2002
Dossier
Les pratiques artistiques et la thérapie :
cheminement thérapeutique
ou cheminement artistique ?
Jean-pierre Evlard
Jean-Pierre Evlard est coordinateur du Club Théo Van Gogh.
Guy M. Deleu
Ce texte est lui-même composé de deux ensembles.
Dans le premier, Jean-Pierre Evlard, coordinateur du club, nous présente l’aventure.
Le témoignage d’une malade donne un relief particulier à cette présentation.
Dans le second, Guy M. Deleu, responsable médical du club pose une question
essentielle : s’agit-il d’un cheminement thérapeutique ou artistique ?
I. L’expérience du club Théo Van Gogh.
Le Club Psychosocial Théo Van Gogh est le second siège du Centre de Santé
Mentale du CPAS de Charleroi.
Ouvert depuis 1990, sa mission est d’organiser, entre autres, des activités de jour
pour des personnes psychotiques chroniques. Dès le départ, l’atelier d’expression
graphique et peinture a connu un vif succès.
Avant d’aborder la démarche sur un plan plus théorique, voyons ce qu’un membre a dit :
« Mon entrée au Club a eu lieu au mois de mai 95. J’avais reçu des échos comme
quoi une grosse partie des activités était basée sur la peinture : réponse erronée.
Le mot « peinture » en lui-même me faisait peur, pourquoi ? »
Parce que je ne savais pas dessiner, je voyais la perfection et je n’étais pas capable d’atteindre ce but.
Premier contact avec le Club, je me rends dans cet atelier de peinture. J’y vois des
tas de feuilles de dessins qui ont été faits par les autres membres et après réflexion, j’ai
eu envie de peindre, pourquoi pas moi !
Avec l’aide de l’artiste-animateur et les idées qu’il m’apporte, je commence un
dessin, en utilisant le pastel. J’ai fait plusieurs dessins avec les pastels. J’avais souvent
besoin que l’on m’aide, que l’on me conseille et cette aide, ces conseils, je les ai toujours obtenus.
J’ai été heureuse, lors d’une exposition, que deux de mes dessins soient exposés.
Après je croyais vraiment que j’allais rester au stade de l’abstrait et des pastels.
Mais par la suite, notre artiste m’a montré la technique de la gouache, feuilles
mouillées, jeu des couleurs, savoir que superposer deux couleurs donnait un nouveau
ton, frotter avec les doigts sur la feuille et les couleurs, retrouver un dessin bien lisse,
cela avec les pastels.
Personnellement, il m'était plus facile à faire un dessin aux pastels. J’aimais les
formes géométriques, le jeu des couleurs.
Le mot peinture est devenu moins rébarbatif, moins rejetant. Encore maintenant,
si je ne me sens pas bien, j’essaie de l’exprimer par le dessin.
Évoquer la tristesse, la joie, la lumière, la colère. Après avoir découvert la peinture
et les tas de possibilités : pastels, gouaches, effet du sel sur des feuilles mouillées.
À partir de cela, j’ai commencé à prendre de l’assurance.
Voyons maintenant le contenu de la démarche de notre atelier.
L’art est utilisé en thérapie de diverses façons. Deux conceptions s’opposent
habituellement dans ce domaine : la première met l’accent sur les processus psychothérapeutiques déclenchés à partir de l’activité créatrice (psychanalyse, gestalt
thérapie, par exemple) ; la seconde revendique le pouvoir thérapeutique de l’activité
créatrice en soi (Art thérapie).
Cependant, notre démarche engendre une troisième conception qui s’intègre
mieux à une approche basée sur la réadaptation psychosociale. Cette conception,
suivant Giudicellis dans
« Art et psychiatrie, vers de nouvelles pratiques »
[1], peut se
résumer par les termes de rencontres actives entre soignants, soignés et artistes
professionnels.
Ces rencontres se font dans l’atelier graphique et de peinture. L’artiste y vient en
créateur et certainement pas avec des a priori de nature pédagogique ou thérapeutique.
Les soignants y viennent non en observateurs, mais en participants actifs. L’atelier n’a
pas de prétention thérapeutique directe. On peut plutôt parler d’encouragement à la
créativité, de rétablissement d’une communication avec l’extérieur par l’intermédiaire de
l’art, d’épanouissement personnel à travers la pratique d’un art.
Les productions issues de l’atelier sont destinées à être montrées au public au
cours d’expositions.
Au Club Théo, elles s’appellent « Excavations Secrètes », titre étrange et trouble,
évocateur d’une réalité enfouie et prometteur d’un dévoilement, d’une mise au jour indiscrète. La production est d’ailleurs marquée par une très grande diversité dans les réalisations.
Les expositions apportent aux membres de multiples avantages : elles structurent
dans le temps la vie du groupe ; elles mobilisent les énergies vers un objectif commun
; elles donnent à chaque membre du groupe l’occasion d’apporter sa contribution à leur
planification et à leur organisation ; elles constituent enfin un moment fort d’échanges
avec les parents, les amis et le public en général.
Pour terminer, voyons maintenant le point de vue de
l’artiste-animateur :
Feuille blanche, assis, indifférent.
Le néant, enfin ce que l’on croit le rien, le vide
Ne pas savoir dessiner, quoi dessiner ?
Ne pas savoir quoi faire de ces objets, crayons, feuilles, mains.
Ne pas avoir d’idées.
Vient un trait.
Hasard, heureux parfois déterminant le reste de cette aventure.
Tout s’enchaîne dès lors rapidement ou lentement suivant le rythme propre de
ce nouveau faiseur d’images.
Elles se multiplient et s’enrichissent par leur confrontation mutuelle et par l’observation des multiples et difficiles combats des autres.
Car pour faire une image, rien n’est simple. Il faut créer cet alphabet, ce vocabulaire personnel : c’est un langage où tout est à créer, à faire.
Cela demande du temps, de l’énergie, de la concentration, c’est un engagement,
pour soi seul plaisir d’abord, celui des autres, ses regardeurs présents aujourd’hui.
II. Discours vernissage : « Facettes, le jardin des imaginaires » Musée des Beaux-Arts de Charleroi, 26/10/00
Si nous favorisons l’utilisation des pratiques artistiques, c’est que nous
croyons que celles-ci apportent une aide aux usagers de notre club.
Mais quel genre d’aide peuvent bien apporter les pratiques artistiques ?
Est-ce une aide de type thérapeutique, c’est-à-dire qui apporte un soulagement
de la souffrance, du mal de vivre, du mal être avec autrui ou avec soi-même ?
Ou est-ce autre chose ?
Faut-il simplement ranger les pratiques artistiques parmi l’ensemble des
outils thérapeutiques qui sont actuellement à la disposition des psychothérapeutes ? Ou alors ces thérapies ont-elles une dimension d’un autre
ordre ? Au club, nous croyons en effet que ces pratiques ont une dimension d’un
autre ordre que la dimension thérapeutique.
Si nous avions opté pour le choix de l’Art thérapie, nous aurions effectivement privilégié le cheminement thérapeutiqueau travers des pratiques artistiques.
En Art thérapie, ces pratiques sont utilisées comme moyens pour aider une
personne dans un travail d’exploration de soi et de psychothérapie. Le
thérapeute invite la personne à s’exprimer par des moyens autres que la simple
parole : dessins, peintures, collages, mais cela peut être aussi l’écriture d’un
conte ou d’une poésie, une danse ou un jeu théâtral. Les sentiments et les idées
sont ainsi externalisés dans des objets ou des mises en scènes. Après ce temps
d’expression, la personne est invitée à parler de sa production et à entrer en dialogue avec cette partie d’elle-même, cela avec l’aide du thérapeute, qui doit être
ici surtout psychothérapeute. Ce temps de parole est capital car il fait émerger
des émotions, des souvenirs, des prises de conscience qui aideront la personne
à progresser dans son cheminement thérapeutique. Dans un tel contexte, au
niveau de ce qui est produit, la qualité esthétique importe peu. Ces productions
ne sont pas destinées à êtres montrées au public. Elles ne sont que l’expression
d’une créativité au service d’une force de guérison que chacun possède en lui et
que le psychothérapeute tente de ranimer et de soutenir.
Bien que l’Art thérapie possède ce potentiel que je viens de décrire, dans
l’expérience artistique du club, ce n’est pas le cheminement thérapeutiqueque
nous avons privilégié mais plutôt le cheminement artistique.
Le modèle de pratiques artistiques défendu par le club est celui de « rencontres actives entre professionnels de la santé, usagers et artistes .» L’artiste
vient en créateur et certainement pas avec des a priori de nature pédagogique
ou thérapeutique. Le professionnel de la santé y vient, non en observateur ni en
thérapeute mais en participant actif. Et pour l’usager, cette pratique artistique est
invitation à prendre son temps pour s’exprimer et créer en dehors de toute interprétation et utilisation thérapeutique de ce qui sera produit. Quant aux productions issues de telles rencontres, elles sont destinées à être montrées au public
dans les lieux habituels d’exposition de l’art dans la ville (galeries, lieux publics,
musées).
La qualité esthétique ou artistique est donc recherchée avec l’aide et le soutien d’artistes. La créativité est mise ici au service de la production d’un objet ou
d’une mise en scène destinée à être montré(e) au public et dont la fonction sera
d’interpeller le spectateur et susciter en lui réactions et émotions.
S’engager dans un cheminement artistique, c’est aussi accepter les lois et
les exigences liées à l’art : le temps, le labeur, l’exploration assidue de voies nouvelles, la confrontation frustrante aux limites de la matière et des techniques, les
périodes d’errances, de doutes, de déceptions et de vide, les périodes de découvertes, de révélations et de joie et enfin les périodes de partage et de confrontation au regard d’autrui, expériences rarement faciles.
Le cheminement artistiqueest-il thérapeutique ? C’est-à-dire apporte-t-il un
soulagement de la souffrance, du mal de vivre, du mal être avec autrui ou avec
soi-même ? Pas forcément. Pour certains artistes, c’est cette souffrance qui est
la condition de leur créativité : créer ou crever. Pour beaucoup, le cheminement
artistique est d’un autre ordre que thérapeutique et ce n’est pas à un psychiatre
à le définir, mais bien aux artistes eux-mêmes et à tous ceux qui ont réfléchi à la
fonction de l’art dans la société.
Quoi qu’il en soit, favoriser le cheminement artistique, si cette démarche qui
est la nôtre depuis la création du club n’a pas de prétention thérapeutique directe,
elle entraîne néanmoins des bénéfices secondaires évidents. Pour celui qui
emprunte ce chemin d’abord : découverte de son potentiel de créativité, possibilité de rétablissement d’une communication avec l’extérieur, épanouissement
personnel à travers la pratique d’un art. Pour l’entièreté de la communauté du
club : un accès privilégié à l’art et à la culture et une invitation à s’ouvrir à la
dimension créatrice que chacun porte en lui.
Enfin, les expositions, puisque expositions il y a, apportent aux membres et
au club de multiples avantages. Elles structurent dans le temps la vie du club.
Elles mobilisent les énergies vers un objectif commun. Elles donnent à chaque
membre l’occasion d’apporter sa contribution à leur planification et à leur organisation. Elles constituent enfin un moment fort d’échanges avec les parents, les
amis et le public en général.
L’exposition d’aujourd’hui qui marque le dixième anniversaire du club est
l’un de ces moments forts.
Merci à vous tous d’être ici. Au nom du club, je tiens à remercier tout particulièrement les artistes qui ont accompagné et inspiré l’expérience artistique du
club durant ces dix années ainsi que toute l’équipe du Musée des Beaux-Arts
autour de Mesdames Mengeot et Aliboni pour la mise en valeur des productions
issues de cette expérience. Profitez bien de cette visite et rendez-vous dans dix
ans.
[1]
Giudicellis S., Art et
Psychiatrie, vers de nouvelles pratiques, in
L’information Psychiatrique, vol. 63,
n° 3, mars 1984.