2002
Dossier
Le détenu et son enfant.
Pour des espaces de créativité et de jeu. Le Relais Enfants-Parents
Maryse Barrea
Maryse Barrea est psychologue au « Relais Enfants-Parents » à Bruxelles.
La relation entre l'enfant séparé et son parent incarcéré. Voilà le défi du Relais. La
création et le bricolage apparaissent comme condition de gestion de l'affectif, de se
dire à l'autre, en bref comme une symbolique.
Le Relais vise à maintenir la relation entre l’enfant séparé de son parent incarcéré (le plus souvent le père) et ce dernier. Par son action, l’équipe
du Relais s’efforce de permettre à la personne détenue de retrouver, lors des
visites avec son (ses) enfant(s), une interaction relationnelle et émotionnelle
normale où la tendresse peut reprendre sa place.
Le Relais Enfants-Parents permet en outre un meilleur développement
psychoaffectif de l’enfant et de ses parents en limitant d’une part, le dommage causé par l’incarcération du père et/ou de la mère détenu(e) et d’autre
part, les souffrances de l’enfant pendant et après la période d’incarcération
du parent. En effet, donner aux parents et aux enfants la possibilité de poursuivre leurs relations, favorise une meilleure resocialisiation lors de la libération tout en réduisant de manière importante les risques de récidive. Les missions du Relais s’inscrivent ainsi dans une perspective psychopédagogique
orientée vers l’enfant tout en s’efforçant d’éviter les conséquences résultant,
dans le chef de l’enfant, du traumatisme de la séparation et, dans le chef du
parent détenu, de l’éloignement de son milieu (ou de son isolement).
Ce travail se réalise par le biais de trois outils principaux pouvant aider
le parent incarcéré et sa famille.
1. Des groupes de parole qui rassemblent les parents en détention.
Pendant les groupes de parole, le Relais propose des bricolages (en
espérant que les idées viennent des parents). Les participants au groupe discutent autour de questions sur les enfants : «Quel est mon rôle de père, comment mettre des limites à mon enfant alors que j’en ai pas pour moi-même ?
Je suis séparé de ma femme et je n’ai plus de nouvelles de mes enfants ; je
désirerais reprendre contact…».
Lors de ces rencontres il est donc question de toutes les problématiques touchant les enfants. Par exemple : « Faut-il dire la vérité à l’enfant au
sujet de la prison et comment en parler ? Comment maintenir le lien malgré
l’isolement et la séparation ? Comment dois-je faire pour obtenir des visites
avec mon enfant? »
Un support ou outil dans le cadre de cet espace est constitué par le
bricolage et la création de jouets. En effet, bricoler et créer, c’est agir concrètement. Ceci peut permettre de prendre quelque peu distance par rapport
aux émotions qui émergent et ainsi détendre l’esprit. Mais surtout, ces objets
ou jouets créés par les détenus pour leurs enfants peuvent servir d’objet transitionnel, support symbolique de la relation (ou du lien) entre le parent incarcéré et l’enfant. En retour, les enfants savent, voient et sentent que leur parent en prison pense à eux et que la relation continue.
Les groupes de parole donnent l’occasion au parent de montrer concrètement à son enfant qu’il ne l’oublie pas, avec dans l’esprit « je pense à
toi et je t’aime, même si je ne suis pas avec toi » et d’autre part d’acter la
séparation. Il s’agit de prendre du temps pour son enfant et de se sentir utile.
L’objet permet de donner à l’enfant une image positive de son parent.
Qu’est-ce que créer ? Si l’on reprend les termes d’Aucouturier, « créer,
c’est une manière très personnalisée et médiatisée de se dire à l’autre. C’est
affirmer sa compétence à investir l’espace, les objets, les personnes et leur
donner une variété de sens symboliques. La création, dans sa phase de
développement, est une libération de nos tensions qui évolue vers un bien-être où il y a espoir de communiquer et de reconnaître. »
De multiples dimensions de la création sont présentes dans cette définition.
En effet, créer des jouets ou objets symboliques pour son enfant, c’est
s’occuper, se détendre. Le père retouche à des capacités de se recréer lui-même, d’aimer et de recréer la relation. Il affirme sa compétence. Il s’affirme
lui-même. Il retrouve son identité de père. En même temps, la création est
support de la parole du père sur l’enfant. Le jouet situe le père dans un lien
symbolique. À travers l’objet transitionnel, il y a présence symbolique et
réelle du papa. Par la création, il y a notamment une réparation du rôle du
père par une forme de présence de celui-ci malgré son absence.
Le rôle d’un symbole est ainsi de présentifier le lien ou du moins une
pensée entre le parent et son enfant par la création d’un objet ou d’un jouet.
Sa fonction est de relier l’imaginaire au réel. Malgré le choc de la séparation,
cela permet au parent incarcéré de se reconnecter à la réalité extérieure et
à son âme de parent. L’enfant, lui, s’éloigne de la multitude des fantasmes
qui souvent régissent sa vie et peuvent engendrer des traumatismes. En
outre, la création permet au parent de se libérer de ses tensions par un travail manuel et de parole. Pour certains papas ou mamans incarcéré(e)s, la
possibilité de se dire autrement que par des mots (ce qui est parfois impossible tellement c’est difficile) est bénéfique.
Il y a donc lieu d’espérer que parent et enfant pourraient communiquer
entre eux et reconnaître leur amour encore présent avec ses forces et ses
lacunes.
Par le fait de restaurer un lien à la vie, la relation induit un changement
dans le cycle de destruction dans lequel a été et est parfois enfermé(e) le
père (ou la mère).
Afin d’éviter que l’enfant ne soit l’objet de sauvetage ou de raccrochage
à la vie et cesse d’être sujet d’une relation vivante d’amour, la création ou le
jeu intervient en créant un espace nécessaire dans la relation où peuvent circuler un échange et une réciprocité.
Parfois d’autres difficultés réelles peuvent faire obstacle telles que la
rupture au sein du milieu familial et l‘existence d’une séparation dans le couple. Les enfants cumulent alors deux types de séparation. Cependant, même
si le lieu de visite physique fait défaut, le symbole qu’est le jouet peut néanmoins remplir son rôle. L’enfant sait que son parent pense néanmoins à lui.
2. Le Relais Enfants-Parents organise aussi des visites pour faciliter
les rencontres. Lors de celles-ci, le Relais met des jouets à la disposition des enfants, afin de jouer en famille et ainsi prendre du plaisir à
se retrouver.
Dans certaines prisons les visites se font entre le parent et l’enfant seul
(c’est-à-dire sans le conjoint). Cette formule permet de privilégier la relation
individualisée en dehors des discussions de couple. Celles-ci préoccupent et
monopolisent souvent les parents, laissant parfois de côté la relation à l’enfant. Le père (ou la mère) s’implique davantage dans la relation en jouant
avec son enfant. Il s’agit de redonner un espace où la tendresse et la joie ont
lieu d’être reconnues grâce au jeu qui ouvre à la relation et au plaisir de se
découvrir.
L’année est rythmée par des fêtes telles que la Saint-Nicolas, le carnaval, Pâques, le début et la fin d’année. Lors de ces fêtes, le Relais participe
à un travail d’animation et sollicite des personnes extérieures comme des
clowns ou autres artistes en vue de créer une atmosphère plus joyeuse et
vivante.
3. Un travail individuel peut s’effectuer, au départ à la demande de la
personne détenue, entre la psychologue et le parent incarcéré ou
entre la psychologue et l’enfant (éventuellement accompagné de sa
mère).
Le père peut alors y « travailler » ce qui lui appartient en propre : son
vécu, son histoire, les liens qu’il peut admettre et conscientiser entre celle-ci
et sa situation de détention. Ce travail individuel est l’occasion par ailleurs de
réfléchir avec la psychologue au rôle de père ou de mère. En d’autres termes, le parent incarcéré peut reprendre l’identité de père ou de mère qu’il
(elle) a perdue suite à sa détention. Il (elle) retrouve une identité en tant que
partenaire réel et symbolique dans la vie de son enfant. Aider les parents à
assumer leur rôle de parent consiste à les aider à reconnaître ce rôle et à se
responsabiliser.
De son côté, l’enfant se déculpabilise et ne doit pas porter en lui (ou du
moins le moins possible) le vécu du (des) parent(s). Le travail autour de leur
relation permet idéalement un processus d’individuation et de « résiliance »
entre l’un et l’autre.
En résumé :
Vouloir aborder les thèmes tels que la relation enfant-parent implique
qu’il y ait prise de conscience chez le parent de deux personnes. Ainsi l’enfant n’est pas un objet, il est une personne à part entière avec ses propres
désirs différents de ceux du parent. S’il y a processus d’individuation, il
s’agit de travailler avec le parent le désir que l’enfant devienne ce qu’il est.
Et du côté de l’enfant, il est possible de fonder la confiance en son parent
sans qu’il ne doive porter la vie ni les souffrances de ce dernier. Cela contribue à ce que soit distingué ce qui appartient au père, ce qui appartient à
l’enfant et ce qui appartient à la relation avec si possible la juste distance
pour que la relation puisse circuler et exister. C’est en ouvrant des espaces
de jeux, de créativité et de parole que le Relais Enfants-Parents tente d’y
contribuer.