2002
Dossier
Conter à l’hôpital
ou... l’aventure de Hopi’conte
Anne Henrion
Anne HENRION est conteuse à l’asbl Hopi’conte (Bruxelles).
Dans son témoignage, elle met l’accent sur l’aspect (re)créatif du conte, sur l’importance de l’imaginaire, de l’affectif, sur le conte comme caresse donatrice de
sens.
Hopi’Conte est une ASBL qui, depuis 1995, à l'instigation de Patricia Kawa,
Présidente, regroupe 11 conteuses dont le but est de proposer à l’enfant et à
l’adolescent malades un temps de conte dans quelques hôpitaux de Bruxelles et
du Brabant wallon. Je vous livre à ce propos quelques réflexions, parmi d’autres,
qui m’habitent suite à un travail régulier sur le terrain.
Pourquoi conter à l’hôpital, en pédiatrie ? L’hôpital est un lieu de passage
obligé. Soudainement, quelque chose vient faire fracture par rapport au temps
d’avant. Temps entre parenthèses, coupé de la vie. L’enfant est livré, sans
défenses. Il est «nu» au propre et au figuré. Il n’a plus ni maîtrise, ni pouvoir.
Outre l’angoisse liée à la maladie ou à l’opération, il est confronté à une multitude de soins. Son comportement non verbal est souvent éloquent : apathie,
colère, rejet, déni, repli, peurs… La vie ne se tisse plus spontanément, presque
automatiquement, comme avant. Elle est en panne ! La vie de l’enfant a besoin
d’aide…
Or, raconter, c’est l’occasion offerte de partir en voyage, de s’évader, de
larguer les amarres… tout en restant dans une chambre close. Paradoxe !
Car, ce qui rend entre autres l’aventure du conte fabuleuse, c’est l’élargissement subit de l’espace et du temps : «Il était une fois…quand la terre venait
juste d’être faite…À l’extrémité des 7 montagnes… Il y a de cela tant de lunes et
de soleils…»
C’est aussi l’accès au monde des images. L’une évoque une autre. Il y a
comme un passage, un glissement de l’une à l’autre. Des associations se créent,
l’imaginaire se déploie, la vie profonde affleure…
Le conte donne la place aux sentiments diversifiés : aimer, mais aussi haïr,
être jaloux, vouloir tuer, empoisonner, jeter des sorts… la liste est longue ! Dans
l’écoute du conte, les processus internes sont extériorisés et deviennent compréhensibles parce qu’ils sont représentés par les personnages et les événements de l’histoire. Le conte permet donc de se familiariser avec cet humain-là
qui nous agite de l’intérieur. De reconnaître et d’accepter cette formidable palette
d’émotions, de mouvements quasi métaboliques d’attraction - rejet, qui possède
toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et qu’est-ce que l’arc-en-ciel, sinon l’Alliance,
c’est-à-dire notre propre réconciliation avec notre état d’Homme, les pieds dans
le limon de la terre et la tête aux étoiles ? Nous croyons, nous expérimentons
comme bien d’autres avant nous, que ces histoires venues du fond des âges
(nous nous rallions en effet au patrimoine culturel, nous n’inventons pas), ces
voyageuses histoires, pareilles à des semences emportées par le vent, nourrissent l’enfant, lui permettent parfois de trouver au profond de lui des ressources
insoupçonnées, de mobiliser des énergies endormies.
Ce qui se vérifie aussi, c’est qu’il n’y a pas d’histoires spécifiques à raconter à l’hôpital. Mais ce qui met en scène le héros en situation de manque, qui part
pour une aventure risquée où il affronte la solitude, où il vit la séparation, la différence, est un itinéraire que rencontre immanquablement l’enfant, et l’enfant
malade particulièrement. Dire cela du conte, c’est confirmer qu’il a sa place dans
l’accompagnement de l’enfant et l’adolescent malades, voire même auprès de
ceux qui l’entourent.
S’il est vrai que conter dans le milieu hospitalier est un «bonheur» enraciné
de longue date pour la plupart d’entre nous, ce travail nous met face à des situtions précaires où la souffrance est vive et l’angoisse très présente. C’est ainsi
que lorsque j’arrive sur les lieux de l’hôpital, j’ai le besoin quasi physique de
recevoir une sorte de «bénédiction», d’être reliée à une voix intérieure – guide
qui me pousse dans le dos : «Va sur cette terre-là, ne te retourne pas, lâche tes
peurs, tes incertitudes, fais confiance…».Parfois, à l’improviste, des rencontres
se font, singulières et belles. Ainsi, ce très vieux Monsieur croisé à la cafétéria
qui me dit avec une surprenante intuition : «je vous bénis» sans savoir à quel
point j’attends cette parole !
Me relier au courant universel de la beauté du monde est aussi une autre
forme de «bénédiction». Comme le pratiquent journellement les Indiens Navajos
avec ce très beau chant :
Dans la beauté je marche
Avec la beauté devant moi, je marche
Avec la beauté derrière moi, je marche
Avec la beauté au-dessus de moi, je marche
Avec la beauté au-dessous de moi, je marche
Avec la beauté tout autour de moi, je marche
T out est fini dans la plénitude
T out est fini dans la plénitude.
(Sagesse des Indiens d’Amérique- Éd. La Table Ronde).
Le conte ensorcelle-t-il ? On peut dire qu’il agit sur ceux qui l’écoutent. Il les
place dans un autre état de conscience. Ceci dans la mesure où ils acceptent de
perdre leurs repères (qui sont aussi des «repaires») pour oser se livrer à d’autres
rencontres… Je connais des enfants confiants, ouverts à la proposition du conte.
Ils ont déjà été nourris d’histoires. Ils ont fréquenté ces terres d’aventure !
D’autres sont plus prudents, se méfient, sentent le risque… ils devinent qu’ils
vont être amenés à «nager en eaux profondes», et pour cela, devoir «perdre
pied»… Ce n’est pas pour rien que certains s’accrochent à la T.V., que d’autres
ont un regard éloquent vers leurs parents, leur donnant le pouvoir de décision…
Quant aux ados, ils se doivent de redéfinir, de créer un cadre différent de la
proposition initiale : «tu peux venir quand j’ai fini ceci…» ou «moi, je n’ai pas
envie, mais racontez pour ma mère, elle aimera» ou «non, pas d’histoires, j’ai
peur d’oublier les miennes…». Ces limites étant mises, l’ado nous autorise à
rester un peu pour parler, et c’est lui qui raconte des bouts de sa vie. Parfois, l’agressivité explose et il y a juste à l’entendre : «ce que je vis est une énorme
merde et j’essaie seulement de ne pas marcher dedans, c’est tout».
Revenons à «l’ensorcellement» et si j’en parle, c’est au vu de comportements observés de multiples fois. Avant le conte, l’enfant se cale dans ses
oreillers, cherche une position confortable… Cette maman africaine prend tout
son temps pour s’envelopper dans son châle, trouver un tabouret pour étendre
ses jambes… Et puis, quelque chose s’assoupit, se relâche, se met en veilleuse
comme pour permettre à la vie intérieure, la vie imaginaire, la libre vie de se
déployer… A la fin du conte, je suis interpellée par des signes de «réveil» : l’enfant s’étire, baille, se frotte les yeux, les écarquille. J’entends de petits soupirs
d’aise. Il donne l’impression d’être sorti un temps de son corps ! De ce qu’ils ont
vécu lors de ce moment très particulier, les enfants en parlent peu, sinon à voix
basse, à la fois contenue et expressive : «c’était une belle histoire…». Les
adultes, eux, risquent des mots : «j’étais dans mon enfance…».Ils ont un air
«ravi». Oui, ils se sont absentés… (Qu’est-ce que ce pays de l’enfance, qui
provoque une telle intensité d’émotion ? De quelle source de vie s’étaient-ils
éloignés ou coupés, et qui revient à leur insu comme un merveilleux cadeau ?)
Ils font aussi référence à des aïeux : «Je me revois, sur les genoux de ma grand-mère, dans la maison de mes grands-parents, écoutant des histoires».Il y a
comme une rencontre, des passerelles, des rapports vivants entre ce qui commence – l’enfance – et ce qui se termine – la vieillesse.
Le conte a-t-il une portée thérapeutique ? DIA TKINE, psychiatre, psychanalyste français qui s’est beaucoup intéressé au rapport du conte à l’enfant, dit :
«Tout moment de bonheur peut aider à guérir». Le conte dit, à sa façon : «La vie
continue… une lampe est allumée».
Le conte guérit qui ?
- Le conteur d’abord. Dans la permission joyeuse qu’il se donne d’être
d’abord présent à lui-même dans l’acte de raconter. Dans la mesure où il raconte ce qu’il aime, ce qui l’interpelle, le questionne. Il est bon, en effet, que le conteur soit «à lui» avant d’être «à l’autre». Une espèce de «bonne distance» peut
s’établir alors, qui l’éloigne de la tentation d’envahir le territoire de l’enfant (je me
rappelle de celui qui s’engouffrait dans ses couvertures : «J’ai peur que tu me
manges ! »).
- Guérir l’enfant ? Il y a des bouts de réponse…
- Guérir les accompagnants ? Ceux-ci sentent vite l’invitation implicite de
vivre un temps ludique, léger, autre. C’est comme si une tension, une fatigue
s’estompaient. J’observe entre parents et enfants, grands-parents et enfant des
échanges de regard, des bouts de rire, des petits mots allusifs… J’ai vu, ensemble, dans l’émotion partagée, une mère et un enfant s’étreindre, les yeux
humides… Une grand-mère s’exclame : «Je la connais votre histoire». «Eh bien
! nous allons la raconter ensemble…». Et le conte a maintenant deux voix pour
se déployer ! Je me permets de citer ici le témoignage très significatif :«Je veux
dire un grand merci à vous tous qui nous avez aidés. Au début, c’est terrible. Ça
nous tombe dessus. Le diagnostic. La tumeur. On ne réalise pas, c’est affreux.
On croit qu’on est dans la mort avec son enfant, qu’il n’y a plus rien d’autre. Et
voilà que, même dedans, des personnes viennent raconter ou faire de la
musique… C’est un changement de rythme. Quoi, c’est possible ? Que même
très fine, il y a une petite ligne de vie qui continue, malgré tout ! C’est incroyable.
On pensait : «pleurer, c’est tout ce qui me reste à faire». Et puis voilà… Ce que
vous faites, c’est EN DEHORS du personnel infirmier, c’est EN DEHORS de la
maladie. Merci. »
- Guérir le personnel soignant ? Il y a cette infirmière ou cette autre… qui
viennent donner un soin, s’attardent contre la porte. Elle a envie d’écouter, et le
dit «Voilà, j’étais stressée, je me sens mieux. C’est comme si j’étais lavée,
reposée» et cette anesthésiste qui accepte de postposer de 5 minutes sa consultation : «Terminez, Madame»et se laisse… dériver…
Le conte ne vaut-il que s’il est partagé ? Il est en effet l’occasion d’une relation privilégiée. Comme un fil tendu, d’un être à un autre. Comme le dit Gougaud,
conteur et écrivain français, «ce qui part du cœur va toucher le cœur de l’autre.
Le conte s’inscrit dans une relation amoureuse».Mais c’est le conte qui est premier. Il a sa vie propre. C’est lui qui a envie d’être raconté. Il est comme un oiseau
coloré qui vole et va se poser sur l’épaule de celui qui lui prête son corps, comme
un instrument de musique. C’est lui le magicien. «Nous, les conteurs, on est
comme le doigt qui montre la lune et les autres, ils attendent la lune. C’est elle et
pas nous qui emmène en voyage», dit autrement Michel Indenoch, conteur
français. Le conteur, c’est un passeur d’une rive à l’autre. Tous ses sens en vigilance ! Plus il est à l’écoute, traversé par les voix qui montent du conte, plus le
conte, à travers lui, devient vraiment magique. «Parce qu’un mot, c’est du sang»
disait le poète Guillevic.
Qu’en est-il du phénomène de transmission ? Certains, après avoir rencontré le conte, ont envie d’être passeurs à leur tour. Je me rappelle ce garçon
de 12 ans, assis en tailleur dans son lit, dans une qualité d’écoute :
- «Tu me fais penser à un veilleur, à un gardien d’histoires. »
- «C’est quoi un gardien d’histoires ? »
- «Ben… celui qui l’accueille, la laisse descendre profond, et s’il
le veut, peut la redonner en cadeau…»
- «Alors…» (je le sens tout rassemblé d’énergie) «Je le ferai pour mes
enfants. »
Il est décédé trois semaines plus tard.
Je pense à cette maman marocaine qui vient d’écouter «L’amour des 3
oranges».
- «Aussitôt que je rentre chez moi, je vais me coucher, je suis fatiguée, et
je vais appeler ma fille de 12 ans à côté de moi dans le lit et je vais lui raconter
votre histoire…»
«Des champs de bleuets ? » dit cet ado qui n’aime pas les histoires, mais
est interpellé par ce nom qu’il ne connaît pas. «Mon père est cultivateur, je vais
lui en parler.»
Et ce grand-père un peu timide : «Je pourrais peut-être essayer aussi, avec
mes petits-enfants. Avant, je n’osais pas ! »
Et quand c’est fini ? Dans l’au revoir, le «quitter» de la chambre où chacun
redescend sur terre, l’enfant, le parent, le conteur, dans cette séparation qui est
une toute petite expérience de deuil, quel regard poser qui soit juste ? Peut-être
celui qui transmet : «Je ne sais rien de toi, tu gardes entier ton secret et la façon
dont tu vas vivre et gérer ta maladie. J’accepte ta solitude et la mienne qui
voudrait pouvoir te rejoindre. »
ar, en effet, il y a tout ce qui reste dans le secret, dans l’ombre, dans le
domaine de l’intime, de l’inviolé, de l’inviolable. Ce que l’enfant va faire avec l’histoire, ce qu’il va en garder, en jeter, comment il va la fractionner, la couper, la
manger, la réinventer, la rejouer, comment il va en pleurer, en rire, comment il va
ouvrir tout à tour les portes de vie, les portes de mort, c’est son œuvre à lui, son
œuvre de liberté.
Et nous essayons d’être particulièrement attentives à respecter cette
dimension d’intimité et d’autonomie, plus particulièrement dans le milieu d’hôpital où le «à soi», le «privé» a si peu de place, puisque, pour des urgences
thérapeutiques, tout est donné «à voir» !
Favoriser cette dimension où l’enfant est «sujet», actif à son propre
développement, est donc un aspect fondamental qui guide notre travail et auquel
nous essayons de nous référer.
Quels seraient les liens, dans ce cadre-ci, entre création culturelle et travail
social ? J’entends par Culture, ce qu’en dit Marcel Hicter : «la culture n’est ni la
connaissance, ni l’érudition… La culture est une attitude, une volonté de
dépassement personnel total de son corps, de son cœur, de son esprit en vue de
comprendre la situation dans le monde et d’infléchir sur son destin».Que, dans
cette attitude-là, dont parle Hicter, toujours à réajuster, à affiner, dans cette
approche-là, paradoxalement sérieuse et joueuse, profonde et légère, le plaisir
s’invite et prenne place, c’est une réalité que nous vivons, nous, les conteuses
de Hopi’Conte. Bien accueilli, le plaisir revient, encore et encore… Le fait qu’il
nous accompagne souvent, signe-t-il la validité de nos engagements ? Ce qui est
sûr, c’est que, s’il venait à manquer, nous serions privées de force, d’audace, de
fantaisie, d’humilité !
Un de nos souhaits est que notre expérience soit reprise par d’autres petits
noyaux de personnes, formées au conte et désireuses d’investir de nouveaux
lieux où séjournent enfants et adolescents malades. Nous sommes prêtes à leur
offrir des appuis : partage d’un questionnement, adresses, personnes de
référence, bibliographie, etc. Soit un travail de compagnonnage où chaque
groupe reste cependant autonome, développant ses propres spécificités.
«Et voilà, c’est fini… T rente ans de mensonge, sept lieues de vérité».
P.S. :
1. Des réactions éventuelles à cet article sont les bienvenues.
Mon téléphone : 02/653.99.27
Adresse du siège social : Avenue du Maréchal, 13
1180 Bruxelles 02/379.01.80
2. Source de contes (entre autres) :
-
Contes de Grimm (Éd. Flammarion)
-
L’Arbre à soleils,l’Arbre aux trésors, l’Arbre d’humour et de sagesse
- H. Gougaud (Éd. Points)
-
Contes des mille et une nuits
-
Le loukoum à la pistache et autres contes
- C. Zarcate - Coll. Parole de conteurs (Éd. Syros), etc.