2002
Dossier
Le désordre des choses
Jacques Dapoz
Jacques DAPOZ est postgradué en éducation. Il travaille dans une association
sans but lucratif au service de personnes mentalement déficientes. Il est également actif dans les domaines de l’écriture poétique, de la lecture-performance
théâtrale et de la création radiophonique. L’auteur pose les questions des rapports
ambigus entre la production artistique, fut-elle «sauvage », «brute » et l’ordre
social dominant.
De toutes les formes de « persuasion clandestine », la plus implacable est
celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses.
PIERRE BOURDIEU
Vous disiez quoi, encore ?
L’art ?
L’artiste ?
Le handicap mental ?
Quelques autres «marginaux » et «laissés pour compte » de la société ?
Quoi ?
Mettre de l’ordre dans les idées ?
Van Gogh vous aurait dit qu’il ne faut pas croire en la folie pour croire en
l’art.
Or, les idées reçues et les truismes nous guettent, lorsqu’il s’agit d’aborder
la question de l’art et de ceux qui ne sont pas «normaux », de ceux qui sont
«autres » : ces êtres étranges, pour ne pas dire étrangers.
Étranges étrangers.
Qui a dit que «cela », c’était beau ?
Que l’art du pauvre était laid et que l’art du riche était riche ?
Soyons humains. Soyons humanistes. Bien sûr.
Mais c’est bien sûr.
Je pense aux instances légitimatrices : journalistes de renom, ministres,
acheteurs fortunés, professeurs d’universités.
Je pense à l’expression : « hiérarchie des instances légitimatrices ».
« Cela, c’est beau et cher. »
« Cela, c’est mauvais »… et doit valser aux poubelles de l’histoire et de la
culture.
Vous avez dit pouvoir ?
Pour qui travaillez-vous ?
Qui vous paie pour dire ce que vous pensez ?
Que pouvez-vous ne pas dire ? Que devez-vous ne pas taire ?
Il faudrait parler aussi de la concurrence entre les acteurs de légitimation :
leaders d’opinion, mass media, grands décideurs économiques et politiques.
Il est question ici de «rayonnement », de «notoriété », d’«image », de «visibilité » et même, éventuellement, de «pérennité ».
Il est question ici de la fabrication des images et du contrôle des émotions
collectives.
Qui maîtrise cette production ? De quel droit ? Qui votera pour qui ?
Qui consomme ?
Le sujet est à vendre.
Les sujets sont à vendre, comme des objets.
Où en est la question du respect des droits d’auteurs des personnes handicapées mentales ; population captive par excellence des institutions, dans un
état où le statut de l’artiste reste une question béante, ouverte sur le vide
juridique ?
Cherchez.
Travaillez.
Enquêtez.
Qu’en est-il du détournement du capital symbolique des uns au profit des
autres ?
Où sont les bénéfices principaux et les bénéfices secondaires ?
Qui bénéficie de quoi ?
Cherchez.
Etudiez.
Travaillez.
Il y a en ce domaine des images (très chères) et des leurres (très chers).
Auto-alimentation et auto-légitimation du champ culturel et du champ médiatique (politique ?) relèguent les artistes «marginaux » au rang d’acteurs de premier plan ; figurants de premier plan d’une politique de deuxième rang unanimiste dans l’art d’éluder les questions.
Que vaut cette œuvre d’art ?
La seule réponse objective viendra de l’acheteur.
Un autre acteur.
Tous des acteurs.
Les institutions (pouvoirs publics) accèdent aux valeurs du privé
(acheteurs).
Le pouvoir public se fait acheter.
La percée néolibérale est évidente, alors que l’on croit traiter de la création
artistique sans contrainte.
La culture est occultée par une fiction, par l’image comme outil d’un pouvoir
invisible.
L’imposition de l’image et du «sens » est un outil du pouvoir.
Le «sens » se fait unique, comme une «sensure » (avec «s ») selon
Bernard Noël. (NOEL Bernard, Le sens, la sensure. Éditions Talus d’approche,
Mons, réédition 1996).
Apparaît ici un voile idéologique.
Entre logique intentionnelle (faisons de l’art avec les personnes handicapées, alors tout ira bien) et logique objective (qui achète quoi à qui et qui en
bénéficie ?), il n’y a qu’un pas : celui du dévoilement.
Intention dangereuse par les temps qui courent : celle d’éduquer et
d’éveiller.
Voulez-vous que je m’entretienne avec vous du montant exact du «cachet
» des acteurs handicapés mentaux géniaux qui ont joué dans «le premier jour »,
de Jacky Von Formol - grandement primé au Festival de Cannnes à la fin du
XXème siècle -, comparativement au cachet de l’acteur et témoin génial Jack
London (pseudonyme évident) ?
Car il est question ici aussi d’acteurs (d’agents subalternes du pouvoir
politico-économique) : les éducateurs, animateurs socioculturels et directeurs
d’institutions sociales.
Peut-on parler de libre examen au sein d’une population captive, elle-même
aux mains d’opérateurs littéralement payés par telle ou telle institution ?
La question est ici posée.
L’«art brut » (Jean Dubuffet était un révolutionnaire à sa façon), l’«art différencié » (qui révolutionne quoi aujourd’hui ?) est un sujet (un objet) qui se vend,
au nom de la bonne conscience populaire qui pense : « c’est tout de même bien
que l’art des personnes handicapées soit reconnu ».
Oui.
C’est tout de même bien.
« Les enfants, le dix-neuvième siècle est terminé », disait Brigitte Fontaine,
artiste révolutionnaire à sa façon dans le monde du show-business.
us avez dit «paternalisme » ?
Subsiste le procès suivant : la reconnaissance sociale des individus créateurs «marginaux » (facteur d’intégration sociale) vaut-elle autant que la reconnaissance institutionnelle des capitaux symboliques produits par les institutions
elles-mêmes et en bénéficiant ?
Vous avez dit ?
Qui mange qui ?
Qui achète quoi ?
Qui paie quoi ?
Qui vend quoi à qui ?
Qui gagne quoi et combien ?
Et à qui tout cela rapporte-t-il le plus et le mieux ?
Analysez.
Enquêtez.
Etudiez.
Vanessa Ogh, arrière-petite-fille incertaine de Vincent Van G., est à la fois
artiste plasticienne, actrice de théâtre, écrivaine et déficiente mentale.
Elle est accueillie, depuis de longues années, dans une grande institution
pour personnes handicapées.
Elle casse les vitres et les portes de son foyer d’accueil trois fois par
semaine.
Elle fait des crises.
Elle est ma première conseillère culturelle et politique.
Une certaine popularisation de l’«art brut », liée à des efforts politiques
«modernes » destinés à favoriser l’intégration sociale des personnes marginalisées en raison de leur handicap, offre aujourd’hui une reconnaissance et une
audience accrues à des œuvres qui, voici quelques décennies à peine, se voyaient reléguées au rang de productions symptomatiques d’un quelconque
dérangement mental, puis peu à peu se sont vues reconnues par quelque
instance légitimatrice proche, à l’origine, du mouvement surréaliste révolutionnaire.
Le désordre rentre dans l’ordre. Faut-il parler encore de terrorisme ?
La marge et la norme sont, nous le savons, des notions en constante évolution, en constant déplacement.
Pour mieux connaître ce sujet, la sociologie constitue un bel engagement.