2001
La maison maternelle Fernand Philippe
Cadre unique, missions multiples
Monique Dewez
Monique Dewez est directrice de la Maison Maternelle. Ce texte fait suite à la présentation du
décor publié dans le numéro 1 de Pensée Plurielle.L’auteur nous présente dans cette
analyse les acteurs, le cadre d’animation, les missions qu’il se donne, les stratégies qu’il
développe.
Le projet institutionnel, tel que le pouvoir organisateur l’envisage - et permet donc à l’équipe de terrain de le développer au jour le jour -, s’inscrit dans la
ligne du fondateur. Fernand Philippe a en effet laissé en héritage un sens profond de l’humanisme, fait de tolérance et d’ouverture, auquel ses successeurs
sont restés attachés. C’est dans cette ligne que, résolument, l’équipe a voulu
inscrire sa pratique.
I. Les missions de la maison maternelle
Avant d’en suggérer la portée, il convient d’en préciser les limites. Ainsi
éviterons-nous l’énoncé d’un « projet pédagogique » utopique qui se prétendrait
permanent. En effet, plusieurs paramètres influencent les modalités du travail
d’accompagnement et lui impriment un style particulier.
1. Le choix ou l’obligation de séjour
En proportion variable, on dénombre des mineures, futures ou déjà
mères, sous tutelle d’un Service de Protection Judiciaire, des personnes sous
guidance d’un Service d’Aide à la Jeunesse, des résidentes, enfin, indemnes de
toute obligation, et libres, donc, d’entrer et de quitter à leur gré, selon l’évaluation
qu’elles font de leur situation. Le mandat de la Maison Maternelle, et corollairement, ses modes d’action, doivent s’ajuster à ces différents statuts.
2. La durée de séjour
De quelques jours à plusieurs mois, la durée du séjour est extrêmement
variable. De plus, et sauf dérogation occasionnelle, elle ne peut en principe
excéder 9 mois. Il s’ensuit que la composition du groupe des résidentes est en
perpétuel remaniement. Moins du tiers, souvent, de personnes présentes en
début d’année se retrouvent en fin d’année. Si elle veut homogénéiser et stabiliser son effectif, une maison ne peut qu’opérer une sélection à l’accueil, ce à
quoi nous nous sommes toujours refusé. En fonction de cette composition, certaines maisons instaurent une « pédagogie communautaire », d’autres, au nombre desquelles nous nous inscrivons, personnalisent davantage les conditions de
convivialité.
3. Le poids des influences
En franchissant le seuil, une personne importe une double influence sur
son adaptation à la maison.
La première tient aux réactions que son entourage manifeste à l’égard
de son séjour. Celles-ci vont de l’approbation à l’opposition, en passant par une
gamme de nuances dont l’ambivalence est rarement absente. La seconde se
nourrit des représentations que la personne se fait des bénéfices qu’elle peut
retirer de son séjour, échelonnés des plus utopiques aux plus réalistes.
Ce double système d’influences va largement moduler la portée des
jeux et enjeux que la maison peut activer pour exercer une aide utile.
4. L’environnement de la Maison Maternelle
Selon l’implantation, le contexte sociologique, la structure architecturale,
les ressources locales, les partenariats établis, chaque Maison Maternelle met en
œuvre des moyens diversifiés, parfois spécifiques, pour mener à bien sa mission.
Nous avons, quant à nous, déterminé trois fonctions qui sont à nos yeux
essentielles :
4.1. Fonction de protection
Nous voulons offrir un lieu de protection, répondant souvent, d’ailleurs,
à une réelle urgence. L'extrême misère matérielle et l'isolement social, tels que
nous les avons présentés dans la première partie de cet article, poussent de
nombreuses mamans à franchir le seuil de notre maison, par initiative personnelle ou sur le conseil d'un service social.
La mère et ses enfants reçoivent immédiatement un soutien sanitaire et
psychologique.
Se réfugier dans un lieu où l'on peut manger au chaud, dormir sans crainte
et parler sans cris est certes élémentaire, mais indispensable pour des personnes que l'insécurité mène à bout.
Prendre du temps pour restaurer sa santé et retrouver confiance sont
des priorités. Ultérieurement, ces personnes tenteront de se réorienter vers une
vie plus sécurisante pour elles et leurs enfants.
La maison, parce qu'elle est un espace privé, fournit une protection face
aux manœuvres d'intimidation et aux menaces dont femmes et enfants sont parfois les cibles. Des jeunes femmes enceintes, certaines mineures, sont rejetées
par leur famille parce que l'honneur est bafoué ou simplement parce que les
charges pratiques et financières de la future naissance menacent une pauvreté
déjà manifeste.
À celles qui ont ainsi perdu lieux et liens, notre institution offre les
moyens d'une pause d'autant plus indiquée qu'une grossesse est en cours ou
qu'un ou des enfants les accompagnent.
Cette fonction de protection est encore plus décisive à l'égard des
enfants, lorsqu'il s'avère que leur mère elle-même ne leur assure pas les soins
élémentaires ou une présence affective sécurisante.
4.2. Fonction d'observation
La Maison Maternelle fournit à l'enfant une protection immédiate et une
insertion dans un environnement plus varié et chaleureux et elle entame également une observation soutenue des interactions au sein des familles.
Lorsque la relation mère-enfant est gratifiante et structurée, les travailleurs sociaux ont la satisfaction de la renforcer par une complicité bienveillante.
Lorsqu’elle se révèle précaire, souffrante, voire destructrice, ils ont alors
le souci de comprendre les dysfonctionnements et d'y remédier.
Cette perspective d'intervention nous est d’ailleurs commune avec les
services ambulatoires, particulièrement avec les équipes SOS parents-enfants.
Mais, pour les situations les plus critiques, nous disposons du moyen supplémentaire que constitue la présence continue auprès du couple mère-enfant.
Les attitudes maternelles peuvent être observées, et notre équipe peut
ainsi discuter, analyser et modifier ses stratégies d'intervention sur des périodes
intensives; en effet, d'une part, le nombre des situations est limité – pour rappel,
notre capacité d’hébergement est de 25 chambres familiales – et d'autre part, la
communication est facilitée par la présence permanente d'intervenants qui sont
au contact immédiat des mêmes situations.
L'observation directe porte sur l'ensemble du vécu quotidien; citons entre
autres:
- les séquences de gratification et d’irritation réciproques au sein des
familles ;
les « tranches de vie personnelle » choisies par la mère pour expliquer sa
situation actuelle ;
l’évaluation qu’elle fait de ses atouts et ressources pour modifier sa situation ;
les pratiques concrètes de maternage appliquées aux besoins vitaux de
l’enfant ;
la place que les parents s’assignent dans la constellation familiale
élargie ;
les initiatives prises pour restaurer ou rompre les liens amoureux ;
les attitudes différenciées adoptées par la mère envers ses enfants et les
autres enfants présents dans la maison ;
l’intensité des demandes exprimées par l’enfant et les modalités de réponse
de la maman ;
la conception plus ou moins adéquate que celle-ci se fait du développement
de l’enfant ;
la répartition très variable des affinités et des répulsions entre résidentes,
ainsi que les motifs qu’elles en donnent spontanément.
L’observation personnelle des travailleurs sociaux sert d’ingrédient à une
réflexion collégiale qui permet un accompagnement de longue durée. Au-delà de
l’étiquetage global : « maltraitance-négligence-maladresse » se précise ainsi un
portrait dynamique des relations intra-familiales, une évaluation de leur potentiel
et une estimation des risques de dégradation.
Notons que la place du père n’est nullement négligée et que celui-ci est
inclus dans la démarche d’aide, chaque fois que cela est possible.
4.3. Fonction d'intervention
Le bilan continu réalisé grâce à une observation attentive sert de fondement
à deux actions.
La premièreconcerne la collaboration avec les services sociaux ou les
instances judiciaires. Au terme obligé du séjour (en principe limité à 9 mois), les
formes de tutelle qu'ils décideront d'exercer ou de cesser, tiendront compte de
l'avis circonstancié de la Maison Maternelle.
Il existe tout une gamme de modalités de suivis de nature matérielle,
sociale ou psychologique, en fonction du diagnostic établi.
Dans les situations graves où la mère, malgré le soutien apporté, ne
peut assurer auprès de l'enfant son rôle sécuritaire et éducatif, des palliatifs et
des aides sont à installer, jusqu'à et y compris, confier l'enfant à d'autres accueils.
C'est la responsabilité d'une Maison Maternelle de collaborer à ces
décisions... et l'on ne compte plus le nombre d'enfants dont le développement a
été sauvegardé ou simplement la vie sauvée parce que le séjour en Maison
Maternelle a interrompu un processus catastrophique.
Ce qui prouve, sans le moindre doute, que la Maison Maternelle exerce
effectivement une prévention de première ligne.
La seconde action est interne. Durant le séjour, l'équipe d'accompagnement entreprend un ensemble de tâches profitables au développement de la
famille.
L'enfant, d'abord, bénéficie d'un suivi sanitaire intensif, bien utile quand
on constate l'état de chétivité de certains. La découverte de symptômes particuliers (vision, audition, dentition, troubles psychosomatiques) détermine également des traitements spécialisés.
La fréquentation régulière de la crèche ou de l'école gardienne, que parfois l'enfant découvre tardivement, favorise le développement socio-affectif.
L'organisation interne de la Maison Maternelle induit un rythme de vie
régulier (repas, sommeil, déplacements, jeux). La présence d'autres adultes,
mamans et animatrices, élargit le champ relationnel de l'enfant et de la maman.
La maman, quant à elle, est sollicitée à devenir partenaire de différentes
démarches visant à consolider son statut personnel et son rôle maternel.
Démarches sociales et juridiques, d'abord, avec remise en ordre de
dossiers administratifs: mutuelle, chômage, minimex, allocations familiales.
Recherche d'un habitat ou d'un travail; aide et conseil dans les procédures
de séparation, divorce ou garde d'enfants. Ces démarches administratives constituent un apprentissage et ont une influence protectrice directe sur le destin de
l'enfant.
Lorsque de toutes jeunes femmes, enceintes ou récemment
accouchées, ont tout à apprendre de la vie ménagère et des soins de maternage,
l'exemple d'autres mamans et l'impulsion de l'équipe d'animation constituent un
écolage des plus utiles.
Des solidarités spontanées ou organisées prennent alors le relais. On
conviendra volontiers que, dans tous ces cas, les enfants sont les premiers bénéficiaires de cette sollicitude.
Enfin, grâce à la disponibilité permanente des travailleurs sociaux, la
Maison Maternelle assure un accompagnement psychologique soutenu.
Attentives à l'expression des souffrances, les animatrices ont à entendre les confidences les plus graves et les plus intimes.
Quand on constate que les mères les plus inadéquates ont été souvent
elles-mêmes les enfants les plus malmenés, - on ne sait donner, dit-on, que ce
qu'on a reçu - , on ne se contente plus d'attitudes simplement normatives. Si le
poids de leur passé grève l'avenir de leurs enfants, on ne peut s'épargner, en priorité, de les aider à se reconstruire une image d'elles-mêmes, une identité, moins
tourmentées. Les vouloir mères, avant qu'elles aient conscience de leur dignité
de femmes, est une utopie.
Certaines, pour que se déclenche leur sollicitude à l'égard de leurs enfants,
elles ont besoin de se sentir valorisées, pour la première fois de leur vie ? parfois…
D'autres, aux prises avec la velléité de rompre un asservissement
devenu insupportable, souhaitent être renforcées dans leur détermination.
Dans beaucoup de situations, critiques pour les enfants, la responsabilisation d'une mère passe par un processus d'émancipation de la femme qu'elle
est d'abord. L’entrée en maison maternelle est souvent l’indice signalant qu’une
femme ne trouve plus autour d’elle d’interlocuteur fiable dans cette recherche
anxieuse d’identité.
Le séjour fournit l'occasion de restaurer des liens avec des personnes -
les animatrices - habilitées à tout entendre, à dialoguer sur tout, depuis les misères les plus sordides jusqu'aux espoirs les plus fous.
Voici de nombreuses années que le cadre d’animation réfléchit intensément à sa pratique. Il est d’ailleurs d’une stabilité remarquable, puisque 8 des 14
personnes qui le constituent sont en service depuis plus de 18 ans au sein de
l’établissement.
C’est dire, dès lors, combien solide est l’expérience de cette équipe qui
a pu se roder, au fil du temps, aux techniques les plus variées et peaufiner son
savoir, son savoir-être et son savoir-faire.
C’est dire, également, si le projet institutionnel a été longuement mûri,
s’il a pu s’élaborer dans le temps et donner ainsi un recul utile à son évaluation
permanente.
1. Une démarche émancipatrice pour les femmes
Il nous est apparu clairement qu’avec des femmes si malmenées, il est
facile de « chausser les bottes du prédateur ». Elles ont une grande habitude de
la soumission, au point de ne même plus y prendre garde, voire de la cautionner
– « je l’avais mérité », entend-on parfois – et il n'est pas exclu qu’elle puissent
nous amener à les « malmener » à notre insu tant cela est devenu pour elles un
mode de vie et un style relationnel.
Nous avons également choisi de reconnaître leur autonomie personnelle
comme un fait intangible et de mettre au point un mode de vie qui colle au mieux
à la prise d’indépendance de chacune.
La démarche entreprise avec ces femmes est une vraie démarche d’émancipation qui vise à les aider à faire émerger leurs propres attentes à l’égard
de la vie et à les aider à se doter des moyens pour arriver à les réaliser.
En effet, face à l’extrême fragilité de la plupart des résidentes, s’est
immédiatement posée la question des moyens dont elles disposaient pour
échapper à la fatalité d’un destin si lourd et des moyens que le cadre d’animation
entendait mobiliser pour les soutenir.
Dès leur plus tendre enfance, la plupart des résidentes ont été marquées par la fatalité du mal-aimer et de la brutalité, et ce, d’autant plus gravement
que la plupart d’entre elles nous ont confié n’avoir pas compris pourquoi cela leur
arrivait. Les petites filles qu’elles étaient subissaient leur sort injuste sans savoir
comment l’expliquer et finissaient, sans doute, pour trouver quand même un sens
à ce qu’elles vivaient, par se convaincre que l’adulte qui les traitait ainsi devait
avoir une bonne raison de le faire et qu’elles méritaient vraiment ce qui leur
arrivait. Elles se sentaient bien méchantes et, pour tenter d’obtenir malgré tout
quelques marques d’attachement, acceptaient l’idée de leur respon-sabilité.
Nous nous trouvons donc journellement confrontés à des femmes qui
n’ont d’elles-mêmes qu’une image détériorée ; en perte totale de confiance, elles
se soumettent, courbent l’échine et s’enfoncent dans le pessimisme d’un avenir
sans issue où rien de bon ne peut leur arriver et où la dépression mine les forces
vitales.
Nous rencontrons également des femmes révoltées qui, faisant leur
l’image négative que l’on a eu d’elles, la revendiquent haut et fort et s’acharnent
à montrer à tous, de manière provocante, combien elles sont « mauvaises » et
méritent des punitions.
Il y a également celles qui, se sentant en permanence persécutées, ne
peuvent voir dans les autres que des prédateurs potentiels dont il importe de se
défendre… et l’on sait que la meilleure défense, c’est parfois l’attaque.
Bref, chacune manifeste en fonction de sa propre équation, la souffrance dont elle a été victime et dont elle ne parvient pas à sortir pour se définir
un avenir meilleur.
Comment nous y sommes-nous donc prises pour adapter notre fonctionnement institutionnel à ce constat ?
Il a tout d’abord semblé important de ne pas alourdir encore leurs destins, et d’éviter que le poids institutionnel n’ajoute encore à leur fardeau. Limiter
le poids institutionnel sur les personnes qui en attendent secours passe immanquablement par une individualisation des pratiques.
Certes, l’institution se doit d’assurer sa pérennité et de sauvegarder son
devenir propre; pour ce faire, elle instaure en son sein un modus vivendi qui les
garantit. Mais il est possible, au sein de ce cadre, de respecter l’autonomie des
individus en limitant au maximum la dépendance.
C’est un difficile équilibre à établir entre norme institutionnelle et norme
individuelle, mais on ne peut faire l’économie de ce débat si l’on veut sortir avec
les résidentes du carcan de la violence et de la soumission qu’elle induit.
Il est en effet facile de rester dans la logique de dépendance qui leur est
habituelle, et de leur proposer un modèle de fonctionnement institutionnel calqué
sur le schéma autorité - obéissance ; sans doute même n’y trouveraient-elles rien
à y redire, suivant ainsi la voie qui leur a été tracée depuis l’enfance ; et même,
elles en arrivent souvent à le réclamer, pour y retrouver la sécurité illusoire d’un
parcours connu bien balisé de sanctions.
Mais, peut-être est-ce trop facile, justement, pour être créateur de nouveauté et de changement ?
C’est donc un radical changement de perspective et un réel défi qui est
proposé à la réflexion des membres de l’équipe. Refuser le moule institutionnel
classique, refuser dès lors la rigidité d’un règlement auquel tout le monde adhère
et qu’un système de sanctions vient immanquablement appuyer, tel est bien l’enjeu qui oblige chacun à se positionner, à choisir, en définitive, d’être individuel
face à des individus, et non émanation institutionnelle pesant sur un groupe d’adhérents consentants ou non.
Une fois ce point de vue établi, même s’il est constamment repris et
rediscuté, le cadre d’animation a développé un ensemble de stratégies d’intervention auprès des adultes et des enfants, et s’est attaché à tenter d’apporter
réponse à toutes les difficultés rencontrées.
2. Une pédagogie du lien
La présence quotidienne de notre équipe auprès de ces femmes en difficulté ne trouve de sens que dans les liens que nous tissons avec elles et qui
sont réellement le cœur de la fonction éducative.
Il ne me semble pas superflu de rappeler ici ce qui peut sembler à d’aucuns une banalité, mais constitue, dans notre pratique, une réalité incontournable.
Tout individu n’accepte de changer quoi que ce soit dans sa manière d’être
et de penser que si celui qui l’y invite ou le lui enjoint trouve sens, grâce ? à ses
yeux.
On peut certes user de menace, mais il est fort à parier qu’une fois
éloigné le personnage autoritaire, son prestige se trouve mis à mal et le comportement appris par la force, en voie d’extinction.
Il nous a semble à nous bien plus opérant de compter sur ce que nous
appelons « l’effet de présence » comme phénomène relationnel complexe au
cœur duquel se trouve la personne de l’intervenant.
En effet, il est évident que, dans le cadre du travail accompli au sein de
notre maison, l’animatrice est son propre outil de travail , et qu’il est utile
d’analyser en quoi son identité joue un rôle indéniable auprès des mamans et
des enfants.
Nous proposons ici d’examiner successivement les trois facettes qui
composent l’individu lorsqu’il agit au sein de la maison.
Nous nous attacherons tout d’abord à décrire brièvement à l’identité
fonctionnelle de l’animatrice. Celle-ci, en tant qu’agent institutionnel, est en effet
tenue de respecter les modalités de son contrat d’emploi et de respecter les
devoirs de sa fonction et ne peut s’y dérober sous peine d’exclusion.
Mais elle est également une personne disposant d’une identité propre
non interchangeable.
La confrontation permanente avec la souffrance d’autrui passe
inévitablement par le canal de la personnalité de chacun, avec ses qualités et ses
défauts, mais aussi surtout avec sa propre histoire et la conviction qu’il a d’avoir
été conçu, désiré et aimé pour lui-même. Le noyau-enfance de chacun colore
ainsi de manière différente les connotations d’engagement, disponibilité et
respect qui sont nôtres.
L’éducatrice ose ainsi mettre de manière authentique une zone de son
existence au service des autres parce qu’il y a un dynamisme potentiel étonnant
dans l’accompagnement continu au quotidien. Même si les circonstances de la
vie journalière peuvent sembler dérisoires, elles sont de vrais médiateurs des
qualités de cœur. En effet, ce n’est pas par de grands discours que l’on transmet
le respect de l’autre et son acceptation, mais c’est au travers de gestes de tous
les jours...
Ce travail du lien recèle malheureusement des pièges qu’il importe
d’éviter si l’on veut se comporter en professionnel de la relation. La tentation est
en effet permanente de s’investir de manière exagérée et de perdre toute vie personnelle tant on s’est laissé percuter par la souffrance d’autrui.
La commisération éprouvée par l’intervenant, s’il n’y prend garde, peut
l’amener à s’identifier totalement au malheur d’autrui et à vouloir l’apaiser en le
faisant sien ; porter la misère du monde sur les épaules peut certes donner un
sentiment d’héroïsme, voire, à l’extrême, de toute-puissance, mais cela peut finir
par écraser et faire perdre tout contrôle ; combien de nos collègues n’en sont-ils
pas devenus dépressifs ?
À l’opposé, lorsque l’on se sent heurté par une réalité insupportable ou
inadmissible qui vous est confiée, le danger existe de vouloir la repousser au loin,
là où le risque est moindre d’en souffrir encore, et de refuser l’idée que de telles
horreurs existent… On est ainsi amené à mettre à distance et finalement à rejeter
- à nouveau - des personnes en difficultés, parce que la menace que représente
à nos yeux leur vécu douloureux nous paraît impossible à maîtriser et qu’il nous
paraît impossible de leur apporter un quelconque soulagement.
C’est donc un travail d’analyse permanente qui est requis afin de savoir
où l’on se situe dans ce balancier inexorable qui va de l’identification consolatrice
à la contre-identification rejetante.
Le fait de tenter de clarifier pour nous-mêmes la relation n’empêche
nullement les résidentes de faire de nous ce qu’elles souhaitent en fonction de
leurs propres équations. Et voilà qu’entre en piste le personnage qu’elles nous
font jouer à leur guise, au sein de leurs scénarios imaginaires.
Il est fréquent qu’elles nous prennent en sympathie ou en grippe en
fonction de ce qu’elle veulent voir en nous, sans que nous y soyons pour quelque
chose ou que nos supposés comportements y aient fait quoi que ce soit.
Ainsi, telle maman adolescente s’attachera à telle éducatrice dont l’âge
est proche de celui de sa propre mère ; telle autre, par contre, s’en éloignera…
Nous nous trouvons donc, à tout moment, pris dans une relation mouvante, où
nous jouons, non seulement notre rôle professionnel, mais aussi celui que les
bénéficiaires de notre action nous font jouer, en fonction de leurs subjectivités,
de leurs besoins, de leurs projections, de leurs histoires personnelles…
Voilà bien un jeu projectif dans lequel nous nous trouvons pris, qui fait
de nous des personnages uniques, irremplaçables et non interchangeables… et
il serait dommage que cela soit à notre insu…
C’est donc une occasion supplémentaire de réfléchir à la place que nous
occupons dans le jeu relationnel, et il importe que les membres d’une même
équipe puissent discuter ensemble de ce tourbillon d’émotions dans lequel ils
sont pris et qu’ils décodent collectivement l’ensemble de personnages fluctuants,
divers mais toujours primordiaux que les résidentes leur font jouer.
3. Un projet institutionnel centré sur l’individu
Le cadre d’animation de la Maison Maternelle s’est donné comme
principe de respecter l’autonomie des personnes qu’il accueille comme un fait
dont il reconnaît l’intangibilité ; selon ses membres, en effet, l’autonomie n’est
pas un processus. Celui-ci serait plutôt l’apanage de l’indépendance que l’on
acquiert progressivement et vers laquelle on peut tendre.
Le fil conducteur de cet exposé se noue autour de la notion d’individualisation. La démarche d’émancipation vise à rendre indépendante chaque résidente de telle sorte qu’elle soit à même de prendre son destin en main.
L’équipe développe, dans son quotidien, l’idée qu’il est impossible de
formuler des projets d’avenir pour les autres, mais qu’il est de son devoir de mettre tous les moyens dont elle dispose pour soutenir l’émergence de projets personnels.
Elle affirme clairement sa volonté de travailler dans un ici-maintenant
pragmatique et il est dès lors possible de définir le projet institutionnel comme
suit :
La Maison Maternelle souhaite offrir aux résidentes et à leurs enfants
des conditions de cohabitation qui leur permettent d’expérimenter des situations
de mieux-être et de se constituer un capital bonheur sans lequel aucun redémarrage n’est possible vers un avenir meilleur.
Il y a donc dans cette volonté une réelle obligation de moyens, puisque
les résultats dépendent toujours du bénéficiaire et sont, de ce fait, bien incertains;
combien de fois n’avons-nous pas apprécié de « bonnes surprises » que peu
d’indices laissaient soupçonner.
Une telle assertion oblige bien évidemment à développer des moyens
toujours plus performants. Ainsi, on ne saurait assez insister sur l’obligation qui
nous est faite de développer sans cesse une sensibilité « diagnostique » permanente, un savoir-faire créatif, dans un esprit d’ouverture et de curiosité bienveillante.
Dans l’observation permanente qui est réalisée de la relation mère-enfant, notamment, il nous semblerait impardonnable de passer à côté de
détresses par manque de formation et de sensibilisation. Manquer de précision
et de finesse dans le portrait dynamique que nous dessinons ensemble d’une
famille et de ses interactions nous paraît inacceptable dans la mesure où c’est
leur destin qui est en jeu.
Rater, par exemple, un diagnostic de psychopathie chez un père
soupçonné des pires méfaits, nous paraît difficilement supportable, car il aboutirait à terme à négliger notre mission de protection. Ne pas porter toute notre
attention aux possibles ravages de maltraitances insidieuses telles que pressions
morales, dénigrement, atteinte à l’image personnelle… pourrait s’avérer dramatique pour de jeunes enfants dont la construction de l’identité pourrait ainsi être
obérée.
Aussi avons-nous à cœur de fréquenter séminaires, colloques, conférences... sur les sujets les plus variés, touchant à nos pratiques et bénéficions
d’un soutien permanent d’un animateur extérieur qui accompagne nos réflexions
depuis de longues années.
Nous développons également au sein de la maison un système de communication serrée qui favorise l’expression de tous et évite les déperditions d’informations primordiales.
Nous refusons, en outre, de limiter notre champ d’action et de canaliser
notre savoir-faire dans les limites des sentiers battus ; en effet, enfermer notre
pratique dans un cadre institutionnel restreint aux murs de la Maison Maternelle
aboutirait, dans un temps plus ou moins court, à nous scléroser, à nous replier
frileusement sur nos habitudes et à « ronronner » sans enthousiasme.
La curiosité insatiable de l’équipe la pousse à investiguer sans cesse de
nouveaux terrains d’action et à s’ouvrir toujours davantage.
Pour pouvoir faire face à un des détresses tellement diversifiées, il faut
être prêt à innover, à s’adapter à de nouvelles problématiques.
- Les enfants, malmenés par toutes les situations difficiles dans
lesquelles ils se sont trouvés du fait des conflits parentaux, ont besoin d’une aide
spécifique.
- Il serait inacceptable qu’un bébé soit privé de sa maman sous prétexte
que celle-ci, trop handicapée, ou trop limitée dans ses mouvements ne peut
bénéficier du soutien d’une structure adaptée - ou prête à s’adapter - à sa
détresse.
- Nous ne pouvons admettre qu’une maman bienveillante, mais handicapée mentale ne puisse apporter son affection à son enfant, sous prétexte
qu’elle est trop limitée pour le soigner et l’éduquer en toute sécurité.
- Nous pensons que des familles marginalisées peuvent apprendre,
avec le soutien de travailleurs sociaux, à habiter un logement décent et à le maintenir en bon état.
- Nous pensons que de jeunes mamans mineures peuvent, si elles profitent du soutien qui leur est offert, élever leurs enfants et développer avec lui une
relation fructueuse.
- Nous pensons qu’avec un soutien adéquat, des familles mono-parentales peuvent trouver des modes de relation sereins dans lesquels les
enfants peuvent s’épanouir et grandir harmonieusement.
III. Des projets multiples qui collent à ces besoins
multiples
Ces différents défis énoncés plus haut mobilisent toute notre énergie et
sollicitent toute notre créativité. Nous avons tenté de les aborder sans a priori et
d’y apporter des solutions, certes partielles et limitées, mais qui témoignent
surtout de notre volonté de rendre un vrai service au public là où le besoin se fait
sentir.
1. Mini-crèche et compagnie…
Comme décrit dans la première partie de cet article, les enfants que
nous accueillons ont souvent vécu, de manière précoce, des situations d’extrême
tension qui les ont marqués.
Il importe dès lors de leur offrir un lieu sécurisant où il peuvent, très vite,
se sentir à l’aise et récupérer leur confiance dans le monde adulte. Nous nous
sommes donc, voici près de quinze ans, mobilisés pour créer au sein de notre
institution, des moments de bonheur dans le but d’apporter aux enfants joie,
sécurité et attention sans lesquels nous sommes persuadés qu’ils ne pourraient
surmonter les avatars qu’ils ont traversés.
Cela se passe tout d’abord dans notre mini-crèche où la puéricultrice
accueille journellement les plus petits, âgés de moins de trois ans, et où elle met
tout son savoir-faire à les entourer, les gâter, les stimuler afin qu’ils puissent profiter au maximum de ce lieu agréable, tout entier aménagé pour leur bien-être.
C’est également un lieu réparateur où sont décelés troubles de santé, de
la psychomotricité, du développement affectif et relationnel, et où des aides
appropriées sont mises sur pied, souvent avec l’apport de spécialistes extérieurs,
kinésithérapeutes ou autres.
C’est aussi souvent un lieu d’apprentissage où les mamans inexpérimentées peuvent venir observer, questionner, et apprendre tout ce qu’elles
souhaitent à propos de leurs responsabilités maternelles et des gestes de maternage adéquat.
Nous nous efforçons aussi d’entourer les enfants en âge scolaire
lorsqu’ils sont présents dans la maison ; une seconde puéricultrice s’occupe
d’eux afin de veiller à leur bonne évolution.
Elle s’occupe du suivi scolaire et organise une petite école de devoirs ;
il importe en effet que nous puissions bien repérer les éventuelles difficultés des
enfants pour y remédier au mieux, le plus souvent avec les Centres Médicaux
Scolaires, les Centres Psycho Médico Sociaux, mais aussi donner à tous les
meilleures chances de bien évoluer en classe.
Elle organise également des loisirs pour les enfants et met sur pied
activités de bricolages, promenades et découvertes en tous genres qui stimulent
les enfants, les aident à se détendre et à profiter positivement de leur séjour.
C’est aussi elle qui veille à ce que chacun mène une vie régulière et elle
supervise les mamans afin qu’elles respectent les rythmes des enfants en ce qui
concerne les repas, l’heure du coucher…
Bref, nous tentons de mettre à profit le temps du séjour pour que petits
et grands enfants puissent profiter au mieux d’un lieu fait pour eux et où ils puissent récupérer progressivement tout leur potentiel de bonheur et de découverte.
2. Accueil et handicap
Lorsqu’un jour, nous avons reçu une demande d’hébergement pour une
jeune maman que l’on avait séparée de son nouveau-né en la croyant incapable
de l’élever, nous avons trouvé injuste que cette décision ait été prise sans leur
laisser aucune chance, ni à elle ni à lui. Nous avons dès lors voulu mettre en oeuvre tous les moyens dont nous disposions pour que la jeune femme puisse, malgré le handicap dont elle souffrait depuis la naissance, entourer son bébé de
toute la tendresse dont elle état capable.
Certes, il nous a fallu innover, mais pourquoi une Maison Maternelle ne
pourrait-elle pas développer en son sein un petit ilôt spécifique pour répondre à
un besoin spécifique ?
Nous y avons mis de la patience et de l’énergie… mais le résultat nous
stupéfia; non seulement l’enfant s’est parfaitement adapté à sa maman, mais
celle-ci, encouragée et soutenue à pu donner toute la mesure de ses possibilités
qui étaient immenses.
Nous sommes évidemment prêts à renouveler l’expérience chaque fois
que le besoin s’en fera sentir.
3. Proximam
Les troubles de l’intelligence que présentent environ 10% des résidentes, ainsi que nous l’avons précisé dans la première partie de cet article, nous
ont amenés, à plusieurs reprises, à devoir déclencher des processus de prise de
décision pour que le destin de l’enfant soit séparé de celui de sa mère au sortir
de notre institution.
Il nous semblait en effet inenvisageable que ces mamans, très perturbées, avec de faibles moyens et peu de chances de trouver une place adéquate
dans la société, puissent entourer adéquatement leurs enfants et leur offrir sécurité et éducation dont ils ont un besoin impératif. Ce l’était d’autant plus que la
plupart d’entre elles avaient déjà été victimes de mauvais traitements, voire
d’abus en tous genre, et qu’il était peu probable qu’elles puissent protéger leurs
petits des mêmes vicissitudes.
Cependant, nous ne pouvions nous empêcher de trouver injustes ces
décisions, si judicieuses soient-elles. Aussi nous sommes-nous mobilisés, voici
maintenant près de cinq ans, afin d’inventer une ébauche de solution à ce problème lancinant.
En partenariat avec l’Institut Médico Pédagogique « La Providence » à
Étalle, nous avons imaginé de faire vivre ces mamans au sein de l’institution où
leurs enfants seraient eux-mêmes pris en charge par l’équipe éducative et
soignante.
C’est ainsi qu’est né le projet-pilote PROXIMAM, de la conjugaison de
deux problématiques et de l’échange de pratiques de deux institutions proches
par leur esprit d’entreprise. Ce projet a permis que trois mamans et trois enfants
vivent, de manière permanente, dans des appartements spécialement aménagés
pour eux dans les locaux de l’IMP. Il est en passe de prendre de l’extension et
d’aboutir, à terme, à une capacité totale de huit familles.
Beaucoup de questions se posent, certes, à mesure que le projet prend
de l’extension, mais il s’avère, avant tout, que les enfants profitent pleinement de
l’environnement éducatif et sécurisant qui leur est offert, et que leur destin aurait
été totalement autre s’ils avaient été brutalement séparés de leur mère alors que
celle-ci se voyait seulement reprocher des limites dont elle ne pouvait être
estimée responsable.
4. Loginove
Depuis toujours, nous éprouvons de grosses difficultés à reloger les résidentes au terme de leur séjour en Maison Maternelle. Bon nombre d’entre elles,
en effet, s’avèrent être des locataires catastrophiques et l’on ne peut tenir rigueur
aux propriétaires de logements divers de se montrer méfiants, voire réticents.
Il était donc urgent que puisse se mettre sur pied un projet spécifique où
le locataire puisse bénéficier d’une aide adaptée afin d’apprendre à occuper son
logement « en bon père de famille ».
C’est ainsi qu’est né, voici plus de cinq ans, le projet LOGINOVE qui
fonctionne comme une sorte d’Agence Immobilière Sociale. Cette association a
pour but de prendre des immeubles en gestion, de les restaurer et d’y aména-ger
des logements destinés à des personnes en difficulté. Elle s’occupe actuellement
de rénover huit appartements qui pourront servir soit de logement de transit soit
de logement d’insertion et dans lesquels les résidentes les plus fragiles pourront
bénéficier, durant plusieurs mois après leur départ de la Maison Maternelle,
d’une aide à la gestion budgétaire et d’un suivi social intensif.
Un partenariat privilégié s’est noué entre l’équipe de la Maison
Maternelle et les initiateurs de LOGINOVE et il est évident que de fructueuses
collaborations se développeront à l’avenir dont devraient bénéficier les résidentes.
5. Petites Mamans Mineures en Maison Maternelle
Plus d’un cinquième des résidentes sont très jeunes, c’est un fait nouveau dans la vie de notre institution, depuis ces cinq dernières années, et il
mobilise évidemment toutes nos réflexions. En effet, leur jeune âge, la fragilité de
leur situation, l’inexpérience et le manque de relais familiaux nécessitent une
prise en charge sociale intense.
La mission qui nous est impartie est de veiller tout particulièrement à la
sécurité et au développement de la grossesse et de l’enfant. Plus que jamais
nous nous devons de poser un diagnostic approfondi sur la relation mère-enfant
et les chances qu’elle a d’être bénéfique à l’évolution du tout petit.
Il est de jeunes mineures qui font des séjours relativement brefs ( 8 jours
et moins ) et ont donc rapidement trouvé une autre solution que le séjour en
Maison Maternelle, soit que, le premier choc passé de la révélation de l’état de
grossesse, le milieu familial se soit ressoudé autour de la jeune femme, soit que
le partenaire, géniteur de l’enfant, ait immédiatement offert une alternative à
l’hébergement en institution.
Par contre, il en est d’autres qui ont largement bénéficié de durées de
séjour importantes, mettant ainsi à profit la durée comme phase préparatoire à
une tentative d’indépendance ultérieure. La plupart d’entre elles étaient déjà
mères, et donc moins enclines que le groupe que nous étudierons ci-après, à se
faire remarquer par leurs absences répétées. Il est évident que ces jeunes
mamans sont plus gratifiantes pour les membres de l’équipe qui sont appelés à
participer à leurs efforts, même maladroits, pour organiser une existence où leur
enfant est pris en compte. Elles évoluent vers plus de maturité et on se trouve
ainsi conforté dans l’idée que leur placement - et subséquemment celui de leur
enfant - est une décision judicieuse et dans une certaine mesure, acceptée.
Reste évidemment le groupe difficile de celles avec lesquelles l’accrochage s’est avéré difficile, voire impossible, et qui n’ont eu de cesse que d’être
ailleurs qu’au sein de la maison. Il est clair qu’elles n’ont guère investi leur séjour
et qu’elles ont choisi de s’impliquer plus intensément dans d’autres lieux et avec
d’autres personnes qui sont loin, cependant, d’être toujours apaisantes et structurantes.
Elle induisent chez les animatrices des sentiments d’impuissance et
d’inutilité, car il n’est pas possible de créer des liens avec des « fantômes ». De
plus, comme ces mineures nous sont confiées par des instances protectionnelles, il existe pour elle un mandat de vigilance et de responsabilité . On comprend dès lors le malaise de l’équipe, tiraillée entre une mission de «surveillance» et le non- vouloir des supposées bénéficiaires.
Il est clair qu’à moins d’entourer ces mineures de mesures systématiques de coercition ou d’enfermement - ce à quoi nous nous refusons
vigoureusement -, nous ne parviendrons jamais à leur imposer un séjour dont
elle refusent d’envisager le bénéfice possible. Et quand bien même nous
voudrions les retenir de force, les moyens de contrôle nous font cruellement
défaut.
Faut-il dès lors en conclure immédiatement que le placement de ces
mineures instables soit rigoureusement inefficace, voire inutile ?
À court terme, sans aucun doute... mais à moyen terme, peut-être pas...
Nous allons prendre le temps d’essayer de développer notre argumentation.
Tout d’abord un placement impromptu constitue souvent une nouvelle
exclusion dans une suite parfois très longue, déjà. L’annonce d’une grossesse
constitue souvent encore une rupture pénible avec la famille d’origine ou d’adoption, de même qu’avec l’institution d’hébergement où l’accueil des bébés n’est
évidemment pas prévu.
Ensuite, l’absence de la mineure n’est pas toujours en soi inquiétante.
Elle ne le devient que dans deux cas :
- s’il s’avère que le point de chute choisi présente une dangerosité tangible
pour son existence propre, sa maternité future ou l’enfant qu’elle a déjà.
L’estimation de la nocivité peut résulter de la mise en commun des informations
dont disposent les instances de placement et de celles qu’obtient le cadre d’animation de la bouche même de l’intéressée, car, même dans le cas de résidentes
qualifiée de « météores », il y a toujours des moments de conversation. Dans ce
cas, le milieu qui héberge abusivement doit être interpellé et la mineure fermement rappelée à sa destination première.
- s’il s’avère, d’autre part que l’absence est la résultante d’un véritable
errance, fugue plutôt que fuite, pour laquelle le signalement et la recherche sont
véritablement nécessaires. Pour mieux comprendre le refus de certaines
mineures de « s’installer », il nous faut envisager, en toute lucidité, que la Maison
Maternelle, si chaleureuse soit-elle, n’est pas d’emblée perçue comme un lieu
enviable et privilégié, et ce, pour de multiples raisons que nous allons passer en
revue ci-après.
La mineure enceinte n’en reste pas moins une adolescente – à l’occasion farouche – qui ne se laisse guère apprivoiser par un milieu institutionnel,
surtout si sont projetés sur lui les déboires et crispations d’expériences
antérieures.
Bien qu’enceinte, souvent primipare, la mineure n’éprouve que peu de
motifs d’identification à la majorité des personnes qu’elle découvre tout de go,
c’est-à-dire des mamans déjà nanties d’enfants. Trop jeune pour anticiper ses
tâches maternelles - en a-t-elle seulement rêvé ? - elle ne peut que vivre, pendant un certain temps dans un certain déni de grossesse, comme si l’enfant à
venir ne pesait pas encore assez dans sa vie.
Souvent esseulée - « faire un bébé toute seule » est un objectif de
femmes plus âgées -, elle tente souvent de se raccrocher à des personnes qui,
espèrent-elle, reconnaîtront son statut de mère et se réjouiront de la venue de
l’enfant. Elle cherche alors à s’imposer à des milieux qui lui témoigneront un
intérêt des plus sincères au plus pervers. Il est parfois pathétique d’observer des
tentatives pour transformer un géniteur plus ou moins irresponsable en un père
soucieux de l’enfant à venir.
Ces combats-là, les mineures les mènent, non au sein de la Maison
Maternelle, mais sur place, en leur consacrant un maximum de temps et d’énergie. Ce n’est que plus tard qu’elle se rendront compte si elles ont eu ou non raison de faire confiance en ce qu’elles désignent comme « familles ».
Devant ces absences, intempestives selon la lettre, inévitables selon l’esprit, l’équipe ne reste pas indifférente. Une tâche, en particulier, lui incombe,
celle de provoquer des retours, même fugaces, par différents incitants autres que
la contrainte, et d’exploiter ces retours comme opportunité de s’informer, de la
bouche même de l’intéressée, des faits et gestes qui se déroulent là où elle loge.
Ces moments, même ténus , sont indispensables pour que s’ébauche une confiance de la mineure dans notre intention d’accueil.
Cette confiance ne dispose que d’un bref délai pour s’installer : les trois
ou quatre mois, voire semaines, qui acheminent vers un événement crucial : la
naissance. C’est dans le contexte de la naissance, dès que le destin de l’enfant
s’ajoute à celui de la mineure, que la Maison Maternelle doit surtout offrir le sens
d’un accueil et d’un soutien.
La toute jeune mère doit inévitablement faire face à deux tâches : remanier
son équation personnelle et évaluer les attitudes du milieu qu’elle fréquente.
Souvent, en présence de l’enfant, chacun abat son jeu. Si la mineure est
perdante, dépassée par sa propre évolution, exploitée ou disqualifiée par ceux
qui prétendent l’entourer, elle doit pouvoir compter sur l’alternative que
représente la Maison Maternelle. La qualité des échanges, mêmes fugaces,
qu’elle y aura vécus peuvent la convaincre d’y revenir, de son propre chef.
Ce fut le cas de plusieurs d’entre elles, ces dernières années.
Dans ce cas, la Maison Maternelle se donne les meilleures chances
d’exercer sa mission : au minimum protéger une jeune femme et son enfant, au
maximum, l’aider à devenir la mère de son enfant. Or cette tâche est impossible
s’il elle ne s’ancre pas dans un lien de confiance de l’intéressée dans les membres du cadre d’animation. Dans le contexte que nous venons d’évoquer, la
phase initiale d’absence, pour inopérante qu’elle apparaisse, est justement précieuse dans la mesure où elle permet de favoriser les prémisses de la confiance.
On imagine dès lors la maladresse qu’il y aurait de faire assaut de vérifications
et de rappels à l’ordre intrusifs, qui sont précisément aux antipodes de la confiance.
En conclusion, si l’on considère l’enjeu que représente l’enfant à venir,
les deux attitudes qui nous semblent les plus adéquates, durant la phase
d’instabilité, sont, d’une part, avec les instances d’autorité, une vigilance concertée, et d’autre part, avec l’intéressée, une intensification de l’accueil, surtout
s’il est rare.
6. Post-hébergement et triangulation dans le couple mère-enfant en
situation monoparentale
Voici près d’un ans que nous avons eu l’opportunité de développer ce
nouveau mode d’action spécifique destiné à soutenir les résidentes lorsqu’elles
quittent le milieu institutionnel protecteur.
Il est fondé sur deux constats.
1. Nous observons chez nombre de résidentes des comportements relationnels excessifs et déstructurants pour leur progéniture et qui nous semblent
indéniablement liés au caractère singulier du couple mère-enfant ; il nous faut
également tenir compte du caractère incertain de la relation au père et/ou au
partenaire substitutif. Ceci nous amène à redouter pour l’enfant que les aléas de
la relation affective qu’il entretient avec ses parents ne constituent les prémisses
d’une instabilité future en tant qu’adulte.
2. Nous relevons également qu’il existe des préjudices subis par l’enfant
du fait des contraintes particulières qui pèsent sur le parent seul avec lequel il vit.
En effet, il existe souvent une référence trop exclusive au parent présent. Celui-ci cristallise à lui seul la référence et l’autorité et subit, de ce fait, une usure d’autant plus précoce que le tiers est absent de la relation.
Nous constatons alors que la relation oscille entre une trop grande
fusion et des phases d’abandon ressenti lorsque l’adulte, épuisé par le poids de
sa solitude éducative, cherche, parfois brutalement, à s’en libérer, fût-ce momentanément.
On comprend dès lors que l’absence d’un des deux modèles parentaux
identificatoires contribue à un risque accru d’instabilité relationnelle et aboutit
souvent à ce que la culpabilité soit intense, et chez l’adulte et chez l’enfant, et ne
contribue certainement pas au rétablissement d’une structure familiale équilibrée.
Les réponses comportementales de l’enfant sont souvent inadaptées,
car dictées par l’insécurité, et elles aboutissent souvent à renforcer l’incompréhension mutuelle.
Notre projet vise donc à créer les conditions de remédiation à l’isolement
fusionnel du couple mère-enfant afin de permettre aux mécanismes de différenciation de s’élaborer en dépit du caractère monoparental de la structure familiale.
La fonction de tiers ne pouvait, à notre sens, qu’être exercée par un
partenaire masculin, aussi notre équipe s’est-elle adjointe les services d’un
socio-pédagogue chargé de cette délicate mission.
C’est lui qui prend contact avec les résidentes qui sont sur le point de
quitter la maison et se rend ensuite au domicile de chacune afin d’y jouer son rôle
primordial d’instance médiatrice.
Les premières constatations sont fascinantes et il est clair que cette
action est porteuse de bien des espoirs.
IV. Un cadre d’animation…
1. Crédible
La Maison Maternelle est, bien entendu, depuis toujours, insérée dans
un champ social large où d’utiles collaborations ont pu se nouer. On ne saurait
assez insister sur la nécessité d’entretenir avec les services proches des relations de confiance réciproque et de collaboration franche.
Certes, cela nécessite échanges, concertations et mises au point multiples, mais permet souvent d’éviter pertes de temps, interférences et manipulations diverses.
Notre crédibilité est, à nos yeux essentielle, car il ne faut pas perdre de
vue que nous travaillons souvent dans des situations difficiles, voire dangereuses, et qu’il est important que nous soyons vigilants et prompts dans nos
réactions.
Nous avons, pour ce faire, besoin de partenaires extérieurs qui soutiennent notre action et sur lesquels nous devons pouvoir compter.
Ainsi, par exemple, il est souvent nécessaire de faire appel aux Forces
de l’Ordre lorsqu’une jeune mère, sous tutelle d’un service d’aide ou de protection, oublie de revenir à temps, au terme d’un week-end ou enfreint une interdiction de passer la nuit à l’extérieur de la maison avec son enfant et que ce fait
constitue un danger potentiel indéniable.
Cela oblige à de multiples démarches astreignantes, mais on n’ose
imaginer ce qui se passerait si, oubliant de signaler les faits, il fallait constater
ensuite que le danger redouté s’est concrétisé. Il faut dès lors beaucoup de
doigté pour que la crédibilité du travail soit préservée, malgré qu’il faille parfois
faire aveu d’impuissance dans des situations où aucune offre de service n’est
acceptée par celles-là mêmes qui en ont tant besoin.
On ne saurait donc trop insister sur la nécessité de communiquer de
manière claire, franche et lucide avec tous les partenaires extérieurs que concerne notre action.
2. Humble
Je voudrais souligner ici combien l’équipe de la Maison Maternelle
estime important d’aborder son travail en toute humilité.
Ces mamans en difficulté, ces enfants souffrants, auxquels elle est confrontée journellement, elle se doit de les approcher sans les écraser sous le poids
de ses certitudes.
Ils ont déjà tellement l’habitude d’être victimes, que cela ne leur poserait
sans doute même pas problème ; ajouter une pression à celle dont ils ont déjà
tellement pâti, quelle différence à leurs yeux ?
Et pourtant... il nous faut nous interroger sur la portée réelle d’une aide
qui ne serait finalement que le prolongement, la continuation d’un processus
d’asservissement contre lequel l’institution est pourtant, théoriquement, sensée
lutter.
Aider des femmes en détresse à reprendre leur destin en main et à donner
du bonheur à leurs enfants ne peut se faire que par un véritable travail d’émancipation individuelle éloigné de tout recours à une normativité qui ne serait, de
nouveau, que pression d’un plus fort sur un soumis.
Ces quelques idées, déjà développées plus haut, peuvent sembler complexes, mais elles témoignent surtout de l’extrême richesse de notre travail et de
la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de soigner notre outil de travail,
c’est-à-dire, nous-mêmes.
Comment, en effet, consoler autrui, si on est soi-même dans le trente-sixième dessous ?
Cette question me semble être au centre de toute pratique institutionnelle.
Comment en effet pourrait-on imaginer un instant qu’une équipe malmenée puisse bien mener son action pédagogique et encadrer de manière efficace les personnes en difficulté qu’elle est chargée d’accueillir le jour, la nuit ?
Il m’a toujours semblé évident qu’un malaise vécu par les membres du
personnel était immédiatement ressenti par les résidentes, comme s’il existait
une osmose permanente entre elles et « leurs » éducatrices, et que les non-dits
troubles qui peuvent exister au sein du cadre d’animation faisaient immédiatement tache d’huile parmi la population des hébergées.
L’état de détresse des personnes qui se confient à nous les rend particulièrement fragiles et vulnérables et tout dysfonctionnement est immédiatement
perçu et amplifié au point de créer immédiatement dans la maison une atmosphère tendue, un peu comme si les résidentes se faisaient caisse de résonance
des malentendus.
Je n’en veux pour preuve le retentissement que peut avoir sur les
mamans la maladresse toute inconsciente de certains non professionnels; il faut
alors beaucoup de doigté aux éducatrices pour « rattraper » les effets délétères
de certaines attitudes mal perçues s’apparentant à la pitié, voire à la sensiblerie.
Bien plus, on pourrait aller jusqu’à imaginer qu’une équipe mal dans sa
peau puisse trouver parmi les résidentes des oreilles compatissantes à son
malaise, inversant ainsi les rôles et créant au sein de l’institution une confusion
dévastatrice.
À titre d’exemple, imaginons un instant ce que pourrait provoquer
comme conflit le fait que des critiques à l’égard des collègues s’échangent en
présence des bénéficiaires ; on pourrait en quelques instants provoquer des
drames dont il serait ensuite impossible d’effacer les séquelles.
Un cadre d’animation malheureux ne peut qu’engendrer désolation,
voire violence ; aussi tout responsable se doit-il de veiller au confort professionnel de son équipe et mette à sa disposition un arsenal d’outils destinés à améliorer sans cesse ses conditions de travail.
Qu’il s’agisse de locaux à aménager, d’horaires à adapter, de modes de
communication à développer, de formations à suivre… tout doit être fait pour
qu’une équipe puisse se sentir au mieux de son action et déployer ses talents.
Une des exigences minimales est, en outre, que chacun soit reconnu et puisse
bénéficier d’une rémunération conforme à ses compétence et expérience.
Ce qui est également incontournable, c’est la considération dont tout
travailleur doit pouvoir bénéficier et auprès de ses collègues, et auprès des
responsables de son service. Il me semble en effet évident qu’une personne
déconsidérée ne peut en rien soutenir les efforts des résidentes pour regagner
une meilleure image d’elles-mêmes.
3. Heureux
Une équipe qui aurait perdu son enthousiasme et remplirait sa mission
sans élan et avec monotonie ne ferait que confirmer les résidentes dans leur « à
quoi bonisme » et raterait son objectif émancipatoire.
Certes, nous sommes tous confrontés aux pires détresses, aux plus
grands stress, mais il nous faut garder l’œil lucide et clair, et la curiosité professionnelle sans cesse en éveil.
Ce qui nous sauve, c’est d’avoir trouvé, voici bien longtemps, un mode
d’approche qui nous permet de garder notre bonne santé mentale ; il s’agit de
l’humour et du rire que nous cultivons sans aucune modération.
Partant du principe que l’on peut rire de tout – pour autant que l’on soit
attentif à ne pas rire avec n’importe qui - nous rions, entre nous, de bon cœur
de tous les avatars qui nous arrivent et recèlent toujours, pour qui sait les voir,
une part de rigolo, de burlesque, voire de surréalisme.
Nous ne rappellerons jamais assez ce bon mot de Jacqueline au lendemain de la tentative de suicide d’une nouvelle arrivée : « Se suicider ainsi le jour
de son entrée, mais quel manque de savoir-vivre… » nous disait-elle, déclenchant ainsi un rire salvateur chez ses collègues que l’épisode avait un peu
abattues.
Certains esprits bougons pourraient nous rétorquer que la détresse c’est
sérieux, que rire du malheur des autres est malveillant .
Nous pensons au contraire, qu’il est grave de pleurer avec celui qui souffre, car on l’invite ainsi à souffrir deux fois, et de sa souffrance, et de la nôtre, à
l’origine de laquelle il se trouve être, involontairement. Les hôpitaux l’ont
d’ailleurs bien compris, eux qui engagent des clowns pour aider les enfants à surmonter leur douleur.
Mais, surtout, ce que nous aimons par-dessus tout, c’est quand le rire
devient réellement libérateur et qu’avec les résidentes, nous parvenons à nous
moquer toutes ensemble des petites et grosses bêtises de la vie.
Pouvoir rire, avec les éducatrices, de ce qui a fait votre malheur,
voilà bien la clé de l’émancipation et la meilleure prévention pour éviter, à l’avenir,
dans le drame qui vous a mené en Maison Maternelle.