2002
Dossier
Le théâtre et l’école dotée de sens
Roger Deldime
Chercheur universitaire et professeur dans l'enseignement supérieur, Roger
Deldime a fait du théâtre un objet d'étude et un projet éducatif à l'Université libre de
Bruxelles où il dirige le Centre de sociologie du théâtre qu'il a fondé en 1970, et à la
Haute École Francisco Ferrer où il a initié, de 1964 à 1994, les futurs enseignants
aux sciences humaines et à l'art dramatique. Il est aussi le coordonateur scientifique
des Congrès mondiaux de sociologie du théâtre (Rome 86, Bevagna 89, Lisbonne
jeune public et la problématique théâtre--éducation.
En 1995, à la demande de la Ville de Bruxelles, il crée le Théâtre « La montagne
magique », lieu permanent d'éducation artistique de la jeunesse, de formation théâtrale des enseignants et d'ouverture culturelle de l'école.
À ce jour, Roger Deldime a publié, seul ou en collaboration, une quarantaine d'ouvrages de sociologie du théâtre et de psychopédagogie qui ont acquis un retentissement international.
Depuis sa création en 1970, le Centre de sociologie du théâtre de
l'Université Libre de Bruxelles oriente ses investigations dans trois directions
complémentaires et indissociables : création-réception-médiation.
La sociologie de la création théâtrale s'attache à analyser la dialectique
existant entre les racines culturelles du contexte socio-historique de la création
et les racines vitales de l'artiste créateur.
La sociologie de la réception théâtrale confère au spectateur un rôle essentiel dans le processus théâtral. Le théâtre est bien plus qu'une représentation
devant un public. C'est davantage un ensemble organisé d'interactions, diverses
et changeantes, qui s'établissent entre chaque spectateur et le spectacle.
Quant à la sociologie de la médiation théâtrale, elle se consacre au tiers
espace se situant entre création et réception, à cette « distance » qui existe entre
l'avancée de toute création digne de ce nom et les spectateurs dont l'aptitude à
la percevoir et à l'apprécier ressortit davantage à un apprentissage culturel qu'à
une disposition naturelle, spontanée ou innée.
1. De la recherche à l'action : pédagogie du projet et
méthodologie du report
Modèle mis au point par le Centre de sociologie du théâtre
À la lumière de certaines de ses constatations, le Centre de sociologie du
théâtre de l'ULB a mis en place, à partir de 1986, des projets visant à faciliter la
rencontre des jeunes avec le fait théâtral.
Intégrative et transdisciplinaire, la pédagogie du projet réunit dans un
même dessein création artistique professionnelle, représentation théâtrale,
réception des œuvres par les spectateurs, expression par le jeu dramatique des
individus et des groupes. Appliquée à la formation continue, cette pédagogie, en
outre, motive les enseignants par son opportunité de report immédiat sur les
élèves des acquis de leur participation active aux différentes étapes du projet, à
savoir :
l. Découverte du spectacle suivie d'une rencontre des enseignants avec les
artistes axée sur l'explicitation des intentions dramaturgiques et le décodage des
signes scéniques. Ce qui permet aux professeurs d'attirer préalablement l'attention des élèves sur une caractéristique pertinente du spectacle. Focaliser leur
regard sur le rôle de la lumière ou de la musique, sur l'utilisation successive de
l'espace, sur la fonction d'un costume ou d'un objet, sur l'action et le jeu d'un personnage... : il s'agit de développer une attitude « désirante », de créer un « horizon d'attente ».
2. Visionnement du spectacle par les élèves donnant lieu à une approche
libre, vivante et ouverte de la matérialité et de la signification de la représentation. Tisser un faisceau entre l'usage social du théâtre et l'ancrage affectif du
plaisir de l'inattendu ou de la découverte préparée.
3. Recherches documentaires, thématiques ou textuelles (variables selon la
spécificité du spectacle), en amont ou en aval de la représentation (selon le cas).
4. Activités d'expression dramatique déclenchées par « l'événement » de la
sortie-théàtre et motivées par les repères engrangés.
C'est également à la lumière de nos différents travaux de recherche et de
formation que ce concept a été étendu à d'autres disciplines artistiques (littérature et poésie, danse, musique, arts plastiques, cinéma, architecture, patrimoine)
sous le titre générique de « Opération Culture-Éducation ». Cette opération, réalisée de 1995 à 2000 à la demande de la Commission française de la culture, consiste à associer intimement la fréquentation par les jeunes des oeuvres de la
création artistique contemporaine et la pratique engageante de l'expression. Les
projets sont conçus par les artistes en partenariat avec les enseignants en direction des jeunes. Une coordination générale et un suivi sur le terrain sont assurés
par le Centre de sociologie du théâtre. Ce partenariat à trois - artistes,
enseignants et coordonnateurs - permet de procéder à une évaluation permanente et d'aider à surmonter les défaillances humaines ainsi que les obstacles
institutionnels qui nuisent trop souvent à l'aboutissement des projets.
2. Voir - Apprendre - Pratiquer :
Le projet artistique, éducatif et culturel du Théâtre La montagne magique
Voir du théâtre professionnel, s'exprimer par le jeu dramatique : deux voies
fécondes pour créer le désir culturel chez les jeunes. À condition d'en faire, à la
fois, des spectateurs avisés et des praticiens créatifs. À condition, en outre, d'initier leurs enseignants à l'art dramatique pour en faire des partenaires impliqués.
Telle est la philosophie du Théâtre La montagne magique créé en 1995 par la
Ville de Bruxelles.
Tout au long de l'année, d'une manière continue, La montagne magique
programme des spectacles aux thématiques diverses, aux esthétiques contrastées, créés par des compagnies professionnelles. Ces spectacles sont
accompagnés d'activités d'information auprès des enseignants et de sensibilisation des jeunes spectateurs. Des prolongements artistiques et culturels dans les
classes sont réalisés avec la collaboration d'animateurs spécialisés.
La montagne magique propose aussi des formations théâtrales aux
enseignants et futurs enseignants (ateliers de pratique, modules d'initiation et de
perfectionnement, formations spécialisées...) et encourage l'expression dramatique des jeunes (ateliers, animations, productions... débouchant sur la participation, en fin d'année académique, à des Rencontres de théâtre scolaire).
Quelques chiffres :
- la saison passée, 49.910 spectateurs ont assisté à 280 représentations
théâtrales ;
11.466 jeunes ont participé à 341 séances d'animation théâtrale (ateliers) ;
686 enseignants et futurs enseignants se sont répartis entre 33 modules
différenciés d'initiation théâtrale.
1. Voir
On n'accède au théâtre qu'en sautant le pas, en franchissant une porte, en
sortant de chez soi pour aller dans un autre lieu. Dans un univers différent,
découvrir le plaisir de la variété des formes, de la diversité des propos. Pour
affûter le regard et aiguiser l'écoute. Pour vivre des émotions et développer l'esprit d'analyse. Acquérir des repères, déceler la démarche interne de l’œuvre
scénique, décoder la pluralité des interprétations. Alimenter l'imagination, nourrir
l'intelligence de celui qui regarde à l'égard de ce qu'il regarde. L'émergence du
sens doit s'articuler avec le désir.
Il n’y a pas d’éducation à l'art qui ne passe par la fréquentation de l'art et
par la pratique critique de la représentation.
2. Apprendre et pratiquer
Pluriel et infini, le théâtre relève en outre de l'expérience vécue, celle de la
recherche documentaire thématique ou textuelle, celle aussi de l'expression. En
amont et en aval de la représentation, selon le cas.
Apprendre à écouter et discriminer, apprendre à regarder et reconnaître,
apprendre à s'exprimer par le geste et le mouvement, apprendre à jouer avec les
mots et leurs échos imaginaires... L'éducation artistique repose sur un apprentissage concret personnel et collectif, sur un faire engageant. On ne découvre la
réalité du langage théâtral qu'en s'inscrivant dans un parcours fait de pratiques,
tâtonnements, sensations, réflexions, confrontations.
Plaisir des sons, des couleurs, des formes, des mots, des actions, des
images, des fictions... Explorer pour créer. Dans des ateliers d'expression où les
jeunes s'essaient ; en les pratiquant sans pour autant les imiter, aux connaissances révélées par « l'événement » de la sortie-théâtre et motivées par les
repères engrangés.
3. Puiser et conquérir
Voir du théâtre professionnel, apprendre à l'analyser et à le questionner, se
documenter et s'exprimer par le jeu dramatique : cette quadruple activité de
puisatier et de conquérant permet aux jeunes de s'approprier le monde extérieur
des sensations et des signes et de découvrir en eux, goûts, ressources, vibrations émotionnelles, plaisirs nouveaux à exister, à s'impliquer et à produire. À
condition, en outre, de former leurs enseignants !
4. Former
Imagine-t-on ce qui se passe dans le cœur et la tête des jeunes quand leur
rencontre avec le théâtre se réalise par l'intermédiaire de professeurs non
motivés, pas du tout initiés à la chose théâtrale et si peu informés des activités
potentielles d'accompagnement et d'expression ? On sait pourtant que l'acuité de
la perception des spectacles par les jeunes ainsi que la pertinence de leurs activités d'expression dramatique dépendent, en grande partie, de la médiation des
professeurs.
La montagne magique consacre donc une importante partie de ses moyens
et énergies à l'initiation des futurs enseignants (basée sur le voir et le faire : de
l'expression corporelle au travail de la voix, de l'improvisation au répertoire, de la
marionnette à l'objet en passant par le masque et l'ombre, du théâtre de geste au
jeu dramatique, du théâtre, conté au théâtre musical...), mais aussi à la formation des enseignants en place. Modulaires, ces formations sont axées sur le
décodage du langage théâtral des spectacles présentés à La montagne magique
et la pratique des techniques d'expression dramatique (ateliers). Deux types de
modules fonctionnent -initiation, perfectionnement - compte tenu du degré d'expérience des participants. Formations spécialisées : commedia dell'arte, marionnettesombresobjets et arts plastiques, écriture dramatique, théâtre-danse, voirlirejouer un auteur dramatique, théâtraliser un conte ou un roman, drama,
théâtre forum... autant de formations liées à la réalisation de projets de longue
durée : voir et décoder - se former - faire et montrer.
Outre le visionnement et l'analyse de spectacles, toutes les formations proposées par La montagne magique sont consacrées aux fondamentaux du travail
théâtral (jeu, voix, personnage, conflit...) et aux aspects spécifiques de l'esthétique dramatique (écriture, dramaturgie, mise en scène, scénographie...)
Initier les professeurs constitue donc le fer de lance de toute l'action éducative de La montagne magique : quand les enseignants et futurs enseignants
s'embarquent dans l'aventure de la formation, ils deviennent des partenaires
actifs, des relais motivés, des « passeurs » créatifs entre le monde de l'école et
celui du théâtre.
3. Une synthèse originale :
les classes artistiques d'initiation théâtrale
Les classes artistiques d'initiation théâtrale offrent aux élèves et aux professeurs la possibilité de vivre une expérience enrichissante : la rencontre et le
travail avec des professionnels de l'art théâtral. Elles se fondent sur un projet qui
intègre fréquentation-formation-expression.
Exemples significatifs de partenariat enseignants-artistes, ces classes
représentent des parcours culturels de plusieurs mois dans l'année scolaire.
En plusieurs phases :
1. Assistance des classes à une des représentations programmées à La
montagne magique (pendant le temps scolaire) et participation des élèves à une
rencontre avec les artistes.
2. Formation théâtrale des enseignants dispensée par les artistes du spectacle (au cours d'un ou
plusieurs week-ends).
3. Création par les élèves des classes participantes de diverses
séquences théâtrales. Avec un suivi réalisé par La montagne magique afin
d'aider les enseignants à surmonter les obstacles imprévisibles.
Présentation publique des productions des classes à La montagne magique dans le cadre de « Rencontres de théâtre scolaire » : jouer sur la scène d'un
vrai théâtre, disposer de sa logistique et de sa technique professionnelles
constituent une exaltante valorisation pour les élèves et une légitimation du travail des enseignants impliqués.
Les partenaires-enseignants, élèves, artistes, animateurs et coordonnateurs -des classes artistiques naviguent à leur propre rythme. Certains se
croisent en cours de route, évoquent leurs explorations, leurs hésitations, leurs
angoisses, leurs difficultés, leurs joies, leurs réussites. Tous se rencontrent dans
un contexte final festif. De quoi délier les langues : théâtre, plaisir, risque,
autonomie, aventure...
La dynamique d'un mouvement ainsi se crée : on annonce la création d'ateliers permanents, on envisage de nouveaux projets, on veut fréquenter assidûment les spectacles programmés à La montagne magique. Le train du voyage
roule à vive allure dans les contrées où le goût du risque éveille la curiosité, où
l'invention est le seul acte intellectuel vrai.
4. Conclusions :
l'attitude cultivée résulte d'un patient travail d'éducation
Par la mise en place des classes d'initiation théâtrale, le projet partenarial
échappe à la récupération pédagogique et au confinement institutionnel ; inscrit
dans la durée, il se forge une place légitime dans l'éducation. Art et éducation se
rencontrent, se complètent dans le respect de l'altérité : chacun a besoin de
l'autre pour rééquilibrer, en permanence, le regard porté sur le sens de la formation des jeunes.
Mais la gestion de ces classes entraîne la dépense de beaucoup d'énergie,
un travail important de coordination et un suivi attentif sur le terrain des différentes étapes de leur réalisation. C'est en cela que consiste l'indispensable et
primordial travail de médiation de La montagne magique. C'est le prix à payer si
on veut éviter la sclérose de l'institutionnalisation. C'est le prix à payer si on veut
éviter l'essoufflement du partenariat enseignants-artistes-coordonnateurs.
C'est aussi le prix à payer si on veut assurer la continuité, la récurrence et
le développement d'une politique qualitative d'accès à la culture. À quoi bon prétendre développer la culture, à quoi bon aider financièrement la production de
manifestations artistiques si, en même temps, on ne met pas en place les stratégies qui en sont l'indispensable condition d'accès, si, en même temps, on ne
divulgue pas auprès de tous les citoyens -dès leur plus jeune âge- les apprentissages qui leur donnent sens.
La confrontation des jeunes aux diverses créations artistiques professionnelles, leur initiation au rôle de spectateur, la formation théâtrale des
enseignants, l'encouragement des pratiques d'expression dramatique, le transit
par la scène réclament une énergie continue, celle de l'éducation. Pour être convaincantes et efficaces, les classes d'initiation théâtrale doivent s'inscrire dans la
durée et la permanence : le temps comme enjeu éminent de l'action éducative.
Il faut du temps pour s'imprégner de l'art et pour apprendre à l'interroger :
chemin d'exigence, d'une leçon de liberté.
Il faut du temps pour devenir un citoyen responsable, capable et désireux
de contribuer à la vie culturelle de la cité.
Contact :
Théâtre La montagne magique, Ville de Bruxelles
57, rue du Marais B-1000 Bruxelles
Tél. 32-2-27964 50 Fax 32-2-27964 29
Courriel : montagne. magique@ Skynet. be
Livres de l'auteur sur la formation théâtrale des enseignants
DELDIME R., (Ed.)Théâtre et enseignement, Bruxelles, Editions de la Commission française
de la culture, 1998.
DELDIME R., Le quatrième mur. Regards sociologiques sur la relation théâtrale, Carnières,
Lansman, 1990.
DELDIME R., Fou de théâtre, Carnières, Lansman, 1990.
DELDIME R., (Ed.), La culture commence à l'école, Bruxelles, Éditions de la Commission com-
munautaire française, 1994.
DELDIME R., D'une rive à l'autre, Bruxelles, Éditions de La montagne magique, 1999.
DELDIME R., (Ed.), Le théâtre et les enseignants. Une initiation passionnante, Bruxelles, Édi-
tions de La montagne magique, 2001.
DELDIME R., Les trois cercles de l'initiation des jeunes au théâtre, Carnières, Lansman, 2002.