ami dans l’infortune. Ce fut en Angleterre que le dernier souverain français mourut. C’est là qu’il repose encore.
Tel est le grand mérite d’Antoine Arjuzon de nous rappeler cette amitié dans un ouvrage qui se lit comme un roman, qui se compose de vingt-trois chapitres vifs et bien tournés et qui repose sur des sources et des témoignages, pour certains difficilement accessibles et peu connus.
Éric Anceau

Sudhir Hazareesingh, La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait le 15 août, Paris, Tallandier, 2007, 294 p.

Très attendu, cet ouvrage est la version française de The Saint-Napoleon. Celebrations of Sovereignty in Nineteenth-Century France que le prolifique spécialiste britannique du Second Empire, Sudhir Hazareesingh a publié aux Presses Universitaires d’Harvard, en 2004. On ne peut que se réjouir de la parution rapide d’une traduction de ce travail si important. S’appuyant sur une documentation ample et en grande partie inédite – par exemple les fonds des Archives de vingt-deux départements à partir desquels il est cependant osé de prétendre à l’exhaustivité –, l’auteur fait revivre la fête nationale du Second Empire qui se déroulait le 15 août, jour de la naissance de Napoléon Ier, coïncidant opportunément avec l’Assomption. Il nous propose une vision plus approfondie et souvent différente des historiens qui se sont intéressés à ce thème avant lui : Bernard Ménager, Rosemonde Sanson, Olivier Ihl et, plus récemment, Matthew Truesdell et Rémi Dalisson.
Sudhir Hazareesingh montre ainsi excellemment comment cette fête, créée en 1806 par le premier Empereur, célébrée spontanément par les bonapartistes sous les monarchies censitaires et refondée officiellement en février 1852, par le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, a permis d’amorcer la transition vers le Second Empire. Il revient sur le caractère propagandiste bien connu de la manifestation : célébrer la grandeur du chef de l’État, de sa dynastie et de son régime. Cependant, il enrichit notre connaissance du sujet d’un quadruple point de vue. Il démontre le succès populaire de la manifestation à Paris comme en province, avec d’incontestables moments de liesse collective, comme lors des remises des médailles de Saint-Hélène aux vétérans des campagnes de 1792 à 1815. Ce faisant le terme de « fête nationale » utilisé dès le Second Empire est pleinement justifié. L’auteur rappelle toutefois que cet enthousiasme diminue avec les difficultés de la fin des années 1860 – en 1869 la fête qui est censée commémorer le centenaire de la naissance de Napoléon n’a pas le succès escompté et en 1870 elle n’a même pas lieu du fait de la guerre contre l’Allemagne. Mais Sudhir Hazareesingh souligne aussi avec justesse que « le 15 Août » est le théâtre de multiples tensions entre l’État et l’Église, entre la glorification de la nation et les traditions et sensibilités locales, entre la recherche par les autorités d’un soutien populaire au régime et leur crainte des débordements. Il nous donne enfin à voir comment les notables et les opposants de toutes tendances – orléanistes, légitimistes, cléricaux, républicains, socialistes – ont pu utiliser sciemment le décor de la fête pour subvertir l’ordre bonapartiste.
Aux qualités de fond, l’ouvrage joint une forme quasi-parfaite : une édition soignée, un riche et très explicite cahier iconographique, la quasi-absence de coquilles et d’approximations – à peine relève-t-on p. 162, une idée prêtée à Maxime Du Camp qui ne se trouve pas, comme annoncée, dans les Souvenirs d’un demi-siècle et p. 194, l’orthographe erronée du nom du maire de Nantes, Ferdinand Favre.
Au total, Sudhir Hazareesingh tient largement son pari de renouveler la perception de la célébration du 15 août sous le Second Empire. Loin de correspondre à l’image qu’en ont donné la IIIe République et certains historiens postérieurs, elle annonce bien la fête du 14 juillet, même si le sous-titre français destiné au grand public est regrettable.
Éric Anceau

Laetitia de Witt, Le Prince Victor Napoléon, Paris, Fayard, 2007, 542 p.

La mort de Napoléon III en 1873, puis celle de son fils unique, le prince impérial, en 1879, auraient dû faire de Jérôme Napoléon dit « Plon-Plon », seul cousin germain du dernier Empereur des Français, le prétendant bonapartiste au trône. Cependant, par un codicille de son testament, le prince impérial désigna Victor, le fils de « Plon-Plon » comme son unique héritier. Celui-ci venait d’avoir dix-huit ans et avait vécu jusque-là dans l’ombre d’un père à la très forte personnalité. Au prix d’une rupture irrémédiable avec lui, il accepta d’assumer son destin politique et occupa cette fonction près d’un demi-siècle. Il mourut pourtant dans le quasi-anonymat le 3 mai 1926 et demeura ensuite méconnu. Tel est le premier mérite de la biographie de son arrière-petite-fille, Laetitia de Witt de le sortir de l’ombre ; le second étant de nous expliquer cet apparent paradoxe de façon convaincante.
L’ouvrage, version remaniée de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction du professeur Jacques-Olivier Boudon, s’appuie sur des archives inédites. Outre le très riche fond Napoléon des Archives Nationales, Laetitia de Witt a ainsi pu exploiter les Archives du château de Chimay en Belgique qui lui ont livré le programme politique du prince, mais aussi les papiers de deux des plus proches amis de Victor, le marquis de Girardin et Louis Thouvenel.
On déplorera certes quelques erreurs (par exemple dans l’arbre généalogique des Bonaparte des pp. 14-15) et des lacunes bibliographiques importantes. Il n’en demeure pas moins que ce portrait en trente-huit courts chapitres vifs et enlevés est plutôt inspiré. L’homme y apparaît avec ses grandeurs et ses travers. Après s’être violemment opposé à son père, il avait pris la mesure des dérives conservatrices du bonapartisme et essayé de renouer avec son versant plus populaire, en défendant le principe plébiscitaire et en se ralliant, comme « Plon-Plon », à la République. Mais, timide, discret, passif, manquant de charisme, Victor n’avait pas l’âme d’un chef et ne parvint jamais ni à imposer ses idées aux fidèles de sa cause, ni à se donner les chances de les voir un jour se réaliser. Laetitia de Witt nous montre excellemment comment la vie de l’exil – en l’occurrence en Belgique – « monde fictif dans lequel se côtoient pouvoir probable et devoir sans responsabilité, n’est pas faite pour générer l’énergie et l’audace », comment Victor était totalement dénué de ces qualités, mais aussi comment il prit très tôt la mesure de ses insuffisances et du faible espace politique dont il disposait. Il décida alors de collectionner les objets familiaux et de protéger les archives pour permettre aux historiens de rendre aux Bonaparte leur juste place dans la mémoire nationale.
Éric Anceau

Jean Sagnes, Napoléon III, le parcours d’un saint-simonien, Sète, Éditions Singulières, 2008, 610 p.

« La reine est légitimiste, Morny est orléaniste, je suis socialiste ; seul Persigny est bonapartiste, et Persigny est fou ! »
Comme c’est souvent le cas, la popularité de ce bon mot attribué à Louis-Napoléon Bonaparte vient moins de sa véracité – douteuse – que de sa vraisemblance ; Morny, le demi-frère de l’Empereur, était effectivement attaché aux Orléans ; Persigny était un bonapartiste de la toute première heure ; mais aussi et surtout, l’Empereur a toujours été influencé par un certain socialisme. Cette influence est aujourd’hui reconnue par tous les biographes sérieux. Alice Gérard soulignait déjà, en 1973, son « goût d’une démocratie directe et autoritaire par ses moyens, sociale et humanitaire dans sa finalité » (Le Second Empire, innovation et réaction, PUF, pp. 9-10) ; et, tout récemment, Éric Anceau remarque, après 1852, sa « stratégie… développée par l’aile droite du saint-simonisme dont de nombreux représentants gravitaient autour de lui » (Napoléon III, Tallandier, 2008, p. 349). Jean Sagnes, historien du socialisme, du syndicalisme et du républicanisme, s’était penché sur le socialisme du jeune Louis-Napoléon dans son édition critique de l’Extinction du paupérisme (Les Racines du socialisme de Louis-Napoléon Bonaparte, Privat, 2006) ; avec sa nouvelle biographie, il cherche à « poursuivre le travail », c’est-à-dire à savoir ce que « devient le socialisme de Louis-Napoléon Bonaparte à partir de son élection à la présidence ».
Le résultat tient à la fois de la biographie traditionnelle et de l’essai historique à tendance apologétique. La première partie porte sur la vie de Louis-Napoléon avant son accession au trône impérial, et relève de la biographie classique. L’auteur suit de manière chronologique sa formation, ses voyages, et les coups de Boulogne et Strasbourg ; puis ses études à l’« Université de Ham », son accession au pouvoir comme président, son impuissance dans ce rôle, et finalement le coup d’État. Il souligne le rôle important du socialisme dans la formation du jeune Louis-Napoléon, et donc son influence dans ses premiers écrits. Si le prince-président ne remplit pas toutes les promesses du candidat (analyse éclairante de sa Proclamation juste après son élection), c’est qu’il est à moitié prisonnier du parti de l’ordre. La seconde partie de l’ouvrage s’attache à montrer le rôle central du socialisme dans les écrits, les actions et la pensée de l’Empereur, ainsi que dans les réalisations de l’Empire. L’auteur examine le volontarisme économique du Second Empire ; la dimension démocratique – d’autres diraient populiste – du régime ; l’entourage saint-simonien de l’Empereur, l’extension de la protection sociale, et les mesures émancipatrices de la seconde moitié de l’Empire. Les trois derniers chapitres, enfin, recensent les réalisations de l’Empereur et de l’Empire dans des domaines divers : la culture, l’humanitaire, et enfin la stratégie militaire.
Cet ouvrage explore plusieurs pistes intéressantes de l’aventure impériale déjà connues mais peut-être minorées par d’autres historiens. Il analyse certains écrits et discours politiques peu ou pas publiés récemment (entre autres les Rêveries politiques), ou encore l’attrait de certains saint-simoniens de droite pour le régime impérial. On peut cependant se prendre à souhaiter que ces pistes aient été développées de manière plus indépendante, plutôt qu’intégrées à un argumentaire global visant à prouver le socialisme du prince. Cette insistance sur le socialisme de l’Empereur (tous les actes de Louis-Napoléon qui ne se fondent pas dans le saint-simonisme sont soit occultés, soit expliqués par des circonstances extérieures à sa volonté) tend à occulter d’autres éléments de son action et de sa personnalité. Il devient un être unidimensionnel, dont la pensée n’évolue pas. Cette impression est augmentée par une certaine négligence pour les détails de l’histoire factuelle et l’on s’attarde peu sur les désaccords avec le Conseil d’État ou le Corps législatif au sujet de lois sociales.
Une telle entreprise demande un attention particulière aux termes – à tout le moins « socialisme » et « saint-simonisme ». L’auteur souligne à plusieurs reprises que le socialisme, à l’époque, englobait plusieurs idéologies très variées. Mais doit-on réellement considérer toutes les manifestations individuelles de la générosité et de la pitié de l’Empereur comme « socialistes », de la grâce personnelle qu’il accorde à plusieurs condamnés politiques aux mesure personnelles d’assistance « dans la plus pure tradition philanthropique » (p.235) ? Si la plupart des historiens sérieux reconnaissent l’influence du saint-simonisme sur l’Empereur, peu ont relevé, comme le fait Jean Sagnes, l’absence totale du terme dans ses écrits et ses discours. L’auteur n’en semble pas troublé outre mesure. « Pourquoi Napoléon III ne s’est-il pas réclamé du saint-simonisme ? On n’a pas de réponse précise à cette question et on en est réduit à des hypothèses. Il est probable qu’il ne souhaite pas apparaître comme un simple exécutant des idées d’un autre » (p.554) ; ou peut-être « considère-t-il qu’il ne doit rien à Saint-Simon ou, comme la quasi-totalité des réformateurs sociaux de son époque […] néglige-t-il de citer toutes ses sources ? Il est difficile de trancher dans un sens ou dans un autre. » (p.61) On aurait souhaité une analyse plus en profondeur de ces « absences ».
Enfin, bien que l’on puisse comprendre l’affection du biographe pour un sujet qu’il a longuement côtoyé, la tendance apologétique de l’ouvrage peut agacer. À un autre niveau, ou regrettera un travail d’édition parfois insuffisant, et qui laisse subsister des erreurs de nom dommageables pour des lecteurs non initiés (Midiou plutôt que Mildiou ; Daniel plutôt qu’André Encrevé, etc.).
Un ouvrage, donc, qui ouvre plusieurs pistes très intéressantes mais auquel son orientation univoque empêche de tenir toutes ses promesses.
Mayyada Kheir

Éric Anceau, Napoléon III, un Saint-Simon à cheval, Paris, Éditions Tallandier, 2008, 750 p.

Cette magnifique biographie est le fruit de quinze années de recherches, et d’un dépouillement exhaustif des archives. Éric Anceau se glisse sous l’écorce louis-napoléonienne pour nous livrer les ressorts intérieurs de la sensibilité, de la psychologie, et de la pensée de celui qui fut souvent surnommé « le sphinx ». Louis Napoléon refusa toujours de se considérer comme un “idéologue”, s’opposant notamment à la création d’un “parti” bonapartiste sous le Second Empire. En même temps, sa conception personnelle du bonapartisme, formulée pendant ses années de jeunesse à Arenenberg, et esquissée dans son ouvrage Des Idées Napoléoniennes (1839), était à la fois claire et originale, inspirant sa démarche politique pendant son règne impérial. Ses principes fondamentaux étaient éclectiques, puisés aux sources du napoléonisme (l’ordre, l’autorité, la religion, la dignité nationale) mais aussi du républicanisme (la souveraineté populaire, le suffrage universel), du socialisme (l’amélioration du sort de la classe ouvrière) et du saint-simonisme (la modernisation économique, la politique comme « administration des choses »). Souvent diabolisé par ses adversaires, Louis Napoléon était naturellement bon et généreux de caractère, et il pardonnait facilement : ainsi, dès son élection à la Présidence de la République, il voulut amnistier les condamnés de Juin 1848 (le Conseil des ministres refusa à trois reprises de le suivre) ; il fit réviser les peines lourdes infligées par les Commissions Mixtes après le coup d’État de 1851, et prononça régulièrement des amnisties tout au long de son règne ; et lors de sa visite à Boulogne en 1854 il décora les militaires qui l’avaient arrêté en 1840. C’est peut-être ici, dans son refus de la haine, que le neveu ressemblait le plus à son oncle Napoléon Ier.
Louis Napoléon fut surtout l’un des plus grand hommes d’État du XIXe siècle, et Éric Anceau brosse un tableau captivant et nuancé du pouvoir louis-napoléonien. Au cÅ“ur du système politique du Second Empire était le principe de la suprématie absolue du pouvoir de l’Empereur. Même sous l’Empire libéral, Louis Napoléon restait intraitable sur cette question : l’auteur cite une lettre très sèche de l’Empereur au Prince Napoléon, en mars 1870, récusant formellement l’idée d’un régime parlementaire qui aurait fait de lui un monarque constitutionnel. Il rejetait avec force le parlementarisme, qu’il pensait foncièrement inadapté aux conditions politiques françaises (comme le dit plus crûment Tocqueville, dans un portrait de Louis Napoléon cité en annexe : « le trait caractéristique et fondamental de son esprit, en matière politique, était la haine et le mépris des assemblées »). Les ministres de Napoléon III ne furent donc dans son esprit que de simples exécutants de sa politique. Il chargea ainsi Rouher de défendre le tournant libéral pris en 1867, malgré l’opposition acharnée du “vice-Empereur” à toute démocratisation politique ; certains ministres prirent connaissance des nouvelles initiatives de leur ministère en lisant Le Moniteur (tradition régalienne reprise par la Ve République). Ce volontarisme monarchique – qui s’inscrivait dans la plus pure tradition napoléonienne – fut sans conteste néfaste à certains égards, notamment de par le vide qualitatif qu’il engendra progressivement autour de l’Empereur ; Napoléon III reconnaissait d’ailleurs volontiers les « faiblesses » de son entourage. En même temps, ce volontarisme fut indéniablement à l’origine des plus grandes réalisations politiques et économiques du régime, du rétablissement du suffrage universel en 1851 à la transformation de l’urbanisme parisien, sans oublier l’extension du réseau ferroviaire, la conclusion du traité de libre-échange avec l’Angleterre et les deux grandioses Expositions Universelles, « apothéoses du Saint-Simonisme » louis-napoléonien. Éric Anceau souligne également le caractère visionnaire de la politique algérienne de l’Empereur, qui traversa la Méditerranée à deux reprises, et tenta d’amorcer une politique d’intégration des populations européennes et musulmanes en Algérie. Ceci ne signifiait pas pour autant que Napoléon III arrivait toujours à imposer son point de vue. Parmi les multiples contributions de l’ouvrage est la lumière fascinante qu’il projette sur les débats internes au sein de l’élite impériale – au Conseil d’État ou au Conseil Privé, au Corps Législatif et au Sénat. Pendant toute la durée du Second Empire, ces discussions, bien que feutrées, furent souvent vigoureuses, et parfois houleuses. Elles pouvaient infléchir la volonté de l’Empereur, et même parfois contrecarrer ses objectifs (ou du moins retarder leur mise en pratique). Ces débats montrent dans leur ensemble que, malgré son centralisme monarchique et ses pulsions autoritaires, le régime fut toujours marqué au sommet par un certain pluralisme, voire même une certaine fragilité.
Napoléon III comprit également que la légitimité de son pouvoir ne pouvait reposer sur sa seule autorité et celle du suffrage universel : le pouvoir politique devait aussi se manifester dans l’espace, se mettre en scène. Ainsi, il donna une véritable assise à la cour impériale ; Éric Anceau note avec raison que le Second Empire produisit « la seule cour digne de ce nom » en France au XIXe siècle. Il décrit élégamment les fastes et les rites de la vie courtisane dans les divers palais impériaux (les Tuileries, Saint-Cloud, Fontainebleau, Compiègne), ainsi que dans les lieux de villégiature privilégiés par la famille impériale (Vichy, Biarritz). Les adversaires de l’Empereur eurent beau jeu de flétrir l’éclat du luxe impérial, aux antipodes de la sobre modestie orléaniste et de l’austère vertu républicaine. Mais le faste du Second Empire reflétait une conception radicalement moderne de la projection du pouvoir, que ce soit à travers la propagande (qui occupa toujours une place de choix dans la politique du régime impérial) ou encore les voyages de l’Empereur en province (innovation qui permettait à Napoléon III non seulement d’aller à la rencontre de son peuple, et de s’informer de l’état de l’opinion, mais aussi de rendre visible son pouvoir). Cette mise en scène d’un pouvoir majestueux trouvait son apothéose dans les fêtes impériales, en particulier la fête nationale du 15 août : grandioses réjouissances césaristes (comme à Paris ou dans les grandes villes de province) ou célébrations intimistes du civisme, du patriotisme et de la religiosité communales, ces manifestations permirent au régime de renforcer son pouvoir en affermissant le culte de l’Empereur et de la tradition napoléonienne, et en célébrant la mémoire des vieux débris de la Grande Armée, honorés dans toute la France par la Médaille de Sainte-Hélène. Après 1875, et notamment avec la création de la fête du 14 juillet en 1880, les républicains s’inspirèrent décisivement de ce modèle festif louis-napoléonien ; ici, comme dans beaucoup d’autres domaines, le Second Empire anticipa l’ordre républicain qui lui succéda.
Le seul reproche qu’on pourrait adresser à Éric Anceau est sa tendance – d’une certaine manière, inhérente au genre biographique lui-même – à exagérer la cohérence de l’action louis-napoléonienne, et à minorer ses paradoxes et ses contradictions. Prenons un exemple fondamental : la libéralisation politique des années 1860. L’auteur présente le phénomène comme découlant de choix délibérés et linéaires de l’Empereur (les titres des chapitres sont éloquents : « le promoteur de la libéralisation » ; « le créateur de l’Empire libéral »). La réalité, comme l’ouvrage lui-même le démontre, est plus complexe et moins cohérente, car la politique de Napoléon III était surtout frappée du sceau de l’ambiguïté. Éric Anceau reprend à son compte la distinction entre le « napoléonisme » (l’attachement sentimental à la mémoire de Napoléon Ier et le « bonapartisme » (la doctrine politique et la pratique institutionnelle du régime louis-napoléonien). Mais cette distinction ne résout pas vraiment le mystère de la politique louis-napoléonienne. Quelle était la véritable doctrine bonapartiste : celle de l’Empire autoritaire (apogée du régime, selon l’auteur) ou celle de l’Empire libéral (qui représentait en fait un retour à ses intentions de décembre 1848, lorsqu’il avait souhaité gouverner avec les républicains) ? Sur la plupart des questions sociales et politiques dont il soulignait lui-même le caractère fondamental – l’amélioration de la condition ouvrière, la décentralisation administrative, la promotion de la liberté politique, la libération de l’Italie, ou encore le développement de l’enseignement laïc – Napoléon III prit des initiatives hardies, souvent courageuses, parfois même dangereuses pour son pouvoir. Mais il n’arriva jamais à les concrétiser, comme le notaient déjà ses contemporains les mieux avisés. Après avoir salué nombre de ses qualités – sa patience, son sang-froid, sa volonté, et la fécondité de son esprit, Charles de Rémusat concluait : « comme homme d’exécution, il ne se maintient pas au même rang ; il n’a ni présence d’esprit, ni ressources ; il est embarrassé et indécis ». C’est dans ce domaine que le contraste était le plus frappant entre le neveu et son oncle, et c’est peut-être ce qui explique la fascination presque mimétique de Louis Napoléon pour le fondateur de la dynastie impériale : le jeune Prince était obsédé par le Mémorial de Sainte-Hélène, dont il connaissait certains passages par cÅ“ur ; les affaires de Strasbourg et de Boulogne furent calquées sur le retour de l’Aigle en 1815 ; et son élection à la Présidence en 1848 se déroula entièrement sous le signe du messianisme napoléonien. Éric Anceau nous révèle que cette obsession mémorielle se maintint sous le Second Empire : Louis Napoléon conserva dans son portefeuille – jusqu’à sa mort – le billet dans lequel Napoléon Ier complimenta sa mère Hortense, au moment de sa naissance ; lors de la campagne d’Italie en 1859, l’Empereur se rendit au site de Marengo, où il se fit lire le récit de la bataille rédigé par Thiers ; et à la fin de l’année 1872, alors qu’il n’avait plus que quelques semaines à vivre, il envisageait encore de rentrer en France à la faveur d’une conspiration, en quête d’une glorieuse réhabilitation et d’une ultime aventure. L’enfant chéri d’Arenenberg resta donc, jusqu’à la fin de ses jours, le fils de la légende napoléonienne.
Sudhir Hazareesingh
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