2002
Dossier
Surendettement, culture, réinsertion
René Dardenne
René Dardenne et Anne Lamand sont animateurs à l'asbl Groupe “Crédit“ à
Havelange.
Ils placent le culturel au cœur du social. La réinsertion culturelle suppose la prise de
parole des usagers. Le théâtre apparaît comme une ressource particulièrement
riche.
Anne Lamand
Le culturel au cœur du social
Le rôle de la culture dans l’épanouissement de la personne humaine est
majeur, nul n’en disconviendra. Mais lorsqu’il s’agit de personnes vivant le surendettement, la question se pose de façon plus aiguë, car celui-ci entraîne leur marginalisation. Seules leur restent quelques émissions de télévision pour autant
qu’elles choisissent des programmes dits « culturels », ce qui n’est pas évident.
L’idée maîtresse du groupe, et qui l’a animé dès le départ, était de permettre une réinsertion la plus globale possible avec ses composantes : économique,
sociale, professionnelle et culturelle.
L’urgence du travail à réaliser avec ces familles a voulu que, durant les premiers temps de la vie du groupe, ce soient les trois premières qui eurent la
priorité. Or, pour atteindre l’objectif de la réinsertion culturelle, il fallait permettre
aux usagers eux-mêmes de prendre la parole et de pouvoir exprimer leurs
attentes. Comment ?
Des outils culturels comme moyens d’un travail social
Une première pièce de théâtre : « Le miroir aux alouettes »
Au départ de l’action, le souci des personnes surendettées fut de faire
autour d’elles de la prévention : mettre en garde contre les dérives du crédit.
Alors qu’elles se débattaient encore avec leurs problèmes d’argent, vivant
mal leur situation, l’idée leur était venue de mettre, sous la forme d’une pièce de
théâtre, leur propre vécu et de pouvoir, à travers les débats qui suivraient,
échanger avec le public sur les dangers de crédits inconsidérés, d’expliquer les
dégâts qu’ils entraînent tant au plan de la vie personnelle que familiale et sociale.
« Le miroir aux alouettes était né ».
Une émission T. V.
Un compte-rendu, à la « une » du journal « Le Ligueur » repéré par la
R.T. B. F. allait être au point de départ d’une émission T. V. d’une demi-heure
de grande écoute « Autant savoir » et c’était parti pour 60 représentations de la
pièce à travers toute la Wallonie durant quatre années.
Le village gaulois
1990 : 10ème anniversaire du démarrage du groupe. On allait mettre les
petits plats dans les grands : au cours d’une journée festive avec les amis, les
sympathisants du groupe Crédit.
Au mur de la salle de fête, une immense fresque de 5 m sur 4 m, création
collective conduite par un artiste-peintre, représentant le village gaulois d’Astérix,
Obélix et consorts… Suivez le guide : un parcours à travers des salles - la
machine à remonter le temps retraçant l'histoire… jusqu’à Adam et Éve, une
classe d’école chahutante et révolutionnaire avec des enfants associés à la fête,
pour terminer avec un bistrot où partager ses impressions en dégustant l’apéritif,
un élixir gaulois, bien entendu commandé à la Confrérie havelangeoise du
«Tyîou » (à base de feuilles de tilleul) et un repas « produits du terroir » préparé
par la Coopérative fermière de Méan. Créativité, imagination au pouvoir ! À cette
occasion, présentation d’un Mémoire de fin d’études d’une des participantes au
groupe Crédit. Trois années au Cours d’Enseignement Supérieur social de type
court pour l’obtention du titre d’éducatrice - Spécialisation dans les domaines de
la vie associative et qui permettra à cette maman de trois enfants de devenir
ensuite animatrice du groupe Crédit.
« La recette de la potion magique du druide, écrivait-elle, c’est d’écouter
tout simplement les personnes parler de leur vécu ».
« Vu d’ici, c’est pas mal ».
Une deuxième pièce de théâtre
Il s’agissait, cette fois de présenter une pièce retraçant les aléas dans la
recherche des formations pour la remise au travail, montée avec l’appui du
Centre théâtral en milieu rural, non pas auprès du grand public, mais auprès de
300 personnes ciblées : ministres, attachés de cabinets ministériels ayant, dans
leurs compétences, les problèmes économiques et sociaux, assistants sociaux,
travailleurs sociaux sur le terrain, membres d’associations socioculturelles,
rassemblés pour un Colloque sur la spirale de l’endettement et aussi des
mesures à prendre pour l’enrayer.
Et le débat pouvait se faire, cette fois entre des responsables de la politique
sociale et des usagers du crédit, touchés par des problèmes tels que le chômage, les accidents, la maladie, les séparations et les divorces et abusés par des
pratiques inconsidérées de prêts soutenues par des publicités agressives.
Une cassette vidéo
Atteindre le monde des jeunes, proie facile des publicités de tout genre :
bancaires, commerciales, restait un objectif à atteindre. Grâce à une vidéo réalisée à la demande du Ministère de l’Education nationale, le groupe allait entrer
en piste avec une deuxième vidéo réalisée par les membres du groupe : interviews de personnes surendettées, expliquant leur itinéraire et cela afin de pouvoir la présenter dans l’enseignement secondaire, à la demande d’enseignants,
sensibilisés aux problèmes d’argent de leurs élèves.
1997
Colloque sur le prêt social et nouvel atelier théâtral
Pouvoir s’adresser à des animateurs d’un Centre dramatique en région
rurale fut une aubaine, tant ceux-ci favorisèrent la créativité des membresacteurs du groupe « Crédit ». Ce qui aurait pu n’être qu’un intermède ou le
prélude à un Colloque auquel étaient présentes plus de 200 personnes, fut en
réalité une interpellation adressée aux participants : responsables de la politique
sociale, acteurs de celle-ci comme membres de Conseils de l’Aide sociale, assistants sociaux et autres acteurs de terrain.
L’accueil des invités, reçus par les membres du groupe, invitait à se poser
la question : « Et si c’était nous demain les (sur) endettés ? » Cela n’arriverait-il
qu’aux autres ?
Résumant la journée, l’animatrice du Centre théâtral écrivait : « Qui ce jour
était le plus riche d’un pratique culturelle active et créatrice ? On se donne trop
peu d’occasions d’augmenter son patrimoine culturel propre, de le valoriser et
l’on se crée peu d’occasions d’investissement culturel, de dépenses, fussent-elles symboliques. Les acteurs ont travaillé à contre-courant de ce sens
«naturel» : réflexion, expression, formalisation, interpellation… Place au théâtre
donc ! Les discours viendront après. Ainsi les participants au Colloque pourront
entendre des gens qui d’habitude sont devant eux avec des problèmes personnels, familiaux, des gens qui sont d’habitude traités comme des quémandeurs
par les représentants de notre société, dûment mandatés et payés. N’est-il pas
intéressant d’entendre les endettés, qui sont au cœur de l’objet-même du colloque, citoyens détenteurs de tous droits civils et politiques, dialoguer d’égal à
égal avec les travailleurs sociaux, juges, responsables d’institutions sociales ou
économiques ? N’est-il pas intéressant de prendre la peine d’entendre leur
analyse vue de leur côté afin de pouvoir travailler ensemble pour construire une
nouvelle analyse de la réalité sociale ? »
Permettre l’exercice commun de la citoyenneté ne relèverait-il pas, pour
une part, d’une conception large et ouverte de la culture ?
Et enfin… pourquoi pas un jeu, un outil pédagogique ?
D’où « Le Crédit en-jeu » !
D’abord un entracte… En lien avec le Foyer des jeunes, monter un spectacle de rue, avec comme thème : « Les rumeurs » en parcourant le village avant
de brûler le « bonhomme Hiver » lors du Grand Feu villageois ! Place à l’imagination, fille de dame Culture !
Et puis, après cela, autour d’une table rase, durant des mois, quelques
membres du groupe Crédit vont se retrouver pour inventer, créer, élaborer un
nouvel outil de prévention du surendettement, un jeu qui sollicitera l’aide d’un
sociologue pour en favoriser la compréhension et ensuite celle d’un artiste qui
réalisera la maquette du jeu, tandis qu’est élaboré le règlement qui permettra
d’aller jouer ce jeu un peu partout pour répondre aux appels de plus d’une centaine de groupes qui en feront la demande durant quatre ans. Pensé au départ
pour des élèves du secondaire supérieur, il a été demandé par les groupes aussi
divers que minimexés-demandeurs d’emploi en formation, aides familiales, etc.
Sorte de jeu de l’oie, de Monopoly, il permettait d’explorer des situations
multiples d’appel au crédit, conduisant parfois à du surendettement. Après quoi,
un échange avec les animateurs du groupe Crédit permettait de saisir l’importance du « prévenir plutôt que guérir » et aussi du recours à un CP AS devant un
endettement excessif.
Finalement : du social au culturel
Si, tout au cours de ces années, les membres du groupe ont utilisé des outils culturels, les faisant servir à une prise de conscience et une action face au
vaste problème du crédit et de ses corollaires, l’endettement et le surendettement, il s’est fait qu’à la manière d’un « boomerang » l’outil lui-même a transformé leur vie personnelle et sociale.
Les témoignages recueillis auprès d’eux disent leur fierté d’avoir pu s’exprimer en public, d’avoir osé monter sur les planches pour débattre avec les
spectateurs et leur transmettre un message, d’avoir eu assez d’assurance pour
aborder les responsables de la politique sociale du pays, leur expliquer les conséquences dramatiques des situations de surendettement vécues par des milliers de familles de chez nous et en appeler à une législation protégeant mieux
les utilisateurs de crédits à la consommation.
Quittant les salles de spectacles et de concert, d’expositions de peinture et
de sculpture, trop souvent réservées à des milieux sociaux aisés - ne fusse qu’en
raison des prix d’entrée - une culture populaire a trouvé sa place pour débattre
de graves problèmes de notre société au cœur de la cité.
Et cela continue…
Depuis peu, le groupe Crédit a mis en route des Ateliers où la dimension
culturelle a trouvé une place de choix.
- L’Atelier interculturel
Celui-ci a vu le jour avec l’arrivée de demandeurs d’asile émargeant au
CP AS, de personnes venant du Rwanda, de l’ex-URSS, des pays de l’Est…
En géopolitique, ateliers sur des thèmes tels que la région des grands lacs
en Afrique noire, la situation des pays de l’Est, nos institutions belges, etc.
Dans un premier temps, nombre de questions étaient posées sur les
mécanismes de l’immigration auxquelles il fallait pouvoir répondre. Vint ensuite
une évaluation sur leur situation d’aujourd’hui, où les participants ont marqué leur
souhait de rencontrer la population de la commune pour apprendre à se connaître mutuellement.
-« T rouver son chemin »: un atelier d’insertion sociale et professionnelle
offrant des cours d’alphabétisation, en lien avec « Lire et Écrire » et des collaborations de bénévoles sur place. Y sont abordés aussi des aspects culturels
importants à travers la lecture d’écrits poétiques, articles de presse, dossiers tels
celui sur le Maroc, par exemple…
- Le sous-groupe « Paroles en médiation »qui rassemble, comme son nom
l’indique, des personnes engagées dans le processus de « règlement collectif de
dettes » dont certaines suivent une formation : l’approche biographique sur les
questions d’argent à travers leur famille, leur histoire personnelle.
Faut-il conclure ?
Assurément pas, car le champ d’action est vaste. Ce sont des portes qui
s’ouvrent sur de nouvelles avancées, qui font place à la dimension culturelle première, celle du vécu de toutes les personnes qui se regroupent aujourd’hui au
sein du groupe « Crédit », demain sans doute aussi, au sein d’une École de consommateurs, telle que projetée par le ministère des Affaires sociales de la
Région wallonne.
Contact :
ASBL « Groupe Crédit »
CP AS, Rue de la Station, 12 5370 Havelange