Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.
150 pages

p. 51 à 57
doi: 10.3917/pp.004.0051

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Dossier

no 4 2002/1

2002 Dossier

De quelques préjugés concernant l’art-thérapie

Yves Bibrowski Yves Bibrowski est psychologue et psychanalyste au Club Antonin Artaud, Centre de Jour en Santé Mentale (Bruxelles). L'auteur s'interroge sur les rapports entre l'art et la thérapie et sur l'importance de l'expression et de la création que suppose l'art. Dans ce prolongement, il nous amène à réfléchir sur l'appauvrissement de toute confusion des registres de l'art et de la thérapie.
« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu pourrais ne plus t’égarer ».
 
1- L’art-thérapie est en vogue.
 
 
À l’heure du « psychologiquement correct », se profile la « grande famille » de l’art-thérapie à la faveur du flou que cette appellation recouvre dans la pratique clinique. On ne peut qu’avoir sympathie dans un monde moderne imprégné de psychologie, voire psychologisant pour l’idée de thérapie qui recouvre des réalités extrêmement diverses ayant pour commun dénominateur la valorisation de l’expression. Si on est sensible, ouvert, créatif, qu’on vise de plus à l’expression autre que verbale on ne peut que s’intéresser à la vaste réalité reprise sous le vocable d’art. Accoler les deux termes ne fait qu’accroître l’intérêt et la sympathie, avec l’idée sous-jacente que la pratique artistique « fait du bien ». Relier art et thérapie semble donc promis à une bonne fortune. Le psy trouve dans l’art ce qui lui fait défaut, l’artiste serait comme anobli par le suffixe thérapeutique. On n’est plus animateur d’atelier, on devient… thérapeute. Pourtant, loin de recouvrir une pratique unifiée, l’art-thérapie est une nébuleuse qui va de la récupération psychiatrisante, diagnostiquante, la plus enfermante passant par une pratique occupationnelle où des travailleurs de la santé mentale s’autoproclament art-thérapeutes sans en avoir les compétences ni la formation. Dans d’autres lieux, prédomine l’interprétation psychanalysante tentée par la réduction d’une œuvre à ce qu’une grille de lecture psychanalytique peut en ressaisir. L’œuvre n’est plus conçue comme une entité ayant sa propre finalité, mais comme un révélateur des difficultés du sujet.
D’autres pratiques plus rigoureuses, allient art et thérapie en marquant l’ouverture et la recherche d’un potentiel créateur, dans la reconnaissance de champs propres et distincts pour chaque discipline, sans tenter de soumettre l’une au discours de l’autre. L’artiste, alors, ne se cantonne plus à ses lieux habituels d’exercice, mais accepte d’aller là où se posent des questions humaines brûlantes. Le psychiatre responsable de la globalité d’une prise en charge ne considère pas l’artiste comme un paramédical soumis à son pouvoir. L’artiste a une place à part entière dans une prise en charge dont la globalité est censée être thérapeutique. L’art n’a pas vocation d’être thérapeutique, mais sa pratique peut être un stimulant du potentiel créatif.
Comment et avec quelles idées sous-jacentes en est-on arrivé à donner une place à l’artiste dans un dispositif thérapeutique ?
 
2- Historique partial
 
 
2.1. Création de l’asile : la folie se naturalise et devient maladie mentale
L’asile moderne est créé dans les années 1800. Depuis 1656, prévalait le grand renfermement ordonné par Louis XIV souverain qui veut ordonner la France, gérer l’État suivant le principe de la raison. Tous ceux qui n’entendent pas ce principe et ne se soumettent pas à la raison d’État, tout ce qu’aujourd’hui on considère comme les déviances, marginalités sociales, sont exclus et enfermés en tant que déraisonnables, contrevenant au principe de la raison. Parmi eux, les fous sont les plus mal traités. La révolution française s’insurge contre cet état de fait et charge les médecins de faire rapport. C’est la célèbre image de Pinel, délivrant les fous, maltraités, nus sur la paille, de leurs chaînes. On construit un lieu adéquat, l’asile moderne, pour les fous et la prison pour les délinquants. L’asile sera dirigé par le médecin, nouvelle figure remplaçant l’autorité religieuse. La folie prend rang de maladie mentale. On cherchera dès lors un substrat organique à la maladie mentale, impossibilité de principe puisque ce serait trouver le substrat organique à nos sentiments, nos passions, à notre humanité, à notre créativité : la folie est une des possibilités humaines qui fait son lit dans le même berceau que la création.
Ce qu’autrefois on appelait folie a donc été l’objet d’une nouvelle prise en charge après la révolution française. L’asile moderne est créé pour donner un lieu de traitement humain de la folie et est censé être curatif par une vie saine, ordonnée, bien réglée. L’asile est géré par la nouvelle figure prestigieuse du médecin aliéniste ancêtre du psychiatre. Puisque la population dite folle est prise en charge par la médecine, on renommera - folie - maladie mentale. Or, ces deux termes ne sont pas synonymes. Transformer la folie en maladie restitue différemment la perspective.
Folie porte en soi une connotation d’excès et de création sans limites. Ainsi, dire c’est fou, aimer à la folie, avoir un projet fou, le génie fou, indique l’excès, la sortie de la norme, la grandiosité, la créativité ambitieuse, mais sans limite, qui risque de basculer, de déborder. L’introduction de l’art en milieu thérapeutique fait la part à l’acception positive de folie tandis qu’avec l’idée de maladie, synonyme de réduction à un substrat organique se perd l’idée d’excès, d’extraordinaire, de faille qui peut être le creuset de la créativité. Créativité, passion ne sauraient se réduire à de l’organique.
2.2. Le romantisme
L’époque romantique tentera de faire le lien entre maladie, folie et création. Elle réintroduira et valorisera l’idée d’excès. L’époque romantique nous a laissé en héritage l’idée d’une étroite parenté entre folie et création, artiste et folie. L’âme romantique doit se perdre pour se retrouver, «la voie de l’égarement étant le plus sûr chemin pour parvenir au but». «Mieux vaut mourir jeune, que de vivre une vie bourgeoise finie limitée par un cahier des charges…». L’artiste ne peut pas être un bourgeois nanti, cela ne pourrait aller de pair. « La tuberculose, la consomption, maladie romantique par excellence est l’issue radicale : le poète jette son cri et la maladie atteste que l’existence en sa banalité a quelque chose d’insupportable. La maladie mentale revêt une signification analogue » (Hölderlin, Schuman, de Nerval, Nietzsche).
L’artiste et le fou partagent cette même douleur, cette souffrance qui pousse à la création. L’artiste ne désigne plus le créateur d’art, mais « l’homme de plein exercice, digne de ce nom. L’artiste désigne celui qui a son centre en soi. Celui à qui cela fait défaut doit se choisir un guide à l’extérieur, hors de lui-même » (extrait de G. Gusdorf : « L’Homme Romantique »). Dans la foulée, le surréalisme développera l’idée d’un génie inhérent à la folie. Tout fou est un créateur potentiel : il ne s’adapte pas, c’est-à-dire ne se soumet pas à un ordre préétabli, mais le réinterprète voire le réinvente. Le délire est une création du sujet et l’artiste créateur est de toute façon habité par une blessure, une faille profonde.
2.3. Le paysage de la santé mentale connaîtra une transformation radicale à partir des années 1950
Des idées neuves apparaissent dont certaines sont inspirées du romantisme.
L’antipsychiatrie dénonce la chronification par l’asile, la psychiatrie sociale veut soigner les gens en les laissant dans leur contexte, leur milieu social. Des nouvelles médications apparaissent qui permettent une prise en charge ambulatoire.
La psychanalyse enfin montrera que les symptômes et les délires sont une création du sujet pour se sauver d’un danger majeur, risque d’anéantissement, d’écrasement, de dissolution de soi, risque de mort. Le sujet confronté à l’insupportable se crée dans un monde imaginaire où il puisse vivre. Mais cette création l’isole, le coupe du monde ambiant, du contact avec autrui pour le confiner à un monde entièrement privé. En se coupant du monde commun, la créativité se stérilise et amène à une éternelle répétition du même ou plus rien de neuf ne peut surgir.
Comment remettre en mouvement les processus créatifs qui se sont figés dans la souffrance ?
C’est la question qui est sous-jacente à la création en 1962 du premier centre de jour de Belgique, le Club Antonin Artaud créé à l’instigation des patients de Brugmann, qui cherchent une vie possible hors de l’hôpital psychiatrique. La pratique artistique y est mise à l’avant-plan, on renoue avec l’idée romantique de la parenté artiste/folie (qu’indique bien la référence à Antonin Artaud), avec l’idée d’un potentiel créatif dont est porteur l’homme souffrant.
Depuis, une large palette a été créée en matière de soins ; services de psychiatrie dans un hôpital général, communautés thérapeutiques, appartements supervisés, habitations protégées, centres de jour… s’offrent à ceux qui sont en dérive. Un danger auquel nous confronte la multiplicité de lieux de prise en charge est de réadapter les gens au milieu de la réadaptation et non pas à la communauté humaine.
Comment concevons-nous aujourd’hui les rapports entre art et thérapie ?
Quelle est notre pratique quotidienne ?
Travaillant dans un centre de jour, l’expérience quotidienne, nous met en présence de personnes souffrantes, plus souffrantes que la moyenne et qui ont développé des mécanismes de défense enfermants. La souffrance n’est pas ou plus productive, porteuse de création, mais plutôt isolante, stérilisante, enfermante, produisant un repli sur soi, une rupture avec la communauté humaine. La souffrance ne fait plus sens et soumet à la malédiction de l’isolement, réel ou psychique, à l’enfermement dans des contenus psychiques de plus en plus privés.
Il est difficile de donner une définition de la santé mentale sans tomber dans la statistique descriptive ou dans l’adaptation à une norme préétablie. On peut pourtant se représenter la pathologie, comme arrêt, stagnation, perte du rythme et du contact et le mieux-être comme mise en mouvement, adaptation novatrice, créativité.
Le commun dénominateur de la souffrance psychique quel que soit le diagnostic, pourrait être le vécu dépressif au sens large. Aussi tentons d’expliciter ce vécu en le prenant comme paradigme de ce qui affecte les patients d’un centre de jour (et non pas comme catégorie diagnostique) : la dépression est caractérisée par la perte de rythme (sommeil, appétit), du plaisir, l’auto-agression, la dévalorisation narcissique, le sentiment de non-valeur : ne plus rien pouvoir vouloir, ne plus rien valoir. Arrêt, stagnation, enlisement, perte du contact, le sujet et le monde sont en désaccord, le dépressif n’est plus que le spectateur impuissant d’un monde dont il se sent exclu. Les symptômes dominants sont la perte du désir, du projet : on ne peut plus se projeter dans un futur, dans une idée de se voir soi autre : perte de l’investissement de soi dans le futur, de soi tel qu’on voudrait être. N’ayant plus rien en vue de quoi être, l’ici perd tout sens, il y a enlisement dans le présent ou plus rien ne peut arriver, sans ouverture possible. L’horizon est sombre et bouché, il y a gel, raidissement dans une fixité inerte.
La phrase canonique de la dépression exprime bien ce sentiment :« Ah ! Si je n’avais pas…(perdu ce travail, perdu mon conjoint, eu cet accident, cette maladie, choisi ceci ou cela…) je n’en serais pas là ». Là, est une prison d’où le dépressif s’exprime pour l’éternité, à jamais. La plainte porte sur une perte irréparable dont le thème est interchangeable. Elle ne dit rien du monde mais est un cri qui tente de dire la situation désespérée du locuteur. En être là, sans possibilité de sortir, sans projet, sans plus pouvoir se projeter dans un futur où les choses seraient différentes. C’est un présent, désespérant et sans fin ou plus rien de neuf ne peut arriver. Réamorcer la possibilité d’un futur, d’un projet, faire entrevoir que les choses pourraient être autres et qu’on peut encore aspirer à quelque chose de bon, se pro-jeter dans un futur, où on pourrait changer, réentamer une vie, pouvoir sortir du gris, du terne, de la souffrance glaciale, pour enfin pouvoir se permettre de vivre autrement, de se vivre sur un mode moins dévalorisant, faire redémarrer le temps en « injectant » du désir, en «injectant» du projet, en tentant de donner foi en un futur autre, voilà quelques axes de notre travail où les pratiques artistiques ont une fonction majeure à remplir.
Art et thérapie
Deux concepts majeurs guident la pratique artistique en milieu de soins : expression et création. L’idée d’expression indique la tentation de faire sortir quelque chose de préexistant dans le sujet pour lui donner une traduction par l’art. Là où la parole n’arrive pas à dire, l’expression artistique pourrait aider à cette transposition. Tandis que le travail conçu en terme de création insiste sur ce qui n’est pas encore présent et reste à venir, ce qui pourrait être inaugural pour ouvrir un horizon, un avenir pas encore déterminé. Exprimer insiste sur un passé à extirper, tandis que créer accentue un futur riche de tous les possibles non encore explorés. C’est donc l’idée de création que nous privilégions.
Exprimer signifie étymologiquement faire sortir en pressant, exercer une pression et faire sortir par pression en débloquant ce qui fait barrage. Les ateliers artistiques qui visent à l’expression, sont conçus sur le mode cathartique : se libérer, faire sortir quelque chose d’inconnu qu’on porte en soi. Quelque chose est là en soi qu’il faut traduire, la convention artistique aidant à la traduction là où la parole fait défaut. Le slogan « exprimez-vous » est alors synonyme de «libérez-vous» de ce qui vous habite et vous fait souffrir. Par l’art, on cherche à expulser le mal qui est en soi, comme l’exorcisme faisant sortir les démons. Le travail qui s’arrête à l’expression prend la folie comme ennemie à faire sortir. Nous préférons la considérer comme mouvement créateur qui s’est figé et qui est à remettre en mouvement pour se recréer. Créer exprime mieux le travail que nous tentons d’accomplir.
Étymologiquement, créer est d’abord crier (1119) pour devenir créer (1159): faire pousser, faire grandir, produire et est ensuite passé au sens de « faire naître » au propre et au figuré selon une belle expression : semer la vie, le créateur est l’auteur d’une chose nouvelle ; au sens religieux créer veut dire tirer du néant. L’idée de créativité implique donc la production de quelque chose de neuf, d’un potentiel présent à l’état germinatif qui doit éclore.
Créer signifie : ne pas se soumettre à la réalité mais faire advenir quelque chose de neuf qui n’était pas pré-inscrit. L’artiste est créateur : il ne traduit pas le monde, mais l’interprète, lui donne un surplus de sens, ouvre de nouvelles directions de sens, de beauté.
Dans la vie s’adapter sans créer c’est risquer de répéter indéfiniment les mêmes schémas, de répéter les mêmes processus qui ont conduit la personne souffrante à l’échec. Créer c’est accepter d’innover, de réinterpréter une situation qui peut paraître lourde mais qui peut être vue autrement, dont on peut s’éloigner pour permettre l’émergence de potentialités jusque là non exploitées, ignorées. Réinterpréter la réalité, ne pas s’y soumettre et sortir, soi, autre de ce processus de transformation.
« Exprimer, ce serait dire ce qu’on était avant tandis que créer, faire œuvre c’est amener du neuf, c’est changer le sens de son existence, tenter d’exister à travers l’œuvre, en avant de soi. L'œuvre d’art dépasse son auteur, l’œuvre est un événement qui ouvre un monde en nous transformant. La conquête de soi à travers l’œuvre consiste à devenir autre et non pas à revenir au même. Il ne s’agit pas de se maintenir soi, mais à travers l’œuvre et les différentes impressions de ses potentialités, faire advenir quelque chose qui n’était pas. L’art n’enregistre pas le monde, mais donne un surplus de sens, transforme soi et le monde vécu. Sortir hors de soi et revenir à soi enrichi du périple accompli, notre réalité en est transformée et nous-mêmes par retour. "En créant une œuvre, tout se passe comme si l’Homme envoyait son doute imaginaire pour mener sa quête à sa place, avançant à la suite de lui-même. L’œuvre ouvre à des anticipations imaginaires de soi-même, à travers des figurations énigmatiques, elle envoie comme un éclaireur dont la personne suit l’évolution, l’homme fait un aller-retour entre lui-même et sa concrétisation dans l’œuvre où il imprime chaque fois quelque chose de son être même, pour se trouver de nouveaux modèles d’identifications » (J-P Klein).
Spécificité du travail artistique en milieu thérapeutique
Celui qui embrasse le travail artistique, se soumet à l’ascèse et à la rigueur que son activité requiert, activité subordonnée à une production à visée esthétique. La pratique artistique n’est pas thérapeutique et ce n’est que par un amalgame que la visée d’expression commune à ces deux pratiques fait penser que l’art fait du bien. Alors que dans la pratique théâtrale on peut faire craquer l’acteur pour qu’il sorte le meilleur de soi, l’écrivain a l’angoisse de la page blanche… L’artiste se soumet à l’ascèse d’une discipline rigoureuse travaillant suivant un horaire fixe, loin d’un imaginaire se représentant le créateur saisi par l’inspiration. Le créateur se soumet à une exigence en lui, il accepte la frustration, il accepte de différer la satisfaction immédiate pour viser une satisfaction plus élevée et plus exigeante : l’œuvre.
La visée diffère clairement du travail artistique en milieu thérapeutique où l’artiste doit créer et aider à créer. Son action est d’abord de permettre aux utilisateurs l’abord de son champ. Son intervention se portera d’abord sur la technicité propre à son domaine : le comédien n’interprétera pas le jeu des patients en fonction de leur problématique supposée : son intervention portera d’abord sur la justesse théâtrale. Le peintre ne se préoccupera pas d’interpréter le gris de la veille devenu rose le lendemain en terme d’amélioration d’humeur, mais d’abord de la technique, la justesse, la pertinence picturale.
Dans notre conception, ce qui est thérapeutique, c’est la globalité de la prise en charge. Chaque minute, chaque heure, chaque atelier n’est pas calibré pour être thérapeutique. Le psychothérapeute a son domaine propre : c’est dans le champ du langage, la fonction de la parole cadrée dans une relation. Bien conçu, cela a son efficience propre qui n’a pas besoin d’autres moyens. Il faut bien délimiter son champ, en accepter les limites, accepter les redites, les lenteurs, la plainte récurrente… Dans la conscience des limites de son action il peut agir pleinement, labourer, semer, faire germer et même récolter, sans miracle. Le travailleur social a en charge le versant social, toujours problématique, toujours redoublé des problèmes relationnels. Ce n’est ni plus ni moins noble que l’art ou l’entretien à visée strictement thérapeutique, c’est un domaine nécessaire sans lequel les autres domaines n’arriveront pas à remettre en mouvement ce qui s’était figé.
Pourquoi vouloir majorer toute activité du suffixe thérapeutique qui seul donnerait ses lettres de noblesse à une activité ?
Un atelier ping-pong qui fonctionne bien gagne-t-il quelque chose à être de la «ping-pong thérapie» ? Faire de la randonnée de haut niveau et de l’escalade avec des toxicomanes et des patients psychiatrisés qui n’ont plus bougé depuis des lunes, n’est-ce pas en soi une réalisation extraordinaire ? Lui rajouter le suffixe thérapeutique n’enlève-t-il pas à son mérite propre ?
Artiste n’a rien à gagner du snobisme (étymologiquement : sine nobilitate, désignait au XVIIIème siècle les nouveaux riches qui tentant de ressembler aux nobles, les singeaient et en devenaient la caricature) du suffixe thérapeutique. L’Art éminemment n’a pas à chercher de lettres de noblesse. Quand elles lui sont nécessaires, c’est souvent pour masquer un manque. Le fait pour un psy de jouer un peu de guitare ne l’institue pas en musico-thérapeute, l’assistant social qui a fait un peu de théâtre n’est pas un art-thérapeute. L’adjonction du suffixe trop souvent masque le manque de formation et permet de faire un peu de tout mais peut-être finalement pas grand-chose. Les patients sont soumis à la même humanité que chacun ; s’ils investissent une activité il nous paraît nécessaire qu’elle soit dispensée par ceux qui s’y frottent et qui sont à même de faire passer leur dynamisme pour en donner le goût à autrui. Il s’agit pour nous de faire plus que de faire participer à un atelier : remettre en mouvement la créativité nécessaire pour se donner une bonne vie.
L’artiste qui est capable d’exercer son art ailleurs que dans les milieux convenus, qui est capable d’y intéresser des populations en souffrance et en difficulté, qui a la patience nécessaire pour travailler avec toute la détresse humaine, sa lenteur, sa pesanteur, sa répétitivité, sa difficulté à être constante, à construire… a déjà toutes les lettres de noblesse nécessaires.
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