2002
Dossier
Longévité et créativité picturale,
du Titien à Salvador Dali
[1]
Paul Hermans
Paul Hermans était depuis 1987, chef du service de gériatrie de l’Hôpital Saint-Joseph à Gilly. Docteur en médecine, spécialiste en médecine interne et rhumatologie, il était reconnu, depuis octobre 1988, comme interniste-gériatre.
Maître de stage en gériatrie, il suivait, depuis octobre 1999, une formation en artthérapeute auprès de l’école internationale Elementa.
Á Gilly, il a créé un atelier d’art-thérapie de peinture en groupe.
Monsieur Hermans a également participé à de nombreux congrès concernant les
ateliers d’art-thérapie et leur place au sein d’un centre hospitalier. Il a écrit de nombreux articles sur le sujet.
L’auteur pose la question de savoir si le génie créateur des grands peintres se maintient, voire s’intensifie dans leurs productions avec le grand âge. Un choix de huit
peintres octogénaires sert de base en réponse à cette interrogation, en étudiant
leurs œuvres de vieillesse. Des rapports intimes entre fragilité et créativité sont suggérés en conclusion.
Plusieurs critiques d’art autour de Pierre Schneider s’accordent pour penser
que la vieillesse sied tout particulièrement aux peintres. Ils sont les derniers que
le génie abandonne, s’il les abandonne jamais (Schneider, 1989).
En clôturant le V° Congrès international francophone de Gérontologie tenu
à Strasbourg le 12 octobre 1994, le professeur Francesco Antonini rappelait en
effet qu’à de rares exceptions près, les maladies et infirmités liées à l’âge semblaient ne jamais pouvoir altérer la créativité des peintres et des sculpteurs
arrivés à un âge avancé. C’est ainsi que l’on retrouve chez eux l’enthousiasme
des découvertes issu de l’enfance, le partage des valeurs progressivement
acquises et le besoin de renouvellement qui pousse à tout surpasser. Au
panache de la beauté extérieure exprimé avec fougue pendant la jeunesse succèdent souvent l’austérité et l’économie des moyens comme un retour à l’essentiel, parce que cela fait aussi partie de l’introspection progressive des artistes, de
leur passage du corporel au spirituel (Antonini, 1994).
On peut même dire que les maladies peuvent potentialiser l’ascension artistique, appelant à la transformation de la technique et à la découverte de nouvelles valeurs, tant le dépassement des problèmes paraît primordial à l’artiste
(Antonini, 1994 ; Hermans, 1994).
Il y a souvent aussi l’apothéose finale, la lumière des derniers soirs
(Antonini, 1994) et la chimie de plus en plus somptueuse des couleurs qui finissent par dissoudre les formes, comme c’était le cas chez Chagall (Schneider,
1989).
Méthodologie
L’auteur a plus spécialement étudié huit peintres, n’ayant pu rassembler un
matériel d’étude suffisant pour d’autres comme Ingres, Chagall et Miro. Il remarque de toute façon que la créativité des peintres octogénaires se maintient et se
transforme au cours des dix dernières années de l’existence dans presque tous
les cas. Lorsque tel n’est pas le cas, l’intention de ne plus modifier grand-chose
est manifestée avant la soixantaine et la production finit par se tarir.
Le Titien (1485- 1576)
Dans l’autoportrait du musée de Berlin, par-delà la richesse et la notoriété
dues à sa double et féconde carrière de peintre et de diplomate, le regard du
Titien semble scruter les raisons profondes de l’existence (Venturi, 1979a ;
Rosand 1993a). Avec sa Vénus au miroir peinte à la même époque, l’artiste nous
livre encore sa connaissance intime et voluptueuse des parfaits modèle de
beauté féminine. Celle-ci laisse cependant peu à peu la place à la recherche d’émotion devant la tragédie humaine, tandis que la couleur émane des profondeurs
même de la chose peinte et que le paysage participe à la spiritualité du personnage (Rosand, 1993a).
Flore et Titien semblent vieillir simultanément dans les différentes représentations qu’il fit de Danaé entre 1544 et 1553 et dans la connaissance réciproque
qu’ils ont l’un de l’autre, mais l’artiste s’attarde progressivement en surface, insistant sur la vitalité de la structure, utilisant des motifs palpitants et rugueux dans
leur devenir perpétuel. Il nous fait participer comme d’autres peintres cités plus
loin au mécanisme de sa création et nous pouvons dès lors reconnaître sa trace
intime (Rosand, 1993b).
Du clair-obscur qui magnifiait sa peinture atmosphérique en la rendant très
tangible, le Titien évolue vers l’art du non-fini comme de l’action dramatique. Son
luminisme émane des personnes elles-mêmes tandis que la pénombre
enveloppe la scène de mystère (Venturi, 1979a).
Michel-Ange (1475-1564)
Père du maniérisme qui termine la Renaissance en Italie, Michel-Ange sub-stitue à la beauté parfaite chère aux Florentins un idéal de grandeur et
d’héroïsme qui le fera accomplir des tâches titanesques. Il était impressionné par
la tragédie du monde et sans doute tourmenté comme Salvador Dali par ses penchants homosexuels, son art ne pouvait être que lutte, effort, surpassement,
épopée ultra-terrestre, il ne cessera jamais de l’exprimer (Venturi, 1989a ; Wolf
et Millen, 1980).
À la beauté fougueuse de la jeunesse qui, à l’âge de 25 ans, imprègne son
David comme sa première Piéta de Rome, succèdent la douleur, la réserve et la
compréhension de sa Piéta Rondanini, réalisée 65 ans plus tard, témoignant de
son cheminement intérieur allant du corporel au spirituel. De même, c’est un élan
créateur colossal qui anime sa Création au plafond de la chapelle Sixtine. Michel-Ange y peint à 33 ans des statues gigantesques qui s’élancent à travers l’espace
tragique de l’univers. Mais 25 ans plus tard, dans le Jugement Dernier, ce sont
des statues peintes aux visages mûris par l’expérience qui se déplacent avec
grâce et émotion dans la peinture (Venturi, 1979b). Bien au-delà des sentiments
de malédiction orageuse et de condamnation sans appel qui peuvent ressortir de
cette gigantesque fresque de quelques trois cents titans (Laclotte, 1987 ; Dwino,
1992), il me semble émaner un immense potentiel de concorde pour qui veut
bien comprendre.
Frans Hals (1581/85 - 1665)
Célèbre par ses portraits de groupes et de corporations, Frans Hals
représentait le mouvement et l’énergie baroques avec une puissante caractérisation des mains. C’est ainsi que dans son portrait Les régents de l’hospice
Sainte-Elisabeth de Haarlem, peint à l’âge de 6O ans, l’approche psychologique
des volontés est comme animée par les mains (Hermans, 1987). Je crois que les
mains comme le visage reflètent avant tout la stylistique de l’artiste, mais aussi
que la main peut être le prolongement intime de l’esprit.
Vingt-trois ans plus tard ; dans le portrait Les régentes de l’hospice des
vieillards de Haarlem, Frans Hals rejoint l’austérité et le dépouillement que semblent atteindre beaucoup de peintres arrivés à un âge très avancé. Ce dépouillement n’empêche pas l’individualité affirmée des protagonistes. Nous assistons à
la même vigueur rituelle rythmée par les visages et les mains (Slive, 1990).
L’austérité et la délicatesse de cette œuvre ultime me semblent renforcer le signe
distinctif de l’artiste, la trace de son passage en ce monde (Rosand, 1993b).
Picasso (1881-1973)
C’est probablement Le vieil homme, qu’il a peint à l’âge de 89 ans et que
j’ai admiré à la deuxième dation des œuvres de Picasso au Grand Palais à Paris
en novembre 1990, qui m’a amené à entreprendre cette étude sur la créativité
des peintres qui sont restés productifs après l’âge de 80 ans. J’ai été frappé par
la vitalité de ce tableau en même temps que par la véhémence de l’exécution.
Picasso peint à ce moment sous le signe de l’urgence et, pour gagner du temps,
il simplifie l’exécution picturale en utilisant des raccourcis, des idéogrammes, des
signes codifiés, des flammèches et des giclées de peinture. Il en revient à
l’essentiel avec une peinture plus primitive, une mise en forme du chaos ; un
retour à l’enfance de l’art (Bernadac, 1990).
Il dit, à ce moment, avoir de plus en plus de choses à dire sur la peinture,
sur la relation du peintre et son modèle, sur le couple (Bernadac, 1990), et sur
une sexualité presque cannibale issue de la psyché féminine anxieuse qu’il a
acquise pendant son enfance (Gilot, 1991). On assiste de toute façon à ce
moment à une sarabande effrénée de soldats et de mousquetaires, allusion parallèle aux grands maîtres du passé que Picasso a aussi étudié pendant une convalescence (Gelman et Gelman, 1994).
Ce sont des arlequins et des têtes ornées de guirlandes qui déferlent ; les
dernières richesses créatrices explosent avant de se fondre dans le néant. Il faut
très longtemps avant de devenir jeune, avait dit Picasso. Le sujet du vieil homme
assis se répète et Picasso observe son image qui se dilue, puis disparaît dans
les derniers autoportraits. Il appréhende la fin, mais dans sa déconstruction créatrice, il conserve une liberté et une invention exceptionnelles à son âge (Ferrier,
1993).
Monet (1840-1926)
Ce sentiment de lutte contre le temps et cette urgence de produire, Picasso
l’a certainement partagée avec Monet, chef de file des impressionnistes. Ce peintre de l’instantanéité et des reflets fugitifs de la lumière sur l’eau se trouve confronté alors qu’il est octogénaire avec une cataracte, pour laquelle il refusera de
se faire opérer et d’un seul œil, jusqu’à l’âge de 83 ans. Suivant Philip Sandblom,
les troubles visuels de Monet sont, dès lors, à l’origine des coups de pinceau et
des colorations si particulières de ses nymphéas (Sandblom, 1987). Il arrivera
finalement à dépasser la spontanéité de l’exécution visuelle immédiate pour
arriver par intuition et abstraction à une vision intérieure, une réalité métaphysique de la nature (Sandblom, 1987 ; Seitz, 1981). Et cette synthèse d’art
finale que représente la gigantesque réalisation Les Nymphéas dégage une paix
presque définitive (Seitz, 1981).
Matisse (1869-1954)
La vocation artistique de Matisse débute à l’âge de 20 ans, lorsqu’en raison
d’une appendicite et de ses multiples complications, il est empêché pendant un
an de continuer son travail de clerc de notaire (Gilot, 1991 ; Sandblom, 1987). Il
découvre à ce moment la peinture et la couleur dont il se doit d’entamer la libération avec splendeur, calme et volupté (Sandblom, 1987 ; Guadagnini, 1993). Il
rêve désormais d'un art d’équilibre, de pureté et de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, quelque chose qui soit un lénifiant, un calmant cérébral. La
couleur est dès lors étendue en vastes plages renfermées par des contours
clairement définis, afin de dilater l’espace et de créer une intimité rassurante
(Guadagnini, 1993).
De très nombreux tableaux de Matisse sont pourvus d’une fenêtre pour
l’esprit. A l’intérieur, il y a une intimité douillette et sécurisante (draperies, fleurs,
fruits et présence féminine) et à l’extérieur, l’attrait de l’inconnu, le souffle de liberté, le sans limites. Spectateurs et créateur peuvent trouver leur bonheur des
deux côtés de la fenêtre (Gilot, 1991). Celle-ci semble au cours des années prendre une importance croissante, jusqu’à la luxuriance semi-tropicale langoureuse
qu’il va trouver à Nice, où il s’installera quasi définitivement à l’âge de 47 ans, loin
de sa famille, pour se consacrer entièrement à l’ascèse en même temps qu’à la
volupté de son art (Réunion des Musées Nationaux, 1993).
À 72 ans, Matisse est opéré d’un cancer du colon et, très malheureusement, la plaie s’infecte et s’envenime, aboutissant à une éventration qui le rendra semi-grabataire pour les 13 années qu’il lui reste à vivre. Ce nouveau retrait
de mobilité l’amène, comme 52 ans plus tôt, à une nouvelle réflexion sur sa vie
et l’art (Gilot, 1991 ; Sandblom, 1987).
Il était désormais à ce point déterminé d’offrir une vision sereine et
heureuse du monde qu’il suspendait ses tableaux au-dessus du lit de ses amis
malades, afin qu’ils puissent bénéficier des radiations thérapeutiques de ses
couleurs (Gilot, 1991). À l’aide de ses papiers découpés et de ses gouaches, il
dessine librement dans la couleur qui acquiert toute son autonomie expressive,
capable de se transformer en pure lumière (Guadagnini, 1993), ce qui le fait
aboutir à la décoration de la chapelle du Rosaire de Vence qui constitue en
quelque sorte son testament spirituel (Guadagnini, 1993 ; Girad, 1993).
Aux fenêtres de ses derniers tableaux, la végétation, les fruits et les fleurs
éclatent de luminosité, comme éthérés dans leur pure blancheur, constituant la
vision thérapeutique d’une beauté juvénile que Matisse voudrait offrir au monde,
en même temps que la redécouverte de l’émerveillement enfantin (Gilot, 1991 ;
Guadagnini, 1993).
Salvador Dali (1904-1989)
La virtuosité indiscutable de Salvador Dali (Etherington-Smith, 1994) procédait d’une culture polymorphe, alliant la rigueur classique à la curiosité quant aux
résultats des dernières recherches scientifiques et même quant aux découvertes
de la psychanalyse (Etherinton-Smith, 1994 ; Descharnes et Néret, 1993).
On a dit de lui qu’il était un pervers polymorphe. Malheureux d’avoir été
toute sa vie en conflit avec son père, tourmenté par ses penchants homosexuels
(Etherington-Smith, 1994) et ayant eu en permanence besoin de Gala
(Etherinnton-Smith, 1994 ; Lear, 1994), Gala à la fois sa rédemptrice et son bourreau, pour pouvoir se consacrer entièrement à l’ascèse de sa peinture, Savador
Dali a proclamé qu’il voulait transformer sa vie en œuvre d’art (Etherington-Smith, 1994).
C’était un homme de manifestes, par exemple le manifeste mystique par
lequel il veut spiritualiser la matière par la représentation de sa physique
nucléaire et de son énergie radiante (Etherington-Smith, 1994 ; Descharnes et
Néret, 1993).
Cette mystique nucléaire, en même temps qu’hallucinogène, fait partie de
sa fameuse méthode paranoïaque-critique, c’est-à-dire l’utilisation assez systématique des délires pour créer l'œuvre d’art (Etherington-Smith, 1994).
Le torero hallucinogène, peint à l’âge de 65 ans, réalise le film accéléré de
toute une vie, cette vision kaléidoscopique que l’on aurait de son existence juste
avant de mourir. Toutes les métaphores de l’univers Dalinien y sont représentées,
sous le regard bienveillant de Gala toujours omniprésente, sans doute dans le
but d’exorciser la mort. Car Dali a très peur de mourir et il recherchera toutes
sortes de recettes d’immortalité, par exemple le recours aux grands maîtres du
passé, là où l’on voit un grand nombre de têtes penchées tout empreintes de nostalgie et représentant des artistes comme Michel-Ange, Velasquez ou leurs
œuvres marquantes (Descharnes et Néret, 1993).
La dernière recette d’immortalité sera l’étude approfondie qu’il fit du
phénomène des catastrophes à la suite des travaux du mathématicien René
Thom (Etherington-Smith, 1994; Descharnes, 1993). Dans ses derniers tableaux
où des lits et des tables de nuit attaquent férocement des violoncelles, il y a une
tentative d’accéder à la quatrième dimension par la création d’un espace-temps
qui incorpore une pensée qualitative des objets et une morphogenèse des
événements (Descharnes et Néret, 1993).
Dali peignit ainsi sa vie comme un roman, épris de recherche et faisant l’ultime expérience de l’union du temps et de l’espace, ce qu’il appelait lui-même le
secret de Dieu (Etherington-Smith, 1994). Il nous semble que les hallucinations
créatrices de Dali pouvaient être plus bénéfiques pour l’humanité que les produits de cette société qu’il qualifiait de monstrueusement cynique, jouant au jeu
du sérieux pour mieux cacher sa folie (Descharnes et Néret, 1993).
Delvaux (1897 - 1994)
Toute l'œuvre de Paul Delvaux peut être considérée comme une mise en
scène des figurants et des valeurs de son enfance. Artiste puéril au sens poétique du terme, jamais il ne cessera de reproduire sur le tableau sa faculté
d’émerveillement, de nous apprendre à aimer ces matières et ces structures qui
ont fait de notre environnement notre univers familier, de sublimer ces femmes
intemporelles pour en faire des rêves idéalisés de beauté et de transfigurer le
réel en l’éternisant dans son présent et son perpétuel devenir (Sojcher, 1991).
C’est ainsi que dans Nuit sur la mer, peint à l’âge de 79 ans, nous assistons
peut-être à une symphonie d’innocence première et d’enfance du monde qui correspond bien à ses désirs ultimes de simplification et de sérénité (Sojcher, 1991).
Conclusion
La créativité, telle que nous l’avons explorée chez des peintres plus qu’octogénaires, mais qui ont tenu à rester actifs, procède souvent de l’enthousiasme
des découvertes issu de l’enfance. La qualité de vie était parfois horrible, mais il
y avait toujours chez eux la qualité de l’espoir, la croyance en des valeurs positives qui pousse à tout surmonter (Antonini, 1994).
n’est besoin d’épiloguer davantage, ce parcours n’est pas sans faille. Il tentait seulement de mieux comprendre l’intention des peintres et leur cheminement,
en considérant le vieillissement, souvent décrié, comme une valeur en soi. À
chaque nouvelle situation, si tragique paraisse-t-elle au premier abord, correspondent de nouvelles potentialités. Je peux même me demander s’il n’y a pas
des rapports intimes entre notre fragilité et notre créativité. Entre ces deux pôles
de notre personnalité qui ne sont pas antinomiques, peut soudain surgir l'œuvre
d’art comme une force irrépressible, une ondée libératrice et un accès à la
sérénité, par-delà l’épreuve et la souffrance.
·
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[1]
Cet article publié dans
Acta Psychiat. belg., 98, 127-135 (1998) est repris ici avec l’aimable autori-
sation de l’auteur que nous remercions vivement.