2002
Dossier
Culture et Sociale
[1]
ALAIN DE WASSEIGE
Alain de Wasseige travaille au Ministère de la Communauté française, service de l’Éducation Permanente et dirige la Galerie La Papeterie.
Des interrogations traversent cet écrit : culture, social, intégration sociale, instrumentalisation de la culture, autonomie de la culture, etc.
Ce texte, destiné aux professionnels de la culture et du social engagés principalement dans des pratiques d’expression et de créativité, entend relever un
certain nombre de constats, soulever des questions sur ce que les discours
ambiants font passer comme évidences. Ce texte précise aussi un certain nombre d’enjeux culturels que beaucoup, y compris les décideurs politiques en
charge de la culture, gomment trop aisément. Faute d’espace nécessaire, il n’était pas possible d’aborder ici ni une typologie des pratiques développées, ni le
profil des intervenants. Il n’était pas possible non plus d’aborder les liens artistes
et milieux sociaux. Ni cette approche, pourtant fondamentale, du droit à la
culture.
Acteur culturel en quête de social
Confronté à des situations sociales difficiles, l’acteur culturel (animateur le
plus souvent), convaincu qu’une action culturelle avec un public n’a d’effet que si
elle s’avère globale, est parfois tenté de négliger les outils culturels et artistiques
qui sont les siens au profit d’aides services, d’actions sociales et politiques qui ne
sont que partiellement les siennes. Il en résulte un retrait de l’action spécifiquement culturelle par ceux qui en ont le mandat et leur intervention dans des pratiques où ils ne se révèlent pas toujours des plus compétents.
Acteur social en quête de culture
Insatisfait par un secteur où il perçoit généralement les situations comme se
dégradant (situations sociales, procédures administratives, lourdeurs institutionnelles), l’acteur social (assistant, animateur), marqué par l’esthétisation de la
société (l’expression personnelle comme aboutissement des utopies démocratiques) cherche un refuge culturel à la complexité de ce qu’il observe et aux
impasses où il se trouve. Il prétend alors « culturaliser » les pratiques sociales,
mais se voit contraint - presque toujours - de développer ses projets en marge
de son travail professionnel. Disposant rarement du langage adéquat (l’action
culturelle suppose une médiation par une technique avec ses codes, ses contraintes et son histoire), le voilà très vite confronté à la pauvreté de ce qu’il a mis
en œuvre. Il ne lui reste alors qu’à confirmer, pour de bon, l’impossible avenir de
ceux avec qui il travaille, à mettre en cause la marginalité où le tient l’institution
qui l’occupe, ou, s’il veut échapper au conflit institutionnel, à idéaliser des réalisations culturelles sans grand intérêt.
La culture est-elle un facteur de cohésion sociale ?
Dans une société marquée par ses fractures, ses ruptures et ses divisions,
la cohésion sociale apparaît essentielle. Le problème est que, dans nos sociétés
contemporaines, cette cohésion n’a de sens qu’autour de valeurs aussi fondamentales que générales, très quotidiennes et concrètes : démocratie, tolérance,
justice sociale. Dans un pays aussi marginal que le nôtre, et de plus en plus
fédéral, la nation n’est plus facteur de cohésion et l’unité du peuple ne peut être
comprise que dans la complexité qui le compose. L’apprentissage de ces valeurs
(démocratie, tolérance, justice sociale) dans le quotidien de la famille, de l’école,
des structures associatives, dans l’organisation et la gestion de projets, dans le
processus de participation au débat démocratique fonde principalement la
démarche d’éducation permanente à laquelle beaucoup se réfèrent.
Mais qu’en est-il de l’intervention et de l’action sur le particulier, le spécifique ou le local en ce qu’ils ont de culturel ? D’aucuns s’en méfient ou les rejettent au nom même des valeurs globales et universelles sous-jacentes à la nécessité de cohésion sociale, tant ils appréhendent les facteurs de division sociale.
D’autres les négligent ou les méprisent au nom d’une contradiction supposée,
entre global et spécifique, local et universel.
Les résultats, en termes de cohésion sociale, d’une action culturelle qui a
recours à des outils relevant des arts, qui se révèle à même de prendre en
charge les particularités des cultures en présence, qui ose les confronter à
d’autres références et relève le défi d’une production de qualité, se caractérisent
au mieux, mais c’est loin d’être sans intérêt, à des cohésions partielles, fragmentaires et segmentées qui ne peuvent répondre à l’attente de cohésion sociale
forte qu’exprime le monde politique. De plus la cohésion est un effet de l’action
menée, elle n’en est pas l’objet. Et ceux qui inversent les attentes échouent le
plus généralement dans leur action.
La culture est-elle un facteur d’intégration ?
Bien des projets culturels émanant d’institutions à dominante sociale, scolaire ou même à dominante culturelle confrontées à des situations sociales
réputées "difficiles" prétendent mieux « insérer » leur public par une démarche
culturelle et créative. Si une plus grande maîtrise de la culture (connaissance des
représentations, des codes, des formes et de leurs enjeux), peut faciliter une
meilleure insertion par l’identification et l’usage de repères culturels, si le
développement de la créativité joue un rôle dans l’affirmation de la personnalité
et dans la capacité d’innovation au départ de contraintes, il faut rappeler cette
évidence que devenir plus "cultivé" provoque bien des ruptures et des transformations dans les relations sociales (famille, réseaux de connaissances et d’amitiés). Assimiler projet culturel à projet d’insertion et d’intégration relève donc de
la "tronquerie" ne retenant qu’un seul des pôles du processus de développement
culturel puisque toute accession d’un individu à des formes culturelles non
véhiculées par son milieu est vécue le plus souvent par celui-ci comme une
transgression et comme une contrainte pour son environnement en ce qu’elle
l’oblige, parfois, à revoir, modifier ou adapter ses propres codes et repères culturels.
La création est-elle un facteur d’intégration ?
Si la culture ne représente pas uniquement un facteur d’intégration, loin
s’en faut, la situation est encore moins évidente avec la création. Car celle-ci présuppose une attitude autant qu’une manifestation de dissidence par rapport aux
normes et aux codes culturels en général et plus encore par rapport aux codes
culturels de chaque milieu social ou culturel dans lequel elle se manifeste.
Si l’on parle d’insertion et d’intégration par la culture et par la création, il
serait tout aussi logique, et honnête, d’évoquer, lorsqu’on s’engage dans des projets culturels, créateurs ou créatifs, la part de dissidence, en ce y compris sociale,
qu’implique tout projet de ce type. Si cette dimension n’était pas prise en compte,
on risque de s’en tenir à une variante de l’académisme. Consciemment ou non
ne privilégie-t-on pas alors une forme d’intégration par le conformisme par peur
de devoir assumer les ruptures et les fractures que suscitent inévitablement des
projets culturels bien conduits ? Dans cette part de résistance à la culture et à la
création, de distance prise à leur égard, d’engagement dans des pratiques sans
vouloir se le montrer y compris à soi-même, tous les comportements que rencontrent animateurs et créateurs, n’y a-t-il pas là preuve évidente d’une conscience - au moins latente - des changements qu’implique un projet culturel et
créatif ?
Qu’entend-on par « instrumentalisation de la culture » ?
Si les discours et fragments de politiques vantant la culture, facteur de
cohésion sociale, la culture et la création facteurs d’insertion et d’intégration, se
révèlent si faibles quant au contenu culturel qu’ils portent, c’est que la plupart du
temps l’objectif culturel est soumis à des préoccupations externes à lui-même.
C’est qu’on se situe dans une perspective « d’instrumentalisation » de la culture
à d’autres fins que culturelles. C’est qu’on se situe dans une logique de subordination des pratiques culturelles à des enjeux périphériques (sociaux, sécuritaires, notamment). Avec pour conséquence directe d’ignorer la revendication et
l’attitude d’autonomie de la culture et particulièrement de la création qui caractérisent l’une et l’autre depuis le XIXème siècle : indépendance à l’égard du politique et des partis, indépendance à l’égard des institutions culturelles gérées et
contrôlées par les pouvoirs publics, indépendance à l’égard du champ
économique et de ses marchés, indépendance à l’égard du public et de la reconnaissance de celui-ci à son égard. Ce phénomène qui marque tout un pan de
l’histoire de la création, on le retrouve jusqu’au mode de gestion de la culture
dans les États européens depuis la seconde guerre mondiale avec la progressive
mise en place de ministères spécifiques chargés exclusivement des matières
culturelles. Sur ce plan, on notera, la régression, en Communauté française,
depuis le regroupement de matières distinctes : Culture et Affaires sociales dans
un premier temps, Enseignement et Culture aujourd’hui.
La culture est-elle autonome ?
Est-ce pour autant que la culture soit spécifique au point d’être autonome
en quelque sorte du corps social lui-même ?
La culture, conçue comme système de valeurs et comme système de
représentation marque bien des politiques en matière économique, sociale,
d’agriculture, de relations internationales, de justice, de santé, d’environnement
et d’éducation. La question des modèles qui président aux politiques les plus
diverses est une question culturelle essentielle même si elle échappe directement à la capacité d’intervention du Ministère qui a la culture dans ses compétences, même si, pour des raisons strictement idéologiques, elle n’est pas reconnue dans ses fondements culturels. La culture conçue comme ensemble de
codes, de représentations liées aussi bien à une histoire qu’à une époque montre elle aussi à quel point l’autonomie de la culture et de la société n’est que partielle.
Enfin, il faut également envisager dans les rapports culture et société, les
liens étroits entre ce qui caractérise une société et ce qui modèle ses créations.
L’art se fait écho de la société et celle-ci en retour est marquée par les acquis de
ses créations.
Pratiques culturelles et sociales, quels écueils ?
Dans les rapports culture et social, deux écueils majeurs sont à éviter :
élitisme et populisme. Croire que les milieux populaires ne sont pas porteurs
d’une culture avec son histoire, ses codes, ses références, ses attentes et ses
projections. Croire au contraire en une culture populaire spécifique non traversée
par d’autres formes culturelles et par d’autres influences. Dans le premier cas, on
éduque, on moralise, on ignore et méprise, on cultive une culture d’importation
au mépris des dynamiques culturelles à l’œuvre dans le milieu avec lequel on
veut travailler et qu’on prétend associer. Dans le second, on idéalise ce milieu,
on le coince dans ses codes ou supposés tels, on tronque l’histoire (elle est profondément diverse et métisse), on « ghettoïse », on isole et on cantonne sous
prétexte de valoriser et de défendre.
Pratiques culturelles : démarche contre produit ?
Les porteurs de projets culturels (les travailleurs sociaux principalement,
mais aussi les acteurs culturels engagés dans des initiatives autour des valeurs
démocratiques) réalisés avec une population à faible niveau de formation scolaire confrontée à des situations économiques et sociales difficiles opposent souvent, lorsqu’ils ont recours à des pratiques artistiques, démarche et résultat. A
défaut d’une maîtrise de la méthode, ils mettent en avant la démarche et ses
objectifs de cohésion sociale, affirmation, autonomie et cohésion progressive du
groupe, développement des personnalités, action de démocratie interne et considèrent l’exigence de résultat comme une influence néfaste d’une société
fondée sur la rentabilité et marquée par les contraintes de la production ; argument qui n’a guère de sens, la production, dans ce secteur, n’ayant, actuellement
au moins, aucune valeur marchande.
Influencés par le discours sur la démocratie culturelle (chaque milieu social
est porteur de culture), ils sont souvent bien en peine de nommer, avec précision,
et autrement que par références générales, les enjeux culturels, les codes et les
langages à l’œuvre dans les milieux avec lesquels ils travaillent. C’est que, pour
eux, la culture se résume aux seules valeurs globales et démocratiques qu’ils
portent. C’est qu’ils disposent de peu d’outils "artistiques" pour conduire des projets avec ceux que par ailleurs ils prétendre défendre.
Quels seraient les critères d’évaluation d’un projet culturel (d’expression et de créativité) inscrit dans le champ social ?
Plutôt que de s’en tenir à un discours général qui permet d’éviter tout critère
d’évaluation des pratiques, le discours n’ayant précisé ni objet, ni objectif précis
des projets, plutôt que de s’en tenir à un discours simpliste et falsificateur sur la
culture, au nom duquel toute qualité de production culturelle ne serait qu’affaire
de subjectivité (comme si les productions culturelles ne se référaient ni à une histoire, ni à une époque, ni à des codes, ni à des langages même si - en dernière
instance - c’est le sujet qui marque ou non son adhésion à la production), il semble utile de préciser les objectifs qui peuvent être atteints dans le champ social
et en quelque sorte "mesurés".
Identification et maîtrise des codes culturels
Un projet culturel doit permettre aux personnes qui s’y associent d’identifier les règles sociales, les gestes, les attitudes et les comportements ainsi que
les valeurs et les systèmes auxquels les conditions de leur production se
réfèrent. Repérer les codes, leurs transmissions, leurs variations, leurs transgressions, en déceler l’histoire, en comprendre les fondements et les incidences.
Tout peut être appréhendé. Cela dépend du projet et des compétences de ceux
qui les portent : la langue, les sons et les musiques, les couleurs, leurs matières
et leurs formes, l’habillement, les fêtes et les relations sociales, le paysage et
l’architecture, l’appropriation de l’espace. Tout peut être traité par l’information, la
transmission, le recueil, l’observation, la notation, la recherche, la rencontre, la
pratique d’une discipline artistique : photographier les codes, les signes et les
repères sociaux, théâtraliser les gestes d’un milieu, d’un groupe, d’une génération, peindre les marquages, sculpter les emblèmes. Ce peut être explicite ou
abordé avec la pudeur nécessaire : traiter une question sans avoir l’air d’y toucher. Ce peut être intelligent. Ce peut être drôle, voire grinçant.
Quant à la maîtrise des codes culturels, elle vient avec une pratique
réfléchie de leur usage. Par leur reproduction, leur détournement, leur mise en
question, leur confrontation avec d’autres codes, avec d’autres temps et d’autres
lieux.
Comprendre les codes culturels dans lesquels on a été formés, éduqués.
Comprendre les codes d’autres systèmes culturels, d’autres langages. Percevoir
les équivalences, les passerelles, les correspondances, les distinctions et les
antagonismes. Par la connaissance, l’observation, l’usage et le collage, la confrontation, la mise en question, le détour et la superposition, la transparence et la
disparition provoquée, le jeu, la distance obligée et l’ironie qui s’en dégage.
Initiation à un langage
Mais plus que des seuls codes, il s’agit aussi d’évaluer si dans telle ou telle
pratique il y a eu initiation à un langage (structuration des codes dans un système
d’ensemble). Non pas seulement initiation à un langage établi qu’il s’agirait seulement de reproduire, au mieux de perpétuer, mais initiation à un langage qui prend
racine dans des codes, souvent distincts. S’attaquer alors aux règles pour ce
qu’elles sont : des balises pour s’inventer, jamais pour cadenasser. S’affirmer en
recherche de sa propre structure culturelle parce que s’y loge l’amorce d’un
regard. Initier (s’initier) à un langage en devenir, objectif impératif là où les systèmes scolaires ont échoué et où le respect des codes sociaux s’est révélé vain,
tel est le défi des rapports « culture et social », particulièrement là où une violence répétée et systématique vient en substitut de carences de langage. Le langage parce qu’il donne des mots (et par ce terme j’entends le verbal tout autant
que le non-verbal) à des identités qui se cherchent, se révèlent à elles-mêmes et
parfois s’affirment. Ça prend du temps, c’est long. Mais le partiel en cette matière
laisse souvent des traces qui marquent longtemps le développement d’une personnalité.
Aptitude à l’innovation au départ de contraintes
Le troisième critère d’évaluation possible réside dans la capacité d’innovation au départ de ces contraintes que sont l’environnement et ses caractéristiques incontournables, les histoires culturelles et leurs codes. Une capacité d’innovation qui réside dans cette aptitude à les prendre en compte, à les transformer et les modifier grâce à la confrontation qui a pu s’opérer par la jonction
avec d’autres références culturelles puisées ailleurs dans d’autres systèmes culturels acquis, mais plutôt d’autoconstruction de sa culture au départ d’une diversité de ressources. On se situe alors moins dans une forme de reproduction et
de perpétuation culturelle que dans un mode de recherche et d’affirmation d’une
liberté. Et c’est sans doute en ce sens là qu’il y a lieu d’interpréter la référence à
l’autonomie si présente dans les discours véhiculés dans le monde de l’éducation permanente
Le développement du processus de créativité, appuyé sur une initiation à
des codes, sur la découverte d’un langage et sur les exigences d’une discipline
artistique peut permettre l’acquisition d’une liberté à l’égard de ce qui façonne la
formation sociale de tout un chacun. Il en résulte les possibilités d’adaptation à
des pratiques nouvelles et le développement d’un potentiel important d’usage de
codes et de langages divers dans des pratiques nouvelles.
Affirmation d’un regard, spécificité du regard
Mais cette capacité d’innovation n’est pas une valeur en soi. Elle n’a de
sens que si elle permet cette autre énergie et cette autre potentialité qu’est l’affirmation, souvent partielle, ponctuelle et parfois progressive, dans une production culturelle, de la spécificité d’un regard, hors conventions et lieux communs,
porté sur soi-même, sur son environnement et sur la société. Quant à la production de qualité, elle n’interroge pas seulement ceux qui l’ont produite, ainsi que
les institutions ou organismes qui en ont permis la réalisation. Produite hors du
champ reconnu comme artistique, ne disposant donc pas du statut de production
artistique, son (ou ses) auteur(s) n’ayant pas choisi de structurer son (leurs) existence(s) autour de la création, l’œuvre de qualité a suffisamment d’intérêt pour
interroger et l’art et la société elle-même. D’où la nécessité d’en conserver la
mémoire, ce type d’œuvre représentant un patrimoine aussi bien social (témoin
d’un milieu, d’une époque, d’un regard sur le monde et sur soi-même), que culturel en raison de l’originalité et de la spécificité de ses formes culturelles.
[1]
Nous reprenons ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur de l’article que nous remercions vivement, un texte publié dans la revue
Papiers Pliés, trimestriel de la Fédération Pluraliste des
Centres d’Expression et de Créativité, n° 21,
Créativité ? Expression ?Namur, 3° trimestre 1998,
pp. 14 - 17.