2002
Dossier
Médiateurs
et acteurs issus de l’immigration
Altay A. Manço
Docteur en psychologie. Directeur scientifique de l'Institut de Recherche,
Formation et Action sur les Migrations (Belgique).
Récemment (2000), le Comité européen sur les Migrations qui siège au
sein du Conseil de l'Europe (Strasbourg) a été le théâtre d'une série de rencontres entre experts sur la notion et les pratiques de la médiation interculturelle. Les
aspects socioprofessionnels et méthodologiques de la question ont été abordés.
Il ressort de ces débats que le médiateur interculturel est avant tout un professionnel de l'action socio-éducative et/ou sanitaire qui vise à faciliter la communication entre des institutions de service et des personnes issues de l'immigration.
La reconnaissance de son statut de « professionnel », à savoir, la formation
qui doit lui être prodiguée (formation initiale et continuée) et la stabilisation de ses
conditions de travail (sécurité d'emploi, reconnaissance barémique, insertion
réelle dans des équipes pluridisciplinaires, etc.), ainsi que l'aspect volontaire de
son investissement sur le terrain de l'immigration sont des conditions nécessaires pour une pratique positive.
Ceci limite théoriquement l'opportunité de confier les services de médiation
à des bénévoles dont la figure se rapprocherait davantage des « représentants
des communautés immigrées ».
Par ailleurs, de nouveaux métiers du social émergent et présentent des
ressemblances avec le « profil » du médiateur interculturel : ainsi, en France, de
nouvelles fonctions professionnelles sont actuellement expérimentées dans les
grandes villes : agents de développement local, agents d'accompagnement
social, etc., qui contribuent également à sortir de l'isolement certaines catégories
des publics immigrés.
En outre, nous devons également tenir compte de la spécialisation professionnelle des médiateurs interculturels : ils sont actifs dans divers champs
comme la santé, la justice, l'éducation, etc., dont l'examen spécifique est une
nécessité.
UN PROFIL GÉNÉRAL DE MÉDIATEUR ?
Mais dans la généralité, un médiateur est une personne de confiance qui
doit pouvoir rallier au débat démocratique des protagonistes d'appartenances
diverses. Son travail vise à lier les personnes et de rendre effective une négociation où aucune des parties ne peut perdre la face. La médiation doit aboutir au
sentiment d'une plus grande compréhension de l'autre et à des avancées dans
la collaboration entre usagers d'origines diverses et institutions d'aide, d'éducation ou de service social.
En soi, l'origine culturelle du médiateur et celle de son public sont peu
importantes. Des professionnels ressortissant du pays d'accueil peuvent également s'avérer très efficaces. Par ailleurs, il est impossible de former des médiateurs pour chaque communauté immigrée.
Cependant, il faut reconnaître l'éventualité d'une plus grande aisance des
personnes immigrées à pratiquer la fonction de médiateur, car elles sont porteuses de connaissances linguistiques, dotées de réseaux et de compétences de
communication, etc., dont les autochtones ne sont pas nécessairement pourvus.
Enfin, l'expérience de migration dont les médiateurs issus de l'immigration sont
détenteurs contribue à les qualifier pour mieux comprendre certaines des difficultés d'autres immigrants, au-delà des différences de nationalités d'origine.
Souvent, il y a sur les lieux d'éducation ou d'accueil des populations
migrantes (services publics ou associations locales, par exemple) des professionnels d'origine étrangère. Il semble utile que ces personnes (pour autant
qu'elles soient volontaires) soient formées et encadrées pour une nouvelle fonction de médiation au sein de leur institution. C'est une des façons de trouver des
personnes culturellement « bicentrées » qui puissent favoriser l'insertion d'autres
immigrants en distillant leur propre expérience de migration et d'intégration
réussie.
Nous ne confondrons pas le médiateur professionnel ou le professionnel
qui joue le rôle de médiateur avec des cadres élitaires de communautés immigrées, bien qu'en pratique, il arrive que ces deux statuts se superposent.
Ces derniers sont des porte-parole d'une collectivité, ils tâchent de la
représenter et s'y identifient véritablement. De manière complémentaire, des individus peuvent s'identifier à des personnalités issues de leur propre communauté,
comme l'influence des musiciens ou des grands sportifs d'origine étrangère, par
exemple, peut être grand au niveau des jeunes issus de l'immigration. La participation de représentants communautaires à l'identification et le traitement de
problèmes concernant les communautés immigrés peut être d'un grand secours.
Mais ces « intellectuels organiques » ou « leaders d'opinion » ne sont pas des «
médiateurs ». Ils représentent leur communauté dans le cadre d'une négociation
directe. Le médiateur est, en revanche, une tierce personne, un « arbitrefacilitateur » d'une négociation dans laquelle il ne représente en principe aucune des
parties.
Il faut encore insister sur la dimension psychologique du travail de médiation : les professionnels issus de l'immigration ne peuvent effectuer efficacement
un travail de médiation que s'ils ont réussi auparavant une « négociation
intérieure », c'est-à-dire une mise au point des multiples appartenances culturelles, institutionnelles et professionnelles.
Ainsi, d'un point de vue micrologique, on peut voir que la médiation interculturelle contribue à la résorption des conflits entre les usagers et les services
(par la promotion d'une meilleure compréhension des logiques en présence). Elle
contribue à la construction d'une meilleure intégration entre services et usagers.
D'un point de vue macrologique, les médiateurs interculturels diffusent, par
leur propre exemple, tant vers leurs collègues du champ socio-éducatif que vers
la population générale (immigrée ou non), un modèle d'intégration favorable à la
mixité des cultures.
La médiation interculturelle est une des façons de donner corps à la popularisation du respect des différences et à la promotion des droits de l'homme.
ACTEURS SOCIAUX ISSUS DE MIGRATIONS
Les rôles des intellectuels organiques et des leaders d'opinion issus des
communautés ethniques semblent importants dans la construction de la maîtrise,
de la critique, de l'adaptabilité et de l'articulation des cultures, bref dans la médiation interculturelle.
En effet, pour être « crédible », une critique doit surgir de l'intérieur du
groupe. On définit ces intellectuels organiques comme des « passeurs entre cultures », comme des « intermédiaires culturels » ou des « témoins privilégiés ».
Ces concepts désignent les groupes socialement et culturellement bicentrés qui,
par leurs pratiques, construisent des médiations entre les sociabilités populaires
et élitaires, contribuant de la sorte à une diffusion des innovations.
Les travailleurs sociaux, les intellectuels, les artistes, les membres du mouvement associatif issus de l'immigration, les enseignants et éducateurs, ainsi que
d'autres personnages publics sont littéralement des « agents de circulation des
informations et des idées ». Il leur arrive de jouer un rôle de reliance, de négociation ou encore de connexion entre les groupes issus de l'immigration et les institutions du pays d'accueil. Ce rôle requiert une capacité d'explicitation des conditions de vie et des aspirations de leur communauté.
Les indépendants d'origine étrangère constituent également une classe
d'intermédiaires culturels(middlemen).
Économiquement, il s'agit de professionnels qui établissent un lien entre un
producteur (ou un autre intermédiaire situé en amont) et un consommateur.
Sociologiquement, il s'agit de commerçants qui vendent les produits d'une
classe prospère à des consommateurs peu aisés. Les producteurs, les commerçants et les consommateurs peuvent appartenir à des groupes socioculturels
différents : l'exemple des commerçants immigrés montre l'importance des clients
non immigrés pour ces indépendants, implantés dans des quartiers populaires.
« Médiateurs »... en quelque sorte, entre les clients et les fournisseurs, il
arrive que les petits indépendants jouent un rôle de liaison sociale entre la classe
dominante et les groupes marginalisés.
Ces intermédiaires ou « représentants » sont le plus souvent issus de la
seconde génération. La formation scolaire reçue au pays d'accueil les qualifie
parfois comme des professionnels du social ou, tout au moins, comme « porteparole », « modèles » détenteurs d'un pouvoir symbolique. Opérateurs de sociabilité, ces intermédiaires culturels génèrent une vision favorable à la mixité culturelle et contribuent, non sans difficulté, à la clarification du positionnement identitaire des populations issues de l'immigration.
La possibilité d'identification positive qu'ils offrent aux membres de la communauté n'est cependant effectivement opérante que si ces personnes sont
elles-mêmes sujettes à une contre-identification à leur communauté d'origine (« volonté de constituer un exemple »). Le rôle d'intellectuel organique
nécessite, en effet, le maintien d'une authentique relation de proximité avec la
collectivité originelle.
En conclusion
Il convient donc de distinguer, de manière schématique, les négociateurs
des médiateurs.
L'appartenance socioculturelle des représentants ou des porte-parole qui
prennent part à des « négociations », est en principe clairement identifiée. Le
médiateur est, par contre, un intermédiaire, une personne tierce, qui doit, en
quelque sorte, participer d'une « appartenance multiple », et être reconnu par
l'ensemble des parties en présence. Son action est d'ordre informel, elle ne peut
prétendre à l'efficacité que si le médiateur a lui-même pu faire aboutir sa propre
« négociation intérieure » entre les termes de ses diverses appartenances.
Les « médiateurs interculturels » et les « intellectuels organiques » issus de
l'immigration ont en commun d'inventer, devant nous, une synthèse vivante et
encore incertaine d'un double registre culturel
[1].
Il est utile d'analyser des exemples de médiation interculturelle ressortissants de différents domaines professionnels comme l'accueil dans les hôpitaux et l'insertion socio-professionnelle. Il n'est cependant pas possible de présenter dans le détail des exemples
qui, de toute façon, ne peuvent valoir que pour les principes méthodologiques qu'ils mettent en œuvre. Chaque application à caractère social doit, bien entendu, être fonction d'un
contexte local particulier. Toutefois, afin de contribuer à l'information et à la réflexion dans
ce domaine, on propose ici une brève bibliographie pratique et récente sélectionnant des
ouvrages belges et français, présentant des réalisations concrètes en termes d'actions de
médiations interculturelles dans les champs des actions :
- pour le développement social local ;
- pour la promotion de la santé ;
- pour insertion professionnelle ou socioscolaire ;
- pour favoriser la participation politique des immigrants.
·
ANCIAUX A., « La médiation au niveau local : introduction », Revue de l’action sociale,
n° 2, 1992, Liège, p. 17-18.
·
ANCIAUX A., Évaluation de la socialité, De Boeck, 1994, Bruxelles.
·
BONNETTI M., CONAN M., ALLEN B., Développement social urbain. Stratégiesméthodes, L'Harmattan, collection « Objectif ville », 1991, Paris, 271 p.
·
BLOOMART Jet DELVIGNE J., « Être médiateur dans l'école multiculturelle: mission
impossible », in BLOOMART J. et KREWER B., Perspectives de l'interculturel,
L'Harmattan, 1994, Paris, p. 382-393.
·
ES SAFI L., « Malades ici, venus d'ailleurs, peut-on les comprendre ? » , Résonances,
éd., 1996, Liège, 51 p.
·
GAUTHEY F. et XARDEL D., Le management interculturel,P.U.F., Paris, 1993.
·
GEORIS P., « La fonction de médiation au niveau local», Revue de l'Action sociale, n° 2,
1992, Liège, p. 19-34.
·
LA VILLE J.-G., « La création institutionnelle locale : l'exemple des services de proximité
en Europe », Sociologie du travail, n° 3, 1993, Paris, p. 353-468.
·
MANÇO A. « Intégrisme et intégration. Analyse psychosociale d'une collaboration intercommunautaire dans la région visétoise (Belgique) », Cahiers Internationaux de
Psychologie Sociale, n° 19, 1994, Liège, p. 49-66.
·
SNACKEN J., « Guide pour la pratique dans un contexte multiculturel et interdisciplinaire », Thérapies interculturelles, De Boeck Université, Bruxelles, 1991, p. 33-140.
[1]
Citons l’exemple d’un un brillant « médiateur-négociateur entre deux mondes », celui de Knud
Rasmussen (1879-1933), danois et inuit, ethnologue et administrateur colonial au Groenland, telle-
ment lointain et si proche de notre contexte migratoire, permet d'illustrer la contribution potentielle
d'hommes d'exception à la construction des processus d'intégration. Visionnaire, Rasmussen a vite
réalisé que les communautés inuites, fragiles, à peine sorties de leur isolation boréale, ne pouvaient
pas résister aux sollicitations des colons occidentaux. Face à la perspective d'une assistance passive
et d'une lente agonie culturelle due au bouleversement des modes de vie ancestraux par la tech-
nologie des blancs, mieux valait construire l'interpénétration des civilisations et jouer un rôle actif
dans le cours de sa propre histoire. Métis, penseur à la fois positif et influencé par le chamanisme,
homme des contrastes gérés, diplomate, Rasmussen était sans doute le leader indiqué pour l'éman-
cipation des communautés inuites. Le développement des sociétés traditionnelles passe, pour lui, par
la production d'une élite cosmopolite et par l'approfondissement de la connaissance de ses racines.
Ce sursaut traditionaliste (« Un groupe en danger est toujours conservateur ») peut permettre de
négocier, de manière confiante, l'inévitable confrontation au « progrès » : « il faut dompter la moder-
nité sans se laisser avaler par elle ».